AVANT-PROPOS IX
naître et qui m'en ont facilité l'étude. M. Ilébrard, qui m'accrédita dans l'Amérique du Sud en qualité de correspondant du Temps^ m'ouvrit beaucoup de portes et me ménagea des sympathies nombreuses. M. Valentin Letellier, professeur de droit à l'Université de Santiago, écrivain du plus rare talent, qui exerce une action considérable sur la jeunesse chilienne, MM.Alexandro et Adolfo Carrasco, philosophes et écrivains politiques, en qui la politique n'a point étouffé le souci de l'art et l'amour généreux du beau, M. G. Huneeus,M. Martinez, notre compatriote M. Rabinel, et tant d'autres que je me condamne à ne point nommer, m'ont soutenu de leur expérience, et m'ont assuré à diverses étapes de mon voyage une charmante hospitalité. Que ces amis chiliens, dont l'amitié m'est précieuse, ne m'en veuillent pas d'avoir écrit ce livre en toute indépendance. Si parfois nous sommes vifs quand nous jugeons les étrangers, les étrangers peuvent s'en consoler en songeant que nous sommes encore plus vifs quand nous nous jugeons nous-mêmes.
descendent jusqu'au rivage de TOcéan; leurs ondulations semblent prolonger la houle des mers ; la rumeur du vent dans leurs branches se mêle au fracas merveilleux des lames. Pays fantastique et dont Tinconnu se peuple de légendes! Il est presque inhabité. Les émigrations allemandes s'en emparent peu à peu. Puerto Monte et Valdivia, colonies germaniques, prospèrent, deviennent des centres industriels. Plus haut, Temuco, l'ancienne capitale de TAraucanie, voit s'éteindre dans une dégénérescence de paresse et d'alcool les premiers maîtres de la terre et des eaux, ces fiers Indiens qu'on dépossède juridiquement, après les avoir refoulés par les armes. L'eau-de-vie de Hambourg achève ce que, il y a plus de deux siècles, les épées castillanes avaient commencé. Taillés en pièces par les Espagnols, empoisonnés par les Allemands, les Araucaniens peuvent juger des Européens, et des bruns et des blonds. Lesquels préfèrent-ils ? Ceux qui les empoisonnent, probablement. Leur pays s'est transformé. On y a fondé des villes et construit de grandes haciendas qui approvisionnent le Chili de blé, de fruits et même de vin. De nombreuses fortunes agricoles y ont pris racine. Quand les Chiliens songent à l'avenir — ce qui leur arrive quelquefois — ils se tournent vers cette région du sud, plus verte que l'espérance. Ils se disent que la nature maternelle veille sur eux, et, clémente pour leurs fautes, leur tient en réserve de nouveaux trésors. Le Dieu qui fait pousser des forêts de pommiers sur les collines de Valdivia, est un banquier fidèle auquel on s'adressera le jour de l'échéance. Puis les Andes sont toujours là, et, quand les montagnes chiliennes accouchent, ce n'est point d'une souris. Elles enfantent de l'or, de l'argent, du cuivre, tout ce
qu'il faut pour que les hommes s'entre-luent et vivent heureux.
