‹ La jeune Amérique: Chili et BolivieChapitre 16 sur 20 · LES HABITANTS DE PULACAYO. — CHOLOS ET INDIENS. — LA · texte numérisé non relu

LES HABITANTS DE PULACAYO. — CHOLOS ET INDIENS. — LA

RACE QLICHUA.

La population de Pulacayo se compose d'abord d'un personnel d'ingénieurs, d'administrateurs et de hauts employés, dont la plupart sont Boliviens, plusieurs Chiliens ou Péruviens, quelques-uns Anglais, un ou deux Allemands. J'y ai rencontré un Français et un Suédois. Les travailleurs, eux, sont jxresque tous des cholos boliviens, c'est-à-dire des métis d'Européens et d'Indiens. Quant aux Indiens purs, ils n'aiment guère à s'embrigader sous les ordres de leurs anciens conquérants. L'exploitation des mines ne les attire pas. Cependant l'aridité du pays et lacontagion de l'exemple en ont amené un certain nombre à Pulacayo. Pour ces êtres, qui vivent aux alentours, à une ou deux journées de marche de la mine, en d'infects villages, cette cité ouvrière est presque une capitale. Ils y trouvent le même luxe qui éblouit nos paysans, quand ceux-ci viennent à la ville ; ils. y trouvent surtout de l'alcool. En Bolivie, comme au Chili, comme dans toute l'Amérique du Sud, le seul bienfait que les Indiens aient

retiré de la prétendue civilisation est le goût des liqueurs fortes. Leurs vainqueurs les ont évangélisés avec des tonneaux de tafia.

Les mineurs, cholos ou indiens, m'ont plus intéressé que leurs maîtres. Les administrateurs de Pulacayo ressemblent à tous les hommes d'affaires que j'ai rencontrés à Iquique et dans la pampa des salpêtres. Très hospitaliers, très aimables, quelques-uns même ont une distinction d'esprit qui m'a étonné. La doivent-ils à leur éloignement, à leur exil? Je ne prétends pas que la vie intellectuelle soit très développée sur ces hauteurs, ni que l'âme s'y purifie. Mais je connais à Pulacayo des hommes extrêmement fins et déliés, qui se tiennent au courant de ce qu'on publie en Europe et qui savent parfois dissimuler leur souci de l'argent sous de plus nobles préoccupations. Et, puisque j'en ai ici l'occasion, je m'en voudrais de ne point exprimer ma reconnaissance au directeur de Pulacayo, à M. Leiton, ainsi qu'à sa charmante femme. Je leur sais un gré infini de l'entière indépendance qu'ils ont laissée à leur hôte.

Les cholos et les Indiens font en apparence bon ménage : au fond, ils ne peuvent se sentir. Ils né s'entendent que dans la défiance ou la haine du maître. Aux yeux des Indiens, les cholos ont l'infériorité du métis ; c'est un sang renégat. Aux yeux des cholos, les Indiens sont encore des barbares.

Ces deux classes ne portent pas les mêmes costumes. Les hommes métis sont à peu près vêtus comme nos plus pauvres ouvriers et jettent sur des loques de « confections » le puncho rayé des Américains. Les cholas balancent des espèces de crinolines, que j'ai décrites plus haut, se poudrent affreu-

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sèment le visage et mettent tout leur luxe dans leurs bottines. La plupart d'entre elles ne changent jamais de jupon. Quand celui dont elles se sont affublées tombe en guenille, elles en passent un autre pardessus, si bien qu'on peut, au nombre de ses jupons, deviner Tâge de la femme. Ce mélange de colifichets européens et d'oripeaux d'un orientalisme crasseux, ces vêtements, qui sentent à la fois la pacotille du colporteur et le voisinage des villages indiens, symbolisent à merveille l'âme hybride de ces métis.

Des instincts ennemis luttent dans le coeur du cholo. Il n'a plus la belle intégrité de caractère des Indiens, restés fidèles à leurs traditions ; il n'a pas encore l'intelligence ouverte et l'assimilation rapide du descendant espagnol. Ceux que j'ai observés m'ont paru faux, têtus, avec je ne sais quoi de brutal et d'enfantin. Je laisse de côté leur ivrognerie qui mériterait de devenir proverbiale, mais alors même qu'ils sont dans leur état normal, ils conservent leurs allures et leur brusquerie d'ivrognes. Ces matelots de l'ivresse en gardent le roulis. J'en ai vu un qui, au milieu d'une conversation très calme, apercevant une bouteille vide dans une ornière, la prit et vint la briser sur une marche de pierre où des femmes et des enfants étaient assis. Un miracle voulut qu'aucun visage ne fût ensanglanté par les éclats du verre. Son exploit accompli, il reprit tranquillement sa place dans le groupe de ses compagnons. Personne n'avait bronché, pas même les enfants. Ils ont un mépris complet non seulement de la mort, mais encore delà souffrance physique. Dans les dangers à courir, leur hardiesse frise la démence. J'en sais qui, la main gauche broyée dans l'engrenage d'une machine, continuèrent à travailler de la main droite.

Ils n'ont aucun désir d'instruction, aucun souci d'économie et n'apportent à leur besogne aucun esprit d'initiative. Je ne pense pas qu'ils rachètent leurs défauts par la fierté civique des rotos chiliens. Ces ilotes ne peuvent être des citoyens. Leur honnêteté est sujette à caution : ils volent, et souvent pour le plaisir de voler. Mais ils ont, comme les Indiens, comme les hommes primitifs, les larmes faciles et abondantes. Pendant le chômage du carnaval, les rixes sont fréquentes : toutes celles auxquelles j'ai assisté se sont terminées par des pleurs. Les vaincus s'en allaient avec des sanglots de gamins. Souvent, le visage égratigné ou le nez en compote, ils nous prenaient à témoin du mal qu'on leur avait fait et de la méchanceté de leurs assaillants. D'ailleurs leurs impressions durent peu et nous retrouvions bientôt ces désespérés attablés gaîment devant une bouteille d'eau-de-vie. J'ai tort de dire « gaîment ». Ils ne respirent jamais la gaîté, même devant la perspective d'une ripaille. Je remporterai de l'Amérique la vision de la plus irrémédiable tristesse humaine.

Les voyageurs qui parcourent l'Orient sont frappés de la mélancolie hautaine de l'Arabe, du Persan ou de rindou. Mais cette mélancolie, qui prend sa source dans la foi religieuse, revêt un caractère de noblesse et de sérénité, et s'harmonise avec la nature ambiante. Elle a la valeur d'un principe et d'un dogme. Dieu transparaît sous son silence. Ici, la tristesse n'émane point d'un fatalisme conscient ; elle n'est pas provoquée parle sentiment que l'homme éprouve de sa petitesse insignifiante au milieu d'un jeu de forces obscures et colossales. Elle provient uniquement de la misère, d'une misère infinie, sans horizon, sans échappée, sans

autre compensation que Tabrutissemenl de l'ivresse. Et si ces malheureux s'enivrent, aussitôt qu'ils ont une heure de loisir, ce n'est pas pour s'affranchir un instant de leur morne condition, c'est tout simplement parce qu'ils ne connaissent pas, n'imaginent pas d'autre plaisir. Quand l'homme cherche au fond de son verre le suicide moral, il confesse, en même temps que son malheur, un désir de surmonter la destinée, et, dans la perte de sa raison, il y a comme un effort volontaire qui atténue peut-être son avilissement. Mais le cholo bolivien ne sent pas même le besoin d'une vie meilleure, tant il est façonné à celle que ses maîtres lui ont de tout temps imposée. Si parfois ce besoin perce dans une menace ou dans une chanson, il est tellement vague qu'il ressemble moins à un éveil de conscience qu'à un cri physique.

Ces hommes seraient-ils donc incapables d'être réformés et de recevoir une éducation morale? Rien ne le fait supposer ; mais, il faut le dire, outre que leur besogne leur rappelle sans cesse le pouvoir de l'argent et la prédominance des jouissances matérielles, ceux qui les dirigent et les paient désirent avant tout les maintenir dans cet état de torpeur et d'abaissement. Ils semblent encourager leurs habitudes d'ivrognerie : les vieilles coutumes que les maîtres respectent le plus sont celles qui contribuent à leur former de plus sûrs esclaves. Le mineur que j'ai vu subit une implacable servitude : ses vices, soigneusement entretenus, le rivent à la mine mieux que l'appât du gain. Il me semble que j'ai déjà prononcé le mot de « féodalité » à propos des exploitations du salpêtre. Le mot est plus vrai des exploitations minières. Je me suis cru souvent transporté à dix siècles.

