LE CLERGÉ BOLIVIEN. HISTOIRE EXTRAORDINAIRE
ET AUTHENTIQUE d'uN ÉTUDIANT EN MÉDECINE.
Dans le bureau des ingénieurs, à Pulacayo, j'ai vu, accroché à la muraille, le portrait au crayon d'un homme inoubliable : une figure longue, glabre, tirée par la misère et plus crevassée qu'une ravine après l'avalanche ; des yeux pochés, grands et tristes; un nez vigoureux, dont les ailes amincies, déprimées, révèlent la sensibilité endolorie ; et une bouche proéminente, volontaire, aux larges rides tombantes, une bouche do sanglot. C'est Ramirez, le Christophe Colomb des mines de Huanchaca. Il eut une étrange destinée. Vieil hôte du désert, infatigable chercheur d'or, il passa sa vie à fouiller les montagnes, toujours déçu, traînant son guignon et son espoir, et mourut pauvre sur des trésors qu'il lui avait été donné de découvrir, non d'exploiter. Seul ou presque seul de tous les blancs, il sut se faire aimer des Indiens : il vécut
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au milieu d'eux, respecté, protégé par leur affection silencieuse et quasi maternelle. Comme il travaillait dans une mine voisine de Huanchaca, et qu'il y était en butte aux animosités de ses associés, il vit un jour venir à lui une vieille Indienne, sorte de sibylle, dont il avait jadis pansé et guéri une blessure : « Pourquoi, lui dit-elle, restes-tu dans une mine pauvre, où Ton te tourmente? Tu vaux mieux que ceux qui t'entourent. Suis-moi, et tu seras plus riche qu'un roi inca. » Il la suivit, et elle le conduisit sur les hauteurs vierges de Pulacayo : « Là, fit-elle, tu n'as qu'à creuser, et tu trouveras tant d'argent que tu pourras en bâtir un palais. » Puis elle lui recommanda le secret de sa démarche et s'en alla. Ramirez se mit à l'œuvre et reconnut que la sorcière ne l'avait pas .trompé. Il crut sa fortune faite, mais la mort ne lui permit pas de réaliser toutes les prophéties de l'Indienne.
Sa suprême découverte devait enrichir la Bolivie, pour qui Huanchaca fut, en petit, ce que sont les salpêtrières de Tarapaca pour les Chiliens. Il s'y échafauda des fortunes colossales, et sur cette aire de condors une bande de rapacités internationales s'abattit. Un de ses grands suzerains fut M. Arcey, ancien président de la République, l'homme le plus puissant des Hauts Plateaux, l'autocrate de la politique bolivienne, leader du parti clérical et proscripteur des libéraux. Si Huanchaca avait eu à sa tête un esprit large, la Bolivie ne serait pas à cette heure le pays le plus arriéré parmi les pays civilisés. On vit se succéder comme administrateurs à Pulacayo des hommes qui n'avaient d'autre but que de s'enrichir vite, fût-ce aux dépens de la Compagnie. L'un d'eux, m'a-t-on dit, conçut le dessein de la ruiner pour ra-
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t-heter à bas prix ane mine qui paraîtrait épuisée. Il fit diriger les équipes d'ouTriers de telle façon que, sans le savoir, elles abandonnèrent le filon et se mirent à creuser dans la roche stérile. On crut que tout était fini, mais un de ses complices le trahit et le singulier administrateur dut déguerpir.
Voilà plus d'un demi-siècle que Targent ruisselle de ces sommets, sinon avec une égale abondance, du moins sans interruption. Quand la source tarira-t-elle ? On l'ignore. Les mineurs ne peuvent prévoir le moment où leur dynamite ne fera plus sauter rien qui vaille. La terre leur ménage autant de surprises que la mer aux matelots; les filons de précieux métal se jouent de leurs calculs et se perdent dans le mvstère. En ce moment, douze mille âmes vivent sur Tespérance que la mine les nourrira longtemps encore.
