LE ROTO CHILIEN ET LA SOCIÉTÉ CHILIENNE. — ARGEN- TINE ET CHILI
L'jBxpress va en quatre heures de Santiago à Valparaiso et s'arrête vingt minutes à Llai-llai — prononcez yaill-yaill — qui est à moitié chemin et d'où part un embranchement sur la Cordillère. La route n'offre pas grand intérêt. A la sortie de Santiago, on traverse une plaine morne, plantée çà et là de peupliers et de saules pleureurs. L'horizon est coupé par des montagnes nues. Puis ces hauteurs se rapprochent, la voie s'encaisse et zigzague à leur pied. Le train tourne, oscille, tord ses anneaux de fer et les voyageurs, qui circulent d'un bout à l'autre des wagons, doivent avoir le pied marin. Je me souviens qu'à mon premier voyage un de nos compagnons d'Europe, qui avait descendu l'Atlantique et remonté le Pacifique sans le moindre malaise, éprouva dans l'express de Santiago tous les
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symptômes du mal de mer. Le fait est qu'on roule terriblement. Ajoutez à Tennui d'être secoué la perspective toujours probable d'une culbute dans le ravin dont on longe la rampe. Les chemins de fer chiliens déraillent avec une incroyable facilité. J'ai compté jusqu'à huit et dix accidents de ce genre sur la même ligne et dans la même semaine. Cependant le nombre des voyageurs tués n'est pas considérable. On les éclope tout simplement.
A Llai-llai, des marchands de tartes à l'oignon envahissent nos compartiments et nous empestent. On descend au buffet au milieu d'une foule de vendeurs et de mendiants, déguenillés, pouilleux, dont les durs cheveux noirs, le nez camard, les yeiix sombres, la peau sale et cuivrée attestent l'origine indienne. Le bas peuple du Chili s'est mêlé aux Araucans et ce mélange n'a produit que de la laideur. C'est à peine si de temps en temps ori trouve un visage dont les prunelles de diamant noir fassent oublier l'empâtement des traits et la proéminence brutale de la bouche.
Llai-llai a gardé le nom que lui donnèrent ses maîtres d'autrefois. Ces noms formés de la répétition d'un monosyllabe sont fréquents dans la langue indienne. Remarquez en passant leur ressemblance avec les noms chinois. On me disait à Santiago qu'un philologue venait de découvrir de curieuses analogies entre la langue des Chinois et le vocabulaire des Araucans ; et, tout dernièrement, un journal de Valparaiso publiait un article dont l'auteur prétendait que, bien avant que l'esprit de 'Colomb fût sur les eaux, des matelots du Céleste Empire connaissaient l'Amérique. On en aurait des preuves presque irrécusables dans les derniers vestiges de la civilisation des Aztèques, dont les ins-
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criplions auraient été facilement déchiffrées à Pékin. Mais de Mexico à Temuco il y a l'épaisseur d'un continent, et de ce que les Mexicains auraient commercé avec les Chinois on ne saurait rien conclure pour les Araucans. Toujours est-il que les linguistes curieux trouveraient dans TAmérique du Sud une ample matière d'études, qui, si on les poussait à fond, nous aideraient peut-être à débrouiller les mystères de son passé.
De Llai-llai à Valparaiso on aperçoit des rangées d'arbres, des coins de campagne verte, des hacienda?, des vignobles ; puis le train gagne le rivage du Pacifique et en suit les contours. Il passe devant Yina del Mar, la grande station balnéaire du Chili, et, quelques minutes plus tard, s'arrête en face de la jetée de Valparaiso.