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en arrière, au milieu d'un peuple de serfs. Je doute qu'en aucune autre partie du monde on trouve des mineurs plus soumis et plus silencieusement convaincus de la nécessité du mal sur la terre. Les Compagnies ne peuvent se plaindre. Les révoltes sont rares, les grèves presque inconnues. Une bouteille d'eau-de-vie apaise toutes les revendications et résout les questions sociales.

Les cholas, elles, boivent et font Tamour. Quelquesunes sont assez jolies, jusqu'à dix-huit ans. Elles ont des visages irréguliers et fanés, dont la grâce semble souvent douloureuse. C'est la beauté du diable, quand il souffre. Elles ne tardent pas à épaissir et à se déhancher, et la plupart, déformées par des maternités précoces, aveulies par la paresse et la malpropreté, n'offrent que des types de laideur repoussante. Les administrateurs et hauts employés se réservent les plus avenantes. Elles portent leurs enfants, à la façon indienne, sur leur dos, empaquetés dans leur châle, comme dans une hotte ; et ces enfants sont étrangement taciturnes. Je ne me souviens pas d'en avoir entendu crier, ni même rire. On les dirait déjà déprimés par la souffrance. Tous sont barbouillés de poudre de riz : ces pauvres petits pierrots, trimbalés sur le dos de leur mère, promènent autour d'eux des regards somnolents. L'air raréfié des hauteurs les anémie et les étiole. Ceux que la mort épargne, la mine les prend et ne les rend pas. Nous retrouverons leurs aînés quand nous descendrons dans les puits de Pulacayo, et nous verrons jusqu'à quel point la rapacité humaine peut martyriser l'enfance.

Pour le moment, détournons-nous de cette race lamentable de métis, qui se dégagera peut-être de sa

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grossièreté, et jetons les yeux sur une autre race, destinée à s'éteindre, mais qui gardera jusqu'à sa dernière heure sa personnalité presque intacte : je parle des Indiens.

Quand Je voyageur européen débarque en Amérique, son imagination est tout d'abord attirée vers les peuplades indiennes. Voir des sauvages et leur parler, quel rêve pour l'homme civilisé ! On est aussi fier d'avoir conversé avec un cacique sombre ou jaune que d'avoir interviewé un grand criminel ou un homme célèbre. « Y a-t-il encore des Indiens, de vrais Indiens? » demande-t-on. Parmi les Américains, ceux qui craignent qu'on ne leur conteste une origine entièrement espagnole, haussent les épaules : « Les Indiens? Ça n'existe plus. » Les autres, qui gardent un peu de l'orgueil des conquistadors : « Si nous avons des Indiens, cher monsieur ? répondent-ils. Comment donc ! Et nos Indiens sont très remarquables, et je vous prie de croire que si nous n'avions pas été plus remarquables encore, nous ne les aurions jamais domptés 1 » Qui donc s'est écrié : « Malheur au peuple vaincu dont le vainqueur écrit l'histoire »? Vérité en deçà de l'Atlantique, erreur au delà. Si quelque chose peut consoler les Indiens de l'Amérique du Sud d'avoir été asservis, c'est assurément l'estime particulière, mais toute platonique, dans laquelle les tiennent leurs conquérants.

Durant trois siècles, les Araucaniens ont lutté contre l'oppression chilienne. Ils ont défendu et baigné de sang chaque pouce de leur territoire. Même aujourd'hui qu'ils ont désarmé, ils restent insoumis. Il y a vingt ans, ces fiers défenseurs du sol n'hésitaient pas à

aflfronter avec leurs piques les fusils de leurs adversaires ; et leurs adversaires ne furent pas toujours brillants. Pensez-vous que les Chiliens leur en veuillent ? Loin de là : ils les exaltent. Entrez dans une maison chilienne ; vous y trouverez, au milieu du salon, le bronze d'un héros araucanien, farouche, les poignets tendus, ses mains coupées gisant à ses pieds, et, audessous, ces mots : Le droit contre la force. C'est peutêtre un des ancêtres de votre hôte qui fit trancher les mains de cet homme, coupable d'avoir aimé sa patrie. En tout cas, c'est votre hôte qui représente la force victorieuse du droit. Douce ironie ! Les Chiliens ressemblent aux Romantiques qui se cherchaient partout des aïeux. Ils sont Espagnols, quand l'Espagne conquiert l'Amérique, et Araucaniens, quand les Araucaniens les battent à plate couture. Ils prennent à leur compte tous les hauts faits qui se sont accomplis sur leur terre. Je connais un officier qui, récemment encore, canardait les Araucans comme des chiens enragés. C'est un bon Chilien; mais les Araucans, qui tombaient imperturbablement, et dont la mort héroïque eût fait honte à des vainqueurs moins impitoyables, étaient aussi de bons Chiliens. Cependant, si vous dites à un habitant du Chili que sa figure dénote une origine indienne, il se jugera insulté ; mais vous l'insulterez autant, si vous mettez en doute le désintéressement et la valeur des Araucaniens. De même, traitez-le d'Espagnol, et le rouge lui monte à la face ; moquez-vous de l'Espagne, il pâlit de colère.

Mais ce travers divertissant prend des proportions homériques quand on pénètre en Bolivie. On sait comment l'Inquisition et les affreux bandits des Pizarre ensanglantèrent le pays et détruisirent, sans l'anéantir,

la race des Incas ; mais on ignore peut-être que les pacifiques descendants des Inquisiteurs ont gardé dans la vie courante le mépris de leurs aïeux pour le pauvre Indien. La guerre de l'Indépendance ne Ta point libéré. On lui a bien reconnu certains droits, le droit de vivre, par exemple, et de vivre à Tétat libre, quand on ne pouvait Ten empêcher. Seulement il est rare qu'on lui permette de posséder la terre qu'il ensemence et cultive. Beaucoup de provinces n'admettent Tlndien qu'en qualité de fermier. On ne le traite pas comme un citoyen. Le gouvernement craindrait de le discipliner et de Tarmer. L'Indien ne vote pas, n'est pas soldat : il vit étranger dans sa propre patrie. Quand la misère le force d'entrer « dans le pacte des villes », il y est le plus souvent victime de lamentables exactions. En certaines parties de la Bolivie, on le mène encore à coups de bâton. Des habitants de La Paz m'ont affirmé que les soldats le racolaient dans les rues, en le crossant de la belle manière, pour lui faire nettoyer la caserne. Et rien ne prouve mieux combien la ruine de la domination espagnole soulagea peu cet infortuné, que la timidité tremblante avec laquelle il accueille encore aujourd'hui les blancs. Cornejo m'a raconté qu'un jour étant entré dans une hutte indienne, comme il voulait y acheter je ne sais plus quel antique bijou, et que, pour vaincre la muette résistance de la femme, il jetait sur la table une poignée de piécettes d'argent, il fut très étonné de voir cette femme s'agenouiller et lui baiser les mains. Évidemment elle s'était imaginé qu'elle avait affaire à un de ceux qui, depuis la conquête, les ont dépouillés, dévalisés, tyrannisés. N'empêche que, si vous vous adressez aux Boliviens ou aux Péruviens, ils vous chanteront sur tousjes.

tons les vertus et Tintelligence de cette race qu'ils oppriment.