Elles se sont logées au flanc de la montagne, et ceux qui ont visité le Mont Saint-Michel se représenteront aisément cette ville bâtie en escaliers sur la pente d'un étroit amphithéâtre de hauteurs brunes et grisâtres. En face, tout en haut, un mur blanc, surmonté d'une croix, étincelle au soleil : c'est le cimetière. Les morts planent sur les vivants ; ils reposent près du ciel. Au fond, se dresse un grand chalet avec perron, logement de l'administrateur, postes et télégraphes ; et le chemin qui passe devant surplombe le tunnel où l'on s'engage pour descendre dans la mine et qu'on traverse pour aller à Huanchaca. De cet endroit on domine les ateliers construits sur des remblais, les hangars où des femmes cassent et trient les minerais, la vieille cité de Pulacayo, informe entassement de chaumières, et tout le ravin, qui va s'é-
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largissant. Quant à la ville, les maisons s'y pressent sans aucune régularité et font des cascades de toits rougeâtres, où se découpent de grands carrés noirs. Ces ouvertures tiennent lieu de cheminées, et c'est par là que s'échappe la fumée des cuisines primitives.
La ville se compose d'un certain nombre de quartiers, qui ressemblent les uns à de petites « cités », les autres à des culs-de-sac. Les premiers soirs, j'avais toutes les peines du monde à retrouver mon chemin. Comme il pleut continuellement pendant l'automne et l'hiver, l'eau mine les talus, défonce les venelles, creuse partout des fondrières. Jamais la Providence n'a donné de plus éclatant témoignage de sa sympathie pour les ivrognes qu'à Pulacayo. Sans elle, une bonne moitié des habitants se casseraient les jambes en temps ordinaire, et presque tous au carnaval. Parmi les maisons, celles qui sont destinées au personnel des ingénieurs, comptables et employés de l'administration, ont l'apparence des vieilles demeures bourgeoises de nos petites villes. Les autres ne possèdent qu'une ou deux pièces, où les lits, occupant toute la place, servent de chaises. Ce ne sont que des couchoirs. Leurs hôtes sont accoutumés de manger dehors, même sous la pluie. Il y a d'autres habitations plus misérables, simples « ranchos » de toile. Là, pas même de lits : des sacs empilés dans un coin, et, au milieu de l'affreuse tente, un réchaud sur lequel la femme fait cuire les repas. La misère humaine, dans ce qu'elle a de plus navrant et de plus tranquillement dépourvu d'espérance, escalade les monts, s'établit dans les nuages, végète là où meurent les plantes. Dieu ne peut pas ne pas la voir. Sur
le versant opposé à la ville, on distingue deux ou trois carrés verts : quelques Indiens y cultivent des pommes de terre, mais ils ne les mangent qu'après les avoir laissées geler.
Pulacayo est séparé de sa seule promenade, Huanchaca, par une montagne et une vallée. On a percé dans la montagne un tunnel d'environ une lieue, et ce travail, confié à un ingénieur français, M. Costa, lui fait très grand honneur. De petits wagons, traînés par des mules, le parcourent, en attendant que la Compagnie s'offre une locomotive électrique. On a renoncé aux machines ordinaires, dont la fumée s'engorgeait dans les chambres où travaillent les mécaniciens de la mine, et qui donnent toutes sur le tunnel. Ce passage m'a toujours produit une étrange impression. On s'enveloppe de châles et de punchos, car le courant d'air y est vif, les changements de température fréquents. Pendant les deux premiers kilomètres, des globes électriques jettent leur lumière froide et fantastique. A mesure qu'on s'y enfonce, la chaleur devient plus forte. De distance en distance s'ouvrent des atifractuosités sinistres, des grottes qui descendent dans la nuit noire. Puis des bouffées de four nous montent à la figure : nous entendons un ronflement de chaudières et nous apercevons des flammes de forge, sur lesquelles se détachent des silhouettes d'hommes courbés. Puis un vacarme assourdissant : nous passons devant la caverne où fonctionnent les roues qui extraient l'eau de la mine et font mouvoir les ascenseurs.
On entrevoit d'obscures galeries, au fond desquelles des fantômes humains s agitent dans le vacillement
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des torches. Partout le silence, uniquement rompu par la rumeur des machines. Pas un seul bruit de voix. Vous éprouvez la sensation de traverser un monde mystérieux, où s'accomplit d'elle-même une œuvre cyclopéenne. Maintenant les lumières nous abandonnent; nous sommes plongés dans les ténèbres, et rhumidité nous transit. La voûte suinte sur nos têtes et nous n'entendons plus que le clapotis de Teau sous les sabots de la mule. Et tout à coup une vive blancheur, un diamant étincelle très loin devant nous ; sa grosseur augmente : il s'arrondit. On le prendrait pour un éblouissant fanal. Il nous en arrive un air frais que nos poumons respirent avec délices. Encore cent mètres, et nous touchons au seuil du tunnel. La merveille qui nous hypnotisait n'était que le jour.