Valparaiso — le joli nom! — signifie en espagnol « Val du Paradis ». Et si Ion songe que cette ville est le grand port et la grande porte du Chili^ on avouera que nul pays au monde n'a gravé plus de promesses à son fronton. « Valparaiso ! » se disent les marins qui fuient la tempête. « Valparaiso! » murmure le commerçant qui rêve d'un éden, où ses marchandises se paieraient le triple de leur valeur. Et l'émigrant, que chassé la pauvreté de sa terre natale, entend les commissaires chiliens lui répéter « Valparaiso ! » Les beaux noms, comme les beaux yeux, promettent plus qu'ils ne donnent. Cependant je comprends les fondateurs de cette ville maritime et l'illusion paradisiaque qu'ils ressentirent. Le Pacifique a creusé là une rade profonde, large, souverainement harmonieuse, devant un amphithéâtre de hautes collines, dont les
ondulations grises viennent mourir au bord des flots. Les principales rues se sont bâties parallèlement sur la longueur de cette bande de terre respectée par rOcéan et défendue par les rameaux des Andes. Puis, peu à peu, les maisons ont escaladé la montagne et ressemblent de loin à des caravanes de pèlerins bariolés. Elles sont blanches, vertes, jaunes, violettes, bleues, vieux rose ou lilas. Leurs couleurs chantent sous la pluie diamantée du soleil. Ces habitations de bois ou de terre durcie s'étagent au milieu des bouquets de pins, qui jaillissent en fusées sombres. Parfois on les dirait construites les unes sur les autres, tant elles sont nombreuses. On en distingue qui paraissent reposer sur des cimes d'arbres. La hauteur de la colline prête une élégance fragile à leur grossière architecture. Imaginez un théâtre prodigieux, dont la scène serait TinOni de TOcéan, Torchestre une jetée avec des sièges de pierre, et les loges, encore incomplètes, ces maisons aériennes au flanc de la Cordillère. Sur le promontoire de gauche un clocher s'élance dans les airs, et le promontoire de droite est dominé par un grand établissement : l'École Navale. Ceci tuera cela. Les vaisseaux qui reviennent d'Europe rapportent du scepticisme dans les ris de leurs voiles. Je ne serais point surpris que les gens de Valparaiso fussent les premiers des Chiliens à perdre le Paradis.
Toute la partie de leur ville, qui touche le Pacifique, donne l'impression d'une grande cité européenne. Les maisons, qui à Santiago n'ont presque jamais plus d'un étage, en ont ici deux, trois et même quatre. Les rues sont larges, tumultueuses. Les gens n'y marchent plus de ce pas nonchalant ou mesuré des Santiagais, amis du lendemain. Le chemin de fer, qui traverse
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la ville, l'anime et lui rappelle à chaque instant le prix des heures. Le hurlement des sirènes répond à ses coups de sifflet. La gare et le port s'emplissent d'un branle de cloches, qui égrènent dans l'air salé Tangelus de l'effort humain. On travaille, on lutte. De nouveaux édifices s'élèvent, inélégants mais confortables, ainsi que les comprennent les Anglais. Du reste, Valparaiso leur appartiendrait toute, si l'Allemand ne les forçait peu à peu d'émigrer vers le Nord. On y sent leur philosophie pratique, leur luxe de machines à vapeur.
Toutefois la colonie française, bien que restreinte, y exerce une visible influence. Les modes de Paris s y acclimatent mieux qu'à Santiago. Les toilettes y sont moins riches, mais on les porte avec plus de goût. La Santiagaise se pare souvent comme une châsse: elle achète tout ce qui se vend. Malheureusement ni les coiffures de Virot ni les corsages de Félix ne l'empêchent de rester guindée. Elle a trop conscience des richesses dont elle s affuble et de l'effet qu'elle doit produire. Son corps, transformé en vitrine d'exposition, lui inspire un profond respect, et les colifichets y prennent un air de reliques. Ses sœurs de Valparaiso sont plus souples, plus allègres, je ne dis pas plus jolies, car Santiago fourmille d'agréables visages. Dans les squares de Valparaiso, dont l'exiguïté odorante et touffue me rappelait les jardins d'hiver de nos casinos, la discrète coquetterie des femmes me rendait pour un instant l'illusion de la France.
