DU ROI DES SALPÊTRES
On se souvient du joli début de P.-L. Courier : « Je suis Tourangeau : j'habite Luynes. J'imagine bien que la plupart d'entre vous, Messieurs, ne savent guère ce qui s'est passé à Luynes... » L'excellent compère ! Ce qui s'était passé à Luynes se passait alors dans toute la France. Et moi aussi, je commencerais volontiers comme le pince-sans-rire de la Touraine : « Vous ignorez peut-être ce qui nous est arrivé dans la rade d'Iquique... » Personne, hélas! ne s'en étonnera, car cette même histoire nous arrive dans le monde entier. Je ne veux pas évoquer d'amers souvenirs, mais, en vérité, l'Amérique du Sud ne nous porte pas bonheur.
Le gouvernement chilien, comme on l'a vu, ne s'occupe de Tarapaca que pour y percevoir des impôts. Il fait la sourde oreille, quand on l'implore au nom des pauvres, et son avarice ne facilite pas plus l'œuvre des salitreros qu'elle ne vient au secours des malheureux. Personne ne lui reprocherait de ne pasaug-
menter les bénéfices des particuliers où des Compagnies qui extraient le salpêtre. Ah ! grands àieux, non ! Mais il importerait de diminuer autant que possible les frais de cet engrais nécessaire. Sans restreindre le profit des exploiteurs, sans toucher aux revenus de la République, on peut épargner aux paysans qui achètent le salitre un inutile surcroît de dépenses. C'est sur les épaules de ces braves travailleurs que retombe le poids de toutes les fautes. Et le gouvernement par son imprévoyante cupidité court de gros risques. Plus le salpêtre coûte, plus les chimistes essaient d'y suppléer; et le jour où ils découvriront un procédé de fumage aussi puissant et moins dispendieux, les finances du Chili s'éteindront comme un feu de Bengale.
Or, voici comment vont les choses. Le salpêtre vaut à la sortie de l'officine environ vingt-neuf pences ou penniques, le quintal espagnol de quarante-six kilogs. Son transport par chemin de fer jusqu'à Iquique s'élève à huit penniques et la douane le frappe d'un droit de trente pences. Je suis déjà charmé de ce petit impôt. Il fut un temps où la Compagnie chilienne d'Antofogasta ébranlait terre et ciel parce que la Bolivie réclamait une dizaine de sous par quintal. D'indignation, les fusils partaient tout seuls.
Mais nous n'en avons pas fini avec les taxes. Une fois que le salitre s'est acquitté de la douane, il attend son embarquement dans les magasins de consignation, qui appartiennent aux North, aux Gibbs, aux Lomax. Cette attente se prolonge souvent, et pour deux raisons : la première, que les bateaux frètent avec lenteur ; la seconde, que la baie d'Iquique est trop houleuse. Des navires s'y sont
perdus et Ton voit encore, dans Técume d'un brisant, émerger le mât d'un ancien naufrage. Le seul moyen de remédier aux caprices de l'Océan, qui suspendent ou retardent les négoces, eût été de construire une digue et d'assurer aux vaisseaux la sécurité d'un port. L'Etat s'y'refuse. Quant au système de chargement des vapeurs et des voiliers, il a gardé son caractère rudimentaire de l'époque péruvienne. Comme autrefois, les sacs de salpêtre sont transportés à dos d'hommes, sur de petits môles en bois, de l'entrepôt dans le chaland ou lancha, qui les conduit jusqu'au navire. Là, quand la mer le permet, on les hisse à bord. Coût : deux piastres trente, la tonne anglaise de vingt-deux quintaux, soit près de deux penniques par quintal. Et il faut ajoutera ces nouveaux frais la perte d'argent qui résulte des contre-temps de la houle et du loisir forcé des lancheros. Un vaisseau reste souvent plus d'un mois en rade. On comprend sans peine que, si les navires multipliaient le nombre de leurs voyages, le prix du salpêtre exporté baisserait. Son usage se répandrait dans les campagnes qui ne s'en servent pas encore. Ni les Chiliens ni les salpétriers ne perdraient à ce qu'on en consommât davantage. Il est vrai que les compagnies anglaises de consignation et d'embarquement réalisent d'énormes bénéfices, mais leurs intérêts ne peuvent balancer l'intérêt général, et l'on n'a point à tenir compte de leur égoïsme de vieilles diligences que la vapeur inquiète. Pour réduire leurs prétentions à néant, il suffirait d'élever un môle de pierre et de fer, où les plus forts navires pourraient accoster et charger promptement, en dépit des vents et des marées.
Cette idée ne suppose pas une rare force d'esprit,
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et elle fait moins honneur à M. Orrego Corlès, qui la conçut, qu'elle ne dénonce Tindifférence industrielle du Chili et la routine intéressée des Anglais. Orrego Cortès, homme fort estimable, ingénieur doublé d'un rêveur, un « poète », comme on dit à Iquique, persuadé qu'il avait apprivoisé la fortune et ne se doutant pas des adversaires que son projet lui susciterait, reçut du gouvernement, sans privilège d'ailleurs, une concession de terrains sur le bord de la mer, et obtint son appui moral pour y construire un wharf.
Il prend immédiatement le paquebot d'Europe et, muni de papiers en bonne et due forme, il accourt à Paris. Le malheur voulut qu'il s'y abouchât avec un certain M. Georges Aninat, qu'en deux mots je présenterai au lecteur. Fils d'un ancien consul français au Chili, M. Georges Aninat fit son volontariat dans notre armée, et, de retour en Amérique, renonça à son nom de citoyen français pour entrer au parlement chilien et pour se lancer avec plus de sécurité dans de grosses entreprises. Il se range dans cette catégorie de transfuges que nos nationaux appellent des « amphibies ». « Je suis Français, voyez mon extrait de naissance : je suis Chilien, voyez mes titres. » D'ordinaire ces messieurs oublient de tirer au sort. M. Georges Aninat ne l'oublia point, mais il se rattrapa plus tard.