Au sortir de ce boyau de nuit, nous trouvons un lit de torrent raviné, qui décrit une courbe et descend entre une chaîne de mamelons et une haute muraille de rocs, rayée de haut en bas par de larges bandes rouges. Çà et là s'érigent des cactus et croissent quelques touffes de bruyère, que paissent les lamas. Sur la berge du torrent la Compagnie a installé une étroite voie ferrée, où les Vagonnets roulent seuls, tant la pente est raide. Nous prenons place dans l'un d'eux : notre ami Cornejo, qui a construit la ligne, saisit le frein du léger véhicule, et nous commençons à descendre. Bientôt nous filons avec une vitesse de quarante kilomètres à l'heure. Une pierre suffirait pour nous faire dérailler et nous précipiter au fond du ravin : moins encore, une simple maladresse de notre timonier, au milieu d'une courbe. Mais de tels
accidents ne se produisent jamais. La Providence veille même sur les estomacs à jeun.
Nous dévalons ainsi dans une large vallée, où bondissent des troupes de lamas. Le lit d'un ruisseau la traverse et nous stoppons devant un pont de bois. En face de nous se dresse à pic une chaîne de montagnes en porphyre, et toute rouge. Là, on attelle une mule à. notre wagon, car la ligne monte jusqu'à Huanchaca. Ce nom signifie « fumier » en langue indienne. Nous passons en effet devant d'immenses tourbières, noirâtres et moussues par endroit. Elles sont formées de détritus d'arbres et de troncs enterrés, qui donnent un excellent feu. Il s'en échappe même une sorte de résine parfumée, dont la senteur ressemble à celle de l'encens. C'est leur découverte qui a fait choisir cet emplacement, quand on voulut élever une usine d'amalgamation. Elles fournissaient un combustible presque inépuisable et dont l'extraction ne présente aucune difficulté. Ces tourbières sont exploitées par quiconque en demande une concession à la Compagnie.
Huanchaca est une petite bourgade moins pittoresque que Pulacayo, mais plus accorte,plus aimable. Elle a un air de jolie fille endormie au pied des montagnes. Et quelles montagnes ! Hérissées, sauvages, rutilantes et dentelant dans les nuages des pans déchiquetés. Sur leur raide versant d'énormes blocs se tiennent en équilibre, et l'on se demande par quel miracle ils ne roulent point jusqu'en bas et ne viennent pas écraser les maisons peintes. Nous avons visité Huanchaca un jour de marché : sur la place carrée et dont tout un côté est en arcades, des groupes d'Indiennes et de cholas aux jupes de couleur
criarde faisaient comme des touffes de bleuets et de coquelicots. Une vigogne apprivoisée errait au milieu des femmes, se dérobant aux caresses par des bonds farouches et gracieux.
De près, la vigogne n'a rien de remarquable : plus petite et plus fine que le lama, elle lui ressemble, comme elle ressemble au guanaco. Ces trois animaux sont de la même famille. Tête de levrette, long cou, dos voûté, de longues pattes très minces, la vigogne est blanche, sauf sur le dos, où sa laine semble teinte de safran. Mais de loin, et surtout en troupe, elle se transfigure. Son agilité, sa grâce fuyante et le soleil enflammant ses taches fauves en font une merveilleuse apparition. Elle redevient réellement l'animal sacré, celui dont la laine servait à tisser les vêtements royaux des Incas, et que, sous peine de mort, personne ne pouvait tuer. Ce n'est plus une bête qui court : c'est un rayon de soleil qui rase la terre, une vision d'or vivant sur la blancheur des sommets. Il nous est souvent arrivé, à mes compagnons et à moi, de nous demander, au coucher du soleil : « Sont-ce des reflets qui glissent sur la neige, ou des vigognes en fuite ?» A mon retour de Pulacayo, quand je traversai le désert des Hauts Plateaux, j'en aperçus une troupe, non loin de la voie ferrée. Le soleil s'était levé, et j'aurais juré des lueurs d'aurore tombées sur la pampa.