Dès la fin de décembre, les habitants de Santiago quittent leur ville, dont le pavé brûle ; les uns gagnent la campagne, mais le plus grand nombre accourt à Valparaiso ou s'installe dans les environs. Le climat
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y est délicieux : en hiver, le vent qui souffle des Cordillères neigeuses n'y atteint pas, et les brises du Pacifique y tempèrentles chaleurs de Tété. Le thermomètre ne monte jamais à plus de vingt-huit degrés et ne descend pas au-dessous de zéro. On s'y préoccupe peu des baigneurs : on a échafaudé pour leur usage des baraquements primitifs avec des cabines en bois dont les planches grincent et bâillent. La plupart des plages offrent rincon veulent d'être en pente raide. A deux brasses de la rive on a déjà perdu pied. Des bancs de petites sardines frétillent et font courir leurs étincelles d'argent entre les nageurs. Le soir, le long de la jetée, les pêcheurs jettent leurs lignes au clair de la lune, pendant que, derrière eux et devant les remparts de balle, flânent des groupes cosmopolites et des rotos^ qui coucheront au milieu de la pacotille.
J'ai longuement erré dans les rues. Le commerce de Valparaiso est tenu en majeure partie par des Allemands. Les Schwalb, les Klaunig, les Klickmann pullulent. Je me demande ce qui reste aux Chiliens. Sontils les invités ou les hôtes ? Quels hôtes aimables et qui savent s'effacer ! J'ai constaté, sans orgueil, que sur dix décrotteurs huit étaient français.
L'un d'eux, un Méridional réjoui, m'a vanté les charmes de sa profession :
— Vous ne vous figurez pas, m'a-t-il dit, comme le maniement des brosses à cirage nous permet d'étudier les mœurs. Je suis l'ami de Jules Roche, notre ancien ministre, et j'ai rempli autrefois les fonctions d'inspecteur des forêts, mais rien ne vaut le mé-
1, On appelle rolos les gens du peuple. Dans ceUc oligarchie américaine, les rotos sont ce qu'étaient les plébéiens à Rome.
lier du décrotlage I Si Roche me proposait une perception en France, je demanderais à réfléchir. Ici, je vis heureux, absolument heureux. Pour trente sous de monnaie chilienne, je déjeune comme un roi. Je ne suis obligé à aucune étiquette, et tout ce que Valparaiso a de pieds distingués s'arrête devant ma boîte. Je connais les gens les mieux chaussés : ils m'entretiennent familièrement. Néanmoins, je m'abstiens autant que possible de les suivre sur le terrain de la politique. Nous né parvenons pas à nous entendre. Comme je Tai dit un jour à un ministre en voyage, la politique du Chili aurait grand besoin d'être astiquée ; et, pour parler franc, je crains que ses représentants ne soient indécrottables. Après tout, je ne suis point chargé de leur donner des conseils. Mais rappelezvous bien qu'en ce pays de poussière et de soleil, il n'y a pas de métier plus agréable que celui de cireur de bottes. Les Chiliens ont de la considération pour nous et leurs vins blancs ne sont pas inférieurs à ceux que je récoltais jadis dans mes vignes de Bourgogne. Il faut être philosophe : Dieu sait si la philosophie m'a jamais manqué ! Vous avez à vos pieds, monsieur, u:i bachelier qui pourrait encore vous citer de rilorace.
Ainsi — textuellement — me parla ce sage, descendant de Pangloss ; et j'inscrivis dans mes notes que j'avais vu à Valparaiso un homme heureux.
A quelques pas de son trottoir, un magasin resplendissant me tirait l'œil. Derrière sa vitrine, flambaient au soleil des poignées de métal finement ouvragées, des croix d'argent, des glands de nickel, des cofl*rets d'ébène en forme de pupitres et rehaussés d'une bor-
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dure de vermeil. Sur un de ces coffrets, une plaque de cuivre avec Tinscriplion suivante :
Restas de la Senora Juana F. de Laukmer,
Je relevai la tête et je lus en grosses lettres au fond du magasin :
Importacion directa de umas metallicas y de maderas finns.
