CHAPITRE III
LE LÉONIDAS CHILIEN. LES COLONIES. — LES CON- TAGIONS DE l'or. — UN FRANÇAIS.
Iquique comptait en 1820 cinquante habitants, en 1862 presque trois mille, dix ans plus tard six mille, environ dix mille en 1879, au moment où le Chili s'en empara ; aujourd'hui vingt-cinq mille. Un voyageur *, qui la visita avant la guerre du Pacifique, en garda le souvenir d'un bourg misérable dont les maisons et les trottoirs étaient bâtis avec de vieilles caisses de vins de Bordeaux. Les rues, ou plutôt les ruelles, en étaient étroites et le tout formait un hideux pâté de baraquements sales. Un jour le feu prit dans une échoppe et dévora toute la ville. Jamais incendie n'éclata plus à propos. La paresse routinière des Américains du Sud aurait toujours reculé devant une démolition complète, dont la nécessité s'imposait. Quand il ne resta plus de l'ancienne Iquique que des décombres fumants^ on fut
1. Ce voyageur était M. Balny d'Avricourt, actuellement ministre de France au Chili.
obligé de la reconstruire et on en fit la Capitale du Salpêtre, la seule ville qui sur ces côtes ressemble aune ville. Ce n'est point qu'elle diffère beaucoup de Coquimbo, de Taltal ou d'Antofogasta, mais ses rues plus spacieuses atteignent même la largeur des boulevards de Paris, si bien que Tincendie ne peut plus se communiquer d'un vis-à-vis à l'autre. Ses habitations, presque toutes en bois, affectent dans les beaux quartiers des prétentions à la coquetterie et au pittoresque espagnol. Leurs couleurs fraîches flattent les yeux ; leurs balcons-vérandas et leurs petites colonnades leur donnent un air de chalets ou de temples d'opéra comique.
La grève, sur laquelle on a fondé la ville, s'avance et s'arrondit assez profondément dans la mer, et les grandes rues, qui partent du port, coupent la presqu'île et aboutissent à l'Océan. Aussitôt débarqué, vous traversez d'abord la douane, une sorte de caravansérail qui n'a jamais été balayé et dont les fonctionnaires sont aussi dégoûtants que les murailles. Vous passez devant un vieil édifice en torchis, dont le seuil, qui se tasse, est gardé par un soldat. C'est l'Intendance, la Préfecture. Toutes les administrations y logent. Ce bâtiment me paraît grand comme la généalogie des Rougon-Macquart. Il abrita plus de coquins qu'un romancier naturaliste n'en a jamais rêvé. On y pratiqua la traite des consciences et il faudrait y creuser de doubles caves pour enfouir les pots-de-vin qu'on y a reçus. Aujourd'hui d'honnêtes employés y encaissent les millions d'impôts que les salpetriers paient à la République chilienne. Ses murs doivent suinter des piastres. Au sortir de leur ombre, la rue s'élargit ; on respire.
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A droite, THôtel de France et d'Angleterre, le seul dont le séjour ne soit pas intolérable, dresse sa haute façade en bois peint imitant la pierre ; à gauche, des magasins européens, allemands pour la plupart, étalent derrière leurs vitrines de faux articles de Paris ; et vous voyez devant vous, au centre d'une vaste place, la merveille d'Iquique, Tétonnement de toute la côte, le prodige accompli par une municipalité que tente l'impossible : un square, un vrai square avec de vrais palmiers et de la verdure authentique. Ce qui me surprend encore plus que les arbres et les fleurs, c'est leur entretien qui dépasse tout éloge. On balaie les allées, les plates-bandes n'y sont point un motif de pillage, et les bancs eux-mêmes ont gardé leurs quatre pieds intacts. Au milieu de ce jardin, pauvre mais féerique, un ingénieur français, M. de Lapeyrouse, a élevé pour la ville un joli et svelte monument d'architecture mauresque qui sert de piédestal à la statue du héros chilien, Arturo Prat. Ce monument esta deux fins : en même temps qu'il supporte la gloire de l'héroïque capitaine, il indique l'heure, et, sous la statue, un cadran d'horloge rappelle à cette population fiévreuse qu'il faut se hâter et que la prospérité des villes bâties sur le sable ne durera pas toujours. Arturo Prat, lui, domine la ville dont il n'a pas connu la splendeur, les flots où il a sombré et le temps qu'il a vaincu.
Passé la place, les rues, moins commerçantes, s'élargissent jusqu'au rivage désert du Pacifique. Là, on aperçoit, à deux kilomètres environ, une étroite presqu'île où noircissent quelques maisons. C'est Cavancha, le Lido d'Iquique. Le long de la grève, qui s'échancre en forme de croissant, on a frayé une large route pour les voitures et une espèce de trottoir pour
les piétons, d'ailleurs peu nombreux. En général, dans TAmérique du Sud on ne se promène guère à pied. Prenez un méchant landau, dont vous descendrez gris de poussière, ou restez chez vous; mais n'avouez pas, avec la tranquillité d'un estomac qui digère, que vous préférez la marche aux cahots d'un fiacre. On ne se figure pas combien l'indolence américaine répugne à se mouvoir. Quand une femme veut traverser une place, elle envoie chercher une voiture.
Toute cette partie d'Iquique, que borne le chemin de Cavancha, n'est pas encore achevée, et ces quartiers entièrement neufs ressemblent aux préparatifs d'une grande foire foraine ou à d'immenses ateliers de construction. En trois semaines une maison sort de terre. Dans un an, ces rues, qui ne sont marquées aujourd'hui que par des rangées de palissades, s'ouvriront et se peupleront. Les terrains, qui atteignent au centre des prix fous, se maintiennent à bon marché dans ces parages, mais nulle part au monde le sable ne coûte plus cher.
Le dimanche, dans l'après-midi, et tous les soirs, de cinq à sept, les élégants d'Iquique se rendent en voiture ou achevai aux restaurants de Cavancha. Le meilleur, tenu par un de nos compatriotes, est aussi un établissement de bains. Construit sur pilotis, il emprisonne entre ses deux ailes la molle rumeur des vagues. Quelques plantes grimpantes s'enroulent et verdoient autour de ses colonnettes. Je ne sais point sur toute la côte d'endroit plus charmant et où l'on puisse mieux goûter le frais apaisement des couchers de soleil. On y trouve un abri contre l'horrible poussière qui vous enveloppe dans les rues et vous poursuit jusque dans les habitations; et le Pacifique,
presque toujours calme le long de ces rivages, rappelle par son azur l'heureuse splendeur de la Méditerranée. Il ne manque à cette promenade de Cavancha que les oliviers et les palmiers de Nice pour en faire une promenade des Anglais. Mais, au lieu de vertes collines et de champs de roses, un abrupt rempart de sable s'érige derrière nous, nous enserre, et rejette violemment nos pensées sur l'agitation stérile des flots. Il semble que le reste du monde nous soit interdit. L'homme est forcé de regarder du côté de TOcéan, et ces ports sont des campements de naufragés. Représentez-vous des populations qu'une tempête aurait disséminées et jetées sur des lambeaux de plages. Elles se sont bâti des maisons avec les débris de leurs vaisseaux, et, au pied de la montagne, elles attendent qu'un navire passe ou qu'une lame, plus forte que les autres, les balaie dans l'abîme. L'impression qu*on est à la merci d'un caprice de la mer, vous la ressentez à chaque pas, et l'histoire en confirme la justesse. On a vu jadis, de mémoire d'homme, après un tremblement de terre, l'Océan se retirer comme une bête qui prend son élan. Il refluait durant des heures et des heures vers le fond du ciel. Terrifiés par ce retrait des vagues et par l'immense grève asséchée, les habitants se sauvaient, gravissaient en déroute le flanc de la montagne. Malheur aux retardataires ! Une lame, un prodigieux mascaret, revenait au galop, et, sans s'arrêter à ses anciennes frontières, engloutissait la ville, déferlait sur la crête de la sierra, lançait dans le sable du désert des débris de barques et des toits de maisons. Les gens d'Arica se souviennent même d'un navire qui resta, presque intact, à plus d'un mille de la côte, échoué au milieu des col-
lines. L'Océan, qui occupait autrefois ces rivages, veut reconquérir ses antiques possessions, mais il doit céder à une loi supérieure et rendre aux hommes ce qu'il leur reprend dans un beau mouvement de colère. Savez-vous comment il se venge ? Il charrie du sable, élève des dunes, et les exhausse pour entraver le développement des villes. Entre Cavancha et les falaises qui ferment la baie, une énorme dune, dont l'existence date à peine de cinq ans, grandit de mois en mois et menace d'atteindre la hauteur des montagnes.
