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CHAPITRE IX

DÉPART d'aNTOFOGASTA. COMPAGNONS DE ROUTE.

LA FRANCESITA, UNE ÉBAUCHE DE ROMAN. — l'oASIS DE CALAMA. LA ZONE DES VOLCANS. — PHILOSO- PHIE INDIENNE. COUCHER DE SOLEIL. — UYUNI.

ARRIVÉE A PULACAYO.

Le train d'Ânlofogasta ne marchant point la nuit, il faut deux jours pour atteindre Uyuni, d'où part rembranchement spécial sur la grande mine d'argent. Le premier soir, on couche dans Toasis de Galama, le second à Uyuni et le troisième seulement on arrive au fief de la Compagnie de Huanchaca.

Nous nous retrouvons dès sept heures à la gare, le colonel Ribeyra d'Ennera, Philippi et moi, accompagnés de quelques amis qui sont venus nous serrer la main, et nous nous installons dans Tunique wagon de première où nous vivrons deux jours, et en route !

En route à travers les rues d'Antofogasta qu'on arrose et qui sont déjà ensoleillées. Le mécanicien agitç un gros bourdon, dont les sons attirent quelques fem^ jnaes au seuil de leur porte, et nous filons surPlaya-

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BlaDca. La voie fait d'abord un coude vers le sud et repart ensuite au nord-est. Le ciel est moutonné de petits nuages frisants d'opale, et, par delà les grèves, le Pacifique s'étend au loin uniformément bleu, avec quelques coups de brosse d'une blancheur irisée. C'est le même spectacle qu'au sortir d'Iquique, mais sans l'émotion du précipice. Nous laissons derrière nous l'usine de Playa-Blanca, où les ouvriers sont déjà au travail, et qui semble toujours inanimée, et nous nous enfonçons dans un ravin entre deux collines grises. La mer disparait: mes compagnons poussent un soupir ; il se passera peut-être deux ou trois ans avant que leurs poumons aspirent de nouveau la brise marine et se rassasient d'air. Quand ils redescendront des plateaux, le premier jour du moins, cet air libre et copieux, dont la Bolivie les sèvre, les rendra sourds et leur sera presque une soufiFrance. En attendant, nous allons au-devant du vertige, du mal de cœur et de l'insomnie, car, demain, à Ascotan, nous nous serons déjà élevés à plus de douze mille pieds au-dessus des flots, et ceux dont la poitrine ne résiste pas au soroche en éprouveront l'angoisse.

Le pays qui se déroule en ce moment autour de nous, me paraît plus affreux que les pires régions de Tarapaca : une terre nue, sablonneuse, craquelée, ravinée, recouverte par endroits de quartiers de roche, le plus souvent d'un gris sale, presque noirâtre, et, à l'horizon, des éminences et des sierras en carton, dont les pitons se teintent de lueurs rougeâtres. Nous avons mieux à faire qu'à contempler ces lamentables étendues. Jetons un coup d'oeil sur nos compagnons de voyage.

Nous sommes neuf en tout, à destination d'Uyuni :

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d'abord deux Anglais qui se tournent le dos, l'un roux, l'autre blond, également ennuyés et silencieux. Ils ne desserreront pas les dents durant tout le voyage, et nul ne saura d'où ils viennent ni où ils vont. Naguère, à la suite d'un incident diplomatique, la Grande-Bretagne rappela son ministre de Bolivie et raya cette nation de la carte du monde. Il n'y eut plus de Bolivie à Londres. Je ne sais rien de plus ridicule que cette exécution sommaire, cette guillotine géographique. Enfin, du moment que la Bolivie n'existe plus dans les atlas londoniens, les Anglais n'y devraient plus mettre les pieds. Mais la Bolivie redevient un pays authentique sitôt que leur intérêt les y appelle. Tous les jours de nouveaux Anglais bouclent leur valise et vont à Oruro ou à La Paz donner des démentis à leurs géographes. North, le puissant North, y dépêche des émissaires ; et ce sont des Anglais qui ont construit le chemin de fer où nous voyageons. Il faut du reste avouer qu'ils n'ont pas accompli là une œuvre dont on leur fasse jamais un titre de gloire. On m'a affirmé, et je l'ai cru sans peine, qu'on ne trouverait pas dans l'univers un second exemple d'une pareille aberration. Ce chemin de fer, d'un parcours de mille kilomètres environ, roule sur une voie étroite de soixante-quinze centimètres, avec des courbes , multipliées et des pentes faciles à imaginer^ si l'on songe que, de Calama à Ascotan, on gravit deux mille mètres en quatre heures ! D'ailleurs nous aurons plus d'une occasion de constater l'erreur des ingénieurs anglais, si étrange qu'elle ne s'explique, comme un grand nombre d'entreprises américaines, que par le triomphe des intérêts individuels sur l'intérêt général. Près de nos deux Anglais est assis un petit mon-

