‹ La jeune Amérique: Chili et BolivieChapitre 14 sur 20 · MM · texte numérisé non relu

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cette peinture de fournaise : on reste déconcerté, comme en proie au cauchemar, devant le silence de cet enfer béant sous l'incandescence du ciel. Le Cerro Colorado a sa légende. Durant certaines époques de Tannée, le vent souffle avec une telle violence que les plaines sombres se couvrent de sable blanc et ne reprennent leur couleur primitive qu'au retour des vents contraires. Sa charge produit dans le roulement des sables un son métallique analogue au « tambour des dunes », que connaissent les Africains. Mais quand ce bruit se rapproche, il s'enfle démesurément. C'est une bête sauvage qui mugit. Les Indiens appellent le Cerro Colorado « Toro du Diable ». On croit que la montagne renferme de fantastiques richesses ; seulement le diable fait bonne garde, et personne n'ose s'y aventurer.

Nous atteignons^ vers trois heures, Ollagua, frontière provisoire de la Bolivie, depuis la guerre du Pacifique. Même spectacle qu'à Ascotan : rivières d'azur, plages blanchâtres, gisements de borax trop pauvres pour être exploités, et toujours des sierras neigeuses.

Nous ne sommes pas loin de Huatacondo, oasis plantée de luzerne, de maïs^de vignes et d'arbres fruitiers. Si jamais un antiquaire tentait l'histoire des peuples américains avant la conquête — et je souhaite que la Bolivie et le Pérou aient enfin leurs « égyptologues », — il devra se rendre à Huatacondo et il y trouvera d'intéressants vestiges de Tart indien. On y a déterré des troncs de caroubiers, où les Indiens avaient sculpté des caciques de grandeur naturelle. Les j'entilares ou cimetières recèlent des momies aussi sa-

vamment préparées que celles d'Egypte. L'une d'elles» probablement celle d'un chef, a le front ceint d'une épaisse lame d'or, dont les deux extrémités, percées de trous, sont maintenues par des fils teints en bleu. Sur la lèvre supérieure un liseré d'or fait comme une moustache, et les avant-bras sont cerclés de brassards d'or.

Dans les ravins, sur la surface plus ou moins polie des roches granitiques, les Indiens ont gravé des soleils irradiants, des guanacos, des lamas, des renards, et d'autres formes toutes chimériques. Le temps a respecté ces figures, qui sont peut-être des hiéroglyphes. Elles se détachent en blanc du fond noir de la roche. On trouve plus loin de véritables peintures, qui représentent dans leurs formes géométriques des tabliers d'échecs ou de damiers. Si l'on suit le chemin de Huatacondo à Iquique, les rampes des montagnes sont illustrées de dessins. On y voit des troupeaux de lamas conduits par des Indiens, le bâton à la main, et, quelquefois, un troupeau effrayé qui recule et détourne la tête devant le spectacle d'un homme étranglé. L'expression de surprise et d'effroi est, paraît-il, fort bien marquée. Que ces images aient pu se conserver à travers les siècles et dans une contrée de vents, de brouillards, de camanchacas et de subites variations atmosphériques, on ne le comprend pas plus qu'on n'interprète sûrement leur sens caché.

Sitôt qu'une trêve dans l'admiration ou dans l'horreur que nous inspire cette extraordinaire nature nous permet de nous ressaisir, notre pensée d*homme y cherche l'homme d'autrefois, celui qui, bien des siècles avant nous, y prit racine et dont l'âme vécut, captive et familière, au milieu de ces épouvantements.