Les comptoirs et les rayons étaient surchargés de cercueils, des cercueils de tout âge. L'un, peint en bleu ciel, pas plus grand qu'une boîte à violon, avait une grâce souriante de berceau. Ce lugubre étalage reluit, au centre même de la ville, entre une horlogerie et une devanture de charcutier. Et comme je le considérais, un Anglais, un haut et maigre Anglais poussa la porte du magasin. Il se promena, imperturbable, entre les rangées de cercueils, accompagné du marchand qui soulevait leur couvercle et lui en faisait admirer l'élégance ou la solidité. Dq temps en temps, ils frappaient, Tun après l'autre, de leur index recourbé, sur les planches, dont ils écoutaient le son. Cet Anglais avait de longues dents blanches qui luisaient cruellement, une moustache blonde tombante et des yeux pâles. On aurait dit le spleen en personne choisissant son dernier lit. Je m'en allai.
Un des journalistes les plus distingués de Valparaiso, ex-ministre des finances et auteur d'un remarquable ouvrage sur la situation actuelle du Chili, M. Vergara» m'avait invité à dîner dans sa propriété de Vina del Mar. Je devais m'y rendre en compagnie du secrétaire de l'Intendant, un jeune homme épris des idées fran-^ çaises, et m'y trouver avec un ancien député dont la
parole éloquente remuait naguère le congrès chilien, M. Puelma Tupper.
M. Vergara nous attendait à la gare de Vina del Mar et me proposa de me montrer comment on fondait une ville. J'avais entendu parler de la « Poblacion Vergara », mais j'ignorais son brigine et ses conditions d'existence.
A cùté de Vina del Mar, sur le rivage du Pacifique, s'étend une immense plaine de sable, dominée par des collines où croît une maigre végétation. C'est là que M. Vergara conçut Tidée, si ingénieuse qu'elle semble paradoxale, d'élever une cité. Cette grève lui appartenait. Il la mit en actions — huit cents actions à mille piastres chacune — et forma ainsi une Compagnie qui adopta ses plans et dont il occupe la présidence. On divisa la plaine en lots à vendre, et Ton convint que les acheteurs auraient vingt-trois ans pour se libérer, mais qu'ils seraient tous tenus de construire sur leur terrain. M. Vergara prit à la lettre le mot de la Bible, que nous bâtissons sur le sable, mais il y édifia une fortune qui paraît très solide. Ce sable est éminemment respectable : quand on y enfonce, on a la sensation de s'enrichir. Toute sa vertu vient des sources pures qu'il renferme. A deux pas de l'Océan, les puits qu'on creuse donnent une eau de table exquise. Aussi tout y pousse, les vergers et les pelouses plus vite encore que les maisons. La Compagnie s'est réservé un vaste emplacement qu'elle a déjà transformé en jardin public. Elle n'y admet que les arbres et les fleurs du pays. Sur cette plage, dont l'antique stérilité n'a connu que les morsures du soleil et le roulement des vagues, la majesté du couchant revêt d'une mélancolie sereine le berceau parfumé de la.ville future.
Au milieu de la grève, une jetée, où Ton travaillait encore, s'avance dans les flots et sollicitera bientôt le trafic des navires. Le soleil ensanglantait ses piliers de fonte, et des wagonnets noirs cheminaient sur des rails qui brillaient comme des coulées d'argent fondu. M. Vergara, grand, nerveux, Tair jeune encore malgré sa barbe de patriarche et ses lunettes d'or, contemplait ce spectacle avec une joyeuse fierté. Cette cité portera son nom, et, parmi ceux qui y naîtront un jour, savons-nous si quelques rares esprits ne le rendront pas à jamais illustre ? Je me pris à envier ce fondateur de ville.