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sieur pâle, au nez busqué, aux favoris gris, dont les yeux, de nuance indécise, ont parfois une fixité dure. C'est M. Solar, le vice-président du Pérou, et le président nommé dont Cacérès aurait usurpé la place. Il veut regagner Tarmée de Piérola, son vengeur ; mais les troupes gouvernementales occupent Aréquipa et il est obligé de faire un immense détour par Oruro et La Paz. Discret et d'une exquise politesse, il voyage avec son fils ; ce jeune homme élégant, dont le sourire garde toujours quelque chose d'énigmatique, professe la médecine et me paraît destiné à recoudre ce que la

politique de son père aura décousu.

Je laisse de côté plusieurs voyageurs insignifiants-

que nous égrènerons en route. Mais voici en face de moi une charmante figure de femme, un ovale d'une fraîche carnation, éclairé par des yeux aux longs cils et aux paupières si fines qu'on les dirait diaphanes. Même dans le sommeil, leur douceur lumineuse doit transparaître. La bouche n'est qu'une mince ligne rose au-dessous des narines, qui ont des frémissements d'ailes nuancées. Elle parle, et, Philippi et moi, nous restons charmés, car nous avons reconnu l'accent, le pur accent parisien. Par quel hasard cette Parisienne, toute jeune, toute frêle, traverse-t-elle le désert d'Atacama? Elle vient d'épouser un Bolivien, et, quinze jours après leur union, son mari l'a emmenée. Il est assis à son coté, jeune lui aussi, déjà chauve et banal. Nous nous sentons tout de suite gagnés par la sympathie. Quelles impressionsproduirontsur cesbeaux yeux de madone les sauvages solitudes dont nous dévorerons l'immensité? Encore enveloppée du halo songeur de la lune de miel, frissonnera- t-elle devant tant d'horreur? Verrons-nous passer dans ses prunelles le regret

inavoué de la patrie, la désillusion, la crainte de la vie froide et muette qui l'attend là-bas sur les sommets de La Paz? Quand elle a consenti à suivre cet étranger, elle ne s'imaginait certes pas la splendeur funèbre des horizons vers lesquels il l'entraînait. Nous assisterons peut-être, hélas ! aux premiers déchirements du voile.

Mon compagnon me murmure:

— Moi qui ai vécu en Bolivie, je la plains, et j'éprouve, en la voyant, un curieux sentiment qui n'est pas de la jalousie, mais qui y ressemble. J'en veux au hasard qui prive mon pays de cette parcelle de grâce. C'est comme si une toute petite étoile s'était éteinte au ciel de France. Elle est perdue pour nous. Nous avons vécu jadis, pendant notre adolescence, avec nos sœurs, nos cousines, leurs amies. Nous nous étions habitués à les considérer comme des compagnes qui nous resteraient toujours. Puis un inconnu arrive, choisit l'une d'elles, l'épouse et nous l'enlève. Nous ressentons une tristesse de cœurs froissés et jaloux. Comprenez-vous l'antipathie que m'inspire cet heureux Bolivien ?

— Parfaitement, lui dis-je en riant ; mais savez-vous à quoi notre « Francesita » me fait songer? A un roman, qui ne serait qu'une histoire bien commune en ces pays d'Amérique. Admettez que cet étranger se soit fait passer pour fort riche, près de parents aveuglés par l'éloignement de sa patrie et assourdis par la sonorité de son nom. Il se présente devant sa fiancée avec le mystère des Océans parcourus et la poésie de la zone sublime, où il est né comme un jeune aigle. Elle voit en lui une sorte de prince américain, de fils du Soleil, qui a franchi l'espace pour lui cercler