Sa religion n'avait certes ni la souplesse ni les raffinements de Tancien paganisn^e ou des croyances indoues. L'existence dans le désert ne nuance pas les cœurs, mais sa monotonie enfante de la grandeur. Les Indiens adoraient la plus sublime manifestation de la vie universelle, le Soleil, et cette religion leur donnait la force de ne point être écrasés par ces entassements de montagnes. Leur foi planait au-dessus des neiges et des volcans. Et c'est pourquoi dans tous leurs dessins (3n retrouve le Soleil, l'éternel Soleil, centre de rayons et de beauté. Les animaux qui l'entourent, guanacos, lamas, vigognes, renards — à peu près les seuls qu'ils connussent — incarnaient à leurs yeux le mystérieux esprit.de la nature. Pour eux, dont la raison ne savait pas s'enorgueillir des faiblesses et des incertitudes de leur instinct, l'animal était comme un vivant traité de philosophie. L'Indien professe encore une sorte de pieux respect pour son lama. Et plus j'y songe, plus celte image d'un troupeau de bêtes effrayées se détournant d'un homme mis à mort me semble accuser chez son auteur une âpre et fîère mélancolie, un appel du cœur vers l'immanente justice. Ces êtres avaient bien senti la vérité de notre homo komini lupus. Ils se tuaient, on les tuait avec une facilité sinistre. La pitié n'était nulle part ; cependant leur âme la cherchait partout. A défaut de pitié, ils trouvèrent dans les animaux une surprise révoltée, qui les étonna au point qu'ils ressentirent le besoin de la traduire et d'en fixer le merveilleux emblème sur le roc des monts. Je croirais volontiers que l'artiste, dont le ciseau primitif imprima dans la roche le tableau de ces bêtes reculant devant le crime accompli par l'homme sur l'homme, voulut donner une leçon d'humanité aux

passants du désert. Il prit le soleil à témoin que les animaux protestaient contre Thuiïiaine cruauté.

Nous nous sommes, depuis longtemps déjà, éloignés d'OUagua, et c'est alors qu'il nous est donné de contempler un tableau tel que, vivrais-je cent ans, je ne saurais l'oublier. Nous filons à toute vapeur et en droite ligne dans une immense pampa, que son herbe intermittente et lépreuse a fait nommer la pampa pelée, pampa pelada. Devant nous le plateau vide, nu, traversé de deux rails étincelants ; et au loin, très loin, des formes de crêtes à peine ébauchées, d'une vague couleur d'absinthe. Autour de nous, le désert et le silence. Derrière, un amphithéâtre de montagnes, qui embrasse tout l'horizon, et le soleil couchant. Les sommets neigeux ont des brisures de satin saumoné ; leurs glacis s'empourprent; à leur pied, une mer, un lac d'or en fusion, se déroule, se renfle au centre, s'amincit à ses extrémités et semble lécher le bord du ciel d'une langue de feu. Dans l'embrasure des pics, par leurs meurtrières et leurs créneaux, on entrevoit un embrasement de fournaise, sur lequel nagent des archipels de rubis ; des jets d'incendie montent et meurent derrière les neiges qui bleuissent. Il semble que nous assistions à de lointaines éruptions volcaniques, dont le fracas n'arrive pas jusqu'à nous. Au-dessus de nos têtes, le ciel, violet et mauve du côté de l'orient, précipite vers l'occident des nuages échevelés, plus fauves que des crinières de lions, et des toisons d'or. Des rayons verts se dispersent au sud et au nord. Puis, tout à coup, la nuit, la nuit rapace, la nuit de proie, s'abat, et l'horizon prolonge encore Pagonie de sa pourpre. Nous fendons l'espace. La loco-

motive, affranchie des montées, siffle et mugit avec la joie d*une béte libre. On allume les fanaux, et, pour mieux voir, nous restons accrochés à la plate-forme du dernier wagon. De larges étoiles jaillissent dans l'obscurité, si proches qu'on étendrait la main pour les saisir. Et là-bas, l'orage, l'incessant orage de ces contrées, éclate, non dans le ciel, mais sur la terre. La pluie tombe à grosses gouttes, et les éclairs, pareils à des serpents de braise et d'azur, rampent, zigzaguent, bondissent au ras du sol, courent éperdument derrière nous. Et quand, à neuf heures du soir, après quinze heures de ce voyage, nous descendons à Uyuni, nous sommes brisés, anéantis. Nos Anglais ont chaviré dans le nirvana, et la « Francesita », désorientée et pleine d'effroi, pour un peu éclaterait en sanglots.