La vigogne détale avec une rapidité que les meilleurs chiens, les chevaux les plus infatigables n'atteindront jamais. Elle est méfiante, soupçonneuse, surtout aujourd'hui que la civilisation Ta dépouillée de son caractère d'inviolabilité et Ta reléguée au rang
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des chevreuils et des lapins. L'Indien, lui-même, n'hésite plus à chasser un animal dont la peau se vend assez cher, et il déploie dans cette chasse ses rares qualités de patience et de ruse. Il s'embusque souvent des nuits et des jours entiers, derrière un quartier de roche, près de la source où elle vient boire. Afin de ne pas gâter la peau, il la vise à Tœil, et, le coup parti, il ne bronche pas. Si la vigogne ne tombe point et Taperçoit, elle se sauvera, et, même grièvement atteinte, ira expirer à plusieurs lieues dans le désert. Elle ne veut pas mourir sous les yeux de son meurtrier. Mais si elle ne voit personne, et que rien ne bouge autour d'elle, la pauvre bête se croit enveloppée de solitude, et se couche, essayant en vain de comprendre ce qui la tue. Un Bolivien, qui Ta souvent chassée, me racontait qu'il en avait poursuivi une, mortellement blessée, pendant trois heures de galop. Il ne la rejoignit que morte, et son cheval était fourbu.
Cette petite cité de Huanchaca, tranquille, ensoleillée, avec ses murs bariolés, sa physionomie légèrement espagnole, m'a laissé un charmant souvenir. Et pourtant j'y ai visité l'usine d'amalgamation en plein chômage. J'en ai emporté une impression de vieux sale moulin abandonné. D'ailleurs, je ne disconviens pas qu'au point de vue technique elle soit fort bien montée et produise de surprenants résultats, surtout si on la compare à Playa-Blanca et si l'on songe que tout le minerai riche de Pulacayo y est trituré. Mais quels hangars poudreux et délabrés, quelle crasse sur les murs, quelle sordide détresse, quand la misère humaine ne l'anime plus !
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Je n'y ai rencontré, assis dans une cour, qu'un seul être vivant, un vieillard de soixante-dix ans. Un vieillard sur ces hauteurs, dans une mine ou dans une usine d'argent, c'est un rare spectacle. Celui-là travaille à Huanchaca depuis près de cinquante ans. Voûté, cassé en deux, ses yeux ont une fixité d'autant plus frappante qu'ils sont la seule partie de son corps qui ne tremble pas. Sa tète, sa bouche, ses bras, ses mains, qui ne peuvent plus se fermer, ses jambes, ses muscles, contractés par le mercure, frémissent et font frémir. Tous les matins, même en temps de carnaval, il revient dans cette cour, s'assoit à sa place accoutumée, automate du devoir. L'administration est fière de lui. On le montre à l'étranger d'un air qui signifie : « Vous voyez bien qu'on peut vieillir à Huanchaca ! » Il masque le cimetière. Mais à travers son squelette, je vois des cercueils et des tombes d'enfants. Et devant « ce demi-siècle de servitude », comme dirait Flaubert, j'envie presque les morts. Ce vieillard est grand : il incarne, dans le peu de conscience qui lui survit, la plus haute résignation, celle de l'homme qui accepte sa tâche, son ingrate, son injuste tâche, et, sans broncher, la mène jusqu'à son dernier souffle. C'est la seule ruine vénérable que j aie contemplée dans tout mon voyage. On m'a assuré qu'il était heureux et qu'on le payait presque autant qu'un jeune et alerte ouvrier.
Mon guide s'était promis de me faire admirer le club que les ingénieurs ont installé à Huanchaca, et dont la bibliothèque ne se compose guère que de revues et de livres français. Mais il fallut y renoncer. Le secrétaire, abominablement gris, avait décampé,
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la clef dans sa poche. Personne ne put nous dire où il titubait.
Nous descendîmes de Huanchaca aux premières fraîcheurs du soir, comme le matin, au sortir du tunnel, sur un wagonnet livré à lui-même. Un peu avant d'arriver au pont, nous aperçûmes, venant à notre rencontre, un wagon-traîneau, attelé d'une mule, et qui, sitôt qu'il nous vit, dérailla prestement. Cornejo serra le frein du nôtre, et nous nous trouvâmes en face du curé et de sa gouvernante.