Le plan d'Orrego Cortès l'enthousiasma. Il fut convaincu, lui aussi, que ce môle en fer vaudrait son pesant d'or et promit tout, dévouement et capitaux. Les capitaux étaient nécessaires. Il s'adressa d'abord à la Banque de Paris et des Pays-Bas, puis, réfléchissant sans doute que l'affaire était trop bonne pour que la France en profitât, il interrompit brusquement les négociations commencées et traversa le détroit. Il dé-
barqua à Londres, triomphant, avec une fortune dans les plis de sa redingote. L'accueil ne fut pas ce qu'il espérait. On le reçut froidement et on le congédia. North, averti de sa démarche, se tint désormais sur le qui- vive. Déconfit, M. Aninat revint en France et renoua avec la Banque.
J'ignore si, sans autre répondant qu'Orrego Cortès, il fût parvenu à constituer une société d'actionnaires, mais il pensa qu'un patronage politique ne le desservirait pas. Il choisit celui d'un député que sa haute situation, son talent et son intégrité mettaient à l'abri de tout soupçon. Je ne citerai pas le nom de ce protecteur, presque une gloire de la République. S'il contribua au succès de M. Georges Aninat, ce fut le plus innocemment du monde. Il n'entra dans l'affaire ni comme actionnaire, ni comme conseiller ; on avança son nom, sans compromettre sa personne, et il faut bien reconnaître qu'un homme, fût-il ministre, n'est point responsable de tous les étrangers qu'on lui recommande et qu'il présente à son entourage. J'ajouterai encore que notre pseudo-Français trouva une puissante auxiliaire dans la femme de l'illustre politicien. Elle travailla pour lui, se dépensa en visites, prodigua les sourires et les prières, et, à l'insu de son mari, hanta plus d'une antichambre, matinale solliciteuse. Elle était liée à la famille de son client par de touchants souvenirs et une gratitude qui, si on en juge d'après ses efforts, devait être infinie. Dieu garde les peuples des dettes de reconnaissance que contractent les femmes de leurs maîtres !
Bref, la Société Franco-Chilienne du Wharf d'Iquique fut fondée sous la présidence de M. de Machy. La Banque de Paris et des Pays-Bas accepta les titres,
vu
plans et devis d'Orrego Cortès et d'Aninat, et le Creusot assura son concours. Il s'était contenté d'interroger son agent de Santiago, qui, paraît-il, lui répondit lestement par télégramme : « Affaire rémunératrice. » De son côté, le gouvernement chilien déclara qu'il protégerait l'entreprise dans les limites de la loi. On rédigea à Paris, 5, rue de la Boétie, un contrat, sans aucune clause résolutoire, et d'après lequel M. Aninat apportait à la Société « Tusage et la jouissance pendant vingt ans, à compter des trois années accordées pour l'achèvement des travaux, de deux cents mètres de rivage dans le port dlquique, afin d'y construire et d'y exploiter un quai, môle ou wharf d'embarquement et de débarquement ». Il lui apportait en sus le bénéfice de tous traités, marchés, conventions passés ou à passer. Le môle aurait cinq cents mètres de long sur vingt de large et se composerait d'une jetée en enrochement de deux cent quarante mètres et d'une partie métallique de deux cent soixante. Pour l'enrochement, le Creusot prenaitM. Aninat comme entrepreneur et lui signait un traité à forfait d'un million. Le nouvel entrepreneur oubliait sa fugue à Londres, dont l'insuccès eût éclairé un homme habile, et il se laissait féUciter de sa persévérance à servir les intérêts français dans l'Amérique du Sud. Ce furent des moments bien doux. Il avait éclipsé Orrego Cortès qui rêvait probablement ou faisait des vers.
M. Aninat allait appareiller vers Iquique, le Creusot y avait envoyé déjà rails, wagons et machines, quand la Société Franco-Chilienne eut une inspiration subite. Elle songea — on ne songe jamais atout dans le feu de l'enthousiasme — qu'avant de commencer les travaux il ne serait pas mauvais qu'un représentant
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spécial étudiât l'affaire sur les lieux mêmes. On avait bien déroulé devant elle le plan d'Iquique, avec le tracé à Tencre rouge des terrains concédés par le gouvernement. On lui avait répété : « Ce point A vous indique l'endroit d'où partira le môle et ce point' B l'endroit où il s'arrêtera. Tout autour, voici des accents circonflexes : autant de navires. Oh ! combien de navires ! Et ces virgules qui courent Tune après l'autre... chacune d'elles figure une tonne de salpêtre. » C'est ainsi qu'avec des épingles et de minuscules banderoles les capitaines en retraite gagnent des victoires napoléoniennes et piquent sur leur carte le soleil d'Austerlitz. La compagnie du Wharf, sans lever les yeux du plan d'Iquique, avait déjà décuplé ses dividendes et enrichi des générations d'actionnaires. Mais on se lasse des plus agréables distractions, et lorsqu'elle eut accompli ses premiers versements et passé des spéculations fantasmagoriques aux réalités sonnantes, elle se décida à finir par où les autres débutent. Ce sera pour ceux qui suivirent cette affaire un perpétuel étonnement que des hommes chevronnés d'expérience, industriels et capitalistes, se soient risqués dans une pareille aventure. Avant le départ de leur émissaire, M. de Machy disait encore: « La chose est signée ; il n'y a plus à y revenir. » Sans connaître l'esprit d'Iquique et les rivalités qui les y attendaient, sans même s'appuyer sur le rapport d'un ingénieur compétent, ces gens graves apposèrent leurs signatures au bas d'un contrat définitif où tout était prévu et fixé, même le prix du môle. On l'évaluait à quatre millions. Ce quatre devait bientôt se transformer en sept. Une différence de trois millions, peste ! ces vieux financiers n'y regardaient pas de trop près. A quelle
pression obéirent-ils ? Faut-il croire que l'éloquence de M. Aninat les enjôla au point de leur faire oublier leur mathématique? Fut-ce chez eux le noble emballement d'un patriotisme que rien ne maîtrise ? L'histoire garde des secrets.