Aussitôt arrivé à Thôtel, le vice-président du Pérou, que ses préoccupations politiques avaient absorbé tout le jour, se retira dans sa chambre. Son fils en fit autant. Quant à nous, pendant que l'hôtelier préparait notre dîner, nous nous lavions le visage à l'eau glacée, et nous mettions des vêtements d'hiver, car depuis le matin nous avions changé de saison. Le couvert était dressé dans une petite salle qui donnait sur le patio. Quand nous nous y assîmes, mes deux compagnons, la Francesita, son mari et moi, la table prit un air de réveillon, et j'observai aussi bien chez les convives qu'en moi-même un curieux énervement. Les yeux brillaient, et jamais nous n'eûmes plus d'entrain. On aurait dit la gaîté fiévreuse de gens qui viennent d'échapper à un péril. Pour moi, j'éprouvai la sensation très nette, presque violente, de me trouver transporté dans un autre monde et sous de nou-

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velles conditions d'existence. Ce qui me manquait, je n'aurais pu le préciser, si je n avais su l'altitude d'Uyuni. Cette raréfaction de Tair, que mes poumons ressentaient, non jusqu'à la douleur, me procurait une obscure jouissance. Il me semblait que les parties de mon corps n'obéissaient plus à une même idée directrice. Il y avait de l'anarchie en moi. Et ce phénomène physique se compliquait d'un phénomène moral analogue. Mon être se désagrégeait. Le passé n'existait plus : je Pavais dépouillé en route, vers trois mille mètres. J'aurais été incapable de me rappeler ce que j'avais fait la veille. L'avenir non plus ne comptait pas, mais j'aspirais pleinement la minute présente. Elle est délicieuse quand nous ne l'obscurcissons point de nos souvenirs ou que nous ne l'éclairons pas à la fausse lumière des appréhensions et des espérances. Je me sentais la tète fort libre, dans un état de demi-ivresse et entre deux vertiges, hier et demain.

Notre petite compagne devait repartir le lendemain de bonne heure. Ce fut le dernier repas que nous fîmes ensemble. Elle avait changé depuis Antofogasta, et, quand je la revois au fond de ma mémoire, il me paraît bien que son joli rire avait perdu de sa limpidité et de son cristal. L'épouvante des solitudes traversées lui avait replié les ailes. Elle parla, ce soirlà, de la f atrie avec une mélancolie discrète, et, quand elle nous quitta, ce ne fut point sans émotion que nous serrâmes sa petite main glacée.

Le lendemain matin, le garçon, qui était chargé de réveiller les voyageurs pour Oruro, se trompa de porte, entra dans la chambre où, Philippi et moi, nous commencions à reposer, après une nuit passée à gra-

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virdes échelles de cauchemars, et nous fit sursauter, de peur d'abord, puis d'indignation. Nous entendîmes alors à travers la cloison un éclat de rire si frais, si communicatif, que nous prîmes gaiment notre parti de la mésaventure qui rompait notre sommeil. Elle était déjà levée, la Française, et la joie de Taurore lui souhaitait bon voyage.

Plus tard, à Antofogasta, j'appris de compatriotes, venus de La Paz, qu'ils l'avaient rencontrée, sur la route, dans une méchante auberge où relayait la diligence, pâle, transie de froid, des larmes aux yeux, épouvantée de la nuit pluvieuse qui s'ouvrait devant ses pas. « Mon Dieu, murmurait-elle, quel pays ! quel triste pays ! » C'était sa dernière étape : elle ne riait plus.

Je me promenai dans Uyuni, qui est le plus affreux village que je connaisse, encore pire que Calama. On accuse les habitants d'avoir construit leurs maisons avec des traverses volées au chemin de fer. Cinq ou six pans de rues sales, sordides, entre une montagne verdâtre et l'immensité de la pampa pelée.