Mais rentrons à Iquique, et de la place dirigeonsnous vers la sierra. Ce sont les quartiers les plus commerçants de la ville et qui la marquent d'un caractère de factorerie anglaise. Magasins de nouveautés, bazars, épiceries, ameublements, modes et confections, vins et liqueurs, objets de luxe, tout s'y vend dans de vastes échoppes dont Tapparence ne répond pas toujours au prix exorbitant de la marchandise. Vous traversez de nouvelles places agrandies par leur solitude. Vous suivez des rues parallèles qui se prolongent indéfiniment. Leurs trottoirs sont quelquefois pavés de cailloux pointus, mais le plus souvent vous marchez dans le sable et dans des nuages de poussière. Et n'espérez aucune fraîcheur de ce ciel tropical d'une pâleur incandescente et qui n'est bleu que le soir. Ne comptez pas non plus sur l'ondée que parfois une nuée grise semble vous promettre. Il ne pleut jamais. Vers six heures du malin, on arrose les rues : les seaux qu'on y verse y font une boue gluante, mais, à, huit heures, l'eau s'est évaporée et la vie sèche recommence.
On est irrésistiblement attiré par l'embrun des
vagues et Ton s'oriente du côté du port. Au lieu de repasser par l'Intendance, nous pouvons obliquer à droite, jeter un coup d'oeil sur les hangars de Inglish Lomax, où des milliers de sacs de salpêtre sont consignés et attendent leur embarquement. De petits môles en bois, dont le plus grand appartient à la compagnie du'chemin de fer, s'allongent au milieu des flots. La gare est proche, et, si vous considérez les hautes montagnes dont le rideau barre l'horizon, vous distinguerez à mi-côte une mince ligne foncée qui les coupe, monte d'une pente presque insensible et finalement disparaît à leur tournant vers la mer. Cette ligne vous représente la voie ferrée. Rien de plus étrange que l'arrivée d'un train. Une miniature de locomotive, qui sème des virgules sombres, suivie de wagons minuscules, dévale comme entre ciel et terre. Aucun parapet ne la garantit du précipice. On a peine à croire que des existences humaines soient confiées à ce noir invertébré dont les anneaux ondulent légèrement sur un sentier de mules.
Plus loin, devant nous et jusqu'à l'extrémité de la baie, s'étale une plage pareille à celle qui conduit à Cavancha. Iquique se détache ainsi, toute sombre, entre deux nappes de sable. Mais ne vous aventurez pas sur cette nouvelle grève ! Elle sert de dépotoir à la ville, et l'odeur qui s'en dégage n'est pas moins nauséabonde que le spectacle du quartier qui la borde n'est horrible. Cahutes, taudis, bouges^ de quel nom appeler ces infects réduits, où gisent les plus pauvres d'entre les misérables ? Quatre planches disjointes, quelques haillons tendus sur des pieux, voilà pour les murs; des matelas éventrés recouverts de draps sales, une caisse à demi pourrie qui sert de
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table, par terre des ordures où se vautrent les enfants, voilà pour rintérieur. Ils sont cinq ou six êtres qui se tapissent dans chacune de ces tanières, père, mère, lilles, garçons. Le soleil crible de lumière ce cabanage aux promiscuités révoltantes, ce douar d'abjections humaines. Encore si les malheureux pouvaient respirer le souffle de la mer ; mais le vent de TOcéan leur arrive empoisonné par les immondices de la grève. Avant d'entrer dans leurs narines, il a passé sur des putréfactions et des ruisseaux de sang corrompu qui coulent de l'abattoir. La brise des nuits s'imprègne de miasmes et baigne de mort le sommeil des dormeurs. Pourquoi n'émigrent-ils point du côté de la montagne ? Pourquoi la municipalité n'assainit-elle pas cette partie du rivage ? Est-ce qu'on se préoccupe d'hygiène dans des pays où les vieillards sont un a phénomène », où sur dix enfants il en meurt huit ? Les choses vont ainsi sans que personne s'émeuve et proteste. C'est à désespérer de Tintelligence des hommes : la nature étend sous les pieds de ces tristes rois des milliers de lieues désertes, et ils s'empilent les uns sur les autres près d'une fosse de vidanges, comme s'ils éprouvaient un sauvage plaisir à se détruire euxmêmes. Je me suis hasardé sur cette grève et j'ai pensé y défaillir. Des ouvriers travaillaient au milieu des buées chaudes du cloaque. Sur la plage de Co* quimbo, je n'avais jamais tant vu de vieux souliers : on aurait dit qu'un beau jour tous les habitants s'y étaient déchaussés pour se jeter à la mer. Mais ici, charognes, caillots de sang, excréments, une vase surchaufî'ée, et l'Océan qui s'en éloigne, la montagne impassible, un ciel de feu. Ces hideurs pestilentielles ne sont pas séparées par plus de deux cents mètres
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iQUfQUE. LA VILLE. LA GUERRE DU SALPÊTRE 47
des magasins où les North, les Gibbs, les Lomax entreposent leurs millions. Je suis resté presque un mois à Iquique : je n'ai jamais pu regarder de ce côté sans un soulèvement de cœur, et maintenant, chaque fois que mes souvenirs m'y ramènent, je revois Tignoble grève. Je ne comprendrais même plus Iquique sans cette plaie purulente. Il est naturel qu'une pareille ville laisse un tel purin fumer dans Tair qu'elle respire. Son incurie de la misère humaine est faite de son souci de l'or.