Mais, si Ton ignore les mobiles qui poussèrent la Banque des Pays-Bas et l'usine du Creusot à se conduire comme de petites folles sur un coin de terre où la malveillance anglaise se tenait à l'affût, peut-être connaît-on le motif de leur refroidissement et de leur tardive sagesse. Un des actionnaires, M. K..., se rendit à Londres. Il y eut une entrevue avec le célèbre North, grand électeur d'Iquique^ faiseur et défaiseur de salpêtriers. North dit en substance : « Cher et honoré monsieur, votre projet de mule mç paraît très ingénieux et j'y retrouve toutes les qualités d'imagination du Français que nous aimons tant. Mais si ce projet réussit, nos Compagnies consignataires de salpêtre sont tout bonnement ruinées. Les Anglais sont de braves gens qui ne cherchent querelle à personne. Seulement, il ne faut pas les gêner dans leurs petits commerces. Leur amour de la paix déteste la concurrence, et, là où ils ont planté leur tente, le sol leur devient sacré. J'entends que les autres ne doivent point y toucher. Pourquoi voudriez-vous donc dépouiller leurs Compagnies et me dépouiller moi-même qui en commandite une ou deux ? Vous invoquerez l'intérêt général? Une plaisanterie, cher monsieur ! L'intérêt général des salitreros est d'agir à leur guise. Je n'en connais point d'autre. » — « Mais enfin, interrompit M. K..., le gouvernement du Chili nous a cédé des terrains et promis son concours. » Le visage de North s'éclaira d'un large sourire : c Cher monsieur, dit-il,
VOUS m'inspirez une vive sympathie. Écoutez-moi et retenez bien mes paroles : quand vos agents iront trouver les nôtres, on leur offrira toujours un verre de whisky, mais ils n'obtiendront jamais un sac de salpêtre. » M. K... ne trouva point ce whisky de son goût et s'en revint perplexe à Paris.
11 considéra que, si North avait raison, mieux valait faire son deuil des sommes avancées que de s'exposer à en perdre de nouvelles. En tout cas une enquête était urgente. Le Creusot commissionna un de ses ingénieurs, M. Fliche, qui étudierait l'affaire au point de vue théorique ; on lui adjoignit un ancien capitaine de la maison Bordes, M. Voisin, pour toutes les questions pratiques du mouillage des navires. Et M. K... proposa à la Société du Wharf un homme d'affaires, M. Tenré, qu'on accréditerait près du gouvernement chilien et qui déciderait en dernier ressort. M. Tenré, paraît il, s'était déjà signalé dans plusieurs enterrements de grosses entreprises. Leur portait-il le guignon, ou l'appelai t-on seulement pour leur fermer les yeux? M. K..., qui avait ausculté la Société Franco- Chilienne, ne désigna pas à la légère ce médecin des morts, d'ailleurs joli garçon et compagnon aimable. La commission quitta la France sur le même bateau que M. Aninat. Durant tout le voyage, ces messieurs vécurent en bonne intelligence et n'effleurèrent même pas dans leurs entretiens le sujet qui les réunissait.
Cependant les Anglais d'Iquique ne s'étaient point croisé les bras, et le câble de Londres sonnait du matin au soir. A la première nouvelle que le Chili avait concédé à Orrego Cortès deux cents mètres de rivage, ils s'empressèrent d'y bâtir des magasins. On se serait
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cru en Egypte. Il ne resta bientôt plus un pouce de terrain libre. Ce pauvre Orrego Cortès n'aurait pas su où reposer sa tête. Voilà des centaines d'années que les puritains d'Albion vendangent la ville de Naboth, y sifflent comme des merles et s'y culbutent comme des grives. La justice n'existe pas, ou Dieu est Anglais.
On apprit successivement que la Société Franco-Chilienne s'était constituée, qu'un navire chargé de niatériel courait sur la mer, que M. Aninat s'était attaché par contrat un personnel d'ingénieurs et de contremaîtres, que leur chef de file, M. Lévêque, était arrivé avec sa famille, enfin que les machines du Creusot touchaient au port. Les habitants d'Iquique se demandaient: Que va-t-il se passer ? Les Anglais affectaient un profond détachement ; les Chiliens, las de la tyrannie anglaise, se réjouissaient à l'idée que les gentlemen riraient jaune. Les rotos, qui nous aiment de toute la haine qu'ils nourrissent contre les « usurpateurs », en oubliaient presque de vider leurs verres. Les Allemands pouffaient en silence. Bref, tout le monde se faisait un plaisir de voir, fêter et complimenter l'industrie française.