J'ai feuilleté avec le plus vif plaisir une anthologie de leurs poètes. Sont-ce des descendants d'Espagnols ou des fils d'Incas qui parlent, on se le demande. L'un, José-Fernandez Madrid, s'écrie :

« Voici les bannières que brandit un jour la main de « Pizarre ! Elles furent les complices des plus infâmes « trahisons 1 Aujourd'hui les soldats de la liberté les « ont teintes de leur sang, et la victoire les a secouées « sur les pas de Bolivar. Vous n'êtes plus notre affront, « vous êtes notre gloire ! »

L'autre, Manuel-Maria Madredo, dans une apostrophe à Sucre, qu'il appelle « un nouvel astre du ciel de Colon », déclame :

« Ta gloire a doré le front blanc des Andes et a jeté « sa douce lumière sur le sol paternel des nobles « Incas ! »

Un autre dit à Simon Bolivar :

« Sauveur du monde, nouveau Colon qui nous as « arrachés de l'océan de la servitude, de la cime or- « gueilleuse des Andes, les ombres des Incas te souci rient. »

Ce sourire des Incas, récompense de Bolivar, ô poète, poète ! Le jour où^ fils d'Espagnols, vous vous êtes, justement ou non, levés contre l'Espagne et où vos combats ont ensanglanté de nouveau les pampas et les monts, si vous avez vu les nobles Incas sourire, c'est que les nobles Incas ne se tiennent pas de joie, quand vous vous massacrez les uns les autres. Dissension des maîtres, jubilation des esclaves. Mais les hommes s'aveuglent si aisément sur eux-mêmes que, pour un peu, Boliviens et Péruviens vous jureraient qu'ils ont

fait la guerre de Tlndépendance surtout dans l'intérêt des Indiens.

En 1781, ces Peaux-Rouges organisèrent, sous les ordres de l'un des leurs, Tupac Amaro, une insurrection qui faillit triompher et rejeter pour longtemps l'étranger hors du Haut-Pérou. Ils s'emparèrent de La Paz, saccagèrent la ville et prouvèrent aux Espagnols qu'ils avaient pris à leur école de bonnes leçons de férocité. Eh bien, ce Tupac Amaro est devenu dans l'imagination de la foule — ne riez pas ! — un protomartyr de l'Indépendance péruvienne et bolivienne. Un érudit de Lima, M. Fernand Nodal, qui a publié une grammaire intéressante de la langue des anciens Incas, le propose à Tenthousiasme des poètes. Il fait de lui comme un sujet de concours à jeux floraux. Je ne serais point étonné qu'on lui érigeât une statue, et, pour mon compte, je n'y verrais rien d'excessif, car ce héros la mérite au même titre que les Spartacus et les Vercingétorix. Mais il faudrait une bonne fois s'entendre : ou Tupac Amaro avait raison, et les Boliviens continuent d'avoir tort, ou Tupac Amaro ne comprenait ni la civilisation, ni le progrès, ni l'intérêt supérieur de sa patrie, et les Boliviens se moquent du monde.

L'Amérique du Sud n'offre souvent que de tristes spectacles : d'un côté, une aveugle poussée de convoitises vers des tas d'or ; de l'autre, les hideux vestiges d'une horrible conquête. C'est une grande bâtisse, moitié bouge et moitié palais, où l'on a mal lavé les traces des anciens carnages et où l'on tripote du matin au soir. Toute conquête brutale est tenue de se justifier plus tard par la vertu. Si le vainqueur n'est pas meilleur que le vaincu, il est pire. Les

hommes qu'on a tués risquent d'avoir toujours le bon droit et la justice du côjé de leur tombe. Sans paradoxe, franchement, je n'ai pas vu et je ne vois pas en quoi les premiers habitants de l'Amérique valent moins que ceux qui les ont subjugués. Ils me paraissent même supérieurs, sinon par leur intelligence, du moins par leur moralité, car la moralité d'un peuple consiste dans le désintéressement de sa conception de l'existence. L'Américain ne conçoit la vie que sous l'angle.de la fortune : il ne met rien au-dessus de l'or. L'Indien, profondément religieux, méprise l'argent et n'attache de prix qu'à la liberté, à la douceur^de la famille et à l'honneur de son village. L'Américain s'est fait des lois qui modèrent, entravent ou légitiment son désir de richesse. Il a des lois qui garantissent la propriété, des lois qui flétrissent le vol, des lois comme les nôtres, empruntées à nos codes. La glupart du temps, s'il ne les viole pas, il les tourne. L'homme habile est à ses yeux celui qui, moyennant un avocat et quelques milliers de piastres, achète les juges et dicte leur sentence aux tribunaux. L'Indien, lui aussi, a des lois, des coutumes, des rites. Il y demeure fidèle, et son souci de la communauté, son goût de la solidarité sauvegardent mieux son code, non écrit, que les gendarmes ne protègent nos pandectes rédigées, imprimées, dorées sur tranche. Et puisque nous sommes en Bolivie, l'histoire nous prouve que tout s'y achète, même le pouvoir. Mais que M. de Rothschild lui-même aille dans un village indien, et je le mets au défi d'acheter le simple bâton, orné d'argent, que les caciques se transmettent, l'insigne du commandement. Certes, il ne me serait point difficile de montrer combien l'organisation de la famille indienne, où l'adultère est inconnu, l'emporte

sur celle des conquérants. H. Beyle disait qu'il n'avait jamais vu mieux représenter une tragédie de Racine que par de pauvres acteurs ambulants, qui, un soir, lui en avaient offert le régal dans une grange. Ils jouaient avec une médiocrité harmonieuse. Leurs gestes et leurs voix s'ajustaient et se fondaient dans une unité qui donnait Timpression du grand art. Et, en vérité, les sociétés ressemblent à des troupes d'acteurs. Nos sociétés modernes possèdent des étoiles parfois sublimes, des premiers rôles tenus par des saints ou des martyrs, mais l'harmonie leur manque. C'est pourquoi je ne pense pas qu'on puisse voir la comédie de la vie mieux interprétée que par ces humbles peuplades d'Indiens, sur le prodigieux et morne théâtre des Hauts-Plateaux.

Il va sans dire que je ne parle point ici des sauvages, plus ou moins cannibales, qui errent encore sur les versants du Brésil, de ces nomades toujours en guerre les uns contre les autres et parmi lesquels Crevaux a trouvé la mort. Des missionnaires essayent d'apprivoiser ces chats-tigres et ces crotales. Quand les missionnaires sont dévorés, le gouvernement bolivien envoie un régiment qui fusille leurs assassins. Mais les seuls Indiens dont je m'occupe sont ceux que j'ai vus, les Indiens Quichuas, authentiques descendants du peuple si sagement gouverné par les Incas. Ceux qui habitent les alentours de La Paz appartiennent à une autre race : ce sont les Aïmaras, qui jadis furent soumis par les Incas et, suivant la méthode de ces princes, enclavés au milieu de leurs conquérants. Ils ont une réputation de rudesse farouche qui leur vient de leurs anciennes insurrections, mais qu'ils ne semblent plus mériter.

Les IndiensQuichuas, eux, sontd'humeurtrès douce, taillables et corvéables à merci. Ils se distinguent facilement des cholos, dont ils n'ont pas adopté le costume hétérogène. L'Indien porte toujours une culotte grise, qui s'effiloche au-dessous du genou. Sur son côté pend une petite poche en cuir où il renferme sa provision de coca. Sa veste collante, largement échancrée^ est nouée sur sa poitrine par des fils de couleur. Quelquefois il se couvre les épaules d'un puncho. Il va pieds nus et nu-téte. Il paraît réfractaire au froid, indifférent à la neige et à )a pluie. L'Indienne est vêtue d'une jupe foncée, que retient, au-dessous des seins, une large ceinture de la même étoffe, et d'un arw, sorte de long tablier noir ou café au lait, dont le bas est garni d'une broderie aux nuances plus vives. Elle le ramène sur son épaule, l'y attache au moyen de grandes épingles d'argent, qui ont la forme de cuillers, et le laisse pendre tantôt par devant, tantôt sur le côté. Jeune fille, son vêtement lui descend jusqu'aux genoux ; femme, jusqu'aux pieds. De loin elle semble drapée dans une chemise de bure. Ses pieds nus reposent sur des espèces de patins, parfois peints en rouge et bordés de clous d'argent. J'ai vu quelques Indiennes s'envelopper de manteaux éclatants, à la façon des cholas, mais la plupart s'en tiennent aux vêtements traditionnels, qu'elles tissent elles-mêmes, ainsi que ceux de leurs hommes, avec la laine du lama et de la vigogne.