le doigt de l'anneau nuptial. Nous savons du reste que Boliviens Péruviens et autres Méridionaux du Sud, une fois à Paris, jettent parles fenêtres jusqu'à leurs dernières piastres et nous entretiennent imperturbable ment de leurs mines d'or. Badauds que nous sommes, nous ignorons que, pour trente francs par an, notre décrotteur lui-même pourrait jouir de mines qui, n'appartenant à personne, appartiennent à tout le monde. Ils omettent de nous apprendre que Texploitation de leurs mines, fussent-elles riches, exigerait un déboursé de capitaux considérables. Donc notre beau senor séduit les parents, épouse la fille, et tous deux partent. Le rêve continue. Au bras de son mari, la jeune femme s'enivre doucement du tête-à-tête sous les nuits équatoriales. L'Océan lui module une merveilleuse chanson d'hyménée, et, comme elle confond le prestige de Tamour et la magie de la nature, son mari lui paraît un docteur es enchantements. C'est lui qui fait briller les étoiles nouvelles et chanter les vagues. C'est à lui que va toute sa reconnaissance. On aborde, et la tristesse de la ville, la saleté des hôtels, la torpeur des habitants rémeuvent, l'inquiètent. Mais ce n'est qu'un lieu de passage, et l'amour embellit le morne caravansérail. On s'enfonce dans le désert; elle commence à regretter la cabine du vaisseau et même l'hôtellerie quittée la veille. La chaleur, le sable, la monotonie, la forme lugubre des collines effraient son âme de Parisienne dont les Buttes-Chaumont satisfaisaient le goût d'aventures. Le voyage se prolonge ; l'air se raréfie ; on entre dans la région des volcans et des neiges éternelles. Elle étouffe, elle a froid, elle ne peut dormir, mais l'espérance d'arriver demain ou après-demain au château de son mari) Isl soutient encore. Là-bas sa nou-

velle famille doit compter les heures et fêtera sa venue ; la mine d'or commencera de ruisseler pour elle. Jolie, la mine d'or! Ce n'est qu'un terrain vague. Joli, le château ! Ce n'est qu'une malheureuse échoppe de torchis aux pièces glacées, sans cheminée et sans poêle. Jolies, les fêtes qu'on lui prépare î Sa belle-mère, ses belles-sœurs et leurs amies dévisageront la Française et la détesteront d'autant plus qu'elles pourront moins lui cacher leur médiocrité. Elle mangera des oignons et du maïs dans des plats très ordinaires, et il faudra économiser sur les bouts de chandelles pour réparer un peu les brèches du voyage. Jamais de distraction : un ciel orageux ; une atmosphère anémiante ; et un mari, magicien détrempé qui laisse tomber peu à peu ses oripeaux de féerie ; et la France qu'on ne reverra plus, la chère France ; et la vision persistante du quatrième étage de la rue Montmartre, où l'on était si heureux, quand un rayon de soleil dorait lés vitres ! Voilà le roman, le drame intime que je conçois, tandis que cette délicieuse tête de Raphaël se penche sur l'épaule de son Bolivien de mari.

Cependant le soleil envahissait notre wagon. Après un déjeuner au pied levé dans une méchante station, mes voisins se disposèrent â faire la sieste ; je dépliai sur mes genoux la carte d'Atacama de Latrille et je m'amusai à évoquer, au fur et à mesure que nous les traversions, les richesses de la pampa.

On médit beaucoup des voyages en chemin de fer. Il est entendu qu'ils manquent de pittoresque, et que, s'ils suppriment les distances, ils suppriment encore bien plus l'intérêt des pays qu'on parcourt. Cette opinion me parait perdre de sa justesse, quand il s'agit de

franchir deux cents lieues de désert. La caravane a ses agréments, et nous prisons trop la couleur locale pour ne pas apprécier, comme il convient, le trot des mules et la clochette des lamas. On n'est jamais fâché de faire son pâtre de Chaldée dans un nouveau Sahara- Le jour, on règle sa marche sur celle du soleil; la nuit, sur le cours des astres. N'oublions pas aussi que, sous peine d'odieuse vulgarité, on doit s'égarer, se retrouver, épuiser ses vivres et mourir plusieurs fois de soif ou de faim. Loin de ma pensée de dédaigner ces imprévus ! Mais je n'en demeure pas moins convaincu que le chemin de fer offre aux touristes du désert l'avantage de leur présenter une série d'admirables synthèses. Le savant et l'industriel sont obligés de l'explorer à pied, et, pour ainsi dire, d'en fouiller les coins et les recoins. Mais ceux qui ne lui demandent que des sensations et des visions inédites n'ont pas besoin de tant de patience et d'efforts. Le désert, du moins le désert de Bolivie, n'est vraiment beau que contemplé en fuyant, dans la prodigieuse variété de tons et d'aspects que lui donne notre fuite. La montagne que vous mettriez un jour à escalader ou dix heures à tourner, ne vaut que par l'ensemble des montagnes dont elle fait partie. Elle ne prend toute sa valeur que dans la symphonie de l'horizon. Seule, c'est une énorme masse de boue sèche et de rochers friables. Vous ne triomphez de l'obstacle qu'en vous éreintant, et quand vous parvenez au faîte, votre esprit n'a plus la liberté nécessaire pour se pénétrer des beautés grandioses qui vous environnent. J'ai interrogé un certain nombre de voyageurs, qui sont allés jusqu'au centre même de la Bolivie. Pas un seul — et je parle de ceux dont l'imagination m'a tant