Le navire qui portait la fortune de M. Aninat et l'avenir du wharf entra en rade et jeta l'ancre. Mais les maisons anglaises avaient reçu le mot d'ordre de Londres, et, quand il fallut débarquer les engins, elles s'y opposèrent catégoriquement. Elles en avaient le droit : tous les petits môles en bois sont leur propriété particulière. Le représentant de M. Aninat supplia le directeur du chemin de fer, M. Griffin, homme aussi aimable qu'intelligent et qu'il fréquentait dans Tintimité. M. Griffin laissa entendre qu'après les instructions de North la moindre faiblesse de sa part lui serait une
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cause de disgrâce. Le comité de Londres casserait aux gages quiconque n'entraverait pas Tatterrissage des machines françaises. Ingénieurs et contremaîtres faillirent désespérer ; mais leur amour-propre surexcité résolut de narguer les Anglais. Sur Tinfâme grève d'Iquique, dont j'ai parlé plus haut, le seul endroit propice, hélas! au milieu des puanteurs qui les prenaient à la gorge, ils déblayèrent les ordures, élevèrent des hangars, établirent des remblais, posèrent des rails, et, le quinzième jour d'un travail opiniâtre, où les ouvriers chiliens s'étaient montrés admirables de patience et de bonne humeur, les deux locomotives du Creusot, suivies de leurs wagons, sans une avarie, sans un accroc, noires, luisantes, splendides au soleil, descendirent sur la plage. La ville avait envahi les môles. Des paris s'étaient ouverts: « Débarqueront! — Débarqueront pas! » Mais quand la première machine roula hors des flots, les mains battirent, les mouchoirs et les chapeaux s'agitèrent, et les rotos poussèrent un cri, qui eût signifié en bon français : Fichus, les Anglais ! Les rotos se trompaient : les Anglais n'étaient point ce que leur enthousiasme affirmait aux échos de la montagne. On tenait la charrue et les bœufs, mais la terre manquait. Et, en attendant que la commission reprît aux agents de North le morceau de rivage qu'ils avaient accaparé, le personnel de la Compagnie passait ses journées à sonder la baie. Cependant M. Aninat inquiet, M. Fliche absorbé dans ses calculs, le capitaine Voisin gonflé d'importance et parlant haut, M. tenré, discret, méthodique, défiant, plus que jamais grand maître de cérémonies dans les Pompes funèbres des Sociétés financières, arrivèrent l'un après l'autre. Quand ils se présentèrent pour occuper les ter-
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rains, les Anglais indignés les menacèrent d'un procès. M. Aninat, dont Texaspération grandissait, partit. M. FUche, le carnet bourré de notes, en fit autant. MM. Voisin et Tenré visitèrent la pampa, y goûtèrent probablement au whisky de North et se convainquirent que Taffaire du wharf ne valait pas la corde pour pendre ceux qui l'avaient lancée. D'abord, la construction d'une digue coûterait deux fois plus cher qu'on ne l'avait cru. Puis il était certain que les tonnes de salitre s'entêteraient à ne pas suivre cette belle route de pierre et lui préféreraient toujours les petits môles de bois et le roulis de la lancha. Les Anglais ne se dessaisiraient point de leur monopole. Un rendement de deux cent mille piastres par mois n'est pas quantité négligeable. Tant pis pour les paysans d'Europe ! Ils continueraient à payer une somme que la réussite du projet franco-chilien réduisait presque de moitié.
M. Tenré informa le gouvernement de Santiago que tout lui semblait rompu devant l'usurpation anglaise. Les ministres s'émurent et M. Mac-Iver, président du conseil, manda par télégramme M. Griffin et le représentant de la maison North et Jewel, M. Morisson. Il leur parla un langage honnête et ferme, puis se tournant vers M. Tenré : « Monsieur, lui dit-il, les terrains d'Orrego Cortès sont à vous : prononcez vous-même. Je vous en garantis la restitution. » M. Tenré répondit : « Si vous me les donniez, je ne saurais qu'en faire. » Le ministre demeura interloqué.
En tout ceci, le gouvernement chilien agit avec la meilleure foi et la plus louable franchise. Du premier au dernier jour il observa fidèlement ses promesses. Mais la déplorable légèreté de M. Aninat n'avait point compris qu'une nouvelle concession de terrains à
Iquique ne signifiait rien, si TEtat n'annulait pas les anciennes. Pour que le wharf rêvé fût possible, il fallait retirer aux Anglais l'autorisation d'embarquer leur salitre autrement que par la voie de la Société Franco- Chilienne. C'était ruiner un désastreux monopole au profit d'un autre monopole favorable au commerce. Le ministère recula. En vérité, la perfidie anglaise eût amplement justifié de sa part un manque de scrupules, M. Tenré avait accompli sa mission. La messe mortuaire était dite. Il regagna la France. Il y fut précédé par la dépêche suivante du gouvernement chilien à son plénipotentiaire : « Veuillez informer la Société Franco-Chilienne que son représentant non seulement n'a pas demandé la mise en possession des terrains concédés, mais même a refusé de les accepter. Le gouvernement est toujours prêt à remplir la loi de concession. » Cette dépêche fut communiquée aux actionnaires. Deux partis se trouvèrent en présence, celui de M. Aninat ou de la guerre à outrance et celui de M. K... ou du sauve-qui-peut. Le sauve-qui-peut réunit la majorité des jambes. Le Creusot arrêta les frais, et M. Aninat resta seul avec ses machines, ses ingénieurs, ses contremaîtres, le désappointement d'Orrego Cor tes et le « vous l'avez bien voulu » des Anglais. Orrego et lui se brouillèrent et en appelèrent aux tribunaux. M. Lévéque et son personnel, dont le contrat n'avait point prévu une telle déroute, intentèrent un procès à M. Aninat, qui ne les payait plus, et M. Aninat en intenta un autre au Creusot. Comme dans le monologue de Figaro, on se débat : c'est vous, c'est lui^ c'est mol, c'est toi; non, ce n'est pas nous, et mais qui donc ? Et pendant ce temps-là, nos locomotives, nos wagons, tout notre attirail de conquête industrielle,
croupit dans l'abandon d'une grève innommable, au milieu des saletés et des plus infects rebuts. On attend qu'un acquéreur se présente, et Ton espère que des Allemands nous feront la grâce de Tacheter.