Indiens et Indiennes ont la même taille, une taille un peu au-dessous de la moyenne, et, comme les hommes sont presque tous imberbes et laissent pousser leurs cheveux, on ne reconnaît pas toujours leur sexe à leur figure. Dans la foule, un jeune Indien ressemble,

à s'y méprendre, aux femmes qui Tentourent. Leur type respire parfois une étrange douceur. Peau bronzée et visage ovale, ils ont le front bas mais large, les narines fortes et bien ouvertes, la bouche plutôt épaisse, et de grands yeux noirs, pleins d'étonnements puérils, de timidité farouche et de caresse triste. On y devine une hérédité de souffrances, d'oppression et de peur. L'âge les fane vite. Si le temps ne fait pas blanchir leurs cheveux, il ne tarde pas à détruire le charme de leur visage. Passé vingtcinq ans, les Indiens sont laids, les vieux sont hideux ; et, tandis que parmi les cholos ou les descendants d'Européens, on considère un vieillard comme une curiosité, les peuplades indiennes fourmillent de centenaires. Un Bolivien me disait : « Si l'Indien ne boit pas et s'il échappe ainsi à la maladie de cœur dont le menace l'ivresse, les années ne viennent pas à bout de l'abattre. » Malheureusement l'ivrognerie le guette et lagrippe, sitôt qu'il met le pied parmi ses conquérants, dans les cités ouvrières. Il se passionne pour la bouteille d'alcool. Un de mes hôtes me racontait qu'il avait vu des Indiens mettre en perce de petits fûts d'eau-de-vie. Ils collent leurs lèvres aux bords du trou, et ne les en détachent qu'en tombant ivres-morts. Quelquefois ils sont morts pour tout de bon.

Du reste, la mort ne les effraie point : ils la considèrent comme une délivrance, et, loin de s'affliger devant un cadavre, ils en font un prétexte de réjouissances. Us le portent en terre aux sons de la guitare et festoient sur la tombe. Les cholos ont gardé cet usage, et il a si bien passé dans les mœurs que la Compagnie de Iluanchaca, quand un de ses igineurs est victime d'un accident au fond de la mine, octroie

à sa veuve dix litres d'eau-de-vie pour la veillée funèbre. Les voisins se réunissent dans la chambre mortuaire et se saoulent le plus religieusement du monde. Je ne pense pas que dans les villages indiens, où n'ont point pénétré les marchands d'Europe, rivresse soit de rigueur. Cependant la chicka de mais monte à la tête. Cette chicha est la boisson commune : jaune, limoneuse, mélangée de matières flottantes. Je n'ai fait que la regarder. Je n'ai point eu le courage d'y goûter, quand on m'eut appris comment elle était fabriquée. De vieilles Indiennes édentées — condition indispensable —mâchent le maïs, accroupies devant des jattes de grès, puis... enfin on laisse fermenter. Si répugnante qu'elle soit, cette chicha, du moins, a l'inestimable mérite de ne pas empoisonner ceux qui la boivent, et Ton n'en saurait dire autant de l'eaude-vie que la Compagnie débite elle-même aux cholos et aux Indiens. Sans cette provocation à boire des alcools falsifiés, l'Indien ne s'enivrerait pas plus souvent que le commun de nos campagnards, et ses cérémonies mortuaires, les fêtes dont il célèbre le départ d'une âme, garderaient un caractère de sereine philosophie. Car ces êtres-là philosophent, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Leur supériorité sur le cholo et même sur certains blancs vient de ce qu'ils obéissent toujours à des idées désintéressées. Leurs moindres actes découlent d'une conception de la vie qui, pour n'avoir pas été mise en traité, n'en est pas moins respectable et souvent profonde. Elle leur a permis de conserver leur autonomie morale au milieu d'une race nouvelle et que déchiraient des instincts contraires.

Pour s'en convaincre, il suffit d'observer l'allure et

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les attitudes de ceux qui n'ont pas trop fréquenté chez les métis. Quelle grâce inconsciente ! Quelle harmonie dans les gestes ! Quelle différence entre leur tenue et celle du cholo ou de l'hidalgo décadent 1 Je me souviendrai toujours du spectacle qu'il m'a été donné de voir, un après-midi que je rentrais chez moi. L'eau tombait à verse et je grimpais ma ruelle en escalier, quand j'aperçus, descendant à ma rencontre, un jeune couple d'Indiens. Le jeune homme et sa compagne pouvaient avoir quarante ans à eux deux. Ils se ressemblaient comme un frère et une sœur, presque comme deux sœurs. J'admirais leur beauté, surtout celle de la femme, aux traits naturellement plus fins. Sa figure était empreinte d'une exquise fierté ; ses narines dilatées aspiraient la douceur de vivre ; sa bouche sérieuse exprimait une hautaine résignation, et ses yeux jetaient devant ses pas la sombre énigme de leur lumière. On devinait sous sa draperie de laine les pures lignes de son corps. Elle avait posé la main sur l'épaule de son compagnon, à peine plus grand, et dont une chevelure mérovingienne encadrait l'impassible candeur. Ils descendaient sous la pluie, et je m'émerveillai de leur simplicité presque majestueuse, qui contrastait violemment avec la boue des marches inégales, les murs détrempés, Thorizon couleur de suie. Les éphèbes et les vierges sur les degrés du temple grec ne devaient pas se mouvoir avec une grâce plus souple et plus sobre. Ils s'arrêtèrent un instant et se consultèrent. Je me tenais près d'eux sans qu'ils eussent Tair de soupçonner ma présence, et je les entendis parler en leur idiome quichua, cette langue des anciens peuples du Pérou. C'est moins une

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langue qu'une éternelle mélopée. Leurs lèvres faisaient un chant grave et traînant, où les mêmes notes revenaient sans cesse, comme dans le gosier du rossignol. Ils ne daignaient pas s apercevoir de l'averse : ils causaient tranquillement, appuyés l'un sur Tautre, avec un si parfait détachement de tout ce qui les entourait, qu'ils me semblaient des personnages d'une autre planète égarés sur la terre. Leur jeunesse incarnait une race à part et vraiment superbe, et quand ils reprirent leur route et s'effacèrent au tournant d'une infecte venelle, j'eus la vision d'un passé merveilleux qui disparaissait dans la fange.

La nature est une grande maîtresse d'élégance, et ces Indiens naïfs en savent plus sur la manière de faire valoir la beauté de la machine humaine, que les gens civilisés avec toutes leurs leçons de maintien. Ils peuvent être laids, nous paraître grossiers et primitifs ; ils ne sont jamais ridicules. Je confiai à mes hôtes ma surprise et mon admiration. Elles ne laissèrent point de les étonner, comme ces paysans qui ne comprennent pas qu'on se récrie d'enthousiasme devant le site où ils retournent la glèbe. Cependant €ornejo, qui a le coup d'œil d'un artiste, partagea mon sentiment. Ces Indiens, quand la vie n'a pas encore déformé et avili leurs formes, marchent enveloppés de mystère, c'est-à-dire de poésie.

La Bolivie a ses sphinx, comme l'Egypte. Les Boliviens et les étrangers défricheront leurs montagnes, découvriront peut-être tous les trésors qui y dorment, mais ils ne déchiffreront jamais l'âme du pauvre Indien, qu'ils ont cru conquérir. Ils ne sauront jamais ce qui se passe sous son froi^. Ceux-là mêmes qui ont

gagné son affection, éprouvé son dévouement, n'ont point pénétré dans les replis de sa pensée. L'Indien reste un monde inexploré et qui défie l'explorateur. Personne ne lui arrachera son secret; on a beau Tétudier, on est toujours réduit aux conjectures. Cet homme, que la Compagnie de Huanchaca attire, fait descendre à la mine, paie et corrompt, promène au milieu de ses maîtres une vivante énigme. Il les hait d'une haine peureuse, mais implacable. Il ne peut rien contre eux, mais son long esclavage n'a point détruit en lui Tespérance. Qu'espère-t-il au juste ? Débarrasser sa patrie des envahisseurs ? Peut-être. Comment? Il Tignore. Quand? Il ne se fixe point d'époque, mais je ne serais point étonné qu'il vécût sur la foi d'anciens oracles, sur les vagues promesses de ses Nostradamus. Et c'est probablement quand il y songe que ses lèvres ébauchent ce demi-sourire qui donne à son visage une lueur crépusculaire.