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de fois captivé — n'a su m'exprimer ce qu'il avait vu. La fatigue Tavait emporté chez tous sur la faculté d'enregistrer les images. C'est un phénomène d'autant plus compréhensible qu'ils voyageaient à des altitudes de quatre et cinq mille mètres et que la raréfaction de l'air use la force de résistance de l'Européen ou le plonge dans un engourdissement intellectuel dont il ne sort que par le repos absolu des articulations. Le désert, comme l'Océan, ne nous révèle sa majesté qu'à force d'infini. Le chemin de fer, qui nous dispense d'efiForts corporels, nous maintient dans l'état le plus apte à saisir ses splendeurs passagères et à embrasser son immensité.

Ce premier jour de voyage m'a paru fort court, grâce à l'érudition de mon ami Latrille et à ses articles dans le bulletin de la Société de Mineria de Santiago. Nous sommes passés d'abord devant les salpêtrières du Salar del Carmen, pour lesquelles a été fondée la grande usine d'Antofogasta, puis devant Salinas, où se trouvent de vastes dépôts de calcédoines, de quartz et de porcelaines.

C'était là, semble-t-il, que les anciens passants du désert, les changos, fabriquaient leurs flèches et les petites lances dont ils se servaient pour la pêche. D'après les débris qui en restent, on juge qu'ils devaient en briser beaucoup avant d'en obtenir de suffisantes. Ces changos^ étaient les indigènes de la côte, dont la race s*est éteinte peu à peu et dont les conquérants ont absorbé les rares descendants. Ils n'avaient rien de commun avec les habitants primitifs d'Atacama : leur langage brusque et pauvre ne ressemblait point à l'idiome plus énergique et plus

expressif de leurs voisins du désert. Et ceux-là différaient également des Indiens de Bolivie ou du Pérou, desQuichua et des Aimaras, qui sont encore deux races aussi distinctes par la langue que par le caractère. On est frappé, quand on étudie l'histoire si obscure des anciens peuples de l'Amérique, de leur nombre et de leur variété. Ces gens, que nous confondons sous l'absurde terme dlndiens, formaient des populations qui n'étaient pas moins dissemblables Tune de l'autre que les Français des Allemands et les Allemands des Turcs. Chacune d'elles avait ses usages, ses mœurs, son esprit national, ses arts, son industrie. Il n'en reste rien aujourd'hui, et pour l'œil de l'Européen tous les Indiens se ressemblent comme des grains de café. La conquête, l'horrible conquête les a nivelés dans le sang et dans l'esclavage.

Les changos s'occupaient surtout de pêche, et les nécessités de leur vie de pêcheurs avaient développé leur ingéniosité. Ils s'étaient avancés jusqu'au delà de Calama, à Huacate ou Cerro de la Caparrosa, et y avaient établi des fours de calcination, afin d'extraire de la couperose la peinture rouge qu'elle renferme. Ils en goudronnaient leurs barques en peau de loup marin. Ces barques, enflées sur leurs deux bords à la façon d'outrés, étaient insubmersibles et bravaient l'albacora ou poisson-épée, qui souvent, d'un coup de sa rude défense, les abîmait dans les flots.

Toute la pampa, depuis la sortie d'Antofogasta jusqu'à Calama, est couverte d'un sable fin constamment balayé par les vents. Mais on y distingue un nombre infini de petites pierres angulaires, dont la forme indique qu'elles n'ont pas voyagé, car les longues courses auraient arrondi et poli leurs contours. La-

trille les attribue à la désagrégation de roches platoniques, occasionnée par les changements de température, les vents périodiques et les brouillards. L'action de l'atmosphère provoque en effet un travail perpétuel de dilatation et de contraction, dont souffre Thomme aussi bien que la pierre. C'est pour cette raison que, même dans les marches au soleil, on ne transpire jamais sur les hauteurs boliviennes.

A mesure que nous avançons, le sable change de couleur, et le soleil, qui s'adoucit et ne fond plus ces couleurs dans le même miroitement, multiplie les fêtes de nos yeux. Avec un enfantillage dont je m'accuse et qui témoigne moins le désir d'un étalage scientifique que le goût des mots jadis mystérieux pour moi, je me plais à dénombrer, durant nos haltes, ces mille pierres, dont la lumière m'enchante. Je reconnais maintenant les calcédoines, sombres, luisantes, avec des cristaux de quartz hyalin, qu'elles enchâssent, diamants sur fond noir ; les agates, d'une blancheur laiteuse, quelquefois nuancées de rose et de vert ; la poussière de porphyre aux tons rougeâtres ; les jaspes, dont le bleu tire sur le gris. On me montre des gangues de couperose, d'azur violet dans leurs brisures fraîches et qui deviennent jaunes, quand elles ont traîné sur le sol, des « dionisias » noires, tachées de sang, et tant d'autres, dont les noms bizarres et gracieux font un bruit d'incantation. Ce sont les orchidées du désert.