Ça leur est bien égal aux membres de l'ancienne Compagnie du Wharf que ces débris soient l'objet des quolibets anglais et chiliens ! Cependant on souhaiterait que cette leçon les rendît à l'avenir plus prudents et plus soucieux de notre prestige. Dans des pays » marchands, où l'on ne connaît la France que par son commerce et son industrie, il ne sied guère de se comporter avec moins de jugement que les petits Benoîtons de la bourse aux timbrés. On ne s'expose pas à un ridicule échec sans que le nom de la mère-patrie en souffre. Les étrangers se plaisent à nous faire une réputation de gens frivoles, de brouillons et de tels porte-malheur, qu'il suffît, pour qu'une affaire croule, que nous y hasardions un actionnaire et quelques billets de banque. Il faudrait éviter de fournir à cette théorie, qu'eux-mêmes ils savent fausse, de spécieux arguments. Le fait est que nous leur donnons beau jeu!
Notre imprévoyance en cette triste histoire se solde par une débâcle de capitaux et xie machines. Mais il y a mieux. Ce fut en septembre 1894 que nous quittions Iquique sans espoir de retour. Au mois de mars de la même année, avant que Tavenir de l'entreprise se fût nettement dessiné, l'homme qui, rebuté par les Anglais, nous avait attirés sur cette galère, touchait la récompense de sa témérité. M. G. Aninat, renégat de la patrie française, était nommé chevalier de la Légion d'honneur. Existe-t-il dans les statuts de l'ordre un règlement qui en proscrit tout Français naturalisé étranger ? Le viola-t-on pour lui ? Je n'en sais rien ;
Nos nationaux, qui accueillirent cette nouvelle avec stupeur, le prétendent et le répètent. Un légionnaire de plus ou de moins, quand on n'a qu'à frapper la terre ce n'est même plus un prétexte à déclamation. Mais considérez que la chose se passe dans une contrée lointaine, où sont disséminés plus de dix mille Français qui se souviennent du pays, l'aiment profondément, inscrivent leurs enfants à la Légation, les élèvent dans Tamour exclusif de la patrie, les envoient par delà les mers tirer au sort, et leur apprennent qu'il n'est point de plus grand honneur pour un homme né Français que de rester citoyen de France ; et demandez-vous ce que ces gens et ces enfants pensent, quand ils voient notre « vieille croix des braves » s'étaler sur la poitrine d'un homme qui nous a reniés pour avoir entendu glousser la poule aux œufs d'or *.
Dans tout ce récit j'ai dû prononcer plusieurs fois le nom de North. Arrêtons-nous un instant devant ce personnage. Il en vaut la peine. C'est une figure originale et qui dans la suite des ê^ges deviendra légendaire. Longtemps après que les officines auront éteint leurs fourneaux et que le désert de Tarapaca sera rendu au mystérieux et muet travail de la nature, on parlera
1. Toute celte histoire de Société Franco-Chilienne m'avait d'abord été contée à Santiago où elle a fait beaucoup de bruit. Mais j'en tiens les détails les plus précis de Thomme d'afîaires chargé de la liquidation et de la vente de nos machines. Il eut Tobligeance de me communiquer les devis et les contrats passés à Paris. Il m'assura même que la fortune de M. Aninat s'était largement ébréchée dans l'aventure. Pour ce qui concerne cet ex-français, je me suis appuyé sur le témoignage des membres de notre colonie les plus haut placés et, par leur situation même, les mieux renseignés.
encore de North, du fameux North, du colonel Norlh. Sa renommée survivra à la gloire du salilre. Elle emplit toute cette partie de l'Amérique. Les flots la chantent au rivage, qui la répète auvent, qui la promène sur les plateaux. Shakespeare et Napoléon sont moins célèbres le long de la côte et dans la pampa. Si vous entrez dans une officine, on vous y montrera le livre d'or des salitreros, et à la première page de cet album vous verrez la photographie d'un gros homme bedonnant, chauve, avec des cheveux frisés sur les tempes et d'épais favoris qui rejoignent les moustaches ; ses yeux plutôt petits, vifs et fins, semblent enfoncés là pour réparer la balourdise du nez ; ses lèvres souriantes témoignent tout à la fois d'une sensualité de vieux bourgmestre et d'une ruse de paysan. Roger Bontemps homme d'affaires: une joviale roublardise. Son visage respire la sérénité des digestions calmes, et l'on y devine une conscience heureuse, qui fait la sieste. Audessous de ce portrait vous lirez : Le Colonel North, Roi du Salpêtre, On m'a raconté son histoire, ou, si vous voulez, sa légende. Je vous la raconterai à mon tour, mais je crains qu'elle y perde. Il faut, pour la goûter pleinement, l'entendre au milieu d'habitants de la pampa, dont les yeux s'allument et qui interrompent l'aède par des exclamations où perce un peu d'envie : « Hein 1 l'animal ! Est-il assez fort, ce coquin-là ! Ah ! quel farceur, mon Dieu î » Tel est le siècle, que nous avons perdu le respect des rois et que nous les traitons avec une familiarité qui exclut toute déférence.
