‹ La jeune Amérique: Chili et BolivieChapitre 11 sur 20 · ENSABLÉ · texte numérisé non relu

ENSABLÉ

Je descendis à Anlofogasta, où je devais rejoindre le directeur des mines de Huanchaca, M. Leiton, et le suivre en Bolivie. De son côté notre excellent compatriote, M. Vattier, président de la même Société de Huanchaca, m'avait télégraphié son arrivée. Mais dès le lendemain de son débarquement, il fut pris de Tinfluenza, et notre départ pour les Hauts Plateaux retardé de jour en jour. Bref, je passai plus de quinze jours dans cette petite ville de sable, où je ne comptais séjourner que quarante-huit heures, et rien ne se réalisa de ce que nous avions projeté. Je ne voyageai point en compagnie de Vattier; M. Leiton ne quitta Antofogasta qu'après moi ; en revanche j'entrai en Bolivie au moment exceptionnel du carnaval; et si, pour l'aller, je ne connus pas les avantages d'un train spécial et quasi présidentiel, je n'en fis pas moins le plus agréable voyage et avec les plus charmants compa^ gnons.

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Le hasard avait réuni à Antofogasta plusieurs personnes qui se trouvaient dans mon cas. Elles désiraient toutes partir pour la Bolivie, et des circonstances imprévues les retenaient sur ce rivage, où elles s'ennuyaient à périr. L'un, M. Costa, un Corse, ancien officier, aujourd'hui ingénieur, retournait à Sucre avec toute sa famille, mais la maladie d'un de ses enfants l'avait cloué ài l'hôtel. Son neveu, Philippi, attaché à la compagnie de Huanchaca, et M. Ribeira d'Ennera, colonel bolivien, un vrai, celuilà^ qui avait eu l'honneur d'être proscrit pour son libéralisme, attendaient pour se mettre en marche que M. Leiton, patron du premier et cousin du second, s'ébranlât. M. Leiton attendait que M. Vattier se rétablît, M. Vattier attendait qu'on lui coupât sa fièvre, et j'attendais ces messieurs. Remarquez bien que le colonel, Philippi, Leiton et moi, chacun de nous, pouvait aller de l'avant sans faire tort aux autres. Mais l'Amérique du Sud est le pays du monde où l'on s'attend le plus volontiers. Il semble qu'on ait peur de se mouvoir, peur d'agir. L'indolence américaine, qui influe très vite sur le caractère des Européen^, répugne au déplacement. Ce n'est point à dire qu'on craigne les voyages. Les distances n'effrayent pas : un Français recule devant dix-huit heures de chemin de fer, trois jours de route ne sont qu'une bagatelle pour un Hispano-Américain. Mais comme on sait l'itinéraire très long, on ne ménage guère le temps. Qu'est-ce qu'une quinzaine de plus ou de moins devant l'immensité des pampas? Il suffit que sa halte lui plaise pour que le Chilien ou le Bolivien s'y attarde. Elle n'a pas même besoin de lui plaire : il suffit qu'il y soit. Là où il s'arrête, ses pieds tendent à prendre racine. Et puis il s'accom-

mode si aisément du provisoire I Leiton était descendu de son nid de condor depuis trois mois et s'endormait dans la chaleur d'Antofogasta. Le colonel revenait d'exil. Philippi revenait de plus loin encore, car il avait espéré filer sur l'Europe et se voyait dans la nécessité de regagner les Hauts Plateaux. Et pour mon compte, je ne m'étais jamais promis de faire une saison d'été dans un hôtel des Tropiques. Mais une mystérieuse inertie, supérieure à nos volontés, nous engourdissait, nous paralysait ; et, tout en maugréant contre la longueur des après-midi, leur inutilité, Tennui. mortel de la ville et la saleté des restaurants, nous restions là, les bras ballants, et, je rougis de le dire, presque heureux que le jour du départ ne fût pas le jour présent.

J'ai sous les yeux quelques notes prises le soir, quand, par hasard, je pouvais respirer dans ma chambre. Elles feront mieux comprendre que toutes les réflexions l'espèce de torpeur béate dans laquelle vivent tristement les habitants de la côte, et elles donneront peut-être une impression assez exacte de ces bourgs perdus sur des grèves désertes, quand ils ne sont pas, comme Iquique, secoués par la trépidation des négoces effrénés. Notez cependant qu'Antofogasta, autrefois le seul havre de Bolivie avecGobija, possède d'énormes établissements industriels et un chemin de fer d'une extrême importance ; qu'on en exporte du salpêtre, du borax, des minerais d'or, des barres d'argent ; que sa population se compose d'Anglais, d'Allemands, de Boliviens et de Chiliens ; et que, pour les gens des hauteurs, elle apparaît comme la Mecque du plaisir, une des grandes marchandes de sourires du Pacifique.

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Lundi soir, 4 février.

J'ai visité la ville, qui n'est qu'une réduction d'Iquique. Toutes ces villes ont le même caractère de campement sans audace ni pittoresque. Étouffées par des hauteurs poudreuses, aveuglées par le soleil, assourdies par rOcéan, elles ne révèlent chez leurs hôtes aucune énergie morale. On s'y établit pour vivre au jour le jour. Des rues montantes, larges et vides, peu ou point de trottoirs ; du sable et de la poussière. La place centrale ressemble à un immense terrain vague. Elle est découpée en carrés de luzerne. Au coucher du soleil, assis sur un banc, je me croyais dans un de ces champs pauvres, que dominent les fortifications de Paris. D'un côté, l'Intendance, une jolie maison particulière et les Postes et Télégraphes; et de l'autre, l'Église, tout en bois et d'un style à prétentions mauresques, l'Alhambra du bon Dieu. Ce soir, par la porte ouverte, une veilleuse suspendue filtrait des lueurs d'étoile rouge. Je suis entré. Trois chandelles allumées sur le maître-autel éclairaient vaguement la silhouette d'un prêtre qui psalmodiait des prières, et je comptai sept ombres encapuchonnées de mantos, qui, disséminées sous la nef, accompagnaient d'un murmure inintelligible sa voix tombante. Et ces formes noires dansant au reflet des lumières jaunes, et d'où s'échappaient de sourds ronronnements, me produisaient un effet de fantaisie macabre. Dieu, qu'elle était* triste, cette église d'Antofogasta, avec ce bruit de prières ânonnées, le silence autour d'elle, et la grande rumeur des vagues à l'horizon !

Mardi soir.

Les bains de mer sont l'unique distraction de la

ville. De huit heures du matin à cinq heures du soir, on va s'installer dans une baraque élevée sur pilotis, et Ton sirote une copita quelconque en regardant les baigneurs. Les hommes ignorent l'usage du maillot : le simple caleçon n'effarouche aucune pudeur. Plus loin, les gamins plongent nus comme des vers. Une rangée de cabarets borde un lambeau de plage. L'un d'eux s'intitule orgueilleusement « Bains du Rhin ».

Dans ce port d'Antofogasta, la colonie germanique me semble la plus nombreuse, bien que les Anglais assurent aux cabare tiers une solide clientèle. Quant aux Français, ils se comptent, et on les compte pour rien. L'Intendant de la province d'Atacama, satrape épaissi, fait même profession de gallophobie. Nos couleurs ont le don de l'exaspérer, je n'ai jamais su pourquoi.

Allemands et Anglais ont fondé un petit club, où, le soir, les désœuvrés viennent échouer sur une table de rocambole. Nous sommes loin des cercles d'Iquique. Je ne dis pas qu'on boive ici avec plus de réserve, mais la fièvre des affaires n'y sévit pas aussi brûlante. En dehors de ce club, qui reçoit quelques revues étrangères, et des établissements de bains, je ne vois aucune distraction.

Les matinées et les après-midi sont également chauds, et le ciel n'a plus cette ardente limpidité des jours d'Iquique. Souvent les nuages l'obscurcissent, de hauts nuages pesants. On vit dans l'attente d'un orage qui n'éclate jamais. La brise se lève vers cinq ou six heures, à la tombée du soleil. C'est l'heure propice pour errer le long des grèves : les montagnes rougeâtres s'éteignent brusquement. La nuit est sur

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VOUS, mais elle a devancé la chute du soleil, qui déroule à l'horizon de la baie de larges ceintures superposées d'or rouge, d'or jaune et d'or vert. Et je ne puis comparer ce spectacle qu'à celui du théâtre de Bayreuth, avec son orchestre dans l'ombre et sa scène éclatante de lumière. Les flots nutomonent au loin : leur andante arrive entrecoupé d'allégros ; des sons de fifres déchirent le grondement des basses ; et il semble qu'on va voir apparaître, sur le flamboiement de cette toile de fond, des acteurs de tragédie chaussés de prodigieux cothurnes, et parlant à travers des masques de foudre. Puis les coloris se dégradent ; le décor s'enfonce dans l'Océan, et une étoile, un éblouissant solitaire, sur la houleuse obscurité jaillit.

Jeudi soir.

Antofogasta est flanquée à droite et à gauche de deux établissements industriels, qui rivalisent avec les plus vastes du monde. A droite, l'officine de salpêtre, première cause de la guerre du Pacifique ; à gauche, mais en dehors de la ville, l'usine de Playa- Blanca, où se fondent les minerais d'argent. Ces deux établissements attestent chez ceux qui les conçurent une véritable folie de grandeur. On y sent la démence qui s'empare de l'homme devant l'expectative des millions. Rien ne lui coûte pour affirmer sa suprématie sur la nature, et la toute-puissance de ses entreprises. Il devient extraordinaire d'imprudence et d'audace. On y sent aussi, et moins poétiquement, le gaspillage efi*réné — je parle surtout de Playa- Blanca — et la cupidité de ceux qui touchèrent le tant pour cent sur la concession des travaux.

L'officine salitraire fut installée pour exploiter les

dépôts de caliche trouvés à une trentaine de lieues du rivage, dans le désert d'Atacama. On la fit immense et telle qu'en deux ou trois ans, je crois, il ne resta plus rien des gisements primitifs. C'était la ruine des actionnaires, Teffondrement pitoyable de cette colossale entreprise, quand le hasard justifia les sommes dépensées et sauva la Compagnie. On découvrit plus loin de nouveaux dépôts qu'on ne soupçonnait pas, et qui assurent encore aux salpêtriers un honorable avenir. Ces caliches sont bien moins riches que ceux de Tarapaca. A peine renferment-ils le vingt pour cent de salpêtre, tandis que les autres atteignent le cinquante en moyenne. Il fallut employer un nouveau mode de traitement, et l'usine d'Antofogasta diffère de toutes celles que j'ai visitées. Les caliches^ soumis aux broyeuses, sont réduits en poussière, montés dans les cuves au moyen de chaînes à godets et livrés à l'action de l'eau de mer. Cette eau, une fois qu'elle a absorbé, puis déposé le salitre, n'est point ramenée sur d'autres caliches. Elle s'évapore à la chaleur, et le sel qu'elle abandonne est débité dans tout le Chili. Quant au salpêtre, souvent impur, il passe dans une série d'appareils qui le clarifient. Je n'insisterai pas davantage sur les différences de cette exploitation, que j'ai parcourue en compagnie d'un ingénieur français, M. Jecquier, mais elle m'a extrêmement intéressé. J'y ai admiré l'ingéniosité des machines qui allègent ou suppriment l'effort de l'individu. Surtout on y assiste au duel le plus fantastique de l'homme et de l'eau. Cette eau, dont il fait son esclave, le volerait volontiers ; mais il est là qui la surveille, oppose sa science à ses ruses, l'assouplit, la dompte, tour à tour la glace ou la chauffe, la laisse un instant pour la

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reprendre, la fatigue, l'épuisé, exige d'elle le compte exact de ce qu'il lui a confié, la dépouille de son bien personnel, et finalement la réduit en un peu de brouillard qui monte vers les cieux. Et quand ses nappes fauves tombent en cascades ou se précipitent dans des tuyaux ouverts, il me semble toujours voir un lion apprivoisé, sautant à travers des cerceaux.

Playa-Blanca s'élève à l'extrémité sud de la baie. On y va en petit tramway. On traverse d'abord les faubourgs de la ville, inachevés et déserts, qui ont, comme à Iquique, une physionomie de champ de foire hérissé de baraques. Puis on longe la mer, au milieu de grèves poudreuses. Le tramway s'arrête dans un hameau sale, au pied de mamelons qui descendent en ondulations de la montagne à l'Océan. C'est là qu'est bâtie la forteresse de Sa Majesté l'Argent. Une vraie forteresse, en effet I Elle est entourée de remparts en tôle, qui suivent les plis et les replis des dunes, et des cerbères en gardent les portes. Il faut exhiber ses papiers pour en obtenir l'accès.

J'y suis entré ce matin vers onze heures : le soleil brûlait, le sable où je marchais était à tel point surchauffé que je croyais enfoncer dans de la braise. De gros lézards dormaient entre les pierres. Pas une tache d'ombre ; un silence infini, au sein duquel un fracas de forge titanesque. Devant moi, autour de moi, des remblais pâles, où des locomotives immobiles présentaient aux rayons du ciel leurs flancs convexes de boucliers noirs, des ponts de bois, des sortes de funiculaires, d'énormes bâtiments en forme de hangars, des tuyaux fumants, dominés par une cheminée plus haute que la colonne Vendôme, dés montées pier-

reuses, des fondrières, des entassements de charbons, des monceaux de pierres, une poudre, cendre grise, qui flotte au ras du sol comme une exhalaison, des visions de fours rouges, et tout en haut des chalets peints, dont les vitres sont autant de soleils. Entre ciel et terre voltige une fumée diaphane, moins qu'une fumée, une acre odeur d'acide sulfureux, qui prend à la gorge. On n'aperçoit aucune silhouette humaine. L'usine a Tair de marcher seule.