Vers cinq heures du soir, les neiges éternelles nous apparurent. Nous ne distinguions pas les montagnes, mais nous apercevions de longues écharpes éblouissantes, tendues horizontalement sur un horizon d'améthyste. Il y courait des frissons d'or, comme le

passage d'une flamme dans la transparence d^un écran. La plaine se mamelonnait, cimetière de géants, et, à gauche, des crêtes violacées s'érigeaient, abruptes. Nous approchions de Galama, la grande oasis de la pampa, le « port méditerranéen » dont Latrille m'avait exalté la douceur. Après avoir traversé, comme Fromentin, mais sans ses yeux, hélas I un désert sans ombre sous un ciel sans nuage, verrai-je,, comme lui, émerger dans le flamboiement du soir des bouquets d'arbres au feuillage sombre et lustré, d'où les muletiers arrachent des poignées de fruits ? Je voudrais me rafraîchir au jaillissement des eaux vives et me repaître d'une senteur de foin coupé.

Ah ! misère de nous, la voilà, Toasis ! Des champs de luzerne, qui me rappellent la place d'Antofogasta; des massifs, courts et bas, qui arrondissent sur le sol leurs dos de tortues, et, sur ce campement de taupes, un arbre, un seul, pareil à un poirier, timide vedette. Le train roule à travers cette végétation que les vents ont battue en tous sens, et où il semble que les muletiers et les mules du désert se soient longtemps vautrés. Quand je revins plus tard à la côte et que je revis Latrille, je lui contai ma déception; il me répondit: « Si vous aviez vécu trois mois dans la pampa, mon ami, vous vous seriez agenouillé devant cette luzerne. » D'ailleurs, j'oubliais qu'à défaut de dattiers, de palmiers et de fleurs, nous avons vu couler au milieu d'un printemps de cryptogames un large ruisseau, dont le soleil couchant incendiait les bords. Et peut-être me seraisje émerveillé, sans les exigences de la folle du logis.

Le bourg de Calama est infect : ce ne sont ni des

maisons ni des ruines. On dirait quelques rangées de décombres, qui, suivant la forte expression d'Honoré de Balzac, ne restent debout que soutenus par Tes* prit de leurs maîtres. L'émigration des habitants serait un effondrement. Je ne parlerai pas de Tauberge où nous sommes descendus, ni des chambres où nous avons passé la nuit. Et pourtant Calama était encore, il y a dix ans, un centre animé, le grand corral du désert. Plus de vingt mille mules y paissaient et servaient aux transactions entre la côte et la Bolivie. Lé chemin de fer a ruiné les muletiers, et, sauf quelques commissionnaires, qui approvisionnent les mines des alentours et qui y tiennent des bazars, les habitants de ce bourg semblent croupir dans la plus profonde misère.

L'oasis s'étend au sud d'un marécage qui compte plusieurs lieues de long. Vers 1839 cinq ou six familles de Tarapaca vinrent s'y établir et cultiver la luxerne. Leur exemple attira un certain nombre de colons, et l'un d'eux, Elizalde, après s'être occupé d'agriculture, entreprit de découvrir des mines et organisa des excursions ou cateos. Ses efforts n'aboutirent pas, mais, comme il arrive d'ordinaire, son insuccès fut fécond. D'autres profitèrent de ses tâtonnements, et, peu à peu, on reconnut les richesses qui ont fait donner à Atacama le nom de « Musée Minéralogique ». Nous sommes en effet dans une des régions les plus merveilleuses que l'imagination des industriels puisse concevoir. Le cuivre et le plomb abondent ; en certaines zones la terre est sillonnée de filons d'or. Le fer s'y présente sous ses multiples combinaisons, et, comme si le sol n'était pas assez riche de lui-même, le ciel en a couvert plusieurs

cantons de fer d'aérolithe. Mais de tous les minerais, ce sont les minerais d'argent les plus nombreux. Nous foulons la vraie patrie de l'argent : tous les chemins qui partent de Calama mènent à des gisements ou à des mines d'argent. L'argent est partout : seulement la nature Ta si bien disséminé qu'il est plus facile de le découvrir que de l'exploiter. Ainsi, au nord-est de Calama, un de nos compatriotes, que j'ai fréquenté à Santiago, possède la mine de l'Inca. Elle le fait vivre, rien de plus. De bonnes prairies normandes lui eussent été d'un meilleur rapport. Ses minerais, paraît-il, n'ont d'égale à leur abondance que leur pauvreté. En ce cas le problème consiste à trouver un traitement économique, qui permette au mineur de se rattraper de la qualité sur la quantité. Et quel traitement choisir parmi ceux que propose la chimie industrielle ?