Le soir, à la lumière électrique, Iquique prend un aspect étrange. Ce n'est plus une ville, ce n'est pas même un cimetière. Imaginez une fantasmagorie artificielle et froide, sous le velours bleu du firmament et dans une ceinture de grondements tour à tour harmonieux et rauques,alanguis et brefs. Sur le carrelage de la place solitaire, les mains ouvertes des petits palmiers se découpent avec une rigueur métallique, les moindres brins d'herbe se détachent en noir et les troncs des arbustes accusent des profils de barres de fer. Les rues désertes font de grandes traînées blanches, rompues çà et là par l'ombre des murs et des pignons, marges éblouissantes où Ton aurait dessiné des figures géométriques à Tencre de Chine. Tout est silencieux. Les maisons, volets clos, ne laissent rien transpirer de la vie de leurs hôtes. Seules, les fenêtres des clubs sont allumées. Et tout à coup, à Textrémité d'une rue, décor de théâtre abandonné par les acteurs, on se trouve en face d'un trou béant, d'un porche d'ombre d'où s'échappe un mugissement. La mer est là qui gronde et vous fouette de son écume ; la bête irritée miaule, rugit, beugle au seuil de son antre, dont Taccès lui reste désormais interdit. Et sou-
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vent aussi elle module avec des plaintes l'aveu de son impuissance et s'essaie dans le vieux chant des Sirènes. Ah 1 la voix du rêve bercé par les flots et comme eux trompeur ! Les Sirènes à Iquique ! qu'y feraient-elles, dieux bons? Elles en seraient pour leurs frais de route et leur dépense d'harmonie ! Les hommes de ce pays-là n'ont pas besoin de se boucher les oreilles avec de la cire. Le trébuchement des livres sterling les a rendus sourds, et leurs rêves sont cristallisés dans le salpêtre. Mieux vaudrait tenter d'émouvoir la montagne, la grande façade du désert, qui reflète au moins la beauté mauve des soleils couchants ! Elle emplit l'horizon de sa masse pâle aux vigoureuses arêtes tachetées de points noirs. Sontce des hommes qui l'escaladent ? Dans la révolution balmacédiste, les troupes du Congrès les prenaient pour des tirailleurs ennemis. Ce sont tout simplement de hauts cactus, à moitié calcinés par le soleil. Derrière ces sommets la pampa de Tarapaca déroule son aridité féconde en nitrate de soude. Les wagons chargés qui chaque jour en descendent confirment chaque jour Iquique dans sa raison d'être. Son incroyable prospérité lui tombe du ciel. On y vit de cette manne que les Persans appellent sel de Chine, les Arabes neige chinoise, les Espagnols salitre.
Cette ville curieuse, que nous venons de parcourir, fut la cause et le théâtre de la guerre si étrangement nommée Guerre du Pacifique. Il est impossible de s'y arrêter sans évoquer le souvenir de cette lutte qui mit aux prises trois républiques hispano-américaines : le Chili, la Bolivie et le Pérou. Elle montre trop bien l'avidité de ces peuples, moins préoccupés d'exploiter
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les richesses enfouies dans leur sol que d'en découvrir de nouvelles. Trois cents ans de rapines et de pillages n'ont pas apaisé leur sang de conquistadors, et TAmérique reste éternellement la terre où la fortune doit s'acquérir sans longs efforts, la patrie des rafleurs d'argent.
Les Péruviens, qui possédaient le désert de Tarapaca et qui, depuis 1830, en connaissaient les dépôts de salitre, n'y attachèrent pendant longtemps aucune importance. On ne soupçonnait pas encore les services que le salpêtre rendrait un jour à l'agriculture. Le Pérou ne songeait qu'au guano, dont la facile extraction gorgeait sans trêve ses coffres -forts et permettait aux hommes politiques d'assurer l'avenir de leurs petits-neveux. Comme les cénobites des légendes, mais sans avoir leur tempérance et leurs autres vertus, il se laissait nourrir par les oiseaux du ciel. Les Dreyfus aidant, on ne tarda pas à s'apercevoir que le trésor s'épuisait, et les Vespasiens de Lima tremblèrent pour leurs revenus. En 1872, le président de la République, Manuel Pardo, déclara au Congrès national que le Pérou était à la veille d'une banqueroute. Le Congrès indigné traîna devant les tribunaux les malversateurs des précédents ministères. On flétrit leurs dilapidations, ce qui soulagea la conscience de ceux que leur éloignement des affaires avait maintenus intègres. Mais l'état des finances n'en fut point amélioré. Alors on se tourna vers le plateau de Tarapaca.
Jusque-là les salpêtres avait été soumis au même régime que les minerais. Le gouvernement donnait en adjudication deux estacasde terrain — environ trente mille mètres carrés — à toute personne qui en deman-
dait la propriété. Il décida d'établir un droit d'exportation d'environ vingt centimes par quintal : ce droit fut bientôt quadruplé. On ne s'arrêta pas en si beau chemin et la République résolut de monopoliser le salpêtre. La loi du 28 mars 1875 autorisait le pouvoir exécutif à faire un emprunt de sept millions de livres sterling pour l'achat de tous les terrains salitraires. Loi naïve s'il en fut ! Le Pérou ne trouva point de prêteurs et se vit réduit à payer ses expropriations avec de simples reconnaissances. Les salpêtriers,dont plusieurs étaient Chiliens, se crurent perdus, et, dans leurs derniers mois de liberté commerciale, ils précipitèrent leur exportation au point que le prix du salpêtre baissa. Le gouvernement péruvien intervint et nomma une commission chargée d'en réglementer la vente. Mais la vénalité de cette commission, ses incertitudes, ses atermoiements, ses maladresses mettaient en péril la nouvelle industrie dont le Pérou espérait sa renaissance.
Et pendant ce temps, une Compagnie Chilienne, qui s'était formée à Valparaiso et installée à Antofogasta, exploitait des salpêtrières, que le gouvernement bolivien lui avait cédées, et menaçait Iquique d'une terrible concurrence. Sous la condition formelle que la Bolivie n'entraverait point leur commerce, les Chiliens avaient renoncé aux droits qu'ils se prétendaient sur le désert d'Atacama. La vérité est qu'on n'a jamais su où se bornait leur territoire. Au lendemain de la conquête de leur indépendance, les républiques américaines établirent leurs frontières, d'une manière aussi vague que théorique, d'après le principe de VUti possidetis de 4810, qui peut exercer durant des siècles l'ingéniosité des jurisconsultes.
Les Chiliens avaient pris goût au salpêtre : leurs mines et leurs finances commençaient à s'appauvrir. Ils humèrent dans la brise la richesse future dlquique et réfléchirent. Les Boliviens, eux, peuple de révolutionnaires et de fainéants, se repentaient d'avoir accueilli leurs voisins et s'aigrissaient à la vue des beaux sacs gonflés de salitre qui leur passaient sous le nez et dont ils ne prélevaient qu'un ridicule impôt. Tous, Chiliens, Boliviens et Péruviens se détestaient comme peuvent se haïr des frères. Mais ils se traitaient diplomatiquement d'excellentissimes républiques. Le Pérou se dit : « Si je persuadais à la Bolivie de jeter ses Chiliens à la mer, je délivrerais mon commerce de dangereux rivaux. » La Bolivie murmurait : « Si je m'alliais au Pérou, l'argent de mes salpêtres me reviendrait tout entier. » Et le Chili pensait : « Si je mettais la main sur Iquique, où ces Péruviens gâchent le salitre, je me préparerais un demi-siècle d'abondance et de far niente. » Mais, en ce temps-là, le Chili n'avait pas d'Allemands à sa tête et ne se croyait pas invincible. L'ancien prestige du Pérou l'éblouissait encore et le panache des innombrables colonels de la Bolivie l'impressionnait un peu. Il se tint coi et attendit les événements.