North vint au monde en Angleterre et parvint à la fortune en Amérique. Quand les Anglais pauvres s'expatrient et révent à l'avant du navire, son exemple
miroite sur les flots. Il débarqua un jour à Chaôaral en qualité d'ouvrier mécanicien : il rivait des chaudières. C'était un maître dans Tart d'enfoncer des clous, et il rivait du matin au soir. Quand il ne rivait pas, il boulonnait, cramponnait, goujonnait. Oncques ne sonna marteau plus tenace. Aux heures de repos, North étudiait le pays, jaugeait les hommes, réfléchissait beaucoup et parlait peu. Quand il eut amassé ; quelques économies, il émigra à Iquique. Une voix secrète lui conseillait de s'y rendre.
Iquique appartenait alors au Pérou. Notre homme parcourut la pampa en quête de chaudières à marteler et se familiarisa avec le travail des officines. Il comprit que les Péruviens n'y entendaient rien. Quand il en eut assez de son métier de riveur nomade, il descendit dans j
la ville et y ouvrit une boulangerie. Le futur roi commença par bien nourrir ses futurs sujets. Mais le pain qu'il leur pétrissait ne passait pas, car Iquique manquait d'eau. North y pourvut : il acheta un vieux bateau qu'il rapetassa en conscience et où il riva un énorme réservoir. Ce fut son premier chef-d'œuvre. Il remonta ainsi le Pacifique jusqu'au petit port d'Arica, célèbre par ses sources, et organisa un service d'eau qui désaltéra les habitants de sa capitale et leur permit de digérer des brioches. De ce jour, il fît à Iquique la pluie et le beau temps, plus fort que Dieu qui n'avait jamais pu y réussir une averse. Pour monter cette affaire, les salitreros, qui le connaissaient, lui prêtèrent des capitaux et fondèrent même une société, Taracapa Water Compagnie. Mais bientôt North prétexta qu'il y perdait de l'argent et se déclara incapable de poursuivre son œuvre rafraîchissante, à moins toutefois qu'on ne lui vendît toutes les actions.
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11 les rachèterait le prix qu'elles valaient, c'est-à-dire presque rien. On a beau exploiter des salpêtres, on n'en reste pas moins accessible à la pitié. Les salitreros ne voulurent pas que le pauvre homme tombât dans la misère. Ils lui abandonnèrent ce qu'il demandait et pour ce qu'il en offrit. La Water Compagnie ainsi close se transforma en petit Pactole. Et quand éclata la guerre du Pacifique, North se sentit armé de pied en cap.
Il n'hésita pas un instant et flaira la victoire du Chili à l'odeur des premiers cadavres. A peine le général Lynch eut-il abordé, North mit à sa disposition les gabares du Tarapaca Water et le pria d'en user comme si elles appartenaient au gouvernement du Chili. Les Chiliens, encore inquiets et pauvres, n'eurent garde de refuser, et, Lynch lui demandant ce qu'il attendait en retour, North lui répondit héroïquement : « Que vous preniez Lima, mon général. » Il avait son idée, il en avait même deux.
Après une série de victoires, la marine chilienne bloqua Callao,et l'armée entra dans Lima, tambours, clairons, musique en tète, et North derrière elle. La défaite du Pérou en avait chassé les spéculateurs européens ; les Dreyfus eux mômes avaient lâché leur proie, et, bien que la réserve du guano eût sensiblement baissé, il en restait encore de quoi fréter quelques navires. North alla trouver Lynch, et lui proposa d'en débarrasser les îles de la côte. Les uns prétendent qu'en même temps qu'il acheta la succession des Dreyfus, il paya grassement le général chilien et, pour une faible somme, put embarquer sans contrôle tout ce qu'il voulut. Les autres affirment l'intégrité de Lynch, mais personne ne disconvient que North, si on lui vendit quarante mille quintaux, en râfla quatre-
vingt mille. D'ailleurs il importe peu que le général mordît à la grappe ou repoussât la tentation. La vérité est qu'il ferma les yeux. D'une part, le Chili avait besoin d'argent ; de l'autre, North avait tiré une traite sur la reconnaissance du gouvernement. On lui laissa ses coudées franches au milieu du guano, et c'est à ce propos que Vlllustrated London News, dans un articleréclame sur le roi d'Iquique, publiait eh 1893 que tout ce que cet homme célèbre avait touché s'était converti en or. Ajoutez — et aucun joueur n'y contredira — qu'il eut, à l'aurore de sa vie, la bonne fortune de toucher et même de « tripatouiller »> , ce qui porte bonheur.
Sa fortune était fondée. Bientôt les Chiliens eurent à régler la question des salpêtrières de Tarapaca et, comme on le sait déjà, ils résolurent de maintenir dans leurs propriétés ceux qui leur présenteraient des certificats authentiques du gouvernement péruvien. Mais, dans le grand désarroi de l'invasion, les Péruviens, possesseurs du salitre, désespéraient de l'avenir. Ils n'eurent qu'un désir : réaliser leur fortune et se sauver. Ils trouvèrent le dieu North sur la route de l'exil. Le dieu leur souriait ; ses blonds favoris flambaient comme de l'or frisé, et le vrai Pérou, c'était le creux de sa main. Les salitreros se pressèrent autour de cette providence. North ne leur cacha point qu'ils étaient irrémédiablement perdus eux et leurs salpêtres, que la conquête chilienne achèverait de les couler,' et que lui seul pouvait les aider à faire avec les débris de leur naufrage de bonnes petites barques où ils tiendraient encore les flots. Il avait si bien rivé leurs chaudières I Ça l'ennuyait de penser que son ouvrage tomberait aux mains des Chiliens. Bref, les propriétaires de la pampa se laissèrent convaincre; et, du
soir au lendemain, pour des sommes dérisoires, l'ancien mécanicien de Chanaral se trouva à la tête d'immenses officines. Ce n'était mêmeplus la fortune, c'était Torgie des millions. Son associé et parent, M. Harvey, retourna en Europe, riche à craquer. Mais North préféra demeurer sur ce sol liospitalier et y arrondir son omnipotence.