Si les peuples adolescents souffrent parfois de leur manque de traditions, et^ malhabiles à s'orienter, semblent arriérés dès qu'ils hésitent^ effarés dès qu'ils se hâtent, leurs incertitudes, plus physiologiques que morales, n'ont rien d'attristant ni de douloureux. Et tandis que M. Vergara nous ramenait chez lui à travers cette grève fertile, je songeais au grand rôle que pourraient jouer dans le monde ces races nouvelles qui grandissent loin de l'Europe.
Elles ont pour elles la clémence des deux, une terre inépuisable^ l'inviolable protection des montagnes et la gloire maritime que leur promet le rire de l'Océan. L'époque où elles naquirent les dispensa de tous les durs apprentissages. L'histoire a déposé sur leur berceau son trésor d'expériences et de sagesse. La philosophie a frayé pour leurs premiers songes tous les chemins qui mènent à l'inconnaissable. La science obéit à leur bégaiement. Une venue tardive leur a épargné des siècles d'erreurs, de tâtonnements, de reculs ou de sauts dans les ténèbres. Ces hommes, ces privilégiés, pourraient croire que le genre humain a
souffert, lutté, pensé, versé des flots de sang et d'encre pour leur aplanir Texistence et leur créer un paradis terrestre. Ils se sont donné la peine de naître : c'est vrai. Mais quelle récompense les en eût déjà payés, s'ils avaient moins d'orgueil et plus de désintéressement ! Rien ne les empêchait de reprendre à leur compte les plus beaux rêves de l'Europe moderne et de les réaliser sous l'œil bienveillant de la nature. Ménagers de leur sol, économes sans avarice, ils empruntaient ses industries au vieux monde pour s'imposer à lui. Tributaires de sa civilisation, ils le faisaient tributaire de leurs richesses. Ils lui laissaient son pessimisme fiévreux, sa fatigue de la vie, ses âpres convoitises, ses nécessités sanglantes et ses chansons de fossoyeur dans l'ombre où vacille Hamlet. Sur cette terre qu'ils ne parviennent pas à peupler, ils sont tous nés fils de famille. Je voudrais voir les jeunes hommes des républiques américaines passionnés pour le bien et le beau, et pareils aux jeunes gens de Platon, que la soif de savoir éveillait avant l'aurore. Je voudrais que leur âme tressaillît aux grandes voix qui traversent l'Atlantique, et que, pouvant s'affranchir des fatalités de la lutte pour l'existence, ils allassent plus loin que nous dans l'achèvement de la grandeur morale. D'une main ils touchent aux fruits des Tropiques, de l'autre aux glaciers de Magellan ; leur ciel a toutes les lumières, leur nature tous les genres de beauté. Ils ont baptisé du nom de Pacifique l'Océan qui soulève leurs navires. Pourquoi ne sont-ils pas ce qu'ils devraient être ?
Les Républiques italiennes du XV* siècle ne furent pas plus déchirées par les factions que ces nouveau:; Ëtats* Mais les dissensions civiles des Pise
et des Florence n'étouffaient pas leur génie artistique : des poètes, des philosophes, de sublimes rêveurs se dégageaient de la mêlée et planaient sur racharnement des partis politiques. Ici, je ne dirai pas qu'on méprise l'art, on l'ignore. Les poètes s'inspirent des passions de Byron et de Musset pour chanter l'amour, et, s'ils veulent publier un livre, leurs muses mendient des souscriptions. Le tourment métaphysique n'a jamais étreint les esprits. Ces gens ne sont point pessimistes, certes non ! Ils sont pires : leur optimisme se règle sur la hausse ou la baisse de Targent. De tous les conseils de l'Europe, ils n'ont retenu que le seul : « Enrichissez- vous I » Ils dépensent leur vie à s'arracher des ombres de pouvoir dans un simulacre de République. Trois cents familles détiennent le territoire, et, sous l'œil des étrangers, se passent l'une à l'autre la fortune publique. A Santiago comme à Valparaiso, les établissements, qui dénotent un vague souci d'architecture, sont le plus souvent des banques. La douceur du ciel, la magnificence de rOcéan, les sauvages tendresses de la nature, toutes ces splendeurs ne se sont pas fondues en une seule goutte de charité sociale !
Cependant nous parcourions les jardins de M. Yergara, qui sont la plus belle réclame qu'on puisse faire à sa ville en actions. Nous avions visité les serres où s'épanouissent des plantes tropicales, ces plantes délicates, ciselées, peintes, fragiles comme des pastels. Nous avions respiré la fraîcheur des châtaigniers et des hauts eucalyptus, quand M. Puelma Tupper, comme s'il eût démêlé le fil de mes pensées, me dit brusquement :
— Nous aimons la vie large au Chili, et,vous le voyez, nous sommes capables de nous la créer. Mais n'avezvous pas été frappé de Tabîme qui sépare les riches et les pauvres ? % ,
— En effet, lui répondis-je : je me suis aperçu depuis longtemps que votre rép\iblique se compose d'une classe qui a tout et d'une autre classe, plus nombreuse, qui n'a rien. Ce qui m'étonne, c'est que celte dernière n'en exige pas davantage. Avouez que vos rotos sont accommodants !
— Ils le sont trop, répliqua M. Puelma avec une légère amertume. Vous êtes-vous demandé pourquoi ? Nous touchons à la plus grave question que soulève Tétude de ce pays. Notre peuple n'a besoin de rien : il vit sans épargne, sans foyer, sans autres vêtements que ceux qu'il use, sans autre linge que celui qu'il porte. Le roto ne se fait jamais blanchir une chemise. Le samedi soir, après la paie, il en achète une qu'il jettera le samedi suivant, pour en acheter une autre. Le roto n'a pas de famille. Vojlis l'accostez sur le port et vous lui dites : « Veux-tu me suivre i\ Panama, à Montevideo, au bout du monde ?» — « Je veux bien, » répond-il. — « Bon, va faire tes paquets. » — « Quels paquets ?» — « Va embrasser les tiens. » Il hausse les épaules : « Senor, je suis prêt, partons. » Étrange individu qu'aucune attache ne retient au sol, toujours à la dérive, épave humaine que le vent et le caprice promènent du nord au sud ! Le roto est triste, absolument triste. Il n'aime pas la vie : voilà le mal dont il souffre. Qu'avons-nous fait pour la lui rendre aimable ? Il n'aime pas la vie, mais il ne désire pas la mort : vivre et mourir sont des mots vides de sens pour cet homme qui n'a jamais connu de devoir. Jeune,
il a travaillé dans une hacienda ; il se fournissait à la bodega de son maître, c'est-à-dire au magasin de vêtements, de chaussures, de linge, que Téloignement de la ville nous force d'adjoindre à nos propriétés. Sa mère, ses sœurs, ses petits frères s'y fournissaient également, si bien que, le soir de la paie, tout ce qu'il avait gagné restait acquis au bodegone. Un beau jour, il s'est enfui, comme ses aînés. Né au sud, il s'est sauvé vers le nord. On n'entend plus parler de lui. Il s'accouplera quelque part. Sa femme lui fera beaucoup d'enfants, dont quatre sur cinq mourront faute d'hygiène. Mais elle n'essaiera jamais de lui disposer un intérieur où le ramène le souci du bien-être. La nuit seule lui rappellera sa tanière, à moins qu'il ne couche à la belle étoile ; et ses fils recommenceront sa vie d'irrémédiable tristesse. Au premier bruit de guerre, il frémit d'aise et se lève soldat. Ah 1 le bon soldat, vigoureux, résistant et qui marchande d'autant plus sa peau qu'il y tient moins ! C'est lui qui a voulu la guerre du Pacifique et qui nous a forcés de la déclarer. C'est lui qui aujourd'hui se tourne impatiemment du côté de l'Argentine. Mais nous le calmerons, car son humeur belliqueuse causerait notre ruine.
— Et quand l'instruirez-vous ? demandai-je. Quand l'arracherez-vous à son indifférence orientale ?
— Plus tard, me répondit vaguement M. Puelma : le jour où notre pays sortira de ses crises financières et où les industries y multiplieront les travailleurs.
Ainsi, dans ces jeunes républiques de l'Amérique du Sud, dans celle même qui semble la mieux organisée, on trouve une plèbe si misérable, si dénuée d'espoir qu'elle n'a ni assez de force, ni assez de con-
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science pour formuler un désir. Elle subit passivement une destinée qu'aucun de ses enfants ne conçoit meilleure. Elle ne se plaint pas de Texistence : ses plaintes supposeraient uneaspiration vers unavenir plus tendre, et elle n'aspire à rien. La paresse et l'ivrognerie la maintiennent dans son état d'ignorance. Elle a hérilé des Indiens, qu'elle absorba, leur figure sans sourire et leur individualisme morne. L'Araucanie a conquis Tâme de ses derniers vainqueurs.
J'écoutais M. Puelma Tupper avec un vif plaisir. Outre qu'il s'exprime dans le plus pur français, il a gardé de ses fréquents passages à la tribune une verdeur ironique et une promptitude de repartie qu'on rencontre assez rarement chez les Chiliens. Il sait donner aux vérités qu'il énonce Iç tour hardi du paradoxe. Ajouterai-je qu'il a beaucoup voyagé en France ?
11 m'interrogea sur mes impressions de Valparaiso, et comme je lui disais que je préférerais peut-être ce séjour à celui de Santiago :
— Vous avez raison ! s'écria-t-il. C'est un malheur pour le Chili que sa capitale soit reculée dans les terres. Je vous demande un peu ce que font les Santiagais au pied de leurs Cordillères ? Leur vanité, qui est incommensurable, les persuade qu'ils se suffisent à eux-mêmes. Ils dédaignent l'étranger et s'ankylosent dans leur chauvinisme. Connaissez* vous beaucoup de vos compatriotes reçus dans la société chilienne ? Et remarquez que, de tous les Européens, ce sont les Français qui sont le mieux accueillis. Le Santiagais s'enferme, se barricade; son orgueil se manifeste autant par sa défiance de l'étranger que par ses prétentions aristocratiques. Il ne souffre pas qu'on le conseille, et la moindre raillerie
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le met hors des gonds. Un jotirnalistè argentin, qui avait séjourné à Santiago, osa parler de l'indolence chilienne. Les hidalgos de la capitale sentirent s'agiter au fourreau le sabre de leurs pères, et quel sabre, monsieur, un vieux coupe-choux de bric-à-brac ! Pourquoi nous targuerions-nous de noblesse ? Nos ancêtres furent de petits marchands, des gens de rien qui travaillèrent dans le commerce ou dans les mines. Combien de Chiliens peuvent se vanter de descendre en droite ligne des conquistadors ? Et d'ailleurs ces conquistadors n'étaient que de pauvres soldats de fortune qui manquaient de femmes et ne se montrèrent point difficiles dans le choix de leurs compagnes. La société polie, spirituelle, raffinée s'arrêtait à la cour du Pérou ; le Péruvien des hautes classes garde encore la finesse et la distinction castillanes. On vous dira, si vous ne le savez pas, de quelle façon le Chili s'est peuplé. Comme l'Inquisition n'y alluma jamais d'autodafé, les Juifs portugais y abordèrent en grand nombre et vinrent y grossir les rangs des maigres aventuriers. Mais nous n'avons point à rougir de notre basse extraction. Tout roturiers que nous sommes, nous avons héroïquement combattu pour notre indépendance. Il y a dix ans, Santiago l'emportait sur Buenos-Ayres. Malheureusement notre orgueil nous a gâtés, et nous sommes aujourd'hui devancés par nos voisins de l'Argentine. Leur capitale n'a pas, comme la nôtre, une ceinture de montagnes qui lui obstrue l'horizon : elle s'éveille et s'endort au bruit de la mer ; les vents du large fouettent les voiles de ses ambitions. Jetez les yeux sur notre carte. La configuration du Chili l'oblige à conquérir les flots. Notre pays très accidenté et tout en longueur ne se prête
guère à la construction des voies ferrées. Mais, du sud au nord, les navires y trouvent des rades, des baies, des ports, des abris. Toutes nos transactions doivent se faire par l'Océan, Nous gagnons sur les plaines de la mer le temps que nous perdrions à vouloir triompher de nos montagnes. Quant à nos voisins, les gens de Bolivie, que nos victoires ont relégués sur leurs plateaux, et les Péruviens dont la marine a sombré, ils sont forcés de nous abandonner l'empire du Pacifique. Eh bien, que pensez-vous d'une puissance essentiellement maritime, dont la capitale est enfoncée dans les terres? Nous sommes les Grecs de l'Amérique du Sud, mais nous avons emprisonné notre Athènes entre Pélion et Ossa.
M. Puelma Tupper nous tint durant tout le dîner sous le charme de sa conversation, et les Santiagais passèrent un mauvais quart d'heure. Au Chili, comme en France, je m'en aperçus, la capitale affecte de dédaigner la province et la province en garde une sourde rancune. Valparaiso jalouse Santiago : elle lui envie son congrès, ses facultés, même son aristocratie. Plus avancée que sa rivale, elle sent déjà tressaillir dans son sein le germe des revendications plébéiennes. Ses travailleurs commencent à se syndiquer. Trente-deux sociétés ouvrières y fonctionnent régulièrement. Valparaiso a entendu les plaintes et les confidences des émigrations de l'Europe. Elle sera un jour la vraie capitale du Chili et le grand foyer de rébellion qui jettera des lueurs rouges sur la houle du Pacifique.
Mais d'ici là qiie d'événements bouleverseront celte Amérique du Sud où les Etats s'entre-choquent dans la recherche de leur équilibre I S'imagine-t-on que.
sur un continent dix fois trop large pour la population qui rhabite, lés républiques voisines se guettent, les yeux tendus vers leurs frontières, et dénombrent avec une hargneuse inquiétude les silhouettes de leurs soldats ? Les plus hautes montagnes ont beau les séparer ; ces remparts ne leur suffisent pas, et leurs impatientes convoiJLises s'embusquent dans les gorges ou rampent sur les crêtes. En ce moment l'Argentine et le Chili ne s'entendent pas sur la fixation de leurs limites, et, pendant qu'ingénieurs et experts s'observent sur les cimes des Andes, leurs journaux se provoquent et leurs peuples fermentent. Cette guerre, qui serait, plus qu'un crime, une absurdité, éclatera-telle ? Je n'en serais point étonné, mais ce jour-là je ne me rappellerai pas sans mélancolie les conversations auxquelles j'assistai en sortant de chez M. Vergara.
La nuit était charmante, presque tiède, avec un fond de fraîcheur marine. Nous étions entrés dans le grand hôtel de Vina del Mar, dont le patio, planté d'arbres et fleuri de roses, s'ouvre tous les soirs au public. Des Péruviennes jouaient de la guitare; et je me trouvai mêlé à un groupe déjeunes hommes, Chiliens et Argentins, qui s'entretenaient des événements politiques. Ils protestaient contre les intentions belliqueuses que leurs patries se prêtent l'une à l'autre. Instruits, distingués, aimables, parlant la même langue, nés de la même race latine, leurs mains se cherchaient comme pour former une ligue d'intelligence et de paix. Ils me semblaient sincères. En tout cas, la claire douceur de la nuit, l'apaisement lointain des vagues, les légers parfums du jardin donnaient à leur harmonie passagère un caractère de vérité supérieure. Leurs âmes sympathisaient avec la nature, et.
maudissant la guerre, ils s'élevaient jusqu'à la sérénité des choses et rentraient dans Tordre éternel. Cependant les petites Péruviennes, vêtues de robes incarnadines et coiffées de mantilles noires, faisaient voltiger sur leurs cordes les airs de danse dont le vieux Pérou console Taccomplissement de sa ruine,