Liés par un traité secret, les Boliviens et les Péruviens firent les matamores, et, tout en accablant de prévenances leurs voisins, dont ils enviaient la bonne harmonie et les progrès, ils complotaient leur ruine. Un malin, la Compagnie d'Antofogasta se réveilla sous la menace d'un décret de confiscation. Ses titres de propriété étaient anéantis. Le lendemain, deux navires de guerre chiliens débarquaient cinq cents hommes sur le territoire de la Bolivie. Cette petite
troupe s'empara d'Antofogasta pendant que le peuple des hauts plateaux et son dictateur se travestissaient et dansaient le carnaval. En un mois, le désert d'Atacama fut conquis. Les Boliviens s'empressèrent d'appeler leurs alliés à la rescousse, mais, en même temps, un de leurs agents confidentiels filait à Santiago et soufflait à Toreille du gouvernement : « Voulez-vous qu'au lieu de tirer les armes contre vos soldats nous les tournions contre le Pérou? Nous le démembrerions et partagerions sa flotte. Vous nous donneriez la province de Tacna, dont les ports (Iquique) ne nous déplairaient point, et l'on vous abandonnerait Atacama, qui pour vous a des charmes. Bien entendu, vous n'oublieriez pas dans votre reconnaissance le président de la République et ses ministres. Ce sont gens qui méritent vos sympathies, et qui, sans être intéressés, pensent à l'avenir. » Le Chili se dit : « Tiens I tiens ! tiens ! » et réfléchit encore. Cet arrangement le séduisait, mais adieu Iquique, la Jérusalem du Veau d'or! L'appétit lui était venu en mangeant Atacama, et d'ailleurs sa situation pécuniaire lui aiguisait les dents. Dans un livre intéressant, mais qui ressemble plus à un pamphlet qu'à une histoire, M. Barros Arana, Chilien, exalte la patience de ses compatriotes et nous les peint victimes de la rapacité péruvienne. Seulement il oublie de nous parler de leurs embarras financiers. Ce chapitre, qui manque, eût sans doute commenté le vieux proverbe que la faim fait saillir les loups, voire même les agneaux.
Cependant la guerre était déclarée, et, du matin au soir, les Péruviens, pour s'entraîner, entonnaient des péans de triomphe. Leurs journaux n'étaient plus que des bulletins de victoires anticipées. Ils exterminaient
leurs ennemis entre la poire et le fromage. Les Boliviens convaincus interrompirent leurs négociations, et leurs colonels partirent en campagne. Le Chili, seul contre deux adversaires, se lança bravement dans Taventure, et il faut lui rendre cette justice qu'il y fut merveilleux. Il se battit comme les trois cents Spartiates.
Son premier soin fut de bloquer Iquique, et, pendant que Tescadre cinglait versCallao pour présenter la bataille aux navires du Pérou, le blocus de ce port resta confié à une goélette, la Covadonga^ et à VEsmeralda, pauvre corvette fatiguée par vingt-cinq ans de roulis. Mais les deux escadres ennemies. Tune montant vers le nord, l'autre descendant vers le sud, ne se rencontrèrent pas, et tout à coup les capitaines du l)locus virent s'avancer dans leurs eaux deux cuirassés péruviens : le Huascar et VIndépendancia, Le combat était aussi impossible à éviter qu'à soutenir. C'était la lutte du bois contre le fer. Il ne s'agissait que de se rendre ou de sombrer. Tous les habitants de la ville et les étrangers qui s'y trouvaient, accoururent sur la grève ou grimpèrent sur les hauteurs, pour juger du spectacle.
Condell, qui commandait la Covadonga, n'attendit pas Vlndépendancia^ et battit en retraite vers le sud, entraînant à sa poursuite son farouche adversaire. VEsmeralda, dont la machine avariée fonctionnait à peine, dressa ses batteries. Son jeune capitaine, Arturo Prat, rassembla l'équipage et lui dit simplement qu'on allait mourir. Au sommet du grand mât, le pavillon tricolore claquait sous la brise. Le soleil incendiait le Pacifique. La garnison d'Iquique, debout sur le rivage, avait couché en joue les marins du Chili,
prête à faire feu s'ils reculaient vers le port. Le Huascar commença Tattaque assez mollement. Les boulets ennemis n'entamaient point sa carapace, et il était persuadé que l'adversaire se lasserait bientôt d'un inutile héroïsme. Quand, après deux heures de volées d'artillerie, il comprit que les Chiliens n'amèneraient point leur pavillon, il se lança à toute vapeur sur la vieille corvette. VEsmeralda esquiva l'éperon. Le monstre d'airain reprit son élan, et une seconde fois se rua. VEsmeralda put encore se dérober. Mais au troisième coup, comme le Huascar rasait son flanc, Prat, suivi du lieutenant Serrano et d'hommes résolus, commanda l'abordage, et, le revolver au poing, bondit sur le tillac du cuirassé. La mer écarta les deux navires, et le fier jeune homme fut massacre avec ses compagnons. VEsmeralda, la carcasse béante, s'enfonça dans les flots, et ses artilleurs brûlèrent leurs suprêmes cartouches au cri de Viva el Chile ! De cent quatre-vingts hommes, soixante seulement nagèrent autour du Huascar, où on les recueillit. L'un d'eux prétend que les Péruviens déchargèrent leurs rifles sur les têtes qui émergeaient, mais qu'aussitôt à bord, ces mêmes ennemis les embrassèrent en pleurant. Je ne sais si la chose est prouvée ; elle ne m'étonnerait point : perfidie, tendresse, enthousiasme et cruauté, des larmes et des fusillades, des revirements imprévus, qui proviennent moins de la mauvaise foi que d'une inconsciente légèreté, l'âme péruvienne est un audacieux mélange.
Cependant la Covadonga fuyait devant Vlndépendancia, et, tout en fuyant, ses deux canons ripostaient aux dix-huit bouches à feu de l'adversaire. Condell, que cette retraite victorieuse épuisait, eut une inspi-
IQUIQUE. LA VILLE. LA GCERllE DU SALPETllE bo
ration de génie. Fort du faible tirant d'eau de son navire et de son expérience des côtes, il se risqua sur des roches sous-marines. Où passait la Covadonga, VIndépendancia devait se briser : elle s'y brisa. Il revint alors sur son sillage, et, avec la complicité de recueil, consomma la ruine de la frégate péruvienne. Tel fut le combat naval d'Iquique, qui, moralement du moins, rendit le Chili maître de ces rivages. Quand, six mois plus tard, la victoire de Dolorès lui soumit tout le désert de Tarapaca, elle consacra seulement le double triomphe de Prat et de Condell. Les Chiliens avaient bien gagné leur Iquique. Mais en vérité Arturo Prat était digne de sombrer pour une plus noble cause. Ce n'est pas seulement son héroïsme qui fait le héros, c'est encore Tidée qu'il incarne. Cependant le Léonidas de ces Thermopyles marines couvrit de son désintéressement la cupidité de cette guerre fratricide. Sa mort ennoblit une rade promise aux trafiquants anglais, et son souvenir plane si haut qu'il ne craint aucune éclaboussure. Ce n'est pas sa faute si la patrie lui demanda son sang pour payer des officines de salpêtre! Et quand, las du spectacle que nous offre l'Iquique moderne, ce camp d'avarice, de débauches, d'instincts débridés et de vulgaires passions, on reporte ses yeux vers la salubrité de TOcéan, il est bon de se rappeler qu'à dix brasses de tant de vils intérêts un jeune homme est mort, qui eût été chanté par les vierges de Lacédémone.