— Bonjour, senor Tata ! s'écrièrent mes compagnons.
Tala est le mot dont les Indiens ont baptisé leurs prêtres.
On mit pied à terre et le « senor tata », un gaillard d'une trentaine d'années, la figure un peu rougeaude et la soutane assez graisseuse, accepta un verre de xérès, que Tun des nôtres lui versa. Sa gouvernante était une jolie luronne de chola, en jupe rouge et en châle vert. Elle portait au bras un panier d'oignons et riait d'un beau rire hardi.
Quand nous eûmes trinqué — car on ne voyage jamais ici sans bouteille et sans verres — à la santé du senor et de la senora, nous continuâmes notre route, et tout en remontant vers le tunniel, un de mes voisins me dit :
— Il ne s'ennuie pas, notre curé ! Du reste, la Bolivie est le paradis terrestre des prêtres. Leur cure, qu'ils soumissionnent entre les mains de leur évêque, leur rapporte parfois de superbes émoluments, et les superstitions, qu'ils ont soin d'entretenir autour d'eux, ne les laissent manquer de rien. Les bons morceaux
leur reviennent de droit. L'Indien croit acheter ainsi la protection de Dieu. Il y aurait une curieuse étude à faire sur la façon dont les jésuites ont catholicisé ce pays. Les cholos et surtout les descendants des adorateurs du Soleil, les Indiens de la race incassique, sont des chrétiens fanatiques, mais ils gardent sous leur foi nouvelle l'esprit des temps passés. Les croyances locales ont subsisté, et, loin de les battre en brèche, nos prêtres les protègent et les consolident. Ils ont précieusement conservé les bandelettes qui momifiaient les âmes et les livraient toutes ligotées.
— Vous ne m'étonnezpas, lui répondis-je, et par ce que je sais de Tantique religion de vos Indiens, je ne pense pas que la tâche leur fut difficile.
Et je rappelai à mon interlocuteur que le christianisme avait trouvé chez les Incas un peuple préparé à Tévangélisation. On comprend d'autant moins les hor- -^urs de la conquête. Si les retires espagnols ne cherchaient que de Tor, les Indiens, ignorant l'usage de la monnaie, leur en eussent cédé volontiers. S'ils voulaient prêcher la parole du Christ, ces mêmes Indiens les eussent écoutés, pour peu qu'on y eût mis de la patience et de l'onction. Ni leur soif d'or, ni leurs prétentions à^la croisade ne justifient les pillages et les hécatombes. Les Pizarre, leurs rivaux et leurs successeurs furent des bêtes féroces. Ceux d'entre eux dont la cotte de mailles n'avait pas étouffé l'humanité, comme Sarmiento etOndegardo, restèrent surpris des qualités morales de cet étrange peuple, et du caractère presque chrétien de ses cérémonies religieuses. Quelques Espagnols n'y virent même qu'une parodie de la vraie religion, inventée par Satan. D'autres crurent
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qu'un apôtre avait autrefois parcouru ces contrées, en y semant des vérités divines. On cita saint Barthélémy, grand voyageur, et qui eût ainsi découvert l'Amérique avant Colomb.
Le fait est que pour Tétroitesse d'esprit des dévots du XVP siècle, la religion des Incas présentait d'extraordinaires analogies avec celle du Christ. Les Indiens avaient, une fois par an, à la solennité du Raymi, une fête où, comme dans la Pâques chrétienne, on distribuait du pain et du vin : ils pratiquaient la confession et la pénitence, et possédaient des couvents de femmes. Les Vierges du Soleil entretenaient un feu sacré, à la façon des Vestales romaines, et, sous peine d'être enterrées vives, devaient observer strictement leur vœu de chasteté. Seul le fils du Soleil, rinca, pouvait les en relever à son profit ; lui seul pénétrait dans ces cloîtres. Quand il en distinguait une, la mystique élue le suivait dans ses jardins d'argent et d'or. Les Indiens étaient fort honorés que leurs filles fussent visitées par l'Incarnation du Soleil sur la terre.