Il faudrait une semaine pour la visiter en détail ; mais le monstre m'effrayait, et je me suis promis de ne lui consacrer qu'une journée. Si j'y reviens, je ne me hasarderai pas à recommencer mes courses d'aujourd'hui, au milieu de ces chaudières et de ces ateliers tonitruants. L'usine de Playa-Blanca a été constriiite par la Compagnie de Huanchaca, uniquement pour travailler les minerais d'argent de Pulacayo. Pulacayo est en effet ou a été la plus riche mine d'argent non seulement de Bolivie, mais encore du monde entier. L'usine établie à sa porte, dans Huanchaca, ne parut pas suffisante, et les actionnaires eurent l'idée de lui donner une succursale sur le rivage même du Pacifique. Notez que Pulacayo se trouve au sommet des Hauts-Plateaux, à près de cinq mille mètres d'altitude, et que le chemin de fer met deux jours pour y atteindre. Cette idée n'avait rien d'extravagant. En vertu du vieil adage que le minerai pauvre attend le charbon et que le minerai riche va le chercher, Huanchaca pouvait se réserver, amalgamer ou fondre les minerais réfractaires, et Playa-Blanca se charger des plus avantageux. On évitait ainsi les frais excessifs de l'envoi aux usines européennes. Mais, eu ce tempslà, c'est-à-dire il y a cinq ou six ans, la Compagnie

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de Huanchaca avait à sa tête un directoire de maladroits et d'effrénés spéculateurs. Les uns aveuglés par les trésors de Pulacayo, les autres flairant un bon coup, tous aussi dénués de prévoyance que de scrupules, résolurent d'élever une formidable usine et appelèrent un ingénieur de l'Amérique du Nord. On engoufifra plus de dix millions dans l'entreprise. Bien entendu, ces dix millions ne tombèrent pas intégralement dans les poches de l'ingénieur, des entrepreneurs, des fabricants et des ouvriers. Les sociétaires de Huanchaca en retinrent leur part. Plusieurs s'y enrichirent avec sérénité. Mais, une fois que l'usine fut installée, les difficultés commencèrent. Huanchaca ne vit pas sans mauvaise humeur cette succursale qui menaçait de l'éclipser. On continua d'y travailler les minerais riches et on dirigea les plus pauvres sur Playa-Blanca. Cet antagonisme hargneux entre deux établissements qui relèvent de la même compagnie et qui devraient être mus par les mêmes intérêts, n'est pas le phénomène le moins curieux, ni le moins rare, hélaS ! de ces grandes exploitations américaines. L'administrateur de Playa-Blanca prétend même qu'on lui envoya de vulgaires quartiers déroche ! Puis un jour la mine de Pulacayo fut envahie par l'eau, cette implacable ennemie du mineur, et sa production fut fatalement ralentie. Playa-Blanca sentit passer un vent de famine. On comprit alors l'imbécillité ou la cupidité, plus révoltante encore, de ceux qui avaient construit ce minotaure d'argent, sans se préoccuper s'ils pourraient l'alimenter longtemps. Aujourd'hui, le directoire, renouvelé et présidé par un honnête homme, M. Vattier, a décidé de faire appel à tous les mineurs de la côte jusqu'au Pérou. Playa-Blanca se détacherait insensible-

ment de la Compagnie de Huanchaca, et, puisque Pulacayo n'est plus en état de lui garantir le lendemain, se créerait une autonomie. Les mineurs péruviens et chiliens lui apporteraient des minerais, comme les cultivateurs apportent du blé au moulin. Mais d'autres fonderies plus vieilles, plus modestes et non moins sûres, ne craignent point la concurrence, et je ne sais trop, ni moi ni personne, quel sera l'avenir de cette gigantesque entreprise.

L'usine de Playa-Blanca se compose de deux usines, la première d'amalgamation, la seconde de fondition. Elles s'étagent, Tune en haut, l'autre en bas, sur le versant des mamelons. C'est la même disposition que celle des officines de salpêtre. A mesure qu'il tombe, le minerai se dépouille de sa gangue. Dès que les wagons du chemin de fer l'ont apporté, il est pris, concassé, reconcassé, pulvérisé sous la dent d'assourdissantes broyeuses, puis rôti dans des fours, chauffé à blanc, enfin, selon le vieux système perfectionné, soumis au mercure des cuves tournantes. Mais au travail de l'amalgamation, je préfère celui de la fondition, plus pittoresque. Il s'exerce sur les minerais pauvres. On les casse suivant la grandeur qu'on désire, et on les précipite, mêlés avec du plomb, dans des fourneaux incandescents. L'argent et lé plomb s'allient, se déposent au fond et ne s'en écoulent qu'environ toutes les huit heures. Seulement, de dix en dix minutes, il faut débonder la fournaise et livrer passage à l'impatience des pierres fondues en laves. Délicate opération. On roule devant l'ouverture un wagonnet qui a la forme d'un cône renversé. Un homme s'avance, armé d'une longue barre de fer, et s'acharne, tout en restant à distance, contre le bouchon de terre glaise. L'argile

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cède î quelque chose de rouge apparaît, qui semble hésiter une seconde, puis, au milieu d'un éclaboussement d'étincelles, un jet de flammes s'échappe, suivi d'un flot cramoisi, qui se déverse dans le récipient. On dirait le tonneau de Leipsig sous la forêt de Méphisto. En un clin d'œil le wagonnet est rempli jusqu'aux bords de cette pourpre vive qui, sitôt qu'elle ne ruisselle plus, devient incarnadine et bientôt d'une éclatante pâleur. Il s'agit alors de reboucher le trou, ce qu'on fait avec une bonde de glaise, appliquée lestement. Les hommes chargés de cette besogne ont tous les mains tachetées de brûlures et les vêtements roussis. L'ombre du soir exagère l'effet de ces torrents de feu et leur prête un caractère prodigieux et surnaturel. Au bout de deux heures, le wagonnet commence à se refroidir et va rejeter son contenu sur des remblais. Pendant que je contemplais ce spectacle, les péons, en guise de lunch, cassaient une croûte et faisaient chaufi'er leur thé sur ces laves ardentes.

Je me promenais depuis quatre heures dans Playa- Blanca et je n'avais pas encore vu d'argent, de bel argent. Je priai mon guide, M. Ker Bernard, de m'en montrer. C'est quelquefois plus malaisé qu'on ne le pense : ces usines ne fondent leurs barres que la veille ou l'avant-veille de l'embarquement. Il me mena sous un vaste hangar, devant une sorte de guérite eri briques, dont la simple porte de bois n'avait d'autre serrure qu'une serrure ordinaire.