Aussitôt que le gouvernement chilien eut pris possession des terrains salitraires, il s'occupa de trier les titres de propriété qui circulaient et de déjouer les ruses des falsificateurs. La tâche présentait de se-
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rieuses difficultés, car les certificats que le Pérou avait distribués à ses créanciers avaient été imités adroitement, et des propriétaires surgissaient de toute part. Néanmoins on vint à bout de Tentreprise. Le Chili reconnut les droits de quiconque lui exhibait des bons en règle, et se réserva de vendre plus tard, comme biens nationaux, les cantons neufs qu'évaluerait une commission d'experts.
Ce fut alors que les Anglais sautèrent sur cette proie. Ils ont le mérite de flairer les bons coups. Ils se décident vite, exécutent plus vite encore. L'éclair de leur résolution est immédiatement suivi du roulement de leurs capitaux. Les Chiliens, fatigués et grisés de leur conquête, du reste plus industrieux qu'industriels, ne sentirent pas que la vassalité apparente des financiers anglais établis sur leur territoire deviendrait contre eux une sorte de suzeraineté. Ils avaient une belle occasion de continuer en grand ce qu'ils avaient commencé à Antofogasta. De puissantes compagnies pouvaient s'organiser, qui, en même temps qu'elles eussent approvisionné le fisc, se fussent enrichies ellesmêmes. L'énorme bénéfice des salpêtres fût demeuré dans le pays. Ils commirent la même faute que les Boliviens quand ceux-ci leur avaient concédé les salpêtrières d'Atacama. Un seul homme politique s'en avisa : ce fut Balmaceda, qui vint trop tard. Dans un discours prononcé à Iquique même et resté célèbre, celui qu'on devait appeler un jour le dictateur déclara qu'il était de l'intérêt de la République que les fortunes salitraires appartinssent à ses enfants et non à un groupe d'étrangers. Le fracas de la révolution étouffa bientôt sa voix de bon citoyen. Les Chiliens s'entre-tuèrentdans cette même rade d'Iquique ets'ar-
radièrent mutuellement ce qu'ils avaient arraché au Pérou. On s'en réjouit à Lima et les Anglais n'y perdirent rien. Aujourd'hui que Balmaceda est mort, ses idées lui survivent. Les idées des morts sont souvent comme les fleurs des tombes. Elles empruntent du corps qui se désagrège une vie plus riche, plus éclatante. Les détracteurs de l'ancien président adoptent et préconisent son programme. Ils s'inquiètent de voir la puissance anglaise s'enraciner dans leur région du Nord, et, à la dernière vente des terrains de Tarapaca, ils ont essayé de les lui disputer. Mais Iquique n'en demeure pas moins un établissement d'Anglais, de « Gringos », comme on les nomme. On peut mettre hardiment FÉtat chilien au défi de maintenir, lui fût-elle nécessaire, une mesure ou une loi que la ploutocratie de Londres jugerait vexatoire. Nous savons déjà que l'Allemagne s'est solidement ancrée au sud du pays. Fidèles à leur esprit de spéculateurs imprudents, qui préfèrent aux lentes épargnes du travail les bénéfices prélevés sur le travail d'autrui, les Chiliens, au lieu de répartir les émigrants à travers la République et d'en absorber l'activité éparse, les ont massés dans une de leurs plus belles provinces. Ce système peut être excellent aux Etats-Unis ; il me semble dangereux chez un peuple dont la pénurie d'hommes n'offre pas assez de résistance à l'invasion européenne. Greffez, mais ne plantez pas autour de vous des forets qui vous étoufferont un jour, et qui dès maintenant vous emprisonnent.
• Tous les habitants d'Iquiqùe ne sont pas Anglais. On y trouve d'abord une colonie péruvienne formée de ceux que leurs intérêts ou leurs habitudes ont rete-
nus parmi leurs vainqueurs. Ils vivent parfaitement libres, ne sont Tobjet d'aucune surveillance, le prétexte d'aucune tyrannie. Ces Péruviens sont d'ordinaire des gens aimables, polis, de caractère un peu nonchalant et d'allures presque chevaleresques. Leurs regards fixent rarement : leur vraie pensée s'égare toujours dans le noir de leurs prunelles. Le teint basané, le nez busqué, la bouche facilement dédaigneuse, ils ont gardé le type espagnol, — un type de grand seigneur qui se meut avec autant de souplesse que de fierté dans les difficultés de Texistence. Leurs femmes et leurs filles sont pour la plupart délicieuses. La Péruvienne a l'esprit et la grâce. Elle diffère de sa sœur du Chili comme un Tanagra d'une matrone romaine. Maîtresse de maison, elle est née pour recevoir, amuser et séduire. Le jour, ses yeux ont besoin de l'ombre indolente des persiennes closes, et le soir de l'étincellement des lustres. Son intelligence prime-sautière se pose et scintille sur les coupes de Champagne, comme un colibri sur le calice des fleurs. Elle sait causer, et, loin de s'abandonner paresseusement aux méandres de la conversation, elle la dirige, lui fait décrire des courbes brusques, la sillonne d'éclairs, et rit de ses cascades. Les cascades lui plaisent. Je sais maintenant d'où vient cette sympathie que le Pérou inspire à tous ses anciens hôtes, et dont j'ai recueilli tant de témoignages. Ruses, mensonges, fanfaronnades, protestations dont le cœur n'est jamais sûr, serments qui durent des déjeuners de soleil, danse folle des deniers jtublics, révolutions de palais, insécurité commerciale, que ne pardonnerait-on pas aux Péruviens? Ils ont de si jolies femmes !
La colonie chilienne, elle, se compose de fonction-
naires, journalistes, avocats, médecins, tous gens très honorables et dont plusieurs sont fort distingués. Si vous exceptez cette classe flottante et peu nombreuse d'hommes que le gouvernement salarie ou qui exercent une fonction libérale, le reste de la colonie est recruté parmi des rotos ou des citoyens venus pour enterrer un cadavre dans les grèves. Beaucoup de Chiliens ont considéré Iquique comme un pénitentier moral. Ils y réparent leur robe d'innocence quand elle n'est plus « mettable ». Dans ce pays de myopes, on la rafistole facilement, mais, à moins qu'elle ne soit cousue d'or, elle ne supporte jamais le voyage de retour.