La région centrale est moins luxuriante, mais elle jouit d'un climat que notre Nice envierait. Les vignes y donnent des vins qu'un peu d'expérience rendrait excellents. Les fleurs s'y épanouissent dix mois sur douze, et je la trouverais charmante, si sa campagne n'avait souvent la plate monotonie des plaines sans arbres et sans rivières. On la sillonne de canaux artificiels : seulement l'eau ne chante bien qu'entre les rives de sa faùtaisie. Elle obéit aux volontés des ingénieurs en esclave dont Tâme est absente. Elle alimente les champs et ne les égaie plus. C'est une prisonnière morne qui coule dans une geôle de ciment. La campagne de Santiago est taciturne et triste. Mais cette région appartient au commerce et commande au pays entier. Santiago centralise tous les pouvoirs de la République. Elle s'arcboute aux Cordillères, et, sans trop se fatiguer, soulève le levier du progrès. Valparaiso s'enorgueillit de sa royauté sur le Pacifique. Son port reçoit les vaisseaux de l'Europe, les vide elles renvoie chargés. Toute la fortune du Chili lui passe entre les mains ou sous les yeux. Les grands navires qui descendent du nord, frétés de cuivre, d'argent ou de salpêtre, la saluent de leur panache de fumée. Enfin, dans cette zone tempérée, où les commerçants français, allemands, anglais,^ espagnols, italiens se disputent la clientèle, où les agriculteurs plantent des vignes, arrosent leurs champs et hypothèquent leurs propriétés, où les politiqueurs s'arrachent le pouvoir, où les banquiers s'enrichissent et où les agioteurs
triomphent, onrencontre parfois des gensdésintéressés qui font de la philosophie, des vers, de la peinture ou
des mathématiques. Ils sont rares, mais ils existent. J'en ai vu,* j'en connais : on pourrait les compter. Physiquement, ils ne diffèrent pas des autres; ils ne portent aucun signe distinctif. Cependant leur race singulière, et qui tend à disparaître, ne s'acclimate que dans cette contrée.
La région du nord comprend un désert, un effrayant désert sous un ciel implacablement bleu, un désert en longueur et en hauteur. La plaine est sèche, la montagne aride. Sauf quelques vallons, que parfument les fruits des tropiques, on n'y trouve pas un arbre, pas une touffe d'herbe : une terre nue, du sable, de la marne, rien que de Tor, de l'argent, du cuivre, du salpêtre, des richesses colossales, et la fièvre rouge du lingot, et la folie des splendeurs. Ce désert fabuleux domine le Chili. Son miroitement l'éblouit et Thypnotise. Les Chiliens regardent du côté de ce grand cadavre qu'on dépèce et dont chaque ossement représente des millions. Un peuple, une fourmilière vorace, tenace, irrésistible, étrange, y travaille sans relâche. On y entend un bruit sourd de pioches, comme si cette multitude humaine s'était donné rendez-vous pour creuser un immense tombeau. Et sur cette terre sans verdure, sans ombre, sans eau, on vit, paraît-il, d'une existence absurde et féerique. Les contrastes y hurlent : à la chaleur brûlante du jour succède la nuit glacée ; on s'enivre de luxe dans d'énormes solitudes. Ce Sahara s'emplit de mirages réalisés. Il fut un temps où les mineurs, manquant d'eau, buvaient du Champagne. Aujourd'hui les mines s'épuisent : leur exploitation devient plus malaisée. Il y a eu des éboulements de rêves, des effondrements de fortunes, des ruines, de la misèrei Mais la guerre du Pacifique a
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livré au Chili la province de Tarapaca et les salpêtres d'Iquique, des milliards ! Mais les Cordillères laissent encore ruisseler des livres sterling. Il faut les gravir, les frapper à la tête : on le fait. C'est à une hauteur do quatre et cinq mille mètres qu'on leur arrache des minerais d'argent. Sur la frontière bolivienne, Huanchaca et Pulacayo, deux cités, entretiennent plus de douze mille mineurs. La compagnie dont elles dépendent a construit un chemin de fer, qui traverse le désert d'Atacama et qui escalade les Hauts Plateaux. Il m'a paru intéressant de parcourir ces pays encore mal connus des Français et peut-être uniques au monde. Je suis parti pour Iquique, la terre du salpêtre, et pour Huanchaca, la terre de Targent. Le gouvernement chilien, dont je ne saurais trop louer Tobligeance, des amis de Santiago, qui ont bien voulu reporter un instant sur moi la sympathie que leur inspire le nom français, et notre excellent compatriote M. Charles Valtier, directeur de la compagnie de Huanchaca, m'ont facilité ce voyage et m'ont mis à môme de tout voir et de recueillir les informations les plus précises. Je leur en adresse ici mes sincères remerciements. J'ai donc visité Iquique et ses alentours, Huanchaca et ses mines.