On vit alors se dégager de cet ouvrier fruste, illettré, sans éducation, une sorte de Turcaret empereur, un Bonaparte de la haute banque, avide et généreux, souvent loyal envers les particuliers, toujours dépourvu de scrupules à l'égard des collectivités, vaniteux jusqu'à la boursouflure prud'hommesque, audacieux jusqu'à la témérité, prudent jusqu'àla fourberie, insolent et familier, et s'enivrant aux sons de ses écus, qu'il précipitait à l'assaut des consciences, comme, les matins de bataille, le Petit Caporal au roulement de son artillerie. Il a des libéralités de grand seigneur qui sentent le parvenu. Il croit à la souveraineté divine de l'argent. Les difficultés l'attirent, les obstacles l'amusent. Il aime à brocanter des hommes, et Sa Majesté bon enfant rêve d'entrer dans les villes, Sancho Pança monté sur l'âne d'or de Philippe. Au demeurant, un accapareur génial; un être providentiel et dangereux, qui fait la fortune d'un pays et le ruine irrémissiblement. Plus tard, quand Tarapaca dormira du sommeil des plateaux vierges, quand Iquique ne sera plus qu'un débris noir sous le soleil, je voudrais que la statue de ce gros homme, rond comme la pièce de cent sous et comme elle tyrannique, dominât à la fois la pampa et la mer. Il représente la ploutocratie de ce siècle et ne saurait mieux la représenter qu'entre la stérilité des sables et l'inféconde agitation des flots.
Il pritlquique et en fit son fief. Sur les terrains salitraires dont il était devenu l'acquéreur, il forma des Compagnies, et la valeur des actions couvrit trois ou quatre fois le prix de la vente. En même temps, il achetait à une Société péruvienne le chemin de fer de la pampa, et les actionnaires touchèrent jusqu'à Soixante pour cent de bénéfice. La première Compagnie consignataire du salitre, ce fut lui qui la monta. On le vit tout ensemble boulanger, boucher, charcutier, marchand de vin. Ses vieux bachots n'amenèrent plus l'eau d'Arica, mais une Société, dont il fut Tâme et le nerf, la fit descendre de Toasis de Pica, du pied même de la Cordillère, à travers l'étendue des sables. Il eut à Iquique quatorze raisons sociales. Son industrie enserra dans ses tenlacuVes la vie de toute cette province. Il la gorgea de capitaux étrangers pour la pomper à son aise. Rien ne lui serait plus facile que délaisser le temps travailler pour lui et que de récolter à chaque saison ses fabuleux dividendes. Mais les échéances normales de ses revenus ne le satisfont pas. Il ne veut traiter la fortune ni en femme légitime ni même en maîtresse. Ses caresses ne lui plaisent qu'autant qu'il l'a violée. Des dupes lui sont nécessaires ; son esprit ne se meut heureusement que dans les ruses brutales. II achète, par exemple, l'officine de la Primitiva; les terrains en sont riches, et pourvu qu'on les exploite sagement, leur exploitation peut fournir une longue carrière. Que fait North? Il y installe d'énormes machines capables d'absorber en deux ans tout le salpêtre qu'ils contiennent. Les merveilleux résultats de la première année hypnotisent les financiers et aussi les humbles qui cherchent où placer leurs économies. Les actions, émises à cinq livres sterling, en
atteignent bientôt trente. Le grand flibustier a guetté Tinstant suprême : il sonne la retraite à son bataillon d'hommes de paille et, d'un coup, se débarrasse de tous les titres qu'il gardait en réserve. La farce est jouée : ce qui valait mille francs lui en rapporte trente mille, et les malheureux qui se sont précipités sur ces chiffons de papier en voient la valeur décroître et tomber à trois livres. Voilà ce que m'ont raconté Anglais, Chiliens, Français, tous ceux avec qui je me suis entretenu de North P^
Son plus bel exploit en ce genre fut, paraît-il, Tétablisssement récent de l'officine de Lagunas.Le terrain coûta environ cent vingt mille piastres, soit un demimillion. Un seul tiers de ce terrain vient d'être mis en actions pour la somme fantastique de huit cent cinquante mille livres sterling, c'est-à-dire deux millions cent vingt-cinq mille francs! Je ne le croyais pas : on me Ta prouvé pièces à l'appui. Mais de quoi vous étonneriez-vous ? L'officine produisait, au moment où je parcourais le pays, trois cent mille quintaux de salitre par mois. Vous savez le prix du quintal : calculez vousmême et vous conviendrez que cette émission n'a rien d'excessif. Fort bien ; seulement, de l'avis unanime, il est impossible que sa production se maintienne à ce chiffre exceptionnel. J'ai visité Lagunas: j'en ai admiré la formidable installation. Ses administrateurs sont les seuls qui m'aient garanti la sécurité de l'entreprise. J'ai eu entre les mains le rapport d'un ingénieur français, envoyé spécialement à Iquique pour étudier l'affaire. Les conclusions de ce rapport faisaient présager une débâcle prochaine. Et à ce moment, North répandait ses actions sur le marché de Paris. Il se sentait pris d'une soudaine tendresse pour
noire nation et travaillait dans l'intérêt des pères de famille. Jugeait-il que la leçon de M. Aninat n'avait pas été assez retentissante? Ou plutôt, son crédit s'usant à Londres, se sentait-il « brûlé » chez les siens ? Quelques mois avant mon voyage, le rédacteur d'un journal financier de Londres débarqua â Iquique et s'y vit refuser l'entrée de toutes les officines sous la dépendance de Norlh. Un télégramme d'Angleterre défendait qu'on le reçût, et l'on fit bonne garde autour de Lagunas. Vous auriez dit un bercail d'innocences assiégé par le loup. Bien plus, North interdit à ses fidèles salitreros de publier leur chiffre de production, afin que, si une baisse survenait, le public n'en fût pas informé. Un de nos amis d'Iquique enfreignit la consigne et communiqua de précieux renseignements au journal français V Engrais. Violente colère de Sa Majesté. Elle rédigea une nouvelle circulaire que j'ai lue et qu'un irrespectueux salpêtrier avait commentée avec une douce ironie. Pour tous ces motifs, je crois bon d'avertir les gens crédules de mon pays : quand le roi North ou ses ambassadeurs approchent, ne tire^^ pas le canon ; sonnez la cloche d'alarme.