— Vous comprenez, me dit un de mes compagnons, que le clergé n'a eu garde de leur enlever ce sentiment. Les Tatas ont hérité du privilège des Incas, et leurs aventures amoureuses ne diminuent point leur prestige, au contraire. D'ailleurs ils ne s'en cachent pas. Quand vous allez voir certains curés boliviens, ils vous présentent le plus simplement du monde la mère de leurs enfants et leur kyrielle de moutards. Un de vos compatriotes en connut un, qui, entouré d'une demi douzaine de jolies filles, les lui présenta toutes comme ses sœurs. Mais, ne l'oubliez pas, cette liberté d'allures de nos prêtres ne porte
aucune atteinte à leur ministère. Leur polygamie est si bien entrée dans nos mœurs, que leurs ennemis euxmêmes ne s'en font point une arme contre eux.
— Et, demandai-je, ces prêtres sont puissauts ?
— Dites qu'ils peuvent tout : le clergé tient la Bolivie. C'est sa plus haute citadelle, sa forteresse inexpugnable. Nous n'avons pas encore le mariage civil. Les prêtres ont répandu dans le peuple Tidée que le jour où l'on pourra se marier devant un magistrat, les unions ne seront plus que des prétextes à divorces. Les femmes n'en veulent à aucun prix. Pour un épicurien sans ambition, je ne connais point de plus douce sinécure qu'un presbytère en Bolivie.
— Comment votre clergé se recrute-t-il ?
— Parmi les descendants d'Espagnols ou les fils de métis les plus intelligents. Du reste on ne lui demande ni éducation soignée ni culture d'esprit.
— Il se recrute parfois d'une manière bizarre, dit l'un de nous, et j'en ai eu un exemple qui inspirerait certainement un vaudevilliste.
Et il nous conta l'histoire suivante :
« Du temps où je vivais au quartier latin, je fréquentais un étudiant en médecine, qui n'étudiait guère que dans les brasseries. C'était un joyeux drille, cynique, mystificateur, macabre et bon enfant. La dernière fois que je le rencontrai sur le boulevard Saint- Michel, il m'apprit qu'il venait d'hériter d'une tante^ qu'il renonçait à la médecine et partait pour l'Amérique. Il me demanda des renseignements sur Buenos- Ayres et le Chili, le Chili surtout, où il était convaincu que les écus de sa tante ne tarderaient pas à se multiplier. Je lui conseillai en riant d'aller jusqu'en
Bolivie, mais les Hauts-Plateaux ne le séduisaient point.
« Je n'avais plus entendu parler de lui et je doutais même qu'il eût mis son projet à exécution, quand, longtemps après, les circonstances me ramenèrent dans mon pays.
« Chargé de visiter des mines aux environs d'Oruro, j'arrivai un matin dans un bourg, où toute la population de cholos mélangés d'Indiens chômait un saint très vénéré par ici, surtout quand il est montré sur un cheval, saint Santiago. Ce n'est pas le même que San lago ; mais je les soupçonne d'être cousins germains. Donc on fêtait Santiago et l'on avait organisé une procession.
« Je mis pied à terre au moment où les cloches carillonnaient et où deux files de cholos, armés de longs cierges, sortaient de la chapelle. En tête, deux cholas portaient sur un petit brancard une taupe morte. Derrière, marchait un jeune ecclésiastique, tout confît en dévotion, et la statue équestre d'un Santiago en bois s'avançait, au milieu des psalmodies des chantres.
« Je demandai l'explication du singulier trophée : on me raconta que les plantations voisines des Indiens avaient été ravagées par les taupes, et que le saint homme de curé avait imaginé cette cérémonie pour délivrer ses ouailles du fléau.
« Quand le cortège revint à l'église, j'examinai curieusement l'ingénieux tata, et je lui découvris une merveilleuse ressemblance, devinez avec qui?... avec mon étudiant en médecine. Par exemple, il avait engraissé, et je ne lui connaissais pas ce recueillement des yeux baissés et des mains jointes.
« — Je suis fou, pensai-je.
« Cependant, aussitôt après mon déjeuner, je frappai à la porte du presbytère. Je dus frapper deux fois. Une petite friponne m'ouvrit.
« — Le senor tata est-il visible ?
« Elle se troubla, balbutia, et, comme je répétais ma question :
« — Je crois qu'il fait la sieste, murmura-t-elle en faisant mine de me fermer la porte.
« Je la repoussai, et, à peine entré dans la cour, j'entendis une musique de guitare et les cadences d'un baïlecito. Il faisait une sieste dansante, le bon tata !