Ajoutez à ces deux colonies quelques centaines d'Italiens, petits commerçants, un avant-poste d'Allemands, cinquante Français et presque autant d'Autrichiens. Les Allemands ont ici dépouillé la mâle arrogance qu'ils témoignent à Santiago. Ils se sentent détestés parles Anglais, que leur présence horripile, et mettent tous leurs soins à passer inaperçus. Ils sont modestes, discrets, humbles : on estime leur ténacité laborieuse, on respecte leur silence, on les aime. Quand ils veulent fêter l'anniversaire de l'empereur, ils s'en vont très loin, le long des grèves, par delà Cavancha, derrière la dune, et là s'arrosent de bière; puis ils reviennent à la nuit tombante, sans tambour ni trompette, en aussi bon ordre que le leur permettent leurs libations, et, s'ils entendent dans un asile de nuit les Anglais casser les tables et les chaises, ils pensent : « Mon Dieu, que ces gens-là sont mal élevés ! » Ils le pensent, ne le disent pas et s'enrichissent.
Quant aux Autrichiens, je me suis toujours demandé quelle série de naufrages les avait amenés jusque-là. On les appelle les « Slaves », et dans la bouche d'un
indigène ce mot de Slave prend un accent de mystère. Sous le soleil des tropiques, le Slave représente à l'imagination des naturels un être fabuleux, dont ils localisent la patrie dans la zone inconnue des neiges» une espèce d'ours blanc descendu du pôle nord pour grimper aux bananiers du Pérou. On m'a affirmé que plusieurs de ces Autrichiens étaient des Russes, mais les preuves manquent. Je ne connais que deux Russes dans la république du Chili. Il n'est pas impossible qu'il y en ait trois.
Parmi nos compatriotes qui habitent Iquique, les uns, des émigrants, y ont été poussés par les déceptions de leur premier embarquement à Yalparaiso, les autres, anciens colons de Lima, par la ruine du Pérou. Ces derniers ne se rappellent jamais sans tristesse la douceur de leur vie passée. La guerre du Pacifique les a congédiés du paradis terrestre. Ils ont oublié la banqueroute publique, Theure sinistre où, le papier-monnaie ne valant plus rien, les billets de cinq francs se rachetaient à six sous! Ils ne veulent se souvenir que de rhospitaiité qu'ils y reçurent, de l'aménité des gens et des choses. La plupart d'entre eux fréquentent de préférence la compagnie péruvienne. Leur consul, M. de Lapeyrouse, un beau nom bien porté, est en môme temps l'agent de la Compagnie Bordes, dont les grands voiliers frètent le salpêtre. Ces trois ou quatre mâts arborent nos couleurs dans la baie, et Ton rencontre parfois au tournant d'une rue la franche et rude figure d'un capitaine breton.
Mais les Français, exilés de Lima, n'ont pas perdu toute leur bonne humeur sur la grève d'Iquique. Notre grosse philosophie rabelaisienne — ce n'est pas ce que nous avons de meilleur, mais c'est ce que nous expor-
tons le plus volontiers — se rit du désert. D'Arica à Puerto Monte demandez à ceux qui voyagent s'ils connaissent le Codo. « Le Codo, comment donc, senor I » Etqui,en effet,ne célébrerait pas cette hôtelleriede Thélème,ce phalanstère de gourmets, avec sa porte où un artiste a gravé, sur une plaque de cuivre, un coude levé et une main qui tient un verre? Les murs de la salle à manger sont bardés d'inscriptions gastronomiques. Brillât-Savarin y donne l'accolade à Monselet, et le Rabelais de la légende les bénit tous deux. Le fondateur du Codo et son président à vie, le père Vattin, a le goût fin, l'esprit jovial, le ventre omnipotent et le cœur aussi chaud qu'un vieux vin de Bourgogne. Ses doigts, que la goutte tourmente, se tordent autour de son verre comme des ceps de vigne autour d'une coupe antique. Il incarne — et Dieu sait avec quelle copieuse éloquence — le culte de la bonne chère, le seul, après celui de la fortune, que pratiquent les citoyens du salpêtre. Le Codo hébergea, sans distinction de nationalité, tous les amis de ses amis. Anglais, Allemands, Italiens y levèrent le coude à la hauteur de leur cerveau. Hélas ! à l'heure où j'écris, le Codo a vécu. J'ai assisté à son repas funèbre qui fut encore assez gai. Les phalanstères durent peu. Le Codo, qui a persisté quatorze ans, mérite une place parmi les plus célèbres syndicats d'appareils digestifs. C'est d'ailleurs la seule institution d'origine française que j'aie trouvée dans mon voyage.
Telle est la population dlquique, j'entends la population avouable, presque officielle.
Chaque colonie a fondé son club ; c'est là ou dans les cafés que se traitent les afiFaires. Les avocats y
donnent leurs consultations, les agents des officines y rédigent leurs commandes, les salpêtriers y discutent leurs intérêts, et tous ponctuent leur conversation à Taide de petits verres. Les chartreuses sont les virgules, les whisky les points d'exclamation, les cocktails les points suspensifs. Les aruspices de Tarapaca ne peuvent se regarder sans boire. Et ces buveurs ne dégustent jamais : ils lampent. Le plus grand nombre ne s'assied pas : debout, autour d'un comptoir de zinc, ils vident leurs alcools coup sur coup. A les voir comme à les entendre, on jurerait qu'ils essaient de tromper, en la noyant dans Teau-de-vie, leur inextinguible soif d'argent. Ils parlent millions et boivent éperdûment. Leurs convoitises les consument plus que le soleil ne les brûle et leurs cœurs sont aussi secs que les cactus de la montagne. Ils ne se lassent point de tremper leurs lèvres dans Tor liquide des bouteilles. Entrez au club anglais ; regardez ces gentlemen, couleur brique, les uns accoudés sur le comptoir, les autres figés dans leur raideur britannique : ils n'ont d'autre plaisir que Tâpre chatouillement du liquide dans leur gorge. Ils ne jouent même pas. La fièvre de leur gain journalier les a blasés sur Témotion du poker et du baccara. C'est à peine si quelques coups de dés désignent parfois celui qui réglera la consommation. Le samedi soir, toutes les écluses sont ouvertes ; le cliquetis des verres sonne le laisser-passer du dimanche, et la nuit ne s'achève pas sans des fracas de vaisselle et des chavirements de tables. La boisson déchaîne parfois en ces hommes un furieux besoin de briser ce qui les entoure.
Elle a, comme partout, d'autres inconvénients, dont lé plus grave semble être, pour les gens du pays, de
rougir terriblement les nez. Le fait est que je n'ai vu nulle part de nez plus flamboyants. Leurs rubis inspirèrent même à un certain aventurier l'idée d'une escroquerie, dont le succès prouve l'extraordinaire ivrognerie de cette population. L'histoire est récente. Il se présenta sous le titre suggestif de « blanchisseur de nez », et, à raison de cinq cents piastres, il promettait à tout porteur d'une trogne rubiconde de la lui rendre plus blanche que la blanche hermine. On lui versait d'abord deux cent cinquante piastres de provision, et il soumettait l'appendice nasal à un traitement qui devait durer quinze jours ou trois semaines. Huit jours après son installation, il s'esquivait avec plus de vingt mille piastres en poche, laissant derrière lui des nez badigeonnés d'onguent, pelés, lamentables, d'un éclat peut être moins vif, mais malsain, et d'une longueur démesurée.