D'ailleurs ses prétentions exorbitantes ont excédé ses compatriotes. Ils ne se rallient plus autour de lui que les jours où l'on signale à l'horizon un représentant de l'industrie française. Les Gibbs, qui sont à Iquique comme les princes du sang, ont ouvert les hostilités, et ce ne sera la faute de personne, si Gibbs- Egalité ne « tombe » pas le tyran. On me disait que North en serait réduit un jour à ses galons de colonel. Car il est colonel, ce diable d'homme I II a acheté un régiment. L'Angleterre fait concurrence à la Bolivie.
Ce sont les exigences du chemin de fer de la pampa
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANCO-CiïlLIEXNE 9
qui ont causé les premières dissidences du royaume. Les terrains salitraires s'étendantdu nord au sud, plusieurs Sociétés jugèrent avec raison qu'au lieu de payer à North huit pences de transport par quintal, il leur serait plus avantageux de construire elles-mêmes une voie ferrée qui descendrait directement à la mer. Dans les nombreuses criques de la côte les vaisseaux peuvent charger aussi aisément qu'àlquique. Les sociétés sollicitèrent donc du gouvernement chilien des concessions de rivages. Ceci se passait dans les dernières années de la présidence de Balmaceda. North, qui se trouvait alors en Angleterre, feignit de prendre la chose en plaisantant. Les rois ne distinguent jamais entre une émeute et une révolution. Il décida cependant de frapper un grand coup. Escorté d'amis, de femmes, de journalistes et de musiciens, il fréta un navire et déclara aux reporters de Londres que sa présence était indispensable au Chili et qu'il partait bien résolu de mettre à la raison les mutins dlquique et les députés de Santiago. Et frappant sur son gousset : « J'emporte, dit-il, de quoi satisfaire les consciences les plus rébarbatives du Congrès chiUen.» Il ajouta encore : « Quant au Président de la République, voici deux admirables pur-sang que je destine à son écurie et au char de l'État. » Ces interviews furent reproduites tout au long dans les feuilles anglaises, et la Grande- Bretagne s'enorgueillit d'un fils qui savait ainsi mater les gouvenements américains. Malheureusement les Chiliens eurent connaissance des propos de l'excellent North et ne se refusèrent pas le plaisir de repousser les présents d'Artaxercès. Pour grands que soient les rois, ils sont de temps en temps aussi maladroits que des gens d'esprit. La modestie sied aux corrupteurs
de parlement et il ne convient pas de vendre des consciences de sénateurs avant de les. avoir tuées.
Voilà donc North qui débarque à Valparaiso avec son état-major, ses chèques, ses deux paleffois et ses joueurs de flûte. Les Chiliens n'aiment pas le bruit, surtout en affaires, et n'ont pas besoin d'orchestre pour la danse des piastres. Ils reçurent le Roi du salpêtre avec la plus profonde indiflerence ou, pour mieux dire, ils ne le reçurent pas du tout. Balmaceda le consigna à sa porte et le monarque dut ramener ses chevaux par la bride. Stupéfaction des milords,des ladies et des reporters de son cortège. Le God save the queen ne ressembla jamais davantage à une marche funèbre. Non seulement North n'obtint rien, mais ses ennemis d'Iquique n'eurent qu'à souhaiter pour être exaucés. Il essaya de so rattraper par les ovations de commande qu'on lui fit dans ses officines. Seulement l'enthousiasme n'était pas sincère, et il se hâta de lever l'ancre. Son hégire a marqué dans les annales du Chili.
Depuis cette pitoyable expédition, le Roi du salpêtre a acheté une fabrique de bière en France. Sa bière est bonne, rafraîchissante ; elle se débite naturellement dans les auberges de la pampa, et, jusqu'à présent, personne n'en est mort.
Note ; Norlh ne devait point retourner au Chili. Il est mort Tan dernier. Ces quelques pages avaient été écrites à Santiago et envoyées au journal le Temps en juin 1895. Je venais d'apprendre par un article du Figaro que le Roi du salpêtre était à Paris et manœuvrait à la Bourse. Suivant le conseil de nos compatriotes et d'amis chiliens, très ennuyés de voir les Français se risquer dans une spéculation qui jetterait un fâcheux discrédit sur leur contrée, je crus bon d'adresser à M. Hébrard les notes que j'avais recueillies à Iquique même. Je les ai reproduites dans ce volume, tout en supprimant le détail technique d'autres opérations dont Norlh mena-
çait alors les capitaux français. Le nom de cet homme est intimement lié à la question des salpêtres, et il se dégage de son histoire cette moralité que nous ne saurions trop nous mettre en garde contre les brasseurs d'affaires qui passent le détroit. C'est une opinion accréditée, au moins parmi les gens des officines, que les Anglais ne s'adressent h nous que dans les cas désespérés. Le même North,qui nous conviait un peu tard à participer aux bénéfices de ses salpêlrières, avait fait échouer le projet de la Société Franco