Sa haine se manifeste de toutes les façons, sauf par l'assassinat. On ne court aucun risque à s'aventurer parmi les peuplades quichuas. Les lois de l'hospitalité y sont observées parfois, et surtout les gens y savent trop bien que la mort d'un blanc serait suivie d'exécutions aussi terribles que sommaires. Mais ayez besoin de vivres, entrez chez un Indien et demandezlui, suppliez-le de vous vendre de quoi manger. Il ne vous comprendra pas, il ne voudra pas vous comprendre. Vous irez à son bercail et vous lui direz : « Cède-moi un mouton. » Son troupeau est là, et vous lui tendez cinq ou six piastres boliviennes. Il hoche la tête et se dérobe à vos prières. Exaspéré, vous le menacez en paroles : il est sourd ; en gestes : il est aveugle. Ne le frappez pas : vous le tueriez avant de

LES HABITANTS DK PULACAYO 269

le fléchir. Si vous êtes armé, abattez d'un coup de fusil un de ses moutons. Vous verrez alors le même homme, les larmes aux yeux, vous réclamer non pas les cinq piastres que vous lui offriez tout à l'heure et qu'il refusait, mais les deux piastres que vaut sa bête. Et quand vous les lui aurez données, il vous quittera satisfait. Quelle absurdité ! penserez-vous. Non pas : il agit comme il le doit. Il appartient à une sorte d'obscure franc-maçonnerie, dont la première règle est qu'en toute occasion l'Indien refusera assistance au blanc. Mais elle n'exige pas qu'il résiste à la violence. Le malheureux sait ce qu'il lui en coûterait. En tuant son mouton, vous avez mis sa conscience à l'aise. Vous vous êtes conduit suivant la coutume du vainqueur, il se conduit envers vous suivant le rite du vaincu. Il n'a rien à se reprocher, pas même de vous avoir volé, car il n'a reçu de vous que le juste prix de sa bête. S'il avait accepté la somme que vous lui proposiez, il se serait rendu à l'attrait du lucre, et vous croiriez peut-être le tenir ; mais il vous prouve que vos piastres sont impuissantes contre sa volonté et que le bon droit est de son côté. Il pourra vous mépriser tout à son aise, et ne pensez pas qu'il s'en prive ! Le mépris de l'Indien pour le blanc est la forme pacifique de sa haine.

Les prodiges de l'industrie ne le séduisent pas. Ils lui apparaissent ct)mme des œuvres diaboliques, et cette conception n'a rien d'inintelligent, car personne ne les emploie à développer son bien-être. Il se rend parfaitement compte que les machines, hissées à plus de quatre mille mètres d'altitude, sont pour lui moins des outils de progrès que des instruments de torture. Et comment en douterait-il, quand le seul blanc en

qui il ait foi, son curé, le lui affirme. En Bolivie^ comme dans toute T Amérique du Sud, les chemins de fer ne rencontrèrent pas d'adversaires plus acharnés que les membres du clergé. Du côté de Huanchaca, les Indiens sont convaincus que les poteaux télégraphiques empêchent la pluie de tomber et leurs petites récoltes de pousser. Le hasard, en etfet, a voulu que l'établissement du premier télégraphe fût suivi de plusieurs années de sécheresse. Tout dernièrement ils ont failli se soulever contre des ingénieurs qui relevaient le tracé d'une nouvelle ligne télégraphique. Ils les enfermèrent dans un « rancho » et les tinrent sous bonne garde, jusqu'au moment où un bataillon de soldats dispersa, par sa seule apparition, ce troupeau^ qu'un uniforme épouvante et qu'une sonnerie de clairon met en fuite. Toutefois les ingénieurs jugèrent prudent de ne pas persister dans leur projet.

Le Bolivien craint de surexciter les Indiens, qui, si ses maîtres représentent la force, représentent le nombre. Ils sont, Quichuas, Aïmaras et autres tribus, environ trois millions, contre cinq cent mille descendants d'Espagnols. C'est même la grande raison pour laquelle le gouvernement n'utilise pas leurs aptitudes militaires. Ils feraient d'excellents soldats de montagnes, mais leurs fusils menaceraient la sécurité des conquérants. L'Indien a une vague conscience de l'effroi qu'il inspire et son mépris s'en accroît. Quel dédain ne ressentirait-il pas à l'égard de ces tristes conquistadors, qui grelottent de froid, quand lui, jambes et torse nus, supporte allègrement une température de vingt degrés au-dessous de zéro ? Et puis,, les gens qui sont venus lui arracher sa terre, au nom d'un Dieu de paix, il les voit depuis cent ans se déchi-

rer à belles dents et s'assassiner sans vergogne. Ce n'est plus le Soleil qui les flétrit dans sa splendeur mourante, c'est le Christ, dont ils ont ensanglanté la croix. Les conquérants auraient dû implanter dans le pays qu'ils saccageaient une religion qui excusât leurs crimes et justifiât leur avarice. L'Évangile, derrière lequel ils se sont embusqués, les condamne. Aujourd'hui ils se disputent des parcelles d'or, et leur esclave les regarde faire avec son imperturbable sourire : « Creusez, bonnes gens ! Tuez-vous à la peine : je sais, moi, le misérable Quichua, où dorment des trésors, mais vous me mettriez à la torture que je ne vous l'apprendrais pas. » Et voilà ce qui enrage les mineurs des Hauts-Plateaux. Ce pauvre diable n'aurait qu'un mot à dire pour les enrichir, et il garde ce mot derrière le silence de son front : un coup de hache ne l'en ferait point jaillir. Les Indiens connaissent mieux leur sol que les ingénieurs venus d'Europe. Ils se sont transmis à travers les âges, de famille en famille, de tribu en tribu, le secret de mines d'or et d'argent. Et jamais un traître ne le révèle. Les cas où l'un des leurs consent à desserrer les lèvres et à parler, comme dans l'histoire de Ramirez, sont extrêmement rares et ne s'expliquent que par la reconnaissance infinie qu'ils gardent des bienfaits d'un blanc. L'ingratitude n'est pas indienne. Et ces millionnaires insouciants éprou*vent parfois un certain plaisir assez dédaigneux à faire l'aumône à leurs maîtres. Le reste du temps ils doivent jouir en pensant qu'ils détiennent des richesses fabuleuses, dont nul ne profite qu'eux-mêmes. Car ils en profitent, et délicieusement ! Je me figure leur joie secrète, quand ils foulent, sur le versant d'une

272 LV JEINE AMÉRILHE

montagne, des merveilles ignorées du mineur. Comme, en ces moments-là, ils se sentent bien chez eux, envers et contre tous! Comme ils chérissent ce sol muet, cette tombe dont ils sont la vivante et nomade image ! Quelles affinités, quelles correspondances s'établissent entre leur âme et leur terre ! Elles se comprennent, se parlent, s'exhortent à la patience, se félicitent Tune l'autre de leur taciturne inviolabilité. Nulle part au monde l'homme ne peut incarner plus exactement le caractère du sol, dont il s'est détaché. La terre l'a créé à sa ressemblance, nu, âpre, farouche, et sous sa rude écorce recelant des fortunes vierges. La grande conquête à faire, et qu'on ne fera jamais, c'eût été de conquérir Tâme de cette race. On y eût trouvé la clef de toutes les mines dont l'espérance halluciné les pionniers du désert, tandis qu'aujourd'hui l'Indien se raille des compagnies minières et de leurs brillants administrateurs et de tous leurs ingénieurs perspicaces, qui passent vingt fois sur la richesse, sans que rien en avertisse leur flair. Il suit d'un œil ironique ces bons limiers, toujours dépistés et haletants de leur course stérile. Ne le plaignons pas trop : la nature lui a réservé de jolies revanches.

Il est vrai que parfois les efforts du conquérant aboutissent ; on découvre une nouvelle mine. Le bruit s'en répand à travers les villages indiens et y sème la consternation. L'Indien se sent trahi par sa terre : elle a livré aux blancs un trésor qui n'appartenait qu'à lui. Elle a aliéné un peu de ce bien mystérieux qu'il considérait comme inaliénable. Mais il ne tarde pas à lui pardonner, car les maladies et la fièvre de l'or s'abattent sur la troupe victorieuse, en abrègent ou en ralentissent le triomphe. Ceux que l'anémie laisse de-

bout, les passions pestilentielles qu'exhalent les sources d'argent, Tivresse et « la noce » se chargent de leur faire mordre la poussière ou la boue.