Il- en est de l'exploitation des mines comme des œuvres de l'esprit. Nos ancêtres nous ont rendu la tâche difficile. On peut encore glaner après eux et même moissonner: mais il faut convenir qu'ils eurent la partie belle. Les Indiens et les premiers Espagnols firent main basse sur les trésors de la nature. Ils se baissaient et se relevaient riches. Ils ne risquaient qu'une courbature. Que de fois les écrivains modernes n'ont^ils pas envié le sort des aèdes, qui furent les premiers à chanter l'ame humaine! La psychologie d'Homère tient en vingt lignes, mais dans ces vingt lignes il a écrémé les sentiments communs sur lesquels nous vivons. Aujourd'hui les plus habiles d'entre nous en sont réduits au travail délicat de la loupe ou de l'alambic. Médecins du corps ou analystes du cœur, tous traquent les infiniment petits. Et de

même les mines ne se laissent plus dévaliser avec bienveillance. On doit conjurer contre elles les ruses combinées de la chimie et de la physique, et, si Ton veut se payer de ses peines, leur arracher jusqu'à leurs microbes d'argent ou d'or.

Cependant le désert d'Atacama renferme des for* tunes, qu'il ne serait peut-être pas trop malaisé de faire valoir, et Ton s'étonne que Thomme ne s'en soit pas plus tôt avisé. L'étonnement cesse, si l'on songe que ce désert s'est vraisemblablement transformé depuis un ou deux siècles. Je ne pense pas qu'on ail jamais pu le comparer à un jardin paradisiaque, mais tout nous incline à croire qu'il fut moins aride et qu'une certaine végétation en dissimula les affleurements métalliques. On vit à Calama de hauts caroubiers, qui prêtaient leur ombre aux voyageurs. On se rappelle des vallées plantées de ces mêmes arbres et de tamarins, maintenant disparues. Non loin de la mine de Tlnca, on a retiré du sable des troncs de caroubiers, qui avaient conservé leur matière organique. Les marchands de bois les ont pris et vendus. Enfin à Cobija, ce triste havre que nous avons aperçu du navire, le» personnes âgées se souviennent de deux admirables palmiers qui s'élevaient dans la ville même. Un gouverneur les considéra comme de mauvais esprits et les fit abattre, sous prétexte que leur indépendance rompait la symétrie de la rue. Il est probable qu'en ces temps de fraîches oasis les pluies étaient plus fréquentes que de nos jours. Maintenant encore, que l'eau tombe, et des champs surgissent, le désert se couvre de fleurs, les stériles plaines se métamorphosent en vallées. Je n'ai point assisté à ce miracle. Je n'en ai vu la fantasmagorie que dans

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les yeux de ceux qui me Pont rapporté. Qui sait si ces prairies imprévues valent la beauté scintillante et le ruissellement de pierreries de la terre nue?

Le lendemain matin, dès six heures, nous quittions Calama. Galama se trouve environ à deux mille mètres d'altitude et nous devions arriver vers onze heures à quatre mille deux cents mètres, devant Ascotan. Nous avions tous passé une nuit détestable dans notre bouge. Cependant la splendeur du matin sur la peluche mauve aux reflets argentés des neiges lointaines, la fraîcheur, non de la brise, qui ne souffle pas encore, mais de la lumière, qui a des transparences de perle et de rose humide, dissipaient nos ombres d'insomnie. Seule, la « Francesita » me sembla lasse et plus grave qu'au départ ; elle souhaitait déjà que son voyage fût achevé. Nos deux Anglais avaient repris leur place dos à dos, silencieux imperturbablement.

Devant nous la plaine se resserre : à droite et à gauche, des escarpements couronnés de neige se dorent et s'empourprent. Plus loin une montagne, aux deux pics arrondis, détache dans le ciel deux seins d'une éblouissante blancheur, où se jouent des lueurs de braise.