Mon premier étonnement fut de voir des cholas boliviennes dans leur costume national. Imaginez des femmes en bois peint, comme on en trouve dans les bergeries de Nuremberg, ou en papier de couleur, comme en découpent les enfants : urf chapeau à larges bords, un manteau qui les empaquette, une jupe qui s'évase, et deux petits pieds qui, sous cet échafaudage, paraissent ridicules. Elles s'enveloppent en toute saison de châles, le plus souvent d'un jaune criard, et portent un jupon rutilant, qui ne commence qu'au-dessous des hanches, si bien que la marche

lui imprime un balancement perpétuel. Quand la chola se baisse, le jupon semble la soutenir. Il est relié à la taille par une bande d'étoffe, ordinairement grise, et bouffe ensuite, tendu par des cerceaux. Ces pauvres métisses ont Tair d'être affublées de crinolines, et je ne sais rien de plus comique que leur silhouette trotte-menu sur la platitude du désert.

Quelques-unes d'entre elles étaient assises par terre, en plein soleil, devant des paniers de fruits recouverts de laine. Une caravane de petits ânes blancs, dorés par le soleil, défilait sans conducteur, et, sur la place, un troupeau de lamas agenouillés ruminait orgueilleusement. Ces diminutifs de chameaux sans bosse, qui s^accroupissent en trois temps avec une majestueuse régularité, ont un long cou de girafe, surmonté d'une tête plate. Ils sont hiératiques et méprisants. Ils appartiennent évidemment à la noblesse du royaume des animaux. Du reste extrêmement doux, mais têtus et paresseux. Le petit Indien qui les gardait, couché sur un chien noir, dormait à poings fermés.

Aussitôt après le déjeuner, nous reprîmes le train qui devait nous faire escalader les hauteurs de Pulacayo. Cette dernière partie du voyage est la plus courte, mais aussi la plus dangereuse. La ligne, d'une longueur de vingt-cinq kilomètres, ne décrit pas moins de trois cents courbes, sur une pente de cinq pour cent. Tout dernièrement, le train a déraillé près d'Uyuni, les wagons ont été défoncés, les voyageurs tués raide.

Nous sommes obligés de nous loger dans un fourgon. L'ascension commence. Nous longeons d'abord

la rampe de la montagne, puis nous nous enfonçons dans une gorge sauvage. Le désert scintille comme une mer immobile et pâle, d'où émergeraient dans le lointain des îles escarpées. L'air fraîchit singulièrement. Le ciel, tout bleu là-bas, se couvre de nuages sur nos têtes et, çà et là, nous fouette de brèves ondées. Les montagnes sont tapissées de bruyères naines et hérissées de cactus semblables à des masses fichées en terre et dont l'extrémité ronde se recouvre d'un duvet blanc. Cette végétation se fait plus rare à mesure que nous nous élevons. Nous côtoyons des ravins. Du penchant de la montagne que nous suivons, nous apercevons sur le versant d'une autre montagne, dont nous sépare un défilé creux, le prolongement de la voie ferrée. On a la sensation de courir dans un énorme labyrinthe. Et à quatre mille six cents mètres d'altitude, des chèvres paissent tranquillement au milieu des fougères.

Enfin nous touchons à la croupe des monts, nue, aride, parsemée de blocs rougeâtres, démolitions ou décombres. Le train la contourne, descend légèrement, et tout à coup, au milieu d'un prodigieux entassement de montagnes rouges, vertes et vert-de-gris, la cité de Pulacayo nous apparaît avec ses hautes cheminées d'usine, quelques grands chalets et une multitude de toits de chaume et de zinc. On dirait une noire fourmilière dans l'évasement d'une gerbe rustique.

Je ne m'attendais pas à ce spectacle, et là où je ne croyais trouver qu'une juxtaposition de hameaux autour d'un grand trou de mine, je découvrais une ville étrange, la plus haute du globe et à laquelle il ne manque, pour être une merveille, qu'une vieille abbaye ou un château féodal.

Le train entrait en gare. Les ingénieurs de la ni;ine, MM. Echegarray et Cornejo, m'y attendaient et, sur Tassurance que je n'éprouvais rieii qui ressemblât au sorochey me firent, séance tenante, visiter les ateliers et la cité en plein travail. Nous n'avions pas de temps à perdre, car nous étions au 22 février, et le lendemain le Carnaval, seule fête chômée dans les mines de Bolivie, devait licencier les ouvriers et mettre pour une semaine le peuple en liesse.

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