La police est maternelle pour les ivrognes. Elle préfère ne pas gêner les étrangers, surtout les Anglais. Ceux-ci n'ont qu'à paraître, elle se sauve. Il n'est point en France de député plus inviolable qu'un « Gringo » à Iquique. On me racontait l'anecdote suivante, qui montrera jusqu'à quel point le respect du nom anglais est invétéré dans le pays. Une nuit, au sortir d'un banquet où ils avaient laissé leur raison, des Anglais formèrent un monôme et parcoururent les rues en criant à tue-tête. Ils parvinrent ainsi devant la prison, et n'imaginèrent rien de mieux que d'en ébranler à coups de bâton les grilles et les barreaux de fer. Ces clameurs, ces vociférations, ce bruit de ferraille réveillèrent le quartier. Les prisonniers, croyant à une révolution et qu'on venait les délivrer, sautent à bas de leurs couchettes. La garde, qui veillait ou dormait
dans la cour, ne doute point d'une révolte et se précipite sur ses armes. Le capitaine envoie un détachement du côté où grondait Témeute. Mais, quelques instants après, son sergent, qui commandait Pescouade, reparait, les bras ballants, l'air navré : « Eh bien ? » s'écriâ-t-il. — « Rien à faire, mon capitaine. Ce sont des Gringos qui s'amusent. » — « Caramba ! » grogna le capitaine. Et la chose en resta là. Gardiens et gardés en furent quittes pour une nuit d'insomnie. Comment voulez-vous qu'un soldat chilien se hasarde à porter la main sur un salitrero, sur un homme qui rapporte peut-être un million de piastres à la République ? Voyez-vous ce monsieur d'or massif appréhendé ou simplement admonesté par le commissaire ? Il ne faudrait pas se figurer que les seuls acteurs de ces médiocres débauches fussent des jeunes gens qui jettent leur gourme. Les personnages les plus considérables mènent souvent la sarabande. Ce sont les conditions de leur vie qui les font ainsi tomber audessous d'eux-mêmes. Perdus, loin du monde, sur une plage déserte, où d'énormes richesses les hallucinent et les dessèchent, ces hommes dépensent pour en conquérir un morceau une somme invraisemblable d'activité et d'énergie. Toute leur intelligence, tous leurs efforts tendent à la fortune. Ils ont renoncé aux distractions des villes, aux délassements de la campagne, au charme de la patrie pour devenir millionnaires entre des montagnes de sable et TOcéan. On peut concevoir de plus noble ambition, on n'en conçoit guère de plus inexorable. Rien ne les en détourne, ni la nature, dont la cruelle monotonie leur rappelle constamment leur but, ni leur imagination, qui ignore le désintéressement. Quand on y songe, on est
frappé de toutes les forces qui s'exténuent sans profit pour la cause morale de Thumanité. Si les hommes employaient à être bons la moitié du courage qu'ils déploient pour être riches, le royaume de Dieu serait fondé. Les saints n'avaient pas besoin de plus de volonté, quand ils couchaient au milieu des ronces, que les êtres intelligents, quand ils s'ensevelissent dans la chaude tristesse dlquique. Mais, si l'abnégation qu'on s'impose par pitié de son prochain ou par amour de Dieu, trouve en elle sa propre récompense et de merveilleuses voluptés, il n'en est pas de même des sacrifices intéressés quïnspire la passion de l'or. A de certaines heures, la bête impatiente se réveille et veut anticiper sur les jouissances promises. L'esprit se fatigue à compter ou à escompter ses gains : la fortune, qu'on sent palpiter dans sa main, sollicite l'entre-bâillement des doigts et brûle de jaillir à la lumière. L'exploiteur de la pampa est plus avide qu'avare. Riche ou en passe de le devenir, il désire affirmer sa puissance ; et, surtout, il éprouve l'irrésistible envie de se revancher violemment, dans l'espace d'un court loisir, contre les mornes nécessités de son labeur et du désert. Entre deux coups de collier, il se rue au plaisir autant par vanité que par besoin. Et ce plaisir est naturellement brutal comme une exigence physiologique et stupide comme l'orgueil des écus. Ce travailleur, en rupture de chiffres, cherchera au fond de son verre une vision d'enrichissement monstrueux, une heure de démence, un spasme d'oubli. Il s'ensanglantera les poings au coupant des glaces brisées, pour mieux se convaincre que rien ne résiste aux livres sterling et qu'il peut se payer non seulement le superflu, mais encore l'absurde. Le bris des tables et des flacons ne
lui suffira pas : il lui faudra au moins Tillusion de l'orgie traditionnelle, Técœurement classique des nuits de Valpurgis. Et pas difficile sur la propreté du décor ni sur le charme des figurantes, le féteur dlquique î Le grand mal de ce pays ne vient pas tant de la bouteille que de la femme. Les sources d'or propagent toutes les contagions.
Ceux qui s'établirent les premiers sur ce rivage n'y amenèrent point de famille. Iquique fut une ville de veufs et de célibataires, et conserve encore un peu de son caractère primitif. La femme honnête n'y joue qu'un rôle effacé. L'occasion était trop belle : de Puerto Montt à Panama, tous les rossignols de la galanterie cinglèrent vers l'industrie du salpêtre. Les vapeurs débarquèrent aussi de pauvres filles d'émigrants, sans sou ni maille, servantes à tout faire. Quelques-unes, chanceuses, y rencontrèrent un mari. Comme la police chilienne témoigne d'une large tolérance et respecte toutes les libertés, les plus beaux quartiers de la ville se trouvèrent bientôt habités par des dames qui commençaient leur journée quand les agences finissaient la leur. L'envahissement prit de telles proportions que la municipalité intervint et leur affecta des rues spéciales. On appliquait cette mesure lorsque j'arrivai, et Iquique retentissait des doléances d'honorables propriétaires, qui gémissaient sur le tort qu'on faisait à leurs immeubles. Naturellement, le prix des locations diminue ; et dans l'Amérique du Sud, surtout à Tarapaca, l'argent n'a pas de sexe. Le pouvoir de ces femmes ne se manifeste ici ni par des vols ni par des drames passionnels. Vous rappelez-vous, dans la Lucrèce Borgia de Hugo, ce
IQUIQUE. hX VILLE. LA GUERRE DU SALPÊTRE 67
jeune homme en cheveux blancs, qui, le dos voûté et les jambes incertaines, traverse le fond du théâtre, lugubre symbole du poison de Lucrèce ? Ce même jeune homme, vous le croisez souvent dans les rues dlquique. Il se raidit encore, mais son inquiète nervosité, ses yeux étrangement vides, révèlent le mal dont il meurt. Et rien n'est plus navrant que ces spectres d'une jeunesse flétrie, qui s'acheminent vers leur tombe, au milieu d'efTrénés spéculateurs, sur une grève éclatante et silencieuse. Certes, on n'a pas besoin de longer les côtes du Pacifique pour voir de pareils spectacles : ils ne sont que trop banals, j'en conviens; mais ici le soleil qui les éclaire, la désolation qui les enveloppe, en repoussent davantage les ombres hideuses et les tragiques lumières. Tout l'effort de la vie moderne aboutit là : une ville de joie, bâtie dans du sable, moitié casino, moitié bouge, où des hommes, acharnés les uns contre les autres, tripotent des millions, se dupent, s'enivrent, deviennent fous, alcooliques ou pires, et souvent tombent avant d'être mûrs !