Vers neuf heures, nous arrivons au pont de Loa. Ce pont en fer a une longueur de trois cents mètres, et le ravin sur lequel il est jeté en a plus de cent de profondeur. Le train s'arrête et nous descendons pour contempler de près ce hardi travail. Le précipice est tout en rocs : le lit du torrent, simple ruisseau en ce moment, est étroit et l'eau diamantée serpente entre deux bordures d'herbes, qui, d'où nous sommes, ne

nous paraissent qu'un peu de mousse. L'éclat du soleil fait de ce pont comme une frêle architecture d'éclairs. Les ingénieurs de la ligne sont fiers de leur ouvrage. Je l'admirerais volontiers, si je me disais que l'homme était obligé de sauter par-dessus cet abîme, mais je sais qu'à deux lieues plus loin on pouvait tourner l'obstacle. Ce pont n'a été qu'une spéculation heureuse, et je n'y vois plus que des barres de fer et des boulons, qui détruisent l'harmonie de la nature et font mieux sentir dans ce cirque de prodigieuses hauteurs la petitesse de l'effort humain. L'industrie ne doit viser qu'au nécessaire : ce qu'elle produit en dehors me touche médiocrement.

Depuis notre sortie de Calama, nous avons déjà gravi mille mètres en hauteur. Nous nous en apercevons aux nausées de notre petite compagne, qui éprouve les premiers symptômes du soroche. Cette ascension des plateaux boliviens n'a certainement pas le charme d'une ascension ordinaire. On ne domine pas, en s'élevant, la plaine environnante, ou, pour mieux dire, on ne sent pas qu'on s'élève. Et c'est presque une surprise de voir tout à coup devant soi, en plein soleil, des collines dont la cime est couverte de neige. Elles n'ont guère que trois ou quatre mille pieds au-dessus du niveau du désert, mais nous sommes déjà à uiîe hauteur de trois mille mètres, et ces montagnes comptent parmi les plus saillantes du globe. D'ailleurs elles vont revêtir bientôt toute leur farouche beauté et se grandir à nos yeux.

Nous entrons dans la zone des volcans. La terre devient brune, d'une couleur de terre labourable, et, de loin, nous distinguons d'énormes amoncellements

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noirâtres, dont les lignes hérissées découpent sur le plateau un immense quadrilatère. On les dirait tirés au cordeau. A droite une dune rougeâtre a la forme d'une meule de foin, et, derrière, un mont aux flancs roux, trapu, sauvage, se termine en cône tronqué. Une courte fumée s'en échappe. Cela vous donne l'impression d'un mastodonte poussif, haletanl. La fumée sort parfois plus épaisse, et, la nuit, quelques gerbes d'étincelles paillettent le plafond du ciel. Nous approchons : le train s'enfonce à travers les amoncellements aperçus, monceaux de laves refroidies, blocs d'un rouge sombre, gros caillots de sang desséché. A quelle époque le volcan les a-t-il vomis, ainsi que cette dune dont 1 élégance déconcerte ? On l'ignore. Quelques-uns doutent même que ces déjections, qui s'étendent sur plusieurs lieues, proviennent de l'unique cratère encore fumant. On les attribue à un autre volcan qui aurait éclaté dans son éruption et disparu sous elle. Toute cette région n'est qu'une pétrification d'horreur. Elle violente notre âme, bâillonne notre imagination, nous rejette brusquement aux époques préhistoriques, où les forces de la nature se disputaient l'empire du chaos. Et cependant, pour qui triomphe de son premier mouvement d'effroi, quelle grâce farouche dans cette désolation ! Quelle sérénité sur ces nions trueux champs de bataille ! Quelles caresses d'Océanides sur les saillies et les crevasses de cette tragédie eschylienne ! Voici au loin des montagnes, toujours des montagnes, qui déploient jusqu'à terre, déesses gigantesques dont les épaules se perdent dans les nues, des traînes de velours nacarat ; d'autres, qui se dressent comme des façades d'opale ; d'autres, dont les frontons harmonieux eussent

flatté rœil d'un Athénien, et d'autres enfin, sveltes, blanches, dentelées, où le nuage, éparpillé et captif, a des rengorgements de colombe. La plupart des voyageurs disent: « C'est horrible ! » En effet, notre premier cri n'est que l'écho du leur. Mais la nature tempère toujours son horreur : il ne lui est pas plus permis de prolonger indéfiniment ses effets d'épouvante qu'à Shakespeare de ne point fair^ chanter le rossignol dans la terreur de son drame.