Et pendant qu'Espagnols, Anglais, Français ou métis se démènent autour de leurs trous de mines, l'Indien continue de vivre lentement, posément, sous ses ranchos recouverts de chaume et dans ses huttes de terre, en forme de pyramides, dont la porte est creusée, selon Tantique coutume, du côté du soleil levant. La douceur de son caractère ne se dément pas plus en face de ses envahisseurs qu'envers ses animaux domestiques. Il est « le maître qu'il voudrait avoir ». J'aimerais certes mieux être le lama d'un Indien que l'Indien d'un habitant de la Bolivie. Le lama sert au transport des fardeaux, mais il ne peut traîner plus de quarante-six kilogs. Si on augmente sa charge, il s'agenouille et se couche. On le tuerait sur place, avant qu'il tentât le moindre effort. C'est une bête d'humeur placide et entêtée, armée d'une extraordinaire puissance d'inertie, pleine de vertus indiennes. Quelquefois la fantaisie le prend de ne point marcher. Sa charge est réglementaire^ mais le sommeil le tente, et, indifférent aux exhortations de son conducteur, le bon lama s'étend au milieu du chemin. L'Indien se garde bien de le frapper. Il le prie d'une voix douce, puis, voyant que l'animal se bute, il s'assied à quelques pas de lui, rassemble un tas de petits cailloux et en prend un, qu'il lance dans les oreilles de la bête assoupie. Un instant après, il recommence: les ^reilles s'agitent, le lama ouvre les yeux, secoue la tête, réfléchit que la place n'est pas bonne pour dormir, se redresse et se remet en route. Cette comédie dure parfois une demi-heure, mais l'Indien n'est

jamais pressé, sauf quand on l'envoie d'un point à un autre, en qualité de courrier.

Nos meilleurs coureurs feraient triste figure auprès de lui, et ses deux jambes en remontreraient à toutes les paires d'échasses des Landes. Il réalise d'incroyables prodiges. A travers ces entassements de montagnes, qui se ressemblent, et les eflFrayants déserts, qui se prolongent durant des centaines de lieues, il va d'un pied sûr, sans boussole, jour et nuit, et ne se trompe jamais de route. Son instinct dépasse celui du pigeon voyageur. Vous pouvez lui commander de se rendre en tel endroit qu'il vous plaira. Fixez-lui seulement le point de l'horizon où se trouve la cité, le hameau, le monticule, la hutte. Il part et ne dévie point. Quant à sa vitesse, elle est étonnante. Un de nos compatriotes me racontait qu'étant à trente kilomètres environ d'Oruro, et la municipalité de cette ville lui réclamant des plans et des devis, il chargea un Indien de les Importer. A peine son messager avaitil tourné les talons, notre ami s'aperçut qu'il avait oublié de glisser sous l'enveloppe une pièce importante. Vite, il se fait seller une mule et s'élance, à bride abattue, sur les traces de l'Indien, qui n'avait guère plus d'une demi-heure d'avance. Il galope, ne le rejoint pas et pense, non sans raison, qu'il a été trompé. Furieux, il poursuit sa route, et, quand il arrive aux portes d'Oruro, quelle n'est pas sa stupéfaction d'apercevoir, tranquillement assis sur une pierre, son Indien, les lèvres vertes de coca, et qui mouillait les papiers chiffonnés •pour les redresser au soleil. Je pourrais citer dix autres exemples semblables. Les Indiens font aisément leurs vingt kilomètres à l'heure. C'est ce qui explique leurs rassemblements subits,

quand un grave événement les débusque de leurs villages. Par qui le mot d'ordre de la mobilisation a-t-il été donné ? On Tignore. D'où sortent ces êtres, qui, soudainement, fourmillent à la crête d'une montagne? On n'y comprend rien. Là où l'on se croyait en plein désert, on se trouve enveloppé d'une multitude. Puis cette foule se disperse, et son évanouissement ne déconcerte pas moins que son apparition.

Lorsqu'il traverse les zones des villages indiens, l'étranger ne doit jamais oublier que les montagnes ont des yeux. Ces yeux, qu'il ne voit pas, le suivent, Tépient. Don Juan risquerait gros jeu à serrer de près les Mathurines quichuas. L'Indien admet à la rigueur qu'on lui vole sa terre ; il n'entend pas qu'on lui prenne sa femme. 11 oublierait toute prudence, massacrerait l'audacieux et n'épargnerait point sa complice. Une femme indienne qui aurait eu des complaisances pour un blanc serait, dans certains villages, mise à mort. Ces coutumes perdent de leur férocité draconienne dans le voisinage des cités ouvrières. Du reste, il est rare qu'une Indienne se rende aux caprices d'un étranger, je veux dire une jeune fille, car pour une femme mariée je ne crois point que le cas se présente. L'épouse indienne, comme son mari, reste profondément attachée à ses devoirs. Sa libre jeunesse la garantit de tout entraînement des sens. Elle n'arrive pas vierge au lit nuptial, mais elle en sort chaste.

Un seul jour dans l'année elle semble se départir de sa dignité, aux grandes fêtes de la fécondation des lamas. On me les a décrites, et j'y ai retrouvé le caractère des solennités génésiques dans les sociétés primitives. Elles se déroulent sous l'azur du ciel, devant la nature,

et ne sont pas plus immorales que l'invocation de Lucrèce à Vénus. Mais il me semble que, si nous pouvons encore les comprendre et les admirer sous le voile somptueux de la poésie ancienne, nous ne sommes plus en état de les apprécier comme il convient chez des contemporains, ces contemporains fussent-ils des Peaux-Rouges et eussent-ils pour eux Féloignement dans l'espace aussi prestigieux que le recul dans les âges. Et puis je ny ai point assisté. Je n'en dirai donc rien. Le récit qu'on m'en a fait m'a confirmé dans l'opinion que la race incassique offrait de singulières analogies avec les peuples de l'Inde.

Incomparablement plus développée et plus intelligente que les autres nations indigènes, Changos, Aïmaras, Araucaniens, elle nous étonne et nous intrigue. Son origine se perd dans la nuit : on ne remonte pas plus à sa source qu'à celle des fleuves mystérieux de l'Afrique. Je renvoie les lecteurs qui s'intéresseraient à cette question, au livre admirable de Prescott sur la conquête du Pérou. Il a écrit une étude fort complète des Indiens Quichuas, de leurs mœurs, de leurs usages et de cette royauté des Fils du Soleil, dont le berceau fut une île du lac de Titicaca. Cependant il n'a pas tout dit. Je ne me rappelle pas qu'il ait mentionné ce fait extrêmement curieux, et qui m'a été confirmé par des Boliviens dignes de foi, que les Chinois n'éprouvaient aucune difficulté à comprendre la langue quichua. Un des administrateurs de Pulacayo m'avait prêté la grammaire de Nodal, dont j'ai parlé plus haut, et je me suis amusé à la feuilleter. Mais ce ne serait point trop des lumières d'un Bréal pour éclairer les origines de cette langue et.

(la môme coup, celles de cette race. Nos érudits se soucient peu de ce qui se passe en Amérique. Si cette page leur tombait sous les yeux, je serais heureux qu'elle les invitât à tenter une petite incursion dans les idiomes du Nouveau Monde ; et cette mine, qu'ils exploiteraient, causerait, j'ose le dire, moins de dégâts que celles d'où les actionnaires extraient de forts dividendes.