Mais ne nous occupons plus des viveurs dlquique, qui en sont pourtant la grande majorité : étudions les gens sages, tranquilles, solidement assis dans le confortable de l'existence. Les miasmes de la grosse richesse étiolent leurs qualités, altèrent leur jugement. Ils ne songent pas même à dissimuler leur égoïsme : ils l'étaient et s'en glorifient. Le gouvernement chilien, hanté par l'unique souci d'encaisser ses formidables impôts, refuse une subvention pour l'hôpital. Des millions annuels qui tombent dans son trésor, il ne saurait distraire quelques milliers de
piastres qui soulageraient des malheureux. Il y a bien un lycée à Iquique, mais, loin de répandre le goût de rinstruction, ce lycée ne fait qu'y accentuer le mépris des études libérales. Les professeurs, mal payés, traînent une existence précaire et servent d'illustration aux grossières théories des habitants. Un de ces derniers disait devant moi à son fils : « Les meilleurs livres sont ceux de comptabilité. Avec de l'audace et la connaissance des quatre règles, on est toujours assez instruit. Une bibliothèque ne vaut pas une estaca de salitre et j'aimerais mieux te voir garçon de magasin que recteur d'Institut. » Et, se tournant vers moi : « Car, enfin, ils tirent le diable par la queue, les recteurs ! Et je vous demande un peu à quoi sert une science qui n'enrichit pas ? » Ce raisonnement, les vingt mille citoyens d'Iquique le mettent en pratique. Je ne pense pas qu'il existe un canton de l'univers où les œuvres de l'esprit soient plus décriées. On traite un homme de voleur : cette insulte ne nuit point à son avancement. Elle lui assure même une certaine déférence, s'il est dûment prouvé qu'il a volé sans se faire prendre. Mais murmurez sur son passage « philosophe I » ou « poète I » il ne trouvera pas une mule à étriller. Je n'ai pas vu dans toute la ville une seule librairie. S'il y en a, elle n'ose exhiber de livres à son étalage. Elle les cache derrière des marchandises plus courantes ou des denrées d'un ordre supérieur.
Chez les étrangers, aucun souci de politique locale ni même étrangère. Seul, le mot de socialisme, qu'il soit prononcé par M. de Mun ou par M.Jaurès, les fait bondir, comme un sacrilège commis envers le dieu qu'ils adorent. Ils n'admettent pas qu'il puisse y avoir des questions sociales. Les Chiliens, eux, toujours en
mal de députés, de président ou de conseillers municipaux, s adonnent à leur plaisir favori des querelles électorales. Ils publient quatre journaux d'annonces, où se glisse entre une réclame anglaise et le bulletin de la douane une petite tartine à l'usage des électeurs.
Quant au peuple, quand ses maîtres boivent, il est ivre. Autant dire qu'il désapprend tous les soirs à marcher droit. Et pourtant c'est une forte race, qui ne rechigne pas à la besogne, nerveuse, infatigable, capable de frugalité, indifférente à la douleur, insouciante de la mort, ne craignant que les bouteilles vides. Plus désintéressés que ceux qui les commandent, les rotos détestent l'étranger, l'Anglais surtout, et se contentent de leur salaire. Depuis la guerre du Pacifique, ils ont acquis le sentiment de leur valeur. Ils ont sauvé la république, et se souviennent que la terre où ils couchent fut payée de leur sang. Enfin la révolution balmacédiste a accru leur importance. Mais toute leur ambition se borne pour l'instant à boire de franches lippées, et, quand ils savent lire et écrire, à voter.
Et pendant qu'ils ploient leur dos sous les sacs de salpêtre, courent le long des môles et rament vers les grands navires, les agents anglais additionnent et multiplient, les douaniers enregistrent, les brasseurs d'affaires se démènent, et la vie d'Iquique se poursuit implacablement triste ou mortellement fiévreuse. Parfois une troupe italienne d'opéra-comique touche terre. La ville possède un théâtre assez vaste et plus élégant qu'on ne s'y attendrait. Durant quelques jours, Mignon^ Carmen^ la Cavalleria Rusticana interrompent la « beuverie » des clubs et font sur ce rivage un autre bruit que celui des locomotives et des vapeurs. On
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y entend des duos d'amour, des cris de passion, des couplets qui célèbrent le printemps, les fleurs, Tidéal, et Tairde bravoure des toréadors. L'orchestre joue faux, les chœurs détonnent, les chanteurs s'essoufflent, mais le public applaudit. Les pires acteurs émeuvent de beaux yeux péruviens. Une brise de romance amollit un instant les âmes. Italiens et Allemands font des retours vers leur pays : j'en ai vu qui débordaient d'enthousiasme à une méchante représentationdu chefd'œuvre de Bizet. Et certes tous ces gens-là ne seraient ni plus égoïstes ni plus grossiers que les autres, si la maladie de l'or ne les contaminait pas, s'ils respiraient une meilleure atmosphère que celle des fortunes excessives. Il faut bien se rendre à l'évidence : là où l'argent ruisselle, la bonté sociale tarit. Que la terre se crevasse et nous décèle un nouveau trésor, elle fait surgir à l'entour des énergies farouches, d'admirables ténacités, des merveilles d'ingéniosité, toute une forêt vierge de superbes instincts : une seule fleur n'y croît pas, la charité ; un seul rayon n'y perce jamais, l'amour du beau.
Cependant je me reprocherais d'oublier dans mes impressions d'Iquique l'histoire d'un dévouement modeste, qui doit d'autant plus nous toucher qu'il vient d'un Français et s'adresse à la France. Un de nos compatriotes, M. Duclos, s'est consacré tout entier au succès de l'Alliance française. On sait que cette Alliance a pour but de répandre à travers le monde notre langue, l'influence de notre génie, notre philosophie libérale. Cet homme jeune encore, aimable, distingué, est depuis trois ou quatre ans presque immobilisé par la paralysie. Il supporte la douleur avec le
sourire résigné des stoïciens, et il a voué ses dernières forces au service de cette patrie lointaine qu'il n'espère plus revoir. Il a entrepris de rallier à cette œuvre bienfaisante tous les amis de notre nation et même ceux qui ne le sont pas. Malade, il a frappé à toutes les portes ; sa mère écrit sous sa dictée d'innombrables lettres. Il se fait persuasif, éloquent, irrésistible. Son désintéressement trouve des finesses de plaideur, des ruses d'avare, et, dans cette ville où la lutte pour Texistence ne laisse aucun répit à ses farouches boxeurs, dans cette ville qui ne compte pas plus de cinquante Français dont trente-cinq émigrants, M. Duclos recrute à l'Alliance française plus de six cents adhérents ! Six cents personnes ont consenti à souscrire pour une œuvre de propagande intellectuelle et morale ! Et cet homme a opéré ce miracle, sans espoir de récompense, sans orgueil, par la seule vertu de son patriotisme et de sa bonne grâce mélancolique. Quand il disparaîtra, quelque chose du nom français s'éteindra sur ce rivage. Les six cents membres de r Alliance se disperseront, et le voyageur qui parcourra le sable desséchant d'Iquique n'y trouvera même plus l'ombre d'un simple dévouement. Des générations continueront d'y grandir dans l'amour de l'or et dans l'ignorance des nobles chimères qui mènent les âmes, et l'on y rencontrera, comme j'en ai rencontré moi-même, des fils de Français millionnaires, qui abdiquent leur nationalité et ne savent que l'espagnol.