« Au bruit de mes pas, tout se tut. La servante s'était enfuie. Brusquement, une porte s'ouvrit en face de moi, et, le curé apparut sur le seuil, la soutane déboutonnée. Il poussa un « Sacré tonnerre, c'est vous ! » qui m'enleva tous mes doutes. Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et nous nous donnâmes des tapes sur le dos, ce qui est, comme vous le savez, la mode de se saluer dans l'Amérique du Sud.
« Puis il me regarda, je le regardai et nous partîmes l'un l'autre d'un grand éQlat de rire. Il m'introduisit dans sa salle à manger, dont la table n'était pas encore desservie et sur laquelle traînait une guitare. La guitariste avait disparu.
« — Eh bien, me dit-il, vous ne vous attendiez pas à me retrouver curé sur les Hauts Plateaux ? Que voulezvous ? Ma destinée était d'enterrer les gens et je m'en acquitte du mieux que je puis. Ahl mon ami, que d'événements, depuis que je vous ai quitté en face du Vachette 1 Les écus de ma tante en ont vu de belles, les malheureux ! Buenos-Ayres est un repaire d'aventuriers. Je ne m'en suis sauvé qu'à moitié dévalisé. Les Chiliens ont fait le reste. Pas
sérieux, l'élevage des moutons dans l'Argentine ! Pas sérieuses, les mine^ du Chili! Un beau jour, sans sou ni maille, je grimpai sur vos hauteurs. J'avais perdu, avec toutes mes illusions sur l'Amérique, la possibilité du retour en France. Mais les déceptions m'avaient aiguisé l'esprit. Tour à tour simple péon, courtier d'affaires et employé de commerce, l'ancien carabin que vous avez connu se tourna vers la prêtrise, le seul métier fructueux dans les républiques hispano-américaines et particulièrement en Bolivie. Comment j'entrai au séminaire, comment je me fis ordonner et comment j'obtins cette cure, ce sont choses que je passerai sous silence. Il n'est pas mauvais que les pontifes apparaissent aux yeux des profanes coiffés d'un peu de mystère. Mais je vous assure que vous avez devant vous un vrai curé. Quelle profession, mon ami ! On mange bien, on boit bien, on dort bien, on dort comme l'on veut! Et, ajouta-t-il avec une physionomie soudainement contrite, on répare son égoïsme d'autrefois en travaillant pour son prochain.
« — Oh ! je vous en prie \ m'écriai-je.
« — Mon cher, vous vous trompez, si vous ne me croyez qu'un simple porc d'Epicure. L'habit fait le moine et mes ouailles me canoniseront un jour. Vous ne trouverez pas en Bolivie dix prêtres plus choyés et plus respectés que votre serviteur. Les Indiens ne distinguent pas entre le Père Éternel et moi. Je vois grandir ma divinité dans leurs yeux. Si vous estimez que c'est un mince plaisir, je ne partage pas votre sentiment. Vous avez assisté ce matin à cette procession, dont j'ai eu l'idée. Cela ne vous semble rien, à vous qui vous piquez de civilisation et de libre pensée, homme du siècle! Et pourtant, j'ose en tirer vanité.
Cette taupe morte, promenée devant saint Santiago, a rassuré mes cultivateurs mieux que les conseils d'un savant. J'ai tué toutes les taupes, vous entendez bien, sinon dans leurs champs, du moins dans leur imagination. Ce n'est pas la science qui mène les hommes, c'est la foi, cette grande mystificatrice ! Et vous ne devinez pas la somme de jouissance que j'éprouve, quand, au prix de quelques momeries, j'achète la tranquillité ou la joie de mon pauvre peuple d'imbé-' ciles. Saintes momeries, mon cher ! Je les accomplis avec tout le respect et toute la reconnaissance que je dois à la bêtise humaine.
ft II me parla longtemps sur ce ton. Il avait retrouvé toute sa faconde du quartier latin. Et rien n'était plus curieux que ces façons et ce langage d'étudiant de la trentième année, chez un prêtre, et dans un bourg perdu de cholos et d'Indiens.
« Cependant nous terminâmes la journée d'une manière moins philosophique.
« N'avais-je pas raison de vous dire que le clergé bolivien se recrutait parfois bien étrangement ? »