Le quichua fut la langue nationale du Pérou et des Hauts Plateaux, alors que l'empire se trouvait sous la domination des Incas. Les Indiens ne possédaient point d'alphabet: ils usaient, pour se communiquer et se transmettre leurs idées, des quipus. Le quipu était une corde d'environ deux pieds de long, composée de fils de différentes couleurs, et formant des nœuds. Les couleurs exprimaient tour à tour des objets sensibles ou des idées abstraites. Selon Prescott, le blanc représentait la paix, le rouge là guerre. Il est très difficile de s'en procurer, pour la bonne raison qu'on les a presque tous détruits. En 1853 le Concile provincial de Lima édicta que les livres traitant des choses lascives et obscènes seraient prohibés et leurs lecteurs gravement punis par les évêques. « Les enfants, ajoutait le Concile, ne pourront pas même lire les ouvrages des anciens, si remarquables par l'élégance et la pureté de leur diction. Quant aux Indiens, ces ignorants de l'alphabet, qui au lieu de livres ont des signes — signa quœdam ex variis funiculis quos ' ipsi quipos vacant — attendu que ces livres sont des monuments de l'antique superstition et leur rappellent des rites, des cérémonies et des lois iniques, les évêques auront soin de les détruire absolument. » Cette exécution fait un digne pendant à l'incendie des

bibliothèques aztèques, lors de la conquête du Mexique. L'homme passe son temps à détruire ce que ses descendants essaieront de reconstituer. Le conquérant prépare des cheveux blancs aux savants futurs.

Mais si les quipus ont été abolis, la langue quichua n'est pas morte avec eux. Parmi les Espagnols venus au Pérou, plusieurs, qui furent des esprits distingués et curieux, l'apprirent, en notèrent les sons^ d'une manière souvent insuffisante, à Taide de leur alphabet, et en établirent la grammaire. Cette langue a les trois genres : masculin, féminin et neutre. Les objets inanimés appartiennent au neutre, comme dans le grec et le latin. Les règles du pluriel sont très complexes : on y retrouve le duel, marqué par la désinence pura. Le signe du pluriel s'omet, quand il s'agit d'abstractions, vices, vertus, dispositions morales. Tous les mots se déclinent et le système de déclinaison est fondé sur les désinences. Le nominatif contor (condor) fait au génitif contorpa^ au datif coniorpac, à l'accusatif contorta^ au vocatif contorya^ à l'ablatif contorhuan ou contormanta, suivant la préposition qui le précède. Au pluriel contorcuna^ contorcunap^ contorcunapnc^ etc. La langue quichua fourmille d'augments, qui indiquent l'idée de grossièreté, de grandeur, ou de corpulence ; elle a des diminutifs qui se rapportent à la dimension [mayo], à la tendresse (//a); des comparatifs de supériorité, d'infériorité, d'égalité, et toute une gamme de superlatifs.

Parmi les pronoms possessifs, les uns concernent la propriété individuelle, les autres lapropriété commune. Et ceci n'a point de quoi surprendre chez un peuple dont la constitution réalisa l'idéal du socialisme le plus avancé. Les utopies de nos communistes n'en sont

plus, si on se reporte à Tétat des anciens Péruviens. Les Ineas avaient devancé nos Guesde, et même il ne me semblerait point inutile que ces derniers connussent cette antique civilisation. Ils y verraient comment on peut organiser un grand peuple sur le modèle d'une étroite communauté, comment on fait d'un vaste empire un immense phalanstère, comment on peut vivre sans monnaie et forcer tous les citoyens à travailler dans rintérêt général : mais ils y verraient aussi qu'une telle association ne saurait se maintenir que sous une dictature de fer. Les Fils du Soleil, en dépit de leur incontestable mansuétude, furent d'extraordinaires dictateurs, des tyrans de droit divin. Et je ne serais pas éloigné de croire que la manière dont ils avaient résolu la question sociale fût la seule qui permît au communisme de porter ses fruits. Comme cette théorie, pour être mise en pratique, suppose forcément tous les citoyens honnêtes et bons, comme elle supprime l'ambition individuelle et la remplace par le renoncement et le perpétuel sacrifice de soi-même aux intérêts de l'Etat, nos évangiles ne suffisent pas : il faut des lois d'airain. L'homme ne montera jamais à ce haut degré de dévouement et de vertu, qu'emprisonné dans une camisole de force. Il ne s'agirait que de la lui rendre supportable. Les Indiens s'y sentaient à l'aise ; mais c'est une expérience qui ne réussirait guère aux gouvernements modernes et qui, en somme, ne dut son succès qu'à la foi religieuse. Les rois incas descendaient du Soleil : on ne barguigne pas avec l'astre qui nous donne la lumière. Voilà pourquoi, dans la langue quichua, les adjectifs possessifs signifient le plus souvent qu'on ne possède rien. Quand les nôtres auront le même sens, notre révolution sera faite.

280 LA JEINE ABIÉRIQLE

Pour les verbes, leur conjugaison repose sur des désinences qui varient à toutes les personnes de tous les temps et de tous les modes. Elle n'en finit plus. On y trouve, outre l'impératif, l'optatif, le supin et les gérondifs, des futurs parfaits et imparfaits. Les adverbes ne se comptent point ; je ne conçois pas d'idiome plus riche en interjections. Elles expriment l'affirmation, le doute, Thyperbole, toutes les sensations et tous les sentiments dont notre corps et notre âme sont susceptibles. Si Tlndien s'écrie : Acau ! c'est qu'il étouffe de chaleur; Achallah ! c'est qu'il admire. Appelle-t-il son maître ? Allayma ! S'adresse-t-il à Dieu ? Cacijau ! Réclame-t-il du secours? Aha\ Quand ses maîtres se battent, il les encourage de son Ahallim ! La bataille terminée, il murmure Bu are (Amen). Et si jamais l'ombre de Tupac Amaro, — vous savez, le fameux protomartyr de Tlndépendance bolivienne, — lui remet les armes à la main pour chasser l'oppresseur, il ne jettera qu'un cri : Ymapaschu ! (à l'œuvre !) Nous sommes loin du goddam, dont Figaro faisait le passe-partout de l'Angleterre. Leur syntaxe semble moins compliquée ; toutes les phrases sont à peu près construites sur le patron suivant : d'abord l'interjection, puis le sujet au nominatif, toujours précédé de l'adjectif invariable, puis l'adverbe, le régime à l'accusatif, au datif ou à l'ablatif, enfin le verbe, sur lequel retombe le poids de la phrase. Je ne parlerai point des prépositions et des particules. Leur nombre eût réjoui M""^ Dacier. On en énumère jusqu'à cent trente-cinq. Dans la prononciation, l'accent porle ordinairement sur la pénultième.

Les syllabes se juxtaposent les unes aux autres, forment des mots longs, indéfiniment longs, des mots in-

vertébrés. Leur longueur, chantante et monotone, fait une langue délicieuse de mélancolie. Les paroles y sont comme d'amples voiles, où la pensée, chastement drapée, s'efface et dérobe ses contours. L'Indien se berce du rythme de ses vocables : il s'y attarde et s'y oublie. Si le crépuscule parlait, il parlerait quichua. Toutes les sonorités en ont une douceur charmante. Les plus vives ressemblent à des échos mourants. Imaginez une mélodie d'instruments à cordes, que couperaient par intervalles des sons de cor lointain. Du moins, c'est l'impression que m'ont laissée leurs dialogues, ou, si vous aimez mieux, leurs échanges de monologues.

A la chute de l'empire des Incas, les idées chrétiennes envahirent cette langue : de nouveaux sentiments y acquirent peu à peu le droit de cité. 11 dut s'y passer ce qui se produisit dans le latin, aux premiers siècles de notre ère, et l'étude en serait certainement pittoresque. Il me paraît que les pensées du christianisme ne furent point gênées de cette forme nouvelle et s'en accommodèrent heureusement. Elles entrèrent, pour ainsi dire, de plain-pied dans cette demeure, que la mysticité des Incas leur avait somptueusement ornée. Elles y trouvèrent des fenêtres ouvertes sur le ciel, de longues arcades où promener leur rêverie vague et triste, des chapelles et des nefs d'ombre où se recueilfir, et, pour rythmer leurs pas, une musique simple, qui rappelle nos psalmodies d'église et les motifs de Luther. Les Quichuas connaissaient la viguela (guitare) et la flûte. Enfin le christianisme, en pénétrant chez ce peuple, y rencontrait des poètes dignes de le comprendre et de rinterpréter.

Les Indiens incassiques avaient une poésie qui, à en

juger par ses derniers vestiges, atteignait souvent au grand art. Leur prosodie, de même que la prosodie grecque et latine, reposait sur la quantité syllabique. Ils n'ignoraient ni les spondées, ni les dactyles, ni les iambes, ni les trochées, ni les anapestes. Un des fragments les plus authentiques qui nous restent de cette littérature est composé en trochaïques monomètres. Il vient des papiers du jésuite Blas Valera, trouvés au sac de Cadix. Ce jésuite avait beaucoup étudié les coutumes des Incas, et Toriginal de ce morceau, écrit, si on peut dire, en fils de diverses nuances, lui avait été copié par l'archiviste indien, le quipucamaj/u ou gardien des quipus.