Le chemin de fer continue de monter et la pente devient de plus en plus sensible. Durant une heure nous contournerons le volcan : les ingénieurs anglais l'ont ainsi voulu, et je ne m'en plains pas, car je ne me rassasie point de cet étonnant spectacle à travers d'anciens cataclysmes. Le soroche éprouve presque tous mes compagnons. Il les congestionne et les essouffle. Les deux Anglais dénouent leur cravate, le colonel bolivien ressent des palpitations de cœur. La « Francesita » lutte vaillamment contre une espèce de mal de mer, mais ses pauvres yeux effarouchés ne jettent plus que de vagues regards. Si, au lieu d'être traînés par une locomotive, nous nous traînions nous-mêmes sur le sol brûlant, nous serions encore moins robustes. Il est vrai que le chemin dé fer a l'inconvénient de ne pas nous ménager les transitions. Philippi,plus rouge qu'un cardinal, s'affaisse en murmurant: « C'est un rêve. » Un rêve, oui ; une hallucination, où le scintillement des sables, les tons violacés des pans de roche, la nacre des neiges, toutes les couleurs commencent à danser ; un tournoiement de tête et de cœur; et j'entends bruire à mes oreilles d'infinies stridulations, comme si toutes les pierres qui nous entourent se métamorphosaient en cigales.

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Ascotan : une demi-heure d'arrêt et buffet. Mon attaque de soroche se convertit en fringale. D'aucuns prétendent que cet effet est fort rare ; on m'assure même que je ne puis me vanter de connaître le mal des montagnes. Soit, mais j'ai entendu des cigales et je ne suis point félibre.

Ascotan, grande blancheur crue au milieu de montagnes fauves, déroule ses immenses lacs de borax. Leur exploitation est d'une extrême simplicité. On enlève la légère couche terreuse qui les recouvre, on extrait le borax, on en forme des pyramides, qui, durant quinze jours ou un mois, sèchent au soleil, puis on l'envoie dans des sacs de cuir à Antofogasta, d'où il est expédié en Europe. Nous apercevons, au pied d'un nouveau volcan, sur une surface polie comme un glacier mais moins luisante, ces pyramides qui s'élèvent de distance en distance.

Mais ce qui nous frappe surtout et nous enchante, dès que nous descendons d' Ascotan, ce sont les étangs, les lagunes d'eau salée, dont l'immobile azur dort surplombé par le versant des montagnes. Des courants bleus sillonnent l'étendue et doucement écument. Quelques îlots en émergent, qui ressemblent à des crêtes de roches volcaniques. Ces petits lacs déposent sur les grèves, où ils ont l'air de bras de mer qui se retirent, des ourlets d'écume cristallisée. Ce sont de purs bijoux étincelants. Et comme je comprends qu'on puisse s'énamourer de la figure d'un lac, l'entourer de superstitions, en faire une divinité mystérieuse et bonne conseillère ! II en est un qui m'a laissé une telle impression de paix surnaturelle, que je l'ai vu disparaître à l'horizon avec un serrement de cœur. Ces lacs, prunelles du désert, nous regardent,

nous suivent, nous hantent, vivent, infinis et charmants. De hautes montagnes, des volcans, des neiges, des rochers roux, une terre endormie dans ses dernières convulsions, un ciel de cobalt, toute l'immensité inerte, et, au milieu, une vie de reflets qui s'anime, flotte, ondule, plonge, tremble, s'élargit, ce mouvement dans ce silence, rien de plus adorable.

Les eaux de ces lacs sont chaudes : leur température varie de dix-huit à trente-cinq degrés ; et, quand on en approche, on distingue dans leur transparence des bandes de petits poissons au dos noir, au ventre vert, gris ou jaune et de la forme cylindrique des anchois. Comment la température du lac et son altitude leur permettent-elles de vivre? C'est un phénomène qui ne laisse pas de surprendre. Pendant l'hiver, le soleil brûle jusqu'à midi, mais les soirées et les nuits sont terriblemement froides. La rigueur de la saison chasse les ouvriers d'Ascotan, qui n'a rien à envier aux borateras du comté de Nevada dans la Vallée de la Mort (Death Vally). Pourtant les eaux ne gèlent jamais : hiver comme été, leurs miroirs donnent au désert un ondoiement de vie inquiète, mélancolique ou sereine.

Mais nous sommes arrachés à leur contemplation par la vue subite d'une merveille. A cinq cents mètres de nous surgit le Cerro Colorado. Représentez-vous, sur un plan incliné, au haut d'une montagne, une ouverture de cratère largement échancrée. Les versants de la montagne sont bruns ; les parois du cratère, imprégnées de sulfure de fer, flambent : un intérieur de forge dans la nuit. Des gerbes de flammes rouges, vertes, jaunes, bleues, s'y plaquent, exaspérées par Tacharnement du soleil. Pas une ombre de fumée, pas un bruit; et, tout d'abord, on ne s'explique pas

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