— Voilà le coffre-fort, me dit-il.

— Il ne serait guère difficile de le forcer: ne crai-' gnez-vous rien ?

— Absolument rien. Nos ouvriers grappillent volon*

LA JEl'SE AMKIIIQUE , ils ne volent pas. Et puis ils ont le respect des 1res.

distinguai dans un coin de cette hutte cinq ou nasses blanches, qui avaient la forme ohlon^ue :oupelles et qui perçaient l'ombre de pâles éclairs. une d'elles vaut de trois à quatre mille francs. soulevai une : je la trouvai lourde, étrangement le. Elle pesait pour moi toute la fatigue d'une e de travail.

)n guide ne m'a lâché qu'après m'avoir promené vers les ateliers de construction et les jolis chajù vivent les employés. La Compagnie a fort bien \\é ses ingénieurs, ses surveillants et ses contreres. Du reste, on les laisse libres d'habiter Anto- 3ta et plusieurs d'entre eux ont à la fois leur on h la ville et leur appartement che?. elle. Quant ouvriers, deux trains par jour, l'un le matin, re le soir, amènent et remportent ceux qui n'ont voulu loger dans l'infect village où s'arrête le iway.

m'en suis revenu par les grèves solitaires, à re où le soleil couchant survit encore à la tombée )ur, et je me suis senti affreusement trisLe.de ma lée. l'Iaya-Blanca m'a presque fait regretter les mes de Tarapaca. Elles sont plus vivantes, plus aines ; je les aime mieux que celle immense cité lachines retentissantes et d'atmosphère sulfuj. J'ai remporté l'impression d'avoir erré dans un ( délabrement très compliqué et parmi des décomsansgrandeur. Une fonderie d'argent: que ces , sonnent joliment à. l'oreille! Quelles riantes ;es ils éveillent en nous I C'est comme un son de

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cloche qui tinte à travers notre imagination. réalité ! J'ai encore dans les yeux cette poussière, plus fine et plus grise que la cendre, cette poussière dont mes vêtements sont couverts et que j'ai respiréei durant de longues heures, cette poussière qui s'envole des broyeuses, et qu'on balaie toutes les semaines pour la répandre dans les fours, et pour en extraire de l'argent, car elle en contient,, la misérable I Le bruit horrible des machines m'a rendu sourd : les acres émanations de soufre m'ont desséché la gorge et me mettent de Tacide sur les lèvres. Et de quelque côté que je me tourne dans cette Amérique du Sud, je ne vois que des gens hallucinés par le métal, des visages que le souci du gain contracte, des prunelles vidées de pensées généreuses, des esprits incapables de rien concevoir en dehors des moyens de s'enrichir, des fainéants grassement payés pour permettre aux habiles d'agioter à leur aise, des êtres enfin qui me font l'effet de champignons douteux poussés sur un fumier d'or. Je ne suis pas depuis une semaine à Antofogasta et déjà me voici au courant de tripotages sans nombre, de haines hypocrites qui se guettent au coin des contrats, de jalousies qui compromettent des intérêts généraux. On se traite de bandit dans le dos l'un de l'autre. On m'objectera que, si on tient compte des exagérations naturelles au soleil des Tropiques, les mêmes rancunes, les mêmes envies s'entre-déchirent dans nos petites villes et nos petits centres industriels. Je ne le crois pas, ou du moins j'ose dire que ces querelles dénotent ici une absence de moralité élémentaire qui en augmente singulièrement la gravité. Il se peut que les hommes se détestent partout, mais, dans ces pays de richesse purulente, ils ont une façon de se détester

LA JEl.NE. AHÉR[QL*E cssemble h une maladie contagieube. Leurs disions inteslines oui toujours la bassesse de troul)les

itinaux.

)us avons musique presque tous les jours, avant près dîner. Une quinzaine de musiciens militaires endent la rue principale en soudant dans leurs res eteu frappant du tambour. Arrivés à la place între, ils grimpent sur une haute plaie-forme, soue par un mince échafaudage. Quelques rares proeurs s'asseyent sur les bancs. La brise fait courir avers la luzerne des bruissements de feuilles es. Debout, sous l'estrade, un tambour, pareil à crieurs de carrefours, lève les yeux vers l'horde l'église, et, à l'heure juste, bande sa caisse )ule. La fanfare éclate. Le premier morceau vé, tout retombe au silence, et le tapin recom- :;e d'épier le cadran. Quand l'aiguille marque lart, la peau d'âne retentit de nouveau ; et ainsi ue valse ou mélodie s'envole vers les montagnes c rose ou vers le glauque Océan, précédée d'un tnplau d'adjudication.

Siimcdi soir, soir, soir de paie pour les ouvriers, la noce du Luche s'allume. « Voulez-vous voir comment on use à Antofogasta? » m'a dit un de mes compais. Nous sommes partis à quatre.

lus avons remonté vers la montagne et pris à he du cAté de la mer. Les rues sahlonneuses s'éssent et ne sont plus que des ébauches d'allées bres avec des flaques de lune. Nous distinguons

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devant nous un attroupement d'hommes silencieux qui regardent par une porte et une fenêtre éclairées. A mesure que nous nous en approchons, des trémolos aigus, d'aigres glapissements déchirent le tympan de la nuit. Ce sont des cris longs et perçants, tels que les pleureuses antiques devaient en pousser autour des cadavres. Des sons de bois creux, qu'on frappe comme avec un maillet, les scandent, et les geignements d'un clavecin les soutiennent.

Nous nous mêlons aux spectateurs, et nous voyons, dans une salle brillante, moitié assommoir, moitié salon de bastringue, deux couples ; l'homme devant la femme, qui se trémoussent en cadence et ébauchent les vagues gesticulations de la cueca. Les femmes, généralement laides, sont en cheveux, quelques-unes vêtues de jupes roses maculées de taches, les autres, cendrillons maigrichonnes ou flasques maritornes, habillées de robes foncées, dont l'ouverture s'entrebâille. Les hommes portent leurs vêtements de travail : gros souliers, pantalons, dont la ceinture laisse passer la chemise bouffante, vestes graisseuses, chapeaux de paille ou de feutre noir aux bords tordus. Au fond, sur un comptoir en zinc, les grands verres débordant de chicha * s'enflamment de lueurs fauves et la légion des bouteilles de bière fait reluire ses petits casques d'argent. Dans l'embrasure de la fenêtre, une vieille décharnée plaque des cacophonies sur les touches de piano, dont ses doigts ont la couleur ivoirine, et elle semble hébétée de l'air criard qu'éternise le mécanisme de ses bras. Accroupie et la tête appuyée à la colonnette du vieux clavecin,

1. Pour Texplicalion de la cueca et de la chicha, voir Appendice II.

une fille échevelée et enfarinée, les narines écartées et la bouche saillante, tape sur un tambourin de bois et lance ces stridulations que nous entendions tout à l'heure.

Nous nous sommes glissés jusque dans la salle : aussitôt qu'on nous aperçoit, un grand gaillard court au comptoir et nous en rapporte un vase de chicha, où, bon gré mal gré, il nous faut tremper les lèvres. La nuit n'était pas encore assez avancée pour que l'ivresse abrutît les danseurs ou imprimât à leurs poses un caractère trop symbolique ; mais l'atmosphère de la pièce, chargée de sueurs et d'alcool, commençait à cuire les teints et à débrailler les gestes. Nous sortîmes.

— Maintenant, dit l'un de mes compagnons, allons où les rotos ne vont pas.

Chemin faisant, nous rencontrâmes quelques établissements du même genre que celui que nous venions de quitter, puis notre guide nous introduisit dans une maison d'honnête apparence, dont la porte était grande ouverte.

— Où sommes-nous? demandais-je.

— Vous vous en doutez, me répondit-on : mais admettez que nous vous ayons mené dans une honorable famille qui donne une sauterie à ses intimes. Plus d'un étranger y a été pris. D'ailleurs, soyez persuadé que personne ici ne jouera la comédie pour vous.

Nous traversons un vestibule éclairé, qui s'évase en patio couvert. Au fond, un salon très simple, où les chaises et les fauteuils font tapisserie. Nous nous trouvons évidemment chez de braves bourgeois qui attendent des danseurs. A l'entrée du palio, assise

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dans un vieux fauteuil, devant une table à ouvrage, qu'illumine doucement une lampe de cuivre à Tabatjour rose, une vieille dame, dont plus de cinquante ans n'ont pas effacé la beauté, promène l'aiguille dans la laine, et, près d'elle, un jeune homme, son fils à coup sûr, lit le journal à mi-voix. Charmant intérieur. Elle lève la tête au bruit de nos pas et sourit. Elle tend même à mes compagnons sa main, où brille un anneau d'or.

— La duena de casa, me dit l'un d'eux.

Je m'incline et je serre les doigts de cette jolie aïeule. Et mon camarade ajoute :

— Un étranger, un Gavacho *, senora, débarqué par le dernier vapeur.

La vieille dame m'adresse un gra'cieux sourire.

— Nous ferons tout, soyez-en sûr, pour vous rendre le séjour d'Antofogasta agréable.

— Et ces dames, demande l'un de nous, où sontelles?

— Elles vous attendaient et ne tarderont point à paraître.

Le jeune homme, qui lisait le journal, a lâché sa lecture, et le voilà déjà au piano, attaquant les premières mesures d'une valse. 11 connaît les devoirs d'un bon fils de maison et ne laisse pas languir ses hôtes. Sa mère reste tranquillement dans son fauteuil et se remet à son ouvrage.

1. C'est le nom que les Hispano-Américains donnent aux Français, comme Gringo est celui qu'ils donnent aux Anglais. Il est probable que par ce mot de gavacho les anciens Espagnols désignaient les riverains des gaves, les Basques, et que par extension ils appelèrent ainsi tous les hommes de France. Quant à l'origine de gringo, elle demeure très obscure.

Cependant, aux appels de la musique, les six portes qui donnent sur le vestibule et le patio s'ouvrent et six dames apparaissent. Elles s'avancent vers nous. On se salue avec force shake-hands. Un de mes compagnons, probablement son cousin, en embrasse une, et lui plante sur les joues deux baisers dont la sonorité garantit l'honnête intention. J'admire la modestie de leur tournure et la simplicité de leur toilette : robe montante, bleu marine ou noire, un frêle bouquet à leur corsage, une fleur rouge dans les cheveux, et de la poudre de riz en quantité raisonnable. Elles appartiennent sans doute à cette classe de petites bourgeoises qui préfèrent au luxe dispendieux des falbalas le plaisir des réceptions plus nombreuses. L'une d'elles cependant-, décolletée, pimpante, souliers blancs et robe de satin blanc, afl*ecte des airs évaporés qui me surprennent. Je la soupçonne de khôl autour des yeux et de carmin sur les lèvres. Ce doit être une parente en voyage, qui manque de tact et tâche d'éblouir son milieu provincial. La séduction de ces jeunes dames n'a rien qui provoque Tenthousiasme. Mais elles sont très convenables. Je serais même tenté de leur reprocher un peu de froideur, non envers moi qu'elles ne connaissent pas, mais à l'égard de mes compagnons qu'elles écoutent avec une indifférence polie, rien de plus. Du reste, en l'absence de leurs maris, cette réserve se comprend.

Le bal s'anime : la cueca chilienne succède à la valse et le baïlecito bolivien à la cueca. Il n'en difl*ère que par une plus grande vivacité de rythme et d'allure. Je regarde les lithographies accrochées au mur : elles sont sévères ; l'une représente une bataille, l'autre un saint en prières qui fait un signe de refus aux tenta-

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lions, une autre la paisible douceur d'un intérieur familial. Entre deux danses, un garçon circule avec des verres de Champagne ou de bière ; et, tandis que ces dames s'éventent et se reposent, notre guide s'assied près de moi et me dit :

— Vous êtes chez des Senoras visitadas^ des dames qui reçoivent. Toute autre dénomination ne laisserait point de les froisser. Elles prennent logement et pension chez cette douairière dont la lampe éclaire les cheveux argentés et vivent dans une indépendance que ne connaissent pa» leurs sœurs d'Europe et des grandes villes. Elles ne provoquent ni ne harcèlent, et choisissent leurs amis exclusivement parmi les caballeros. Demain, vous les croiserez au bain, à la musique ; vous les trouverez assises au théâtre côte à côte avec la femme la plus honnête, et rien, ni dans leur mise, ni dans leurs façons, ne vous permettra de les caractériser. Je ne vous affirme pas que toutes leurs paroles soient pures et qu'il ne tombe jamais un crapaud de leurs lèvres dans leur coupe, mais près d'elles vous ne serez que rarement choqué par un propos cynique. Elles respectent leur extérieur. Quant à leur probité, elle est au-dessus de tout soupçon. Il n'y a point d'exemple qu'elles aient dépouillé le sommeil du client riche. Elles ont même certains scrupules ; elles ne se trahiront pas sous le toit qu'elles habitent, l'une avec le familier de l'autre. Dans la maison voisine, à la rigueur ! Enfin — malheureusement hélas! ce pittoresque raffinement de conscience tend à disparaître — il arrive qu'à la minute appelée bien à tort psychologique elles retrouvent assez de présence d'esprit pour retourner du côté du mur le Christ ou la Vierge qui domine leur

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chevet. Elles veulent épargner à la sainte image un spectacle désobligeant. Plusieurs même poussent le sentiment de la dignité perdue jusqu'à demander à Tombre complète de voiler leur plaisir. Il est vrai que la chose m'a été affirmée par des gens terriblement laids.

— Et, lui dis-je, que deviennent-elles?

— Dans ce peuple de prodigues, vous ne voudriez point les voir donner des leçons d'économie. Elles dépensent tout ce qu'elles gagnent, mais celles qui ne meurent pas à l'hôpital trouvent souvent des maris.

-— De vrais maris ?

— Oui : elles sont même assez recherchées dans une certaine classe. Les épouseurs ne craignent pas qu'elles retournent jamais à leurs anciennes amours ; et, puisque vous montez en Bolivie, vous y apprendrez que les cholos ou métis préfèrent infiniment aux vierges sages celles qui ne sont ni Tun ni l'autre. « Trompés pour trompés, disent-ils, nous aimons mieux l'être avant qu'après. » Cette philosophie ne manque point de profondeur.

Quand nous prîmes congé de la duefia de casa^ sa nombreuse famille vint nous accompagner jusqu'à la porte, et, bien que la nuit ne fût pas très avancée et que nous fussions les seuls visiteurs, on ne chercha point à nous retenir. La rue était déserte : nous entendions tout près le mugissement monotone de la mer, que déchirait par intervalles le cri suraigu d'une chanteuse de cweca ou le coup de sifflet d'un policial.

Dimanche soir.

Ce matin, vers neuf heures, grand concours des

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mirliflores d'Antofogasta sur le quai de débarquement. Ils sont là une bonne demi-douzaine, guettant l'arrivée d'un paquebot qui amène une troupe d'opéracomique. Des canots rament vers le vapeur aperçu. Au bout d'une demi-heure, ils en reviennent pavoises de robes claires et d'ombrelles, dont les couleurs font comme des bouquets d'azalées entre le ciel de lapis lazuli et le bleu de prusse des flots. Comédiens et comédiennes grimpent sur le môle, se passent leurs sacs, leurs couvertures, leurs cages de perroquets. Quelques jolis visages aux yeux insolents ; et je m'amuse à voir ces cabotins reprendre, aussitôt qu'ils touchent terre, leurs attitudes et leurs poses théâtrales. Glabre, la figure bouffie et fatiguée par le mal de mer, le comique de la troupe enfonce les pouces dans les poches de son gilet, respire bruyamment et bouscule de son ventre en pointe les portefaix qui l'entourent. Je reconnais les types entrevus sur les planches d'Iquique. Voici la prima donna, une grosse mère aux bajoues tombantes, qui fait la Fille du Tambour-Major, et qui se reprend à trois fois pour sauter sur la table, où Carmen bat des castagnettes. Et la superbe Philine s'avance, drapée d'une robe vert d'eau, souriant de ce sourire grimaçant des visages écaillés. Le troupeau des choristes et des danseuses défile, les plus agréables escortées d'une madame Cardinal, qui porte les paquets ou le petit chien, les autres longues, maigres, hâves, ondulant gauchement avec leurs torsades de cheveux teints. Le ténor, blême, poitrinaire, traîne son air d'amoureux mélancolique ; le baryton semble heureux de vivre et, son pardessus sur l'épaule, fredonne la Donna è mobile. Et derrière, l'imprésario calme et digne. C'est un avocat de San-

tiago, un fils de grande famille, qui utilise ainsi les vacances des tribunaux.

Et ceci me rappelle une anecdocte que Vattier me contait hier. Il voyageait dernièi'ement dans l'Argentine, pour visiter et au besoin acheter des mines d'argent. Un soir il est reçu dans une ville, par la municipalité sous les armes. On l'accueille comme un dieu sauveur qui tient entre ses doigts la prospérité future de la région. Illuminations et banquet. Le gouverneur, le satrape de la province, se lève au dessert et porte un toast à Tillustre étranger. Vattier se disait ; « Où donc ai-je vu cette figure? Où donc ai-je entendu cette voix ? » Et Tautre souriait dans sa barbe.

Notre compatriote n'y tint plus, et, s'adressant à Tomnipotent personnage :

— Senor, je vous en prie, rafraîchissez-moi la mémoire : je suis sûr de vous avoir rencontré avant aujourd'hui, mais où et quand ?

— Eh ! caramba, senor Vattier, nous nous sommes connus au Chili, du temps que nous vivions à Llapel !

— A Llapel, dites-vous ?

— Ne vous souvenez-vous donc plus du théâtre de Llapel ? J'étais alors le premier comique de la troupe et j'avais une manière à moi de chanter le couplet

Et, brusquement, rejetant sa chevelure en arrière, le bras tendu comme vers un invisible trou de souffleur, le nabab argentin entonna un morceau de son vieux répertoire.

Lundi soir.

Je sais à Antofogast^ un endroit délicieux, un bout

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de trottoir où Ton voudrait vivre. C'est devant une petite échoppe de légumes et de fruits. Le soir, quand la brise promène une ombre de fraîcheur dans les rues et que la porte de la boutique s'ouvre, on respire en passant la senteur fine des pommes, l'haleine parfumée des bananes, Todeur plus franche de la verdure. Cela nous étonne, comme une image longtemps endormie qui, sans que nous eussions rien fait pour l'évoquer, surgirait tout à coup dans nos prunelles. Et Ton pense aux jardins, aux vergers, aux prairies; dont on ne sut point apprécier' la maternelle douceur. Jamais mon passé ne m'a paru plus riant.

Mercredi soir.

Au milieu des fournaises, du fracas, de la fumée et de la poussière, à Playa-Blanca, dans un chalet où l'administration a établi ses bureaux et installé un laboratoire de chimie, et dans ce laboratoire, vit tous les jours, de huit heures du matin à six heures du soir, un petit homme, coiffé d'une casquette, grisonnant, doux, méticuleux, actif, dont les gros yeux bleus sont pleins de candeur, dont les lèvres, hérissées d'une moustache poivre et sel, dessinent un sourire d'enfant, et qui classe, étiquete, époussète, pèse, soupèse des cailloux avec le même souci que Spinoza frottait et polissait ses verres de lunette. Il se nomme Latrille : c'est un savant, un poète, un homme exquis, l'amoureux du désert. Il y vit depuis vingt-cinq ans ; il Ta exploré en tout sens ; il en connaît tous les gisements, tous les secrets ; il en a dressé une carte qui me semble un chef-d'œuvre de patience et aussi d'amour ; il en a écrit'l'histoire dans des revues scientifiques, sans autre récompense que son propre plaisir ; il en a

dénombré les richesses, sans autre but que de rendre service à la science ; il est laborieux, probe, point vaniteux, mais fier — et pauvre. Depuis un quart de siècle qu'il parcourt ces régions et y fréquente d'impudents agioteurs, les richesses qui se sont culbutées devant lui n'ont point excité sa convoitise. Il attache moins de prix à For qu'à Thypothèse scientifique. Il est de ceux qui passent leur vie à déchiffrer une broderie au bas de la robe dlsis, et dont la vénérable déesse rétribue la persévérance en communiquant à leur âme un peu de sa sérénité.

Son père, vieux pampino d'Atacama, découvrit des salpêtrières et des mines. Il fut riche et se vit indignement dépouillé de sa fortune et de ses découvertes. Les Latrille n'étaient pas de taille à lutter contre la fraude et la mauvaise foi. M. Latrille père, dégoûté des hommes, se réfugia dans une petite vallée des plateaux boliviens et jura qu'il ne descendrait plus au rivage de l'Océan. Il tint parole et mourut sur les hauteurs. Mais il avait consacré son exil à une œuvre souverainement noble et pure : il évangélisa Thumble peuplade où il avait élu son tombeau. Il Tédiliapar ses vertus et l'enrichit par son expérience. Elle apprit de lui comment on cultive les champs et comment on reste en paix avec sa conscience. Son souvenir demeure comme celui d'un patriarche biblique « vêtu de probité candide et de lin blanc ».

Ses deux fils se montrèrent dignes de l'exemple paternel. Sortis tous deux de notre École des Mines, le cadet s'établit à Tocopilla, et l'aîné, après avoir couru longtemps le désert, obtint la place de chimiste à Playa-Blanca. Chaque soir, avec une ponctualité d'horloge, il s'en retourne à la ville, où sa femme et

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ses enfants Tallendent, car, tout vieux garçon qu'il paraisse, il a une petite fanaille, qu'il aime encore plus que la science. 11 faut l'entendre parler du désert, de ses nuits à la belle étoile ou sous la pluie, de ses marches forcées, de ses relations avec les Indiens, de ses misères, de ses découvertes et des malechances que la vie ne lui a pas épargnées.

Il en est une dont le récit m'a frappé. Latrille préparait un ouvrage sur Atacama et avait réuni une précieuse collection de tous les minerais de la province. Il rédigea un premier rapport, qui, présenté à une exposition de Santiago, lui valut un diplôme de premier prix et une médaille d'or. On lui envoya le diplôme ; la médaille ne vint point. Il écrivit au gouvernement chilien, qui lui répondit en l'autorisant à faire frapper lui-même une médaille d'or, qu'il achèterait sur ses économies. Les yeux naïfs de Latrille reflétèrent un immense étonnement. A quelque temps de là, le Congrès chilien se brouilla avec le président de la République et la révolution balmacédiste éclata. Dans les périodes insurrectionnelles, les Américains ne respectent rien, pas même les demeures des étrangers, surtout quand ces étrangers ne sont pas couverts par la protection immédiate de leur ministre. On entra chez Latrille, et le premier objet qui frappa les yeux des révolutionnaires fut son diplôme signé de la propre main de Balmaceda. Les imbéciles se crurent sous le toit d'un balmacédiste, détruisirent sa collection, déchirèrent ses papiers et s'en allèrent ravis de leur brillant exploit. Ils avaient jeté au vent le résultat de dix ans de labeur et d'intelligence. Latrille s'est remis au travail, mais, quand il raconte cet acte de vandalisme, sa voix tremble légèrement. Il ne

comprendra jamais que des hommes aient pu s^acharner sur son œuvre inoffensive.

Il y avait mis ses observations de savant et son âme de voyageur épris des vastes solitudes, car, enfin, il ne faut pas s'imaginer que le désert soit la chose horrible et monotone qui effraie nos esprits casaniers. Le désert a des beautés d'Océan ; son silence prend le cœur aussi bien que le chant des vagues. Il n'est point horrible, sinon de cette horreur sacrée qui, à de certaines heures, nous fait tressaillir et nous purifie. Il n'est point monotone, car les surprises vous y guettent, et les merveilles qui y dorment en font une embuscade d'enchantements. Le croyant s'y sent plus près de Dieu ; le voyageur repose avec sérénité sous la marche des astres ; le savant se trouve face à face avec la science et son rêve. Les bruits humains ne traversent plus le recueillement de sa pensée. Toutes les rumeurs qu'il écoute sont autant d'indices qui lui révèlent les premiers mots de l'énigme. Toutes les pierres que le soleil allume sont autant de jalons d'aurore plantés sur la piste du mystère. Le caillou qu'il heurte du pied l'avertit de sa route : il se penche, le saisit, le flaire, le brise, en interroge les éclats. « Or, argent, plomb, cuivre ou fer, qu'es-tu ? Parle, Comment te trouves-tu ici? D'où as-tu roulé? Tu n'as pu venir de la montagne, mais le vent Ta peutêtre détaché de cette roche que j'aperçois plus près. Oui certes ! Voici tes frères dont le chapelet s'égrène devant mes pas. » Et il va, il monte, descend, escalade, son bâton dans une main, son petit marteau dans l'autre. Son hallucination est là sous ses pieds, ou plus loin, mais elle existe quelque part. Toutes les pierres du désert ont une âme, une âme qui chante de

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Taube au couchant. Elles vivent, lumières pétrifiées, elles appellent Thomme, le fascinent, l'éblouissent, et, comme elles le trompent souvent, il les adore. Et quelle ivresse, quand il a déchiffré leur aveu, quand il explore, sans les voir, des richesses souterraines, quand son hypothèse, s'enfonçant sous terre, y enserre Tobscure végétation de Tempire minéral ! Et surtout quelle ivresse, si elle est désintéressée, si rhomme qui l'éprouve peut adresser à la nature cette invocation : « Bonne mère, je ne viens point pour te dépouiller ni déchirer tes entrailles, ni faire surgir autour de tes plaies les mille faces injectées de Tavarice humaine. Je n'ai d'autre passion que de te mieux aimer en te connaissant mieux et de célébrer partout tes inépuisables trésors. »

Ce père de famille, grisonnant, doux, méticuleux, actif, qui, au milieu des fournaises et du fracas de Playa-Blanca, poursuit son travail de savant sous la double lumière de la modestie et de la pauvreté, c'est, pour le passant écœuré des rapacités ambiantes, plus qu'un homme, une oasis.

Jeudi soir.

Je rencontre ce matin un jeune Français établi depuis quelques années à Antofogasta. Il me paraît préoccupé et triste.

— Qu'avez-vous ? lui dis-je.

— J'ai que ma maîtresse n'entre pas encore en convalescence.

— Est-elle gravement malade ?

— L'influenza...

— Et depuis quand ?

— Depuis le soir de nos fiançailles.

— Vous êtes fiancé ?

— Oui et non : non, comme vous l'entendez; oui, comme nous le comprenons ici. Enfin, je n'ai pas de chance. Le soir même où nous étions tombés d'accord de nous appartenir, au milieu du repas, dans les bras de sa mère^ elle se sent prise de fièvre et voilà quinze jours que cela dure. Et j'en suis réduit à aller lui tâter le pouls tous les après-midi !

— Je compatis à votre ennui; mais, dites-moi, que signifient ces fiançailles, ce banquet, ce jour convenu?

— C'est juste : vous ignorez nos coutumes. En deux mots, voici mon histoire qui est celle de tous les jeunes gens de la côte. Vous admettrez aisément que nous ne puissions ni vivre seuls dans cette affreuse ville, ni manger toujours aux mauvais restaurants des hôtels, ni passer nos soirées à lire les annonces du journal. Quant aux plaisirs qui nous sont offerts, ils sont souvent dangereux, très monotones et coûtent horriblement cher. On n'imagine pas ce qu'il faut dépenser ici pour s'amuser mal. Je résolus de me mettre en ménage. Mais épouser une Chilienne, c'est s'interdire tout espoir de retour au pays. Les torches nuptiales, comme dit l'autre, incendient nos derniers vaisseaux. Moi je mijote le projet de revoir la France et d'y terminer mes jours. Et je ne conduirai jamais devant le maire qu'une Française. On est patriote ou on ne l'est pas I Mais en amour libre on peut se permettre un peu de cosmopolitisme. Donc, ma décision prise de m'adjoindre une compagne, j'arrêtai mon choix sur une brave jeune fille, dont les sœurs mariées avaient quitté Antofogasta, et qui vivait seule avec sa mère. Je l'avais rencontrée dans une maison d'amis, et, un soir, je lui dis : « M'est avis, senorita, que nos caractères

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ne s'opposent point à ce que nous habitions sous le même toit. » — « Vous voulez m'épouser ? » — « Non, mais... » — « Bon, me répondit-elle, j'y réfléchirai. » Le lendemain : « Eh bien, lui dis-je, avez-vous réfléchi ?» — « Oui, je crois que nous nous entendrons, mais il y a ma mère, et la vieille ne sera pas commode. » — « Bah ! tout s'arrangera. » — « Peutêtre ; en attendant, venez le soir chez nous et courtisezmoi. » J'y allai pendant une huitaine. « Et la vieille? » demandai-je. — « Elle voit de quoi nous retournons et m'a donné une danse. » Devant moi, la mère ne bronchait pas. Quand j'apportais une bouteille, elle ne refusait pas d'y goûter, mais sitôt que je montrais les talons, la fille était tancée. Un jour cependant, la petite me dit : « C'est fait, la mère a consenti. » De ce jour-là nous pûmes nous embrasser librement. Dès que j'arrivais, la vieille quittait la place. Je louai une maison et je fixai la date de la pendaison de la crémaillère. J'invitai plusieurs amis, et juste au moment de signer le contrat, l'influenza se déclare, et me voilà regagnant ma chambre de célibataire.

— Que devient la mère dans votre combinaison ?

— C'est elle qui nous fait la cuisine.

— Ces exemples sont-ils fréquents ?

— Journaliers. Seulement les choses ne se passent pas toujours avec la même innocence. On trouve quelquefois des parents plus rébarbatifs, et il faut employer les grands moyens.

— Lesquels ?

— On les enivre, et, le lendemain matin, ils s'inclinent devant le fait accompli.

Et' mon jeune compatriote s'écria dans un subit enthousiasme :

— Tenez, ce pays-là, ce sale pays-là, c'est encore un bon pays pour la bagatelle !

« Ils s'inclinent devant le fait accompli >><, cette phrase, dont tant d'anecdotes et de confidences me confirmaient la justesse, éclaire l'état d'âme de tout ce peuple et son irréductible fatalisme. Elle y explique aussi la rareté des drames passionnels. Les femmes semblent nées avec le sentiment d'une déchéance nécessaire. Beaucoup s'abandonnent sans lutte au premier qui les tente. Les autres résistent tant qu'elles peuvent, je ne dirai pas aux séductions, mais aux grossières entreprises. Elles se dérobent, essayent de se garer des pièges de bêtes qui leur sont tendus. Mais, une fois tombées dans la trappe, elles ne se débattent plus, subissent leur maître sans protestation, le suivent ou le voient s'éloigner, sans qu'une menace, un reproche même monte à leurs lèvres. Pourquoi récrimineraient-elles ? Elles savent bien que de toute éternité elles devaient servir d'amusement à quelqu'un qui passerait. Cette indifférence d'après renforce, non seulement chez les indigènes, mais encore chez les étrangers, sûrs de l'impunité, les instincts de brutalité primitive, dont les lois sociales enrayent le développement. De même que la femme redevient l'esclave antique, proie fatale du vainqueur, l'homme en face d'elle ne garde de la civilisation que les moyens de la prendre sans interrompre le sommeil des gendarmes. Il ne la saisit plus à la faveur du pillage ou d'une bataijle. Il saoule ses protecteurs qui se laissent saoïrier avec résignation ; et si, de son côté, elle ne cède ni à, la force ni à l'ivresse, un narcotique l'achève. Je ne prétends pas que ce soit là l'histoire commune. Je ne

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crois même pas que, dans la plupart des cas, on ait besoin de tels arguments pour vaincre une résistance qui manque d'opiniâtreté; mais l'usage des soporifiques n'a rien qui révolte la conscience des colons de ces contrées minières. Je Tai constaté dans mainte et mainte conversation. On arrive à juger la chose toute naturelle, et je plains moins les victimes, qui n'en souffrent guère et se réveillent presque contentes d'être désormais dispensées des efforts de la lutte, que ces amoureux droguistes, dont la dignité d'homme né sort certainement pas intacte de l'alambic.

Quelquefois le hasard ou la malignité d'un rival se charge de les punir. On m'a raconté l'histoire suivante, dont de sérieux témoins garantissaient l'authenticité. Une jeune chola refusait énergiquement de se livrer. Son poursuivant donna un grand dîner où il convia ses amis et la belle avec ses parents. Les amis se chargeaient de mettre la famille sous la table, et l'un d'eux devait, au dessert, offrir à la jeune fille un breuvage où se noierait sa vertu. Mais cet échanson la trouvait charmante, et d'une potion il en fit deux. Le repas fut gai. Le père oscilla bientôt entre ses deux voisins, la mère s'assoupit dans son assiette. La fille, elle, ne touchait à son verre que du bout des lèvres, et, inquiète comme une biche qui flaire les chasseurs, ne riait que du bout des dents. Son hôte la couvrait déjà de regards victorieux, quand l'ami proposa un toaêt général et fit passer les verres. La chola vida le sien aux applaudissements des convives, et l'amphytrion, trop gris pour soupçonner la trahison, lampa triomphalement la médecine. Et tous deux ne tardèrent pas à donner les symptômes du plus bel abrutissement. On étendit les parents quelque part, et l'ami

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