On sait que les phénomènes célestes ont toujours tourmenté l'imagination des peuples primitifs, et que leur naïve explication a créé les plus beaux mythes. L'Indien, naturellement cultivateur et habile aux travaux d'irrigation, redoutait les -époques de sécheresse et attendait, comme un bienfait divin, la pluie, la bonne pluie fécondante. Il supposait que Dieu avait placé au milieu de l'éther une vierge de la famille royale. Cette vierge soutenait dans ses bras une cruche, qui, périodiquement, se remplissait d'eau. Son frère s'approchait alors et frappait à coups redoublés sur cette amphore. Ces coups produisaient les roulements du tonnerre, et les éclairs n'étaient que leurs étincelles. Voici la strophe que je traduis d'une traduction latine littérale :

« Belle Vierge, ton frère frappe maintenant sur ton « urne : ses coups tonnent, luisent et fulminent. Mais « toi. Vierge, qui laisses l'eau s'épandre, tu nous « verses lapluie et parfois tu nous envoies la grêle et la « neige. Le créateur du monde, Pachakamac, t'a pré-

« posée à cette charge et te donne de la remplir. »

Nodal, qui cite cette strophe, la compare à un médaillon de fine ciselure. Pour moi, je suis frappé de sa poésie pure et sobre, et, si tous les anneaux disparus de la guirlande avaient le même prix, j'avoue que je ne ferais point de difficulté de rapprocher cette ode de certains hymmes antiques. Par malheur, le reste a sombré, et celui qui entreprendrait de collationner une anthologie quichua en serait réduit à quelques refrains de ballades populaires, à quelques stances isolées et dont la provenance est souvent douteuse. Il risquerait d'exercer son ingéniosité sur une composition de missionnaire, car les jésuites firent plusieurs essais en vers indiens. La plupart des poésies quichuas qui circulent sont des prières chrétiennes, des morceaux de propagande religieuse. Elles n'ont pas moins de valeur que les cantiques de Tarmée du Salut, mais elles n'en ont pas davantage. Il est probable que le magicien qui saurait s'introduire dans les familles indiennes y recueillerait encore aujourd'hui des rapsodies de leurs poètes de la période classique.

Une personne qui, sans lès avoir approvisés, a vécu parmi les Quichuas et parle leur langue, m'a récité et traduit une strophe d'un petit poème, la seule dont elle se souvînt. Une mère indienne cherche son enfant égaré, rencontre une autre femme, la supplie de la seconder, et lui dit :

« Chère colombe, mon enfant s'est perdu : peut-être « le trouveras-tu dans ta marche. Tu le reconnaîtras « sans peine : ses cils ont le doux scintillement des <c étoiles. »

Rappelez-vous le sonnet exquis de J.-M. de Heredia,

284 ï^\ JEl'>E AMÉRJQIE

îrilihjlé VE$clave. Le pauvre esclave s'adresse à son hôte, qui cinglera vers Syracuse, et le prie de s'y informer de celle qu'il aimait : « Pars, lui dit-il, va, cherche Cléarisle...

To la recoDDaitras, car elle est toujours triste. •

Le sentiment est le même, et le poète indien Ta exprimé avec la même discrétion, le même infini dans Tinachevé que le poète moderne. L'être que nous aimons, nous ne pouvons croire que les autres ne le reconnaissent point du premier coup, et que sa tristesse ou le tremblement de ses cils ne le distingue pas à leurs yeux, comme aux nôtres, de tout l'univers.

Du temps des Incas, nous savons que de grandes représentations dramatiques se donnaient chaque année. Que furent ces spectacles? Des sortes de mystères, scîloii toute probabilité. Garcilano dans ses Commenlarios Ileales (1609) parle même de comédies. Nodal a imprimé ii la fin de sa grammaire une pièce tout entière, en cinq actes et en vers, la Clémence d'un Monarque, C'est la production la plus considérable do la littérature quichua que conservent les archives du Pérou. Mais on l'attribue à un curé, Antonio Valdès, qui l'aurait commise vers l'année 1781. Quelquesuiïs néanmoins prétendent qu'elle fut représentée à (les fétos solennelles, devant les derniers monarques péruviens. J'ai parcouru la traduction espagnole de ce noir mélodrame, et je suis convaincu que Yaldès eu esl lauleur et qu'il avait longuement pratiqué Lope de Vega et Calderon. S'il était sorti de la main d'un Indien, je soutiendrais que Cuzco eut son théâtre de TAinhigu et que M. d'Ennery esl un descendant des Inoas.

J'ai beau ne pas le dire, on m'accusera, je le crains, d'avoir idéalisé cette race, que Prescott pourtant qualitie d'extraordinaire, mais qui eut le tort, aux yeux de nos contemporains, d'avoir inspiré Marmontel. C'est même le seul reproche sérieux qu'on puisse lui adresser, et encore ! Cette épopée moutonnière, salonnière et philosophique, qui enchanta les beaux esprits du dix-huitième siècle, ne fut point un tissu d'agréables mensonges; et j'aime mieux pour mon pays qu'il ait produit le peintre idéaliste de ces Indiens idylliques, que leur conquérant. Avec la meilleure volonté du monde, on ne fera jamais si joliment bêler les habitants actuels du Pérou et de la Bolivie. Les Incas eurent le grand mérite d'étouffer dans tout leur empire le paupérisme, et les plus civilisés d'entre les modernes peuvent s'incliner, sans affectation comme sans ironie, devant un État où personne ne mourut de faim. Aujourd'hui les blancs, qui professent un mépris moqueur à l'égard de ces pauvres êtres dépossédés, asservis et fidèles encore au culte du passé, se considèrent comme leurs supérieurs. Je souhaiterais qu'ils fussent simplement leurs égaux. Ils s'accordent à louer la patience et la bonne foi de l'Indien, et les plus grincheux n'articulent contre lui d'autres griefs que sa paresse — comprenez : sa répugnance à travailler sous leurs ordres, — la coca qui lui verdit les lèvres, et sa mauvaise odeur. Il paraît que ces raisons justifient non seulement le dédain dont on l'accable, mais encore le traitement inique dont on use envers lui.

Cependant, pour l'étranger qui passe et n'a pas le temps de les discuter, cette race indienne conserve une noble attitude. Elle a la beauté d'un marbre an-

tique, qui, même détérioré par Tâge et sali par la boue, n'a pas perdu toute sa grâce indolente et fière. Et surtout elle plaît, parce qu'elle repose l'esprit des jeunes républiques hispano-américaines, où l'ambition du pouvoir et la passion de l'argent dévorent les hommes, où la politique disperse aux quatre vents les forces morales. Elle console du spectacle des aventuriers européens et de leurs convoitises accrues par la traversée d'un Océan et l'escalade des montagnes. On contemple un peuple qui relève la tête du bourbier où ses atroces vainqueurs l'ont plongé, et réclame encore son droit à Texistence. Rien n'est plus beau qu'une liberté qui garde conscience d'elle-même sous une oppression séculaire.

J'aurais voulu montrer mieux que je ne l'ai fait la forte unité, ladmirable harmonie de cette race, expression vivante de son abrupte patrie. Après tout, il est possible que je me trompe; je puis être la dupe d'une illusion. Le dégoût que nous inspirent à certaines heures toutes les hontes de notre civilisation, toutes ses hypocrisies perfectionnées, nous ramène violemment vers la nature. Nous aspirons à descendre vers les races que nous appelons inférieures parce que nous les avons vaincues. Leur simplicité nous rafraîchit; leur ignorance nous fait envie ; notre détresse nous les rend plus belles. Aujourd'hui, point d'honnête homme qui ne ressemble un peu au docteur Faust et ne soit capable de s'éprendre un instant du rouet de Marguerite. Mettons donc que j'aie rêvé sur les Hauts- Plateaux. Il ne me restera qu'à m'excuser près de mon lecteur de l'avoir trop longtemps entretenu d'un simple rêve.

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