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coucha son camarade dans un petit lit, la fille dans un grand. Elle n'y gagna rien, hélas ! Mais je laisse à deviner la fureur du trompeur trompé et sa crise de mélancolie, quand il reconnut, d'après som propre exemple, que le narcotique, choisi par lui, était d'une qualité supérieure.
Dimanche soir.
Il y a trois jours, on me présente sur le trottoir un gros homme rougeaud. Pair humble et bon, un compatriote qui dirige, pour le compte de notre agent consulaire, les premiers travaux d'une mine d'or. Il m'entretient de sa vie dans le désert, sous un méchant « rancho » de planches et de toile. Je sens en lui une grande fatigue, une tristesse infinie. Voilà trente ans qu'il traîne son existence dans la poussière de la pampa. Le pauvre argent qu'il y a gagné a fui entre ses doigts. Il n'en eut jamais assez pour retourner au pays, il en eut trop pour vivre toujours d'une vie modeste. Aujourd'hui sa maturité incline vers la vieillesse, une vieillesse stérile comme la crête des dunes, et qui n'a pas même, comme elle, l'espérance d'un couchant rose. Sans famille, sans affection, la double solitude du cœur et du désert l'enveloppe.
Ce soir, on m'apprend sa mort. Il était remonté hier à la mine et ce matin l'apoplexie l'a foudroyé. On l'a enfoui, encore chaud, dans le sable, et on a planté sur lui une petite croix de bois, pareille à celles que j'ai vues sur les routes de Tarapaca. Les huit ouvriers qu'il commandait ont dû se consoler de sa mort en buvant et en mangeant toutes les provisions.
Lundi soir.
Le cirque à Antofogasta : un cirque français. Je vou-
ANTOFOGASTA 199
drais écrire le roman comique de ces forains qui parcourent TAmérique du Sud et qui vont parfois jusque chez des peuplades dlndiens sauter dans leurs cerceaux et faire miroiter aux torches le cliquetis de leur clinquant. Plus heureux que la plupart de nos saltimbanques, ils ont des chances de s'enrichir. Et quel mouvement dans leur vie, quel pittoresque I Ce sont les seuls artistes que les Chiliens, Boliviens et Péruviens apprécient et paient. Ce soir un clown, enfariné et barbouillé de lie, cocasse, jouait des airs délicieux en frappant d'un petit marteau sur un clavier de bois. Il rythmait ses mesures de contorsions et de grimaces, et le public applaudissait atout rompre; mais, parfois, son rare instinct de musicien l'emportait sur les nécessités du métier ; visiblement il s'oubliait et se laissait entraîner parle charme mélancolique de la mélodie. Ses yeux se voilaient ; un sourire plus fin atténuait rhorreur de cette plaie béante, sa bouche. Les spectateurs désappointés s'impatientaient et leur murmure le rappelait au sentiment des convenances. Il se reprenait alors à rouler des prunelles hagardes et à tirer la langue. Les petites écuyères, des fillettes de dix à quinze ans, ne recueillaient dans leur voltige aucun encouragement. L'une d'elles, en vérité fort jolie, et qui n'eût pas manqué d'éblouir en France même une assemblée de paysans, évoluait au milieu de l'indifférence générale. Mais le lutteur soulevait un frénétique enthousiasme. Songez donc : un lutteur gavacho qui « tombait » des gringos et des indigènes eux-mêmes I Heureuse la nation qui a produit un tel homme !
Mardi soir.
Je vois passer dans la rue un petit homme aux che-
veux gris, aux yeux fixes, à la figure émaciée et qui marche comme un halluciné. On me conte son histoire. C'est un colon d'Atacama, un Européen, possesseur d'une mine d'argent, dont les minerais s'appauvrissent de jour en jour. Il y a vécu vingt ans, dépensant au fur et à mesure son maigre gain, toujours hypnotisé par un introuvable trésor, qu'il sentait sourdre sous ses pieds. Son âge mûr s'est consumé en ivresses solitaires, au milieu des sables. Et, sur le seuil de la vieillesse, tout à coup l'amour, la passion l'a pris et enserré. Il aime, il veut se marier, et, pour obtenir celle qu'il convoite, il rêve la fortune et s'acharne contre sa mine. On l'a vu courant de Valparaiso à Santiago, quêtant partout des capitaux, vantant les merveilles que recèle son terrain et auxquelles il veut croire. Il appelle des ingénieurs, les héberge, leur arrache des promesses, des espérances, un peu de vie pour son cœur. Les uns essayent vainement de lui représenter que son filon, qui fut toujours pauvre, ne s'enrichira pas suivant les besoins de sa cause. Les autres — et j'en connais — trouvent ses vins capitaux et attisent l'ambition dont il est dévoré. Il emprunte, s'endette, arme des équipes de péons, palpe désespérément les gangues qui sortent de son puits. Parfois, sa surexcitation tombe ; l'alcool même est impuissant à le ranimer ; il se couche sur le sable stérile de sa propriété et s'y roule, comme un amant sur le lit de l'infidèle.
Nous partons demain pour les grandes mines d'argent de Pulacayo, en Bolivie. Nous traverserons le désert d'Atacama et nous escaladerons les hauts plateaux, en chemin de fer.