‹ La jeune Amérique: Chili et BolivieChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

On pratique dans les officines une franche hospitalité. Le voyageur, sur une simple lettre de présentation, y est d'autant mieux accueilli que les distractions sont rares. J'ai été Thôte passager de plusieurs habitants de Tarapaca, et je garde un charmant souvenir de la manière dont ils m'ont reçu et se sont mis à ma disposition.

Nos deux compatriotes, M. Pascal et M. Galté, me furent d'un précieux secours. Le premier, si j*ai bonne mémoire, est le doyen des salpêtriers. Marié à une Péruvienne et père d'une nombreuse famille, il a vécu, entouré des siens, dans son officine d'Angela, une des plus vieilles maisons du désert. Basse, sans étage, construite en torchis, les murs plus larges que ceux des antiques donjons, avec des colonnades autour de son patio, elle a une apparence de bourgeoise respectable et renfrognée. M. Pascal tranche sur la plupart de ses collègues par son instruction, son esprit libéral, ses connaissances scientifiques.

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Le second, M. Galté, a le grand mérite d'être parvenu par son travail et son honnêteté à une haute situation pécuniaire. Il me racontait lui-même ses débuts de petit employé de commerce à Valparaiso. Son officine de Reducto ressemble à celle d'Angela, vieille bâtisse trapue et que les tremblements de terre peuvent secouer sans la démolir.

Nous sommes loin des résidences anglaises spacieuses, élégantes et qui tiennent le milieu entre le chalet de Trouville et Thôtellerie suisse. D'un côté, d'antiques demeures, qui chauffent au soleil leur caducité patriarcale, et qui abritèrent jadis d'indolents Péruviens ; de l'autre, perrons en bois peint, galeries couvertes, salles de jeu, appartements cirés et lambrissés, un luxe que rehausse encore la désolation ambiante. Ces villas dominent le bourg des ouvriers, les magasins, les ateliers et quelquefois même, comme à Lagunas, l'usine du salpêtre. Le directeur et la plupart des employés supérieurs y logent et y prennent leurs repas.

Quand le directeur est marié, la présence d'une femme dans ce « home » donne aux réunions du soir un caractère familial, dont j'ai été frappé. Puis les hommes, qui ont passé leur journée à la poussière, sans souci de leurs vêtements, éprouvent le besoin de faire peau neuve, et, s'ils ne poussent pas le décorum jusqu'à l'habit, du moins la jaquette est de rigueur. Le repas fini, on passe au salon, où l'on tapote assez innocemment les touches d'un piano ; des tables de jeu s'organisent ; et comme il est rare qu'on n'ait pas la visite d'un étranger ou d'un voisin, la causerie échappe à la monotonie qui la menacerait. La bouteille de whisky est toujours là, prête à ranimer l'en-

Iretien. On boit, mais sans exagération : un peu plus que dans le monde, un peu moins qu'au club. Vers dix heures, la maîtresse de maison s'éclipse. Les hommes jouent et bavardent encore quelque temps. Avant minuit, tout le monde est couché, sauf bien entendu les équipes de péons qui se relaient autour des machines. C'est la vie de château, moins les chasses.

Dans cette atmosphère de tranquillité, le salitrero, marié et heureux de l'être, finit par se résigner à son exil et même lui découvre des charmes. Il descend rarement à Iquique, et se confine dans sa pampa. S'il est Français, Italien ou Allemand, il rêvera parfois d'un retour au pays. S'il est Anglais, comme l'univers est pour lui possession anglaise, il ne ressent pas un violent désir de revoir les toits brumeux de Londres. Malheureusement tous les salitreros ne sont pas mariés, et ceux qui ont cet avantage n'y savent pas tous puiser un réconfort contre l'ennui du désert. Partis d'assez bas, d'une instruction médiocre, que la simplicité de leur exploitation ne les a pas forcés de compléter, ils restent en butte à la nostalgie des plus bas plaisirs. L'ivresse solitaire est leur pire ennemie. Mais, en général, il vaut mieux les voir chez eux que dans les cercles d'Iquique.

Les plus heureux d'entre eux sont les administrateurs nommés par les Compagnies. Ils courent moins de risques dans les révolutions, qui peuvent toujours surgir, que les propriétaires des terrains salitraires, et leur responsabilité n'atteint pas encore la hauteur de leurs appointements. L'administrateur de Rosario de Huara louche, bon an mal an, cinquante mille francs, sans compter la table et le logement pour sa famille.

Celui de Lagunas gagne davantage. L'un vint au Chili en qualité de commis de magasin, Taulre fut longtemps comptable sur un navire de la Compagnie Sud-Américaine. Ils ont à leur disposition voitures, chevaux, mules, hommes, et Ton m'a même assuré que ceux qui ont des goûts de pacha turc peuvent aisément les contenter. Cependant il ne leur siérait point de nourrir d'ambition esthétique.

Certes, voilà de quoi remuer bien des cervelles d'employés pauvres et de maigres teneurs de livres I Qu'ils se défient de ces beaux modèles. Les hommes dont je parle ont réussi là où des milliers d'autres avaient échoué. Puis, outre leur mérite personnel, ils sont venus à leur heure. Enfin ils ont longtemps trimé avant d'aligner sur leur table des piles d'écus.

Galté, que j'interrogeais un jour sur l'avenir des émigrants français dans la pampa des salpêtres, me répondit que, parmi les compatriotes qu'il avait engagés comme ouvriers, il n'en avait pas connu un seul dont il eût été satisfait. Le Français qui s'expatrie rêve de s'enrichir au bout d'un an : il contracte les vices.de l'indigène, sans s'assimiler ses qualités de résistance, et, convaincu de sa supériorité, il manifeste des prétentions injustifiables ou témoigne d'un esprit frondeur. « Cependant, ajoutait-il, je suis persuadé que des jeunes gensd'une instruction moyenne, intelligents, tenaces et sobres, se tailleraient assez vite une belle place au soleil. Il leur faudrait surtout une grande modestie, car, bien que nous vivions sous les tropiques, nous n'aimons ni l'exubérance, ni la présomption. Les habitants de la pampa, les « pampinos », sont d'une froideur toute saxonne. Ceux qui

veulent arriver doivent cheminer discrètement, sans bruit et aussi sans affectation d'humilité. Le crédit vient aux gens qui savent arrondir les angles de leur émulation et s'accommoder des débuts les plus obscurs. »

Ce que m'a dit Galté, beaucoup d'autres me Tout confirmé, et j'en ai conclu que, pour réussir en Amérique, la prudence, une fine diplomatie, le courage, l'intelligence sont aussi nécessaires qu'en Europe, et même davantage. Il se peut qu'un ouvrier de nos pays, laborieux, rangé, trouve moine de concurrence dans les villes comme Santiago et, par conséquent, y réalise un bénéfice augmenté par la facilité de l'existence. Mais ce n'est pas ainsi qu'il se constituera des rentes. -S'il va tenter la fortune dans les centres riches, il se mêlera à une bataille d'intérêts d'autant plus dangereuse — je parle pour nos compatriotes — qu'il sera, en quelque sorte, desservi par certaines qualités de franchise, de faconde et d'entrain, qui, loin de lui concilier la sympathie, éveilleront autour de lui la défiance et l'animosité. Je ne connais que nos meilleurs secrétaires d'ambassade qui seraient assurés dir lendemain dans les usines de salpêtre. Encore n'ont-ils point la santé désirable ! Les israélites, peu nombreux dans ces parages, réunissent pourtant toutes les conditions du succès. L'Amérique n'est plus la grande Californie du temps de Scribe. Si elle n'était peuplée que d'Américains — bien qu'ils me paraissent les hommes d'affaires les plus redoutables des deux mondes — on pourrait encore spéculer sur leur paresse industrielle, leur désir de lucre, la vénalité des uns, l'orgueil souvent puéril des autres. Mais quand on émigré chez eux, il faut compter avec leurs

hôtes. J'en sais parmi nous qui n'auraient jamais eu ridée de franchir la Manche ou le Rhin pour faire fortune, et qui sont venus en Amérique se heurter à des remparts anglais ou tomber dans des sapes allemandes.

Si vous voulez, nous parcourrons une exploitation de salpêtre, et, pour initier mes lecteurs à cette formidable industrie, je vous raconterai simplement une journée de pampa.

De toutes les oflicines que j'ai visitées, Rosario de Huara m'a le plus vivement intéressé. Elle produit environ un million six cent mille quintaux de salitre par an. Son administrateur, M. Brandt, un Allemand de Hambourg, encore jeune, marié à une aimable Péruvienne et dont Texquise fillette a poussé dans le salpêtre comme une petite Picciola rose et blanche, est une figure qu'on n'oublie pas. De moyenne taille, maigre et blond, la tête rase, de fines moustaches, le teint un peu brûlé par le soleil, d'une affabilité sans raideur, ses yeux d'un bleu gris ont une vivacité d'expression, un à propos dans le regard qui dénote tour à tour une bienveillance maligne et la ferme souplesse d'une lame d'acier. Ces yeux-là peuvent commander à mille hommes sans qu'aucun ne bronche. Rien ne leur échappe : ils voient tout et savent aussi ne voir que l'indispensable. M. Brandt parle l'anglais et l'espagnol avec autant d'aisance que sa langue natale, et, dans quelque idiome qu'il s'exprime, le charme de sa voix ressemble à celui de ses yeux : des inflexions douces, presque chantantes, une bonhomie d'accent qui rappelle la rondeur méridionale, mais que coupent certaines

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notes plus brèves. Ses prières sont des impératifs dans du velours. J'insiste sur ces détails auxquels sa position donne une grande importance. J'ai accompagné plusieurs salitreros au milieu de leurs péons ; je n'en ai jamais rencontré qui me parût aussi bien doué pour conduire et maîtriser une légion souvent turbulente de rudes ouvriers. Les uns semblent redouter leurs hommes et tremblent de les perdre, car leurs officines ne possèdent jamais un nombre suffisant d'ouvriers. D'autres au contraire les traitent avec le brusque mépris du Yankee à Tégard du nègre. M. Brandt m'a paru ne jamais se départir d'une modération que tous les patrons devraient imiter. Il est plein de tact, souple, ingénieux et d'une merveilleuse habileté dans l'agencement des rouages de sa machine sociale. Et puisque je m'amuse à noter les traits de cette physionomie, je ne saurais passer sous silence une particularité qui m'a diverti et qui achève de peindre l'homme. Les Allemands sont, en général, économes et restent économes même dans la prospérité. Ce puissant salitrero a toujours en poche les clefs de son office, et, quand il vous offre un rafraîchissement, c'est lui qui va chercher la bouteille et c'est lui qui la reporte : de même pour le beurre, le sucre et les confitures. Ne croyez point que ce soit avarice de sa part 1 Nul ne s'entend mieux que lui à héberger son hôte. Mais je réponds qu'à la fin de la semaine il peut compter aussi exactement la quantité de sacs de salpêtre produits et le nombre de morceaux de sucre consommés. L'âme contente de son sort est un pôle autour duquel gravitent nos regrets, nos espérances, nos misères. M. Brandt est un homme profondément sympathique. Il s'avoue heureux ; il ne le dit

point trop haut, de peur de réveiller les divinités jalouses, mais il le dit ^t je le crois. Il m'a plu par sa simï)licilé et par ce parfum de vertu domestique dont s'imprègnent les poésies des foyers allemands. Et puis il diffère tant et tant des autres !

Levé vers six heures, M. Brandt envoie frapper à ma porte, et je le rejoins dans la cour de derrière, où deux chevaux sont sellés. La maison s'élève à mi-côte d'un mamelon, entre le bourg, qui est en bas, et l'usine fumante, qui regarde d'en haut les champs effondrés du salitre.

Le ciel brouillé fondait en brume.

— Oh ! oh I fîs-je, serait-ce une vraie pluie ?

— Non, me répondit mon hôte, nous essuyons tout simplement la rosée du matin, la camanchaca, comme on l'appelle ; et il ne faut pas en médire : c'est elle qui nous a enrichis.

— Comment Tentendez-vous ?

— Montons toujours achevai, et, si la question vous intéresse, je me ferai un plaisir de vous l'expliquer. Nous allons d'abord visiter les terrains d'exploitation et nous causerons en route.

Nous voici en selle, et tandis que, laissant l'usine à notre gauche, nous nous dirigeons vers l'horizon embrumé, mon guide reprend :

— Savez-vous comment s'est formé le salpêtre? Savez-vous où on le trouve en abondance ?

— Je sais, pour l'avoir lu, qu'il gît plus particulièrement sur le versant oriental de la Cordillère de la côte, dont le versant occidental surplombe la mer ; que ses gisements s'étendent jusqu'à la Cordillère des Andes ; mais qu'à mesure qu'on s'avance dans la

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pampa, ils deviennent moins riches. La zone du salpêtre varie entre quarante et quatre-vingts kilomètres.

— C'est juste.

— Quant à sa formation, je n'ignore point que les savants en disputent encore. Raimondi lui attribue une origine marine et fonde sa théorie sur ce fait que tous les sels de la mer s'y rencontrent, sans en excepter l'iode et le brome. Nollner suppose qu'il est dû à la décomposition des plantes marines. Pissis, lui, se passe de l'Océan et ne voit dans le salpêtre qu'un avatar du guano. Hillinger l'appuie, et L'Ollivier soutient Raimondi. J'erre parmi ces belles hypothèses, comme un enfant au milieu des alambics, capsules, chalumeaux et coupelles d'un laboratoire, et je me garderais bien d'y toucher. Mais quelle est votre opinion ?

— Je pense, me répondit M. Brandt, que Pissis a tort.

— J'en suis ravi ! m'écriai-je.

Ce savant me déplaisait : il écarte la mer d'un geste, et, en faisant descendre le salpêtre des fientes d'oiseaux, il lui enlève ses titres de noblesse. Que j'aime bien mieux la conception des Raimondi et des Nollner! L'Amérique dormait sous les eaux ; d'une première convulsion terrestre émergea la grande Cordillère des Andes, celle qui va de Panama à Magellan. Un second bouleversement érigea la Cordillère de la côte. Et voilà l'Océan captif entre ces deux murailles infranchissables. Le monstre veut fuir : toutes les issues lui sont bouchées. C'est à peine si quelques-unes de ses vagues peuvent s'évader au sud par le Rio-Loa. Il a dû rugir, cracher son écume sur les hautes montagnes

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qui avaient surpris son sommeil et lui barraient la route. Des volcans se firent ses geôliers et répondirent k ses baves par des laves. Quel prodigieux combat : Tenfantement d'un nouveau monde, dans une atmosphère de soufre, aux lueurs des torches volcaniques et au grondement des flots ! Puis la mer s'apaise; la profondeur d'abîme qu'elle a perdue, elle la regagne en sérénité. Et, tournée vers le ciel, ce témoin de la traîtrise des monts, silencieusement elle s'évapore. Évaporation lente, résignation des Océans ! Et comme elle est la grande nourrice du genre humain, son infirmière et sa joie, elle a laissé la terre riche pour longtemps de son agonie séculaire. Le sel de ses eaux, ses végétations ont déposé des trésors, où l'homme fouille aujourd'hui, et qui, par delà l'espace, rajeunissent le sol épuisé du vieux monde et le couvrent de l'ondulation des blés. Pissis, qui rejette ce miracle, est un sacrilège. Mon Dieu, je vous le demande, si nous ne mettions pas un peu de poésie dans la chimie industrielle, que deviendrions-nous aujourd'hui où le monde lui appartient ? C'est pourquoi j'étais^ heureux que M. Brandt donnât une pichenette au savant Pissis, qui ne croit qu'au guano. Mais je ne jugeai point à propos de lui dévoiler mes raisons.

Un peu surpris de me voir si content qu'il ne partageât point l'opinion de Pissis et d'Hillinger, il continua ainsi :

— Cette hypothèse pourrait expliquer quelques couches de salpêtre où l'on trouve du guano. Mais comment nous rendrait-elle compte des coquillages et des squelettes de poissons que nos coups de mine détachent du sol ? Ces fossiles la démentent.

M. Pascal m'assura même plus tard qu'il y avait découvert des engins de pèche primitifs et des vestiges de villages indiens. Il en concluait que des bourgades de pêcheurs s'étaient anciennement établies sur les rives de ces lacs marins, et que, par suite du dessèchement des eaux, leurs ruines s'enfoncèrent peu à peu dans le sable (?).

— J'admets donc, reprit M. Brandt, que la décomposition des plantes de mer, chargées d'azote, donna naissance à l'acide nitrique. Cet acide mis en contact avec des roches calcaires les attaqua. Le nitrate de chaux se produisit, et la présence du sulfate de soude, que la mer avait déposé, opéra un changement d'éléments et forma du sulfate de chaux et du nitrate de soude ou salpêtre. Me suivez-vous?

— Tant bien que mal. J'ai désappris depuis longtemps mes éléments de chimie.

— Encore deux minutes de patience. Nul terrain ne fut jamais plus propice à la nitrification que ce plateau de Tarapaca. Il renfermait des matières organiques ammoniacales et ferrugineuses sous une croûte de chlorure de sodium et dans un sable qui, malgré l'épaisseur de sa couche, reste très perméable aux gaz atmosphériques. La température est excellente : pure, sèche, transparente pendant le jour,- durant la nuit froide; et Thumidité du brouillard emmagasine les éléments de l'air et en imbibe le sol. Le givre du matin, dont nous sommes trempés vous et moi, pénètre jusqu'aux matières enfouies et en facilite la transformation. Vous voyez bien que nous serions des ingrats si nous récriminions contre notre camanchaca. Cette rosée grise fut pour nous une pluie d'or.

• — Je comprends, lui dis-je, que ces phénomènes, constamment réalisés sur une surface de plus de cent lieues, produisirent une somme énorme de salitre. Mais ils durent encore : Is. camanchaca et le soleil sont aussi exacts que vos ouvriers. Pensez-vous que la nature continue son œuvre et répare les brèches que vous lui faites ?

— On Ta prétendu : de jeunes optimistes sont allés jusqu'à soutenir que le produit des réactions naturelles compensait Tenlèvement de chaque année. G'est un jeu d'esprit. La terre ne renouvelle pas le salitre, ou du moins la quantité qu'elle en élabore ne saurait contrebalancer le travail d'une seule officine. Le salpêtre inépuisable, quel rêve ! Mais soyez persuadé que nous en verrons la fin.

Dans combien de temps? lui demandai-je.

— Qui sait? trente ans, quarante ans, un demisiècle.

Nous étions arrivés aux terrains labourés, et, çà et là, des formes humaines apparaissaient dans les monstrueux sillons.

— Tous ces péons seront morts avant, dis-je.

— Et leurs fils aussi, ajouta M. Brandt: on ne vit pas vieux chez nous.

— La mort les transforme-t-elle en nitrate de soude?

— Ma foi, c'est possible.

« Alors, pensai-je en moi-même, voilà des hommes qu'on exploitera jusque dans la tombe. »

Nous nous arrêtâmes sur le bord d'un fossé pour contempler le spectacle. Dans le lointain, vers l'orient et vers le sud, deux autres officines, San Jorje et Constancia, s'ébauchaient, comme deux apparitions ; et la plaine noirâtre déroulait son horreur de cataclysme,

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étalait son éventrement de cimetière, d'où s'élevaient des fumées de brouillard, vcule ascension de fantômes. L'amble de nos chevaux nous avait couverts d'une boue marneuse. Entre les fondrières et les talus, pareils à des murs démolis ou à des meules de fumier, dans ce chaos de décombres, une petite locomotive traînait des wagonnets bondés de gros sacs blancs. Quelques charrettes, attelées de mules, cahotaient dans les ornières, qui leur servaient de sentiers. On entendait le claquement des fouets et les cris exaspérés des charretiers quand, les bêtes refusant d'avancer, ils les tiraient par le licol. Parfois une explosion de poudre éclatait, et une trombe de terre et de roches fracassées jaillissait droit vers le ciel et retombait en pluie brune.

— Maintenant, me dit mon hôte, nous allons assister à l'extraction du salpêtre et le suivre, dans ses diverses étapes, jusqu'à son élaboration définitive et sa mise en sac. Vous voyez d'ici — et son geste embrassa Thorizon — le domaine de Rosario. Cependant les terrains que vous apercevez à Test ne nous appartiennent pas. 11 arrive souvent que les propriétés se touchent et même s'enclavent l'une dans l'autre. Elles furent réparties par les Péruviens de la manière la plus extravagante. Le juge de paix en fixait les démarcations au moyen d'une boussole et d'une corde d'environ cinquante mètres de long. Mais il ne se réglait guère sur l'aiguille pour prendre le rumb magnétique. Peu importait à ces ingénieurs improvisés une différence de dix ou vingt degrés. Un cavalier, lancé au galop, laissait pendre à terre un instrument de fer ou de bois, qui creusait un sillon, et traçait les limites de la superficie du sol. On plaçait alors sur les points

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verticaux des angles du polygone ainsi mesuré des bornes en pierres non cimentées. Puis les nouveaux propriétaires jetaient des cailloux en Tair, formalité indispensable pour obtenir le titre de maître. Plus tard on reconnut que le terrain circonscrit ne contenait pas toujours les meilleurs dépôts de salitre. Au lieu de recourir à de nouvelles mesures, on sortit de ses frontières, et le temps consacra les empiétements mutuels des exploitations contiguës. — Une fois le terrain délimité, nous le livrons aux ouvriers. Les particulars se présentent : ce sont eux qui extrairont le salpêtre. Ils choisissent eux-mêmes, d'après leur expérience ou leur flair, leur calichera, c'est-à-dire la portion qu'ils désirent exploiter. Ils en font la demande au surveillant ou corrector. Mais le salpêtre ne se trouve point à fleur de terre. Il faut, pour l'atteindre, soulever d'abord une couche de sable, la chuca, qui a environ quinze centimètres d'épaisseur, puis la cosira^ une croûte d'un à trois mètres, espèce de ciment formé de plâtre, de sulfate de chaux, de soude, de potasse et de magnésie. Quelquefois sous cette couche on en rencontre une seconde de composition analogue, la tapa\ et le salpêtre apparaît alors, mêlé de terre, mélangé de sulfate de soude et de chlorure de sodium, d'une forme poreuse ou compacte, cristallisé ou amorphe, et d'un titre qui va de quinze à quatre-vingts pour cent. Au-dessous, la coha^ gisement de plâtre gris clair (sulfate de chaux); et au-dessous encore, la terre, la terre primitive du soulèvement des Andes. Vous comprenez que le particular^ seul, ne viendrait pas à bout du caliche de sa calichera. Le mineur ou barretero lui apporte son aide. Il creuse un trou de mine, le charge de poudre, dispose la mèche et s'en va.

— Sa tâche me semble la plus simple, dis-je.

— Détrompez-vous, me répondit M. Brandt : c'est du barretero que dépend en grande partie le succès de Texploitation : il doit bien connaître son terrain et fixer la quantité de poudre avec une telle prudence que l'explosion débarrasse le caliche de ses dures enveloppes et ne le projette pas. Lorsqu'il a accompli son œuvre, le pariicular se met à la besogne. Tous les blocs salitraires qu'il retire, il les range devant sa fosse, dans un endroit accessible aux charrettes. Tenez, approchons-nous.

Nos chevaux montèrent sur un tertre, et nous vîmes un homme, armé d'une barre de fer et d'un marteau, qui faisait sauter au fond d'un trou des quartiers de roche blanchâtre et veinée de rouge.

— Mettons pied à terre, dit mon hôte.

Et il me tendit une pierre dont le poids léger ne répondait pas à sa grosseur. J'en grattai la surface terreuse et le caliche en sortit, violet.

— Nous avons eu la main heureuse, me dit M. Brandt.

Et comme j'admirais cette claire améthyste, il ajouta :

— La variété de couleurs des salpêtres est merveilleuse. Les uns sont plus blancs que le givre, les autres d'un jaune maïs, d'autres bleus, ceux-ci incarnats, ceux-là gris-perle. Mais il faut les trouver presque purs pour apprécier la finesse de leurs teintes. Goûtez celui-ci.

Je le portai à mes lèvres ; sa saveur était fraîche et piquante.

Cependant le particular continuait d'extraire et d'entasser ses caliches. Nous nous étions éloignés. Je dis à M. Brandt :

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— Contrôlez-vous le travail de ces péons ?

— Nous n'aurions garde d'y manquer : les particulars tricheraient, et, pour en finir plus vite, ne nous marchanderaient pas les mauvaises pierres. Deux ou trois coiTectors sillonnent sans cesse le champ d'exploitation et vérifient autant que possible les tas de caliches. Et la surveillance ne se borne pas à cette seule inspection. Quand les charrettes arrivent à Tusine, deux autres correctors les examinent à nouveau, s'assurent que leur charge est suffisante et de bonne qualité. Les carreteros ou charretiers sont payés, comme presque tous nos ouvriers, à la tâche, et, si nous nous apercevions de quelque fraude, leur salaire s'en ressentirait. Leparticular est donc intéressé à ce que le barretero fasse son trou en conscience, et le carretero à ce que le particular ne le trompe pas sur la nature de ses caliches.

Ace moment un homme, monté sur une mule, passa ventre à terre.

— Quel est cet homme ? demandai-je.

— C'est un de nos cavaliers volants, me dit mon hôte : nous en avons ainsi plusieurs, qui parcourent du matin au soir le terrain salitraire, afin de secourir les charrettes embourbées.

En effet, à une centaine de mètres, une malheureuse carrela restait en panne. Les charretiers avaient beau hurler, les mules, résignées aux clameurs et aux coups, ne remuaient pas plus que des souches. Le cavalier les rejoignit. Il jeta une corde qui pendait à sa selle et qu'on amarra au timon, puis, debout sur ses étriers, il cingla sa monture en poussant des cris de sauvage. Les charretiers s'étaient arc-boutés au derrière de la charrette, et la petite mule de trait, les

oreilles droites, les jambes de devant soulevées de terre, tirait avec sa croupe, tandis que son cavalier coupait rhorizon d'une attitude belliqueuse.

Le soleil dissipait la brume, balayait le ciel: soudain il illuminâtes noirs monticules et les crêtes des horribles sillons. Nous partîmes au trot ; nos chevaux écrasaient sous leurs sabots des lueurs d'embrasement rose. L'immense plaine, hérissée de clartés et creusée d'ombres, comme ces visages troués et tourmentés qui nous repoussent par leur laideur et nous attirent par leur étrangeté, revêtit à mes yeux une grandeur singulière. Elle me sembla miséricordieuse h ceux qui la dévastaient et maternelle encore dans sa détresse. Elle s'empourprait et souriait, pendant que les mineurs à genoux creusaient leurs trous étroits, qui vont s'élargissant, et préparaient de nouveaux ravages.

— Maintenant, me dit M. Brandt, que vous avez vu comment on extrait le salpêtre, prenons un chemin de traverse et montons à l'usine.

Comme nous allions Tatteindre, nous croisâmes au rebord d'un fossé un péon qui geignait, les deux mains sur son ventre.

— Qu'as-tu ? lui demanda son maître.

— C'est une charrette qui m'a renversé, répondit l'homme. Pour sûr, elle m'a cassé quelque chose.

— Va trouver le médecin.

— Je ne peux plus marcher.

M. Brandt s'était légèrement assombri. Il haussa les épaules.

— Ce ne sera rien, fît-il.

Et nous reprîmes le galop. Le pauvre diable restait dans sa même pose de souffrance, et j'ai gardé le souvenir de cet abandon d'éclopé, au milieu de l'horrible

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labour. On eût dit l'écrasement de Thomine sur qui retombe tout le poids de son œuvre. Arrivé à l'usine, M. Brandt envoya un gamin vers le blessé.

Il est nécessaire, dans toutes les exploitations de salpêtre, que les officines soient installées près du terrain salitraire, afin que les transports des caliches aux machines d'élaboration se fassent avec la plus grande économie d'heures et d'argent. Il est également indispensable que les machines soient situées à mi-côte d'une colline ou sur une éminence, et qu'ainsi le caliche n'ait qu'à descendre pour se convertir en salitre. Une cascade de chutes le purifie.

A Rosario, la petite que les charrettes doivent suivre est assez raide. Nous y grimpons en même temps que plusieurs d'entre elles. Ces charrettes, ordiïiairement traînées par trois mules, peuvent contenir chacune cinquante quintaux espagnols. Leur caisse est en fer, le reste en bois, et elles sont construites de manière que cette caisse bascule aisément et d'un coup rejette sa charge. Quelques officines, celle de M. Pascal par exemple, recueillent le caliche sur de petits chemins de fer; mais ici les w^agons que nous avons vus passer n'emportent que les sacs de salpêtre. C'est déjà un sérieux avantage que les locomotives viennent prendre à Tofficine même le fret attendu par les navires d'Europe.

A jnesure que les charrettes arrivent, elles se rangent à reculons contre la ramblay parapet de bois qui longe un large fossé. Devant ce fossé s'élève un hangar, où sont disposées des broyeuses. Les caliches ronlent dans le fossé, et les hommes qui s'y trouvent les transmettent aux roues de trituration, dont ils faci-

lilent la besogne à l'aide de barres de fer. Les blocs y sont réduits en pierres de grosseur à peu près égale.

Après avoir assisté au travail de ces i)ruyantes mâchoires, nous laissons nos chevaux aux mains des palefreniers et nous descendons au deuxième étage de l'officine. Les pierres concassées tombent de la broyeuse, dans un wagonnet qui les transporte aux cuves. Représentez-vous d'énormes baignoires en ciment, profondes de deux mètres sur quatre de long et ua de large, dans l'intérieur desquelles courent des tuyaux serpentins, chargés de vapeur. C'est là que le contenu des wagonnets est déversé et immédiatement inondé, nové d'eau chaude. Cette eau, qu'on appelle l'eau-mère, provient d'opératrons antérieures, d'autant plus efficace qu'elle est déjà plus nourrie de salpêtre. Elle passe d'un bassin dans l'autre par un système de conduits fort ingénieux. Les ébuUitions durent environ cinq heures, après quoi le liquide s'écoule en un récipient, où il décante. De là, il ruisselle dans un réseau de canaux suspendus, en tôle ou en fer. Ces canaux sont assujettis le long d'échafaudages qui ressemblent à des passerelles et sur lesquels on peut circuler. On y a pratiqué çà et là des ouvertures d'un bouchement facile, et par où s'échappent les eaux salitraires. Elles se précipitent dans de grands réservoirs carrés, en fer laminé, des bateas ou bacs rouges. — On en compte deux cent soixante à Rosario. — Elles y demeurent pendant quatre ou cinq jours et y déposent le nitrate de soude. Alors les ouvriers avec de larges pelles le jettent par-dessus bords. Et ce sont ces tas, d'une blancheur parfois violacée, qui de loin ressemblent à une

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écume de vagues et font qu'on prendrait les officines pour des îlots mollement battus par la mer.

Mon hôte m'avait expliqué cette série d'épreuves et de transformations du salitre,et je demeurai confondu de la simplicité d'une entreprise aussi considérable. Lutte contre la terre afin d'en extirper le caliche ; lutte chimique contre le caliche afin d'en dépouiller le salpêtre : d'un côté la poudre, de l'autre la vapeur. Rien n'est plus concevable et d'une organisation moins compliquée. J'en adressai la remarque à M. Brandt, qui me répondit :

— Et pourtant les Péruviens n'agissaient pas ainsi : leur méthode, plus primitive, leur coûtait davantage et leur rapportait moins. Vous rencontrerez çà et là dans la pampa des espèces de petits fours à chaux en ruines, derniers vestiges de leur rudimentaire industrie. On reprend aujourd'hui ce qu'ils avaient laissé comme exploité ou inexploitable, et l'on en retire d'importants bénéfices. Ils se contentaient, je crois, de faire bouillir leur caliche dans une chaudière, ce qui les entraînait à de fortes dépenses de combustible. Notre système, vous avez pu le voir, est extrêmement économique. Nous ne prodiguons ni l'eau, ni le charbon. Notre chimie est ^ la fois moins chère et plus sûre que l'alchimie péruvienne. Mais revenons, je vous prie, aux cuves d'ébuUition : je vous y promets un curieux spectacle. Quand le minerai, versé dans l'une d'elles, a été lavé de son nitre, on ouvre une trappe, on l'y pousse ; des wagonnets le reçoivent et vont le jeter le long de cette rampe inclinée que vous voyez là-bas. Il y sèche et il y reste.

— Et qu'en ferez-vous plus tard ?

— Rien. C'est à peine s'il contient encore deux ou

trois pour cent de salpêtre. On s'en sert pour élever des remblais.

Nous nous étions rapprochés des cuves. M. Brandt continua :

— Le travail le plus pénible de toute Tusine consiste à nettoyer les cuves, à les écurer. Le résidu de pierres et de boue ne tombe pas de lui-même par la trappe béante. Deux hommes descendent et Ty refoulent à la pelle.

En effet, deux péons, le torse nu, vêtus d'un simple pantalon, une bêche entre les mains, courbés, s'escriimaient dans la baignoire surchauffée par la vapeur et le soleil. Ils grattaient les tuyaux, raclaient les parois, chassaient du pied un limon noirâtre, se démenaient, ne reprenaient pas haleine. Leur peau avait la couleur .du bronze, et la sueur qui la baignait me rappelait le fameux œra sudant de Virgile. Ils étaient fantastiques, ces vendangeurs haletants d'un terrible pressoir.

— Ils ne font pas de vieux os, dit M. Brandt, et ceuxlà seuls résistent à ce lalîeur d'enfer qui, aussitôt sortis de la cuve, se plongent dans Teau froide.

— A quelle nationalité appartiennent-ils ? demandai-je.

— Ce sont des métis boliviens. Le Bolivien, moins vif que le Chilien, endure davantage. Et maintenant vous plairait-il de visiter nos ateliers ?

— Certainement, je désire tout voir.

^ — Nous sommes forcés d'adjoindre à nos officines des charpenterie, serrurerie, fonderie, bref, d'être en état de pourvoir aux réparations que nos machines nécessiteraient et de fabriquer les instruments dont nous avons besoin. Ainsi, nos charrettes sont toutes construites par nos ouvriers.

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Je parcourus à la suite de mon hôte d'immenses ateliers, où de nombreuses équipes, dans une atmosphère étouffante et un assourdissant fracas, martelaient, sciaient, forgeaient. Je m'étonnai que la rumeur de cette ruche formidable n'emplît pas le désert.

Nous quittâmes l'officine à moitié sourds et nous descendîmes vers la cité ouvrière.

— D'abord, me dit M. Brandt, jetez un coup d'œil sur nos magasins d'approvisionnement, que nous nommons Idifulperia. C'est là que nous débitons à no- 'tre peuple la nourriture quotidienne : pain, viande, légumes, vin et bière, et aussi les articles de toilette, les confections, les draps, les étoflTes.

Nous avions pénétré dans un vaste entrepôt, à la fois charcuterie et parfumerie, mercerie et draperie. Des femmes en manto palpaient des étoflTes sur le comptoir ; d'autres achetaient du beurre. Un adolescent dans ua coin essayait un chapeau.

— Ainsi, dis-je, la Compagnie salitraire vend ellemême leur subsistance à ses manœuvres ?

— Oui.

— Et qu'y gagne-t-elle ?

— Environ le vingt pour cent.

— Les ouvriers peuvent-ils se fournir ailleurs ?

— Oui ; seulement ils ont tout avantage à rester nos clients, parce qu'ils ne sont payés qu'à la fin du mois et que nous leur avançons, au jour le jour et sur leur demande, autant de bons ou de jetons qu'ils le désirent.

— Si bien qu'ils dépensent leur mois au fur et à mesure qu'ils le gagnent?

— A peu près.

— Et, permettez-moi cette indiscrétion, à combien s'élève votre chiffre de vente ?

— Environ à mille piastres par jour.

— Donc, à deux cents piastres de bénéfice chaque soir, vous en faites six mille chaque mois, au bout de l'an soixante-douze mille, soit cent cinquante mille francs. Ma foi, je ne plains pas la Compagnie.

— Trouvez-vous qu'elle abuse ?

— Je ne dis pas cela. Mais voilà cent cinquante mille francs qu'elle rattrape sur ses salaires.

— Elle le fait dans l'intérêt des ouvriers que les marchands du dehors voleraient ou empoisonneraient.

— Je comprends son dévouement ; mais étes-vous sûrs que vos péons, par la concurrence qui s'établirait forcément entre leurs petits fournisseurs, ne profiteraient pas d'une abnégation moins lucrative ? En tout cas cet argent ne sortirait pas du pays et d'humbles commerçants y pourraient prospérer. Cependant j'admets que l'hygiène plaide en faveur de votre pulperia. Pourquoi la Compagnie ne se contenteraitelle pas du cinq, mettons du dix pour cent, qui la défraier9,it largement de l'entretien de ses employés spéciaux? La vie des hommes qui la servent, et qu'elle use, vaut bien ce léger sacrifice.

— Bah ! repartit Brandt avec un demi-sourire, ces cent cinquante mille francs d'économie, réalisés par la Compagnie, représentent cinquante mille bouteilles de tafia que les ouvriers ne boiront pas.

Le bourg se compose de langues rangées de huttes parallèles ou transversales. Ces huttes sont construites en plaques de fer galvanisé. Le zinc revient à meilleur marché que le bois ou la pierre. Il est vrai qu'il

emmagasine toute la chaleur du jour et ne protège point de la froidure des nuits. Ceux qui y logent comprendraient à merveille le supplice des plombs de Venise.

Le travailleur marié a droit à deux chambres, le célibataire à une seule. On le laisse libre de prendre pension dans un ménage, mais la Compagnie a mis à sa disposition une ou deux tavernes, des bouges. Ce luxe n'existe pas dans les autres officines. Bon gré mal gré, le célibataire doit s'adresser à ses voisins. On vit à trois. Je ne saurais dire quel est le plus malheureux.

Les pièces, sans fenêtre, sont étroites et la plupart n'ont d'autre plancher que celui des vach-es. Un lit s'y trouve à Taise, mais la table souffre du voisinage, et, quand les chaises se mettent de la partie, la place n'est plus tenable. Le même phénomène de coquetterie disparate, qu'on remarque dans le costume des femmes, frappe dans l'ameublement des cabanes. J'y ai vu des lampes ornées d'élégants abat-jour sur des tables bancales et graisseuses, et des chromolithographies. Le Printemps^ L'Escarpolette^ Enfin seuls I sur des murs tapissés de couches de poussière et de toiles d'araignée. Tout y est tranquille et silencieux. Jamais de cris ni même d'éclats de voix. De grandes filles dégingandées, adossées à leur porte, fument un acre tabac dans des feuilles de maïs ; des enfants en loques et vaguement hébétés s'amusent sur le seuil avec des épluchures. Quelques marchandes de fruits et de poissons, accroupies autour de leurs paniers, indifférentes au soleil et aux mouches, tiennent le milieu de la route, comme un immobile troupeau de Destinées.

Cependant la Compagnie de Rosario a eu un souci des enfants, qui l'honore. Elle a bâti une école, une pauvre petite école, où garçons et fillettes viennent apprendre à lire. Le magister est en même temps Thorloger de la ville. Il règle les esprits et les montres. M.Brandt, que sa qualité d'Allemand rend un peu pédagogue, m'y a conduit avec un certain plaisir. C'était l'heure où le cours finissait : les écoliers, des gamins et des gamines de dix ou onze ans, s'en allaient un livre sous le bras, à la queue leu leu, sans l'expansion du rire et de la joie que manifestent nos plus chétifs élèves. Ils ne couraient pas, ne s'ébattaient point ; ils défilaient dans les deux doigts d'ombre d'un mur, presque gravement. Ah ! que ces enfants sont tristes ! Ils ont tous, même les bébés au sein, la maladie du silence. La grande pampa vide les a sevrés de gazouillements. La salle de classe n'est pas gaie non plus, mais, dans un décor rustique, ses bancs noircis et les pupitres de ses tables s'animeraient, retrouveraient leur air familier de vieux amis, martyrs de l'enfance. Il suffirait d'un champ, d'un bouquet d'arbres entrevu par les fenêtres, du pépiement d'un moineau derrière les vitres, pour que l'a b c se mît à chanter la douce chanson de l'avenir.

Hélas! ce silence effrayant des petits êtres, les animaux le gardent aussi. Nous sommes entrés dans le corral, où sont enfermées plus de deux cents mules. Pas de piaffements, pas de ruades : ni les chevaux ne hennissent, ni les vaches ne beuglent. Les gens, les bêtes, les choses, tout semble subir un enchantement morne.

Parfois, à l'angle d'un mur, le bruissement de l'eau qui tombe sur une dalle vous surprend, vous réveille.

C'est une fontaine, que la Compagnie a installée pour ceux qui tiendraient à laver leur linge. L^eau vient d'une distance de quatre milles à travers de longs tuyaux. Celle qui se boit se vend.

J'ai visité plusieurs bourgs d'officine : je n'en suis jamais sorti qu'avec une lourde fatigue et une tristesse plus lourde encore. On ne me fera jamais accepter sans révolte les injustes brutalités de Texistence, et, quel que soit Thomme, quelque sentiment qu'il m'inspire, je ne considère pas son abaissement comme un élément nécessaire à l'ordre du monde. Si on le ravale jusqu'au chenil, y dormît-il bien, mon humanité proteste. Et toute ma supériorité d'individu affiné par la civilisation s'indigne qu'on traite ainsi ce qui pourrait être ma chair et mon sang. Les Compagnies emprisonnent des pauvres entre quatre murs de zinc, où ils gèlent la nuit, où ils brûlent le jour; et cela, pour que des civilisés de Londres, de Berlin et de Paris touchent le cinquante pour cent. On leur demande en grâce de se contenter du vingt-cinq et de permettre à ces malheureux d'avoir une fenêtre par famille. Remarquez que Rosario est peut-être l'officine gui leur assure le plus de confortable. Lagunas, l'énorme Lagunas, m'a paru d'une lugubre saleté.

Comme nous nous en revenions vers le « palais » de mon hôte, je l'interrogeai sur le nombre de ses travailleurs et sur leur nationalité. Les deux tiers sont Chiliens, les autres Péruviens ou Boliviens.

— Vous créent-ils des difficultés ?

— Non, me répondit M. Brandt, je n'ai qu'à me louer d'eux. Mais tous les salitreros n'en peuvent dire autant. Depuis la révolution balmacédiste, le péon chi-

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lien est devenu plus dur à mener. Il a fait le coup de feu et l'odeur de la poudre lui est montée à la tête. Puis le système de la commune, adopté par le Congrès, a doublé son importance de citoyen. Il sent qu'il peut s'appuyer sur ceux qui sollicitent ses suffrages. D'une nature nerveuse et violente, le bonnet impressionnable, il menace facilement, et du tremplin de la menace saute en pleine action.

— Les grèves sont-elles fréquentes?

— Non ; les soulèvements prennent le plus souvent un caractère moins passif. Quand nos ouvriers se jugent opprimés et se croient lésés par leurs patrons, ils se déchaînent un beau jour, se précipitent à l'officine, brisent, saccagent, tuent. Ils tuent rarement; surtout ils ne frappent jamais que ceux dont ils ont eu à se plaindre. Leurs coups ne s'égarent point sur les innocents. On l'a bien vu tout dernièrement à Lagunas.

— Comment, l'usine de North a été le théâtre d'une émeute ?

— De North lui-même. L'administrateur qu'il avait placé à la tête de Lagunas mécontenta les ouvriers par ses maladresses, les irrita par ses prétentions. Ils se révoltèrent, et leur premier soin fut de détruire la pulperia,

— Naturellement.

— Ils sommèrent le comptable de leur livrer les clefs de la caisse. Ils voulaient, disaient-ils, qu'on leur rendît l'argent qui leur avait été volé. Le comptable eut peur et céda. Alors, les forcenés se jetèrent à la poursuite de l'administrateur, dont la mort était certaine, s'ils l'eussent pris. Mais notre homme se sauvait ventre à terre à travers la pampa. On ravagea l'officine,

sans qu'aucun des employés supérieurs fût inquiété.

— Je pensais que le gouvernement chilien avait mis à Tarapaca des garnisons pour réprimer les mutineries.

— Il y en a en effet deux ou trois : en cas d'émeute, on les appelle par téléphone. Mais les soldats n'arrivent que pour contempler les dégâts.

— Et les criminels ?

— On ne les arrête jamais : leurs compagnons protègent leur fuite Qtne les trahissent point. Ilsémigrent dans d'autres officines où on leur donne de l'ouvrage.

— Ne s'enquiert-on pas d'où ils viennent ?

— Nous ne demandons de papiers à personne. Un travailleur se présente, on l'engage, le diable l'enverrait-il. Songez que nous n'avons pas le choix, et que, sinon dans les grandes exploitations, du moins dans les petites, le caliche manque d'ouvriers.

— Ainsi vous vivez désarmés au milieu de vos équipes ?

— Absolument. Nous n'avons pour nous que notre autorité morale. Mais n'allez pas croire que nos fonctions soient aussi dangereuses qu'elles semblent Tétre au premier abord. Il ne s'agit pour un administrateur que d'administrer selon la justice. Nos péons, si l'on observe scrupuleusement les conditions passées, ne fomenteront jamais de sérieux troubles. Mécontents quelquefois, séditieux, nonl Et je préfère notre position de patrons sans défense au milieu d'ouvriers presque sûrs de l'impunité à celle des industriels européens, dont l'omnipotence est bardée de gendarmerie et de magistrature.

— Je suis de votre avis, dis-je. L'ouvrier seul en face de son patron apprécie plus sainement ses droits

*rf

et ses devoirs et se rend mieux compte de leur situation respective. Le tête-à-tête maintient l'équilibre. Mais s'il aperçoit derrière son maître la Société, debout, prête à lancer sur lui des brigades de coups de poing et des régiments de baïonnettes, l'équilibre est rompu. La force jette une fois de plus son sabre dans la balance. Il ressemble à un joueur, livré à sa propre inspiration et à ses seules ressources, dont le partenaire serait conseillé, préservé, commandité par des pontes infaillibles. A tort ou à raison, il ne sent plus la partie égale.

— N'oubliez pas aussi, ajouta mon hôte, que les socialistes, communistes ou anarchistes — car je ne saurais les distinguer — n'ont pas encore propagé leurs doctrines dans la pampa. Notre paroisse ne connaît pas ces frères prêcheurs.

— Pas plus qu'elle ne connaît son curé, je crois.

— Oh ! les prêtres nous gêneraient !

— J'imaginais cependant que ce peuple était superstitieux.

— Ses superstitions se suffisent à elles-mêmes. Du reste moins superstitieux que fataliste, il méprise également la vie et la mort. Interrogez leurs médecins: ils vous répondront tous qu'ils n'ont jamais soigné de malades plus réfractaires à la souffrance physique et plus insoucieux de leurs prescriptions.

— De quoi meurent-ilâ ?

— D'alcoolisme, de pneumonie et de l'infection, qui s'étend comme une lèpre sur Tarapaca, et dont les villages que vous avez traversés sont les foyers jamais éteints.

Nous étions rentrés et la journée se passa sans

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autre incident que l'arrivée de deux voisins, qui furent retenus à dîner.

Le soir, nous sortîmes un instant. L'ombre était obscure et fraîche. L'officine, éclairée à la lumière électrique, faisait dans la nuit silencieuse du désert une masse de clair de lune aux vertes transparences, d'où s'entendait un ruissellement d'eau bouillante. Les modestes usines n'ont pas l'électricité ; elles y suppléent par des torchères, et le spectacle n'en est que plus pittoresque. Je me souviens que, chez Galté, à Reducto, je montais le soir sur les passerelles qui dominent les bateaSy au moment où les flots de nitrate se répandaient dans les canaux. Un jeune ouvrier, dont je revois encore la figure intelligente, les yeux ardents et le teint basané, d'une main promenait sur le ruisseau fumant* les vacillations de sa flamme rouge, et, de l'autre, au moyen de tampons, en réglait le cours et en dirigeait les chutes. Je lui prenais sa torche, et, plus libre de ses mouvements, il saisissait une barre de fer et détachait la pâte blanche que les petits torrents déposaient déjà le long des canaux. Des senteurs d'iode nous emplissaient les narines. Nous ne nous parlions pas, lui un peu surpris de ma curiosité active, moi tout au fantastique de ce tableau. Les machines grondaient derrière nous ; des charges de wagonnets s'écroulaient dans les cuves ; et des lueurs couraient entre ciel et terre, au-dessus du dégorgement des eaux et de leur bruit de cascades, comme des feux follets sanglants.

Que j'ai remporté de souvenirs des officines où j'ai séjourné I Mais ils défilent aujourd'hui dans ma mémoire uniformément gris de la poussière de Tarapaca,

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gris et ternes. Il est rare que notre imagination ne se crée pas un nid dans une contrée nouvelle que nous traversons. Je n'ai point rêvé de « home » dans la pampa. Les énormes richesses qui s'étalèrent devant moi ne m'ont pas arraché un soupir d'envie ; mais je me rappelle la conversation que j'eus un soir avec un vieux salitrero aigri par trente ans d'usine. Je lui avais confié mes tristes impressions à la vue de tant de détresse humaine. J'avançais timidement qu'on pourrait peut-être modifier la condition des travailleurs... Il m'interrompit :

— Oui; je comprends ce qui se passe en vous ; vous arrivez de France avec des idées de fraternité sociale, d'émancipation des esprits, de progrès dans le bienêtre ; Tantithèse de nos fortunes et de la misère qui les environne vous émeut. Vous maudissez les spéculateurs. Plaignez-les plutôt I Nous croyez-vous si heureux ? Connaissez-vous beaucoup de vos pareils qui consentiraient à notre relégation dans le sable des déserts ? Avez-vous pesé nos responsabilités, nos tracas, nos jours d'inquiétude, les brusques réveils de nos nuits, quand une pompe ne fonctionne plus et qu'il nous faut la réparer aux lueurs des torches? N'est-il pas juste que notre persévérance et notre renoncement à tous vos plaisirs nous soient payés et nous vaillent des rentes ? Et si nous ne gagnions pas plus que ceux qui se dorlotent sur le giron de la terre natale, n'aurions-nous pas fait un métier de dupes ? Vous objecterez que nous mettons notre ambition dans l'argent, le sale argent, c'est ainsi qu'on le nomme I Mais nous travaillons pour nos fils. Nous leur tissons une rançon d'or. Ils s'en iront, eux ! Ils ignoreront notre patience et l'abrutissante solitude de la pampa. Nous

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faisons une économie de bonheur qu'ils dépenseront un jour. Vous nous reprochez de ne rien tenter pour alléger le sort de nos ouvriers. Je vous demande pardon : ces victimes de notre avarice, si nous n'étions pas là, que deviendraient-elles ? C'est grâce à nous que ces hommes et ces femmes vivent, et vivent suivant leurs goûts. Nous pourrions changer ces goûts, les élever, les ennoblir. Ajouterions-nous à leur bonheur ? Les salaires que nous leur donnons, leur permettraient d'assurer le repos de leur vieillesse. Ils préfèrent les manger et les boire. D'ailleurs vieillissent-ils ? Que craindraient pour leurs vieux jours des gens qui ne dépassent guère la maturité? Nous devrions leur enseigner l'hygiène, les y astreindre. Mais, mon cher monsieur, la bouteille du falsificateur d'eau-de-vie aura toujours raison contre la fiole du pharmacien. Nous ne pouvons pas même les vacciner 1 Ils ne connaissent d'autre moyen de se guérir que de se saouler. En sommes-nous responsables ? Venons-nous ici pour prêcher la Bonne Nouvelle ? Les apôtres travaillent-ils dans le salpêtre ? A coup sûr, notre avantage serait de voir nos manœuvres pratiquer la tempérance et les préceptes de l'Evangile. La besogne n'en marcherait que mieux. Mais ces hommes sont ainsi faits que, loin de nous les concilier, nos conseils et notre sollicitude les rendraient insupportables. Si nous nous sentons des tendances à la charité, n'ayons garde de les montrer. L'ouvrier ne soupçonnerait dans la mansuétude de son maître que le remords des vols dont il l'accuse. Pas de sentimentalité, surtout ici I Nous avons affaire à des êtres grossiers, dont l'intelligence, parfois vive, est bornée. Le temps les affinera, s'il le veut. Pour moi,

je ne m'en mêle pas ! Encore une fois, nos richesses, que la légende exagère, sont plus pitoyables que leur apparente infortune. Tenez, ces tas de salpêtre, que vous distinguez dans Tombre et dont la blancheur me fatigue les yeux depuis ma jeunesse, savezvous ce qu'ils me représentent ? L'effritement de mes rêves, la pulvérisation de ma vie. Ces machines, qui nous harcèlent de leur fracas, ont broyé mon intelligence. Aujourd'hui, je continue ce que j'ai fait trente ans : je me lève à cinq heures, je me couche à dix : je rôde autour de mes caliches et de mes réservoirs ; je dénombre les sacs de salpêtre produits ; j'additionne mes bénéfices ; mais je suis sans désir et sans espérance.

Et il eut un geste brusque, un geste qui semblait une menace et qui s'adressait à l'immensité plate, dont l'horreur nous étreignait. Et je l'écoutais, convaincu qu'il n'avait pas entièrement raison.

Ji

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