CHAPITRE II
DE VALPARAISO A IQUlQLE
Le lendemain, par un tempâ gris, je m'embarquai pour Iquique à bord d'un navire anglais : la Serena. Deux compagnies de vapeurs desservent, de Puerto Monte à Panama, le Chili, le Pérou, TEquateur et la Colombie : la Compagnie Anglaise et la Compagnie Sud-Américaine. Elles font presque tout le commerce du Pacifique. Si nous nous doutions un peu plus des besoins de l'étranger, nous aurions organisé nousmêmes le service de ces côtes. Mais, toujours et partout, nous nous effaçons devant la marine anglaise. Nos seuls vapeurs qui sillonnent aujourd'hui ces parages appartiennent à la Compagnie Grozot, célèbre par ses naufrages*. Les Messageries Maritimes n'ont pas compris jadis le rôle qu'elles pouvaient jouer dans le Pacifique. Je ne le regrette pas seulement en ma qualité de Français, je le déplore comme passager. Ces deux Compagnies Anglaise et Sud-Amé-
1. Cette Compagnie du Pacifif[ae Français n'existe plus. Son dernier vapeur quittait le Chili au mois d'août 1895.
ricaine s'entendent pour abuser du voyageur. Elles le nourrissent mal et subordonnent son confortable aux exigences du fret. Les volailles, les fruits, les fourrages, les ballots empiètent sur les droits du malheureux. Il se voit souvent bloqué dans sa cabine : parfois même on lui refuse la liberté de se promener sur le pont. Le gouvernement chilien, qui subventionne ces entreprises, pourrait les humaniser et les forcer, par exemple, d'installer des secondes. Elles n'ont que des premières eL des troisièmes ; et les gens des troisièmes apportent leurs matelas et s'étendent pêle-mêle tantôt sur le plancher du tillac, en plein air, tantôt à l'entrepont au milieu des bœufs et des vaches. Ces navires, si étrangement distribués, représentent bien l'état social de ces républiques américaines. Il faut y être riche ou misérable, tout l'un ou tout l'autre. Pas de petite bourgeoisie qui aspire au demi -luxe des cabines de seconde classe. Aucun souci du pauvre; aucun effort pour lui masquer son infortune. C'est une bête passive qui doit ronfler au clair de lune.
Il est huit heures du soir; le navire, toujours à lancre, continue à charger des bœufs, dont les mugissements alternent avec le brisement des flots. Valparaiso s'allume, et ses mille lumières forment des triangles d'étoiles jaunes, du haut en bas des collines. Sur le tillac, les loqueteux entassés se préparent à dormir. Des femmes à demi vêtues sont déjà couchées, en prévision du mal de mer. Elles ont emmailloté près d'elles leurs enfants qui ouvrent des yeux vagues. D'autres font chauffer sur des lampes à esprit de vin le thé du soir ou découpent des tranches roses de pastèques. Un matelas suffit à toute une famille. Les hom-
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mes, accroupis derrière le bastingage, fument et causent à voix basse. L'un d'eux, juché sur une malle, tire en sourdine des sons plaintifs d'un accordéon. Des coqs attachés par une patte s'effarent dans ce campement improvisé, où les bardes s'amoncellent, où les paniers béants étalent, sous la blancheur d'une lampe électrique, de maigres provisions de route, morceaux de fromage et fruits verts. Et dans un coin, près d'un lit, deux statuettes de plâtre, coloriées en bronze, toute la fortune d'un pauvre hère, figurent les dieux Pénates de cette errante bohème. L'une représente la Vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras; l'autre, un vieux soldat appuyé sur le canon de son fusil.
En bas, le salon s'anime ; Anglaises et Chiliennes se disputent l'éternel piano qu'on retrouve dans la salle à manger de tous les vapeurs, solidement calé entre deux dressoirs. L'instrument lamentable rivalise avec les orgues de Barbarie. La Valse des roses et surtout j^îi revenant de la Revue défraient de longues heures. La Marseillaise du général Boulanger, comme la cocarde de Lafayette, a fait le tour du monde. Je l'ai entendue partout, dans les bastringues de la côte, dans les « officines » de la pampa, sur les sommets de Bolivie. Elle est le complément indispensable d'une bonne éducation. Si tout doit se terminer par des chansons, nous autres Français, nous aurons toujours le dernier mot. Je crains malheureusement que, dans cette riche partie de l'Amérique, l'influence de nos idées n'excède pas la portée d'un refrain de caféconcert.
Jusqu'à dix heures le navire embarqua des animaux et des vivres. On l'attend pour manger dans les déserts de Tarapaca. Iquique est une ville monstrueuse qu'il
faut sans cesse ravitailler. Au milieu de ses salpêtres blancs JauQes,violetsetroses, elle ressemble àSimbad le Marin qui meurt d'inanition sur des tas d'or et de diamants. Toujours affamée, elle épie à Thorizon les vapeurs qui lui apportent des viandes fraîches, et du fourrage pour ses bêtes. Le Sud lui envoie des troupeaux, des légumes, du foin; le Nord, des bananes, des grenades, des « paltas », tous ces fruits des tropiques qui laissent au palais comme un goût de parfumerie. Le Chili fournit les plats de résistance ; le Pérou les friandises du dessert. Sur la table d'un habitant dlquique, le gigot représente les Chiliens, peuple solide et pratique, et la crème fouettée de la « cherimoya' » symbolise la légèreté péruvienne*
Quand nous fûmes bien chargés, la Serena gagna le large. Le pont, recouvert d'herbages, donnait dans la nuit pâle l'impression d'une prairie flottante, où l'on vient de couper les foins. A l'arrière, d'immenses cages à poules répandaient une odeur de basse-çour, et des beuglements d'étable montaient de l'entrepont.
Le lendemain, vers midi, nous nous rapprochions des côtes, que nous ne devions plus quitter qu'à de rares intervalles. Nous avions pour nous la brise et le courant du Sud. Je ne sais rien de plus doux que ces matinées à bord, quand la houle bleue galope et secoue ses mille crinières d'un bout à l'autre de l'horizon. Des pingouins, au ventre blanc, et dont le dessous des ailes bistré se teinte de reflets vert d'eau, rasaient les lames ou tournaient autour des mâts. Les frégates faisaient dans l'air des palpitations blanches entre deux
1. La cherîmoya est un fruit vert de la forme d'une figue et dont la chair ressemble en effet à nos crèmes fouettées.
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battements noirs. Parfois elles semblaient s'arrêter, et, brusquement, se laissaient tomber ainsi que des oiseaux morts. On les voyait s'abîmer sous la vague et reparaître bientôt avec le frétillement argenté d'un petit poisson dans le bec.
Les côtes, des escarpements de calcaire marneux incrusté de blocs de craie, dominaient à pic le rivage. Çà et là, un carré de verdure, comme un tapis oublié dans une maison vide, nous révélait une présence humaine et nous avertissait que nous n'étions pas encore parvenus aux régions désolées du Nord. Bien pauvres et bien mornes, ces lambeaux de végétation ! Pourtant, quand, fatigués par trois mois de nature stérile, nous repasserons devant ces grèves, nous les chercherons du regard, nous les découvrirons avec la joie des emmurés de Thiver qui surprennent le renouveau. Derrière ces hauteurs monotones se creusent des vallées fertiles : un de mes compagnons de voyage se souvient d'y avoir fait vingt lieues à cheval dans des herbes et des fleurs qui atteignaient son front.
Mais nous touchons au seuil du désert d'Atacama ; nous arrivons à Coquimbo, et, à l'extrémité de sa large baie, voici la délicieuse oasis de la Serena, qui a donné son nom à notre paquebot. Les rares massifs que nous distinguons au milieu des rocs et dans l'échancrure des collines sont pour nos yeux les dernières caresses de la nature. Le navire a stoppé à deux encablures d'une jetée en bois dont les noirs pilotis s'enfoncent dans l'eau diamantée. La pierre coûtant fort cher et la pluie ne tombant jamais, les môles, les quais, les maisons, la ville et le port sont construits en bois. Coquimbo, que nous visitons, nous o£fre l'exacte image de toutes nos futures escales» Même situation,
et, sauf quelques édifices qui rappellent Valparaiso, même tristesse. Les contreforts des Cordillères longent partout rOcéan, mais, de distance en dislance, les vagues laissent à découvert des bandes de sable ou des plages pierreuses. C'est là qu'on a élevé des hameaux qui, suivant l'importance de la baie et la valeur des découvertes minières, sont devenus peu à peu des cités. Toutes ces villes sont bâties d'après le même plan : des rues parallèles à la mer et coupées par d'autres rues transversales qui montent, routes dé sable, et ne conduisent qu'au silence des hauteurs. Elles ont un air de rêves inachevés.
La baie de Coquimbo, recouverte d une herbe lépreuse et que l'Océan déserte, ressemble à un vaste marécage, et, dans l'échappée de deux collines grises, un bouquet de poivriers et d'eucalyptus en ferme l'horizon . Mais un chemin de fer la traverse, qui réveille la vie dans ce paysage taciturne et rapporte de la Serena des fruits et des fleurs.
Tout près de Coquimbo, qui lui sert de port, cette ville gracieuse sourit dans l'éclat de ses jardins et de son impérissable jeunesse. La nature est parfois une ingénieuse éducatrice et ses antithèses ne sont point dépourvues d'ironie. Sur la même côte, arrosées par le même flot, nous verrons des cités épuisées par les lingots pétris: en voici une, fraîche, confiante, satisfaite de moissonner le printemps de sa vallée. D'un côté, des rameaux de métal précieux que l'âge dédore et qui ne fleuriront pas deux fois ; de l'autre, une branche verte, chargée d'avenir ; que choisis-tu, mon ami Candide? La vieillesse des chercheurs d'or est lugubre, mais le jardin cultivé sans impatience parfume Vair et entretient la santé.
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La province de Coquimbo, toute-puissante jadis, en décadence aujourd'hui, fournissait de cuivre le monde entier. Nous avons débarqué un dimanche sur son rivage. Tout y était silencieux. Selon la coutume chilienne, maîtres et domestiques se tenaient à la porte ou aux fenêtres des maisons. Dans une rue ensoleillée, quelques Allemands causaient devant une fabrique de bière. L'Allemagne continue lentement sa marche envahissante vers le Nord et refoule devant. elle Toccupation anglaise. A chaque nouvelle étape, elle fonde une brasserie et prend possession d'un pays avec un bouchon de houblon vert. Des groupes laids et sales s'échelonnaient le long de la jetée, et, debout sur une plateforme en bois, que soutenaient quatre hautes tiges de fer, six musiciens en pantalon blanc s'essoufflaient dans leurs cuivres.
Le jour déclinait; des vaisseaux et des barques peints en rouge s'enflammaient dans la chaude pâleur du couchant. Leur immobilité et leurs tons ardents sur la mer muette, au milieu de cette demi-ceinture do montagnes, accentuaient l'âpre mélancolie du paysage. Tout ce qui est excessif nous fait verser dans la tristesse. L'Orient ne doit son âme désolée qu'à la pourpre dont il s'enveloppe.
Quand nous sommes remontés à bord, il nous a semblé que nous pénétrions dans des halles. Le pont était encombré de choux, de raves, de pastèques, de melons; les balles de foin s'étaient multipliées, et des senteurs de verger se mariaient à l'odeur de la brise marine. La nuit survint, ou plutôt le jour s'afl*aiblit, que nous emmagasinions encore celte charge de maraîchers. Devant nous VHerodot^ un navire allemand, appareillait lui aussi pour Iquique, les flancs bondés
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de victuailles. Ce ne fut que vers onze heures qu'on leva Tancre. La lune épandait une telle clarté qu'on eût pu lire sur le tillac. Coquimbo dormait sans lumière. Ses façades grises, où les portes faisaient des taches blanches, se détachaient dans la pénombre de la colline. Ces villes, assoupies entre la plainte de TOcéan et le silence du désert, empruntent des étoiles, qui les transfigurent, un charme infiniment triste de ruines et de cimetières.
Le lendemain matin, nous touchions à Huasco, pauvre village en bois peint, où des embarcations pleines de fruits nous attendaient encore. Des jeunes filles de la côte se répandirent sur le pont pour nous vendre des couronnes et des bouquets de fleurs artificielles. Cette industrie prospère au seuil de la pampa. Fleurs de métal, les seules qu'on y respire! Cependant la vallée de Huasco, entourée de mines, s'enorgueillit de ses vignes et de ses pêches. J'y connais un alcade qui se distrait de son travail de mineur en récoltant des raisins. Leurs grains, d'une belle grosseur, fondent sur les lèvres et leur parfum eût ressuscité Moïse. Le temps d'en hisser des bourriches et des caisses, et nous repartons. Deux cent cinquante bœufs frappent de leurs sabots le plancher de l'entrepont ; des moutons bêlent; on a solidement amarré à la lice des volières de pigeons, de grives et de merles. Mais le moindre roulis menace l'équilibre des piles de melons. Fruitiers et fruitières voyagent avec leurs marchandises et font bonne garde autour de leurs sacs et de leurs paniers. La nuit, pour les protéger, ils couchent dessus.
Et nous continuons à longer des côtes uniformément arides* Tantôt ce sont des mamelons recouverts
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de sarments rabougris et presque noirs, tantôt des pies que le passage d'une nuée coiffe d'ombre, des remparts d'ocre, des entassements de rochers qui s'effritent — une affreuse monotonie sans autre diversion que le vol des oiseaux. Chaque fois que le navire jette ses détritus à la mer, les pingouins se précipitent et traînent sur les flots des piaulements de nouveaunés. Le soir, les pélicans aux larges envergures, le bec incliné, se hâtent vers la roche, où ils dormiront, etchassent leurs petits devant eux. La mer est bleue, mais plus nous montons vers les Tropiques, plus l'azur du ciel pâlit. Et toujours une succession ininterrompue d'escarpements, un chapelet de grèves sablonneuses au pied des collines ; toujours cette nature hérissée qui se dresse le long des rivages, comme une ennemie. Qu'y a-t-il derrière ces montagnes? L'œil, sans cesse rebuté, y est ramené sans cesse. Nous côtoyons un mystère. Toute l'image de la vie humaine, ce navire qui suit les bords de ces prodigieux tumulus ! Quelquefois, par l'évasement d'une gorge, on entrevoit le désert illimité.
Cependant cette côte, dont la lumière du jour découpe et accuse la détresse, revêt au soleil couchant une poésie telle qu'on voudrait éterniser l'heure où la nuit s'approche. Ce n'est pas le crépuscule : on ne connaît point ici cette obscure clarté, qui nous accoutume tout doucement à la noirceur de l'ombre. Le soir n'attend pas pour tomber que le soleil se soit abîmé dans les flots. Mais, lorsque son orbe pâlit, les montagnes se teintent en vieux rose ; les crêtes ont des tons de feuille morte où frissonnent des lueurs fauves; dans le lointain, des versants violets se déroulent comme des robes de demi-deuil. Et ces
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lugubres solitudes, adoucies, deviennent presque hospitalières. Elles s'humanisent au lever des étoiles.
Nous nous sommes arrêtés dans la belle rade de Caldera, qui fut jadis le grand port d'embarquement des minerais d'argent et d'or. Le premier chemin de fer du Chili relia sa rade à Gopiapo, le centre des mineurs, la ville la plus riche et la plus folle de cette région, le berceau de fortunes prodigieuses, dont les héritiers dirigent encore la République. Ce fut là qu'on vit un simple particulier frapper des monnaies, lever des troupes et déclarer la guerre au gouvernement. L'histoire de cette population, qui date d'un demisiècle, déconcerte l'imagination. Durant cinquante années, on y vécut dans la surexcitation des richesses brusques. On retirait ses mains pleines du coffre-fort fracturé des Andes. Il ne se passait point de mois qu'on ne découvrît une mine. Les habitants de la ville abandonnaient leurs demeures, émigraient vers celte nouvelle source de millions. Les mornes étendues se peuplaient de tentes, de baraques, de danses et de jeux, de ripailles et d'amour. Les harpes et les guitares jouaient des airs endiablés, tandis que, derrière sa table, le notaire enregistrait gravement les litres de propriété et les concessions de la nouvelle mine. Souvent le désert trompait ses hôtes et ce qu'on avait cru la fortune n'en était que l'apparence. Après huit jours de débordement, Copiapo rentrait dans son lit. La désillusion n'aigrissait pointles âmes. Cet âge héroïque s'est évanoui. Les montagnes n'ont plus d'or dans les veines. Aujourd'hui, Copiapo agonise sur ses souvenirs de splendeur, et le Pacifique ne baigne plus en Caldera qu'une ville morte.
A Chanaral, où nous fîmes escale, notre pont se
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transforma en place de marché. Sitôt qu'un navire apparaît, les indigènes se jettent dans des barques, Taccostent et s'y approvisionnent.
Nous vîmes Taltal, dont la fonderie de minerais fume au milieu des sables. Cette ville possède un chemin de fer qui dessert des mines d'or, mais elle manque d'eau. On a installé sur les hauteurs qui la dominent des réservoirs où de longs tuyaux amènent l'eau de mer pour qu'elle s'y dessale. Je me souviendrai longtemps de sa place, son immense place vide, entourée de maisons peintes, d'échoppes roses et vertes. Le plus léger souffle de vent y soulève des nuages de poussière. Une mule, dont la clochette tintait, y traînait une petite charrette chargée de barils d'eau douce. Le soleil dardait; nous brûlions de soif dans ce pays continuellement altéré. Nous revînmes près du port. Il y avait là une vaste et sale auberge qui débitait des sirops de fabrication allemande, et, devant l'auberge, le bassin d'un jet d'eau qui ne fonctionnait pas et que la mer doit alimenter, à en juger par les dépôts de sels qui y scintillent. Quelques passagers débarqués de notre navire emportaient des pots de fleurs sous leurs bras, et quelles fleurs ! Mais, si chétives, si lamentables qu'elles fussent, elles, attiraient encore la convoitise de ceux qui les voyaient passer. Des fillettes en haillons les suivaient d'un œil amoureux ; l'apparition d'un méchant géranium semblait un événement pour elles. Il faut être riche à Talta pour s'offrir le luxe de voir mourir des fleurs sur le rebord de sa fenêtre ! Le quatrième jour vers midi nous jetâmes l'ancre à Antofogasta, l'ancien port de la Bolivie, où se sont établis les Chiliens depuis la guerre du Pacifique. Je n'y descendis pas, car je devais y séjourner à mon retour,
et je me contentai d'en observer du bord la déplorable physionomie. A droite, sur le flanc d'un jmamelon de sable, l'usine de Playa Blanca braque vers le ciel incandescent ses énormes tuyaux, dont la fumée s'échappe jour et nuit et décalque son ombre sur la montagne grise. Devant nous la ville s'étend plate, rampante, plus noire que les débris carbonisés d'un incendie ; de hautes cheminées la surmontent près du rivage, et, plus loin, timidement, se profile l'aiguille d'un clocher de bois. De petits môles s'avancent dans les flots, et les vagues, entravées par une ceinture de brisants, leur brodent un large ourlet d'écume. A gauche une presqu'île sablonneuse se termine par une dune, tombant à pic sur la mer. Au sommet de la montagne qui domine la baie, des marins de la dernière guerre ont dessiné, comme à la craie, une ancre monumentale. Elle peut servir de ralliement aux bateaux dans les nuits claires. Peu ou point de phares sur ces côtes. Les matelots reconnaissent souvent leur chemin aux vieilles routes des muletiers, dont les raies blanchâtres zigzaguent sur les parois de la sierra et montent vers le ciel. A partir d'Antofogasta les escarpements en sont presque tous sillonnés.
Je ne sais si mon impression provient de ce que la longue contemplation du plus morne paysage nous y fait découvrir des beautés secrètes, mais il me paraît que les rameaux des Cordillères prennent d'étranges colorations, s'animent, grandissent, me révèlent un charme insoupçonné du désert. Je commence à comprendre qu'on puisse l'aimer comme on aime l'Océan. Plus tard, je le comprendrai mieux encore.
Nous passons devant Cobija, le dernier port de
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Bolivie, également au pouvoir des Chiliens. Ce pauvre village s'élève au milieu des rochers : on dirait un tas de décombres au milieu desquels l'église surgit toute blanche, comme une réduction de temple grec, une sorte de Parthénon minuscule. Le cimetière, dont les murs et les croix miroitent sur la grève, est presque aussi grand que le reste de la cité, et les vivants ne font pas plus de bruit que les morts.
Les montagnes, en forme de cônes et de pyramides, rouges et vertes, emprisonnent les nuages dans leurs replis. Ces nuages ressemblent à des ballons vaporeux que les rocs auraient accrochés au passage. D'autres projettent sur un versant rose une ombre déchiquetée qui glisse avec des mouvements d'araignée gigantesque. Et, au tournant d'un promontoire, nous nous trouvons tout à coup dans le port de Tocopilla où des voiliers anglais chargent le salpêtre. Plus misérable encore que les précédents, ce hameau se compose de quelques huttes adossées contre des rocs sur une plage de galets.
Enfin, le sixième jour, la Séréna mouilla en rade d'Iquique. 11 ne nous restait plus qu'à débattre avec les patrons des canots qui nous assiégeaient le prix de notre débarquement. Ce sont d'affreux voleurs, et le dernier cocher de Paris paraîtrait, à côté de ces écumeurs, un ange de désintéressement. L'un d'eux, celui qui portait ma malle, s'étant éraflé la cuisse contre un clou, prétendait me faire payer la déchirure de son pantalon, et, si je ne m'exécutais pas, il menaçait de jeter ma valise à la mer. Je n'eus pas Tair de comprendre son maudit espagnol et le garnement s'apaisa.
Tout le port est bordé de constructions en bois pa-
reilles aux lavoirs de la Seine, et, à mesure que nous en approchions, j'y déchiffrais de grosses lettres blanches qui se détachaient sur fond noir: « Lomax.,. North et JeivelL,, » Sommes-nous au Chili? J'en doute. Nous atterrissons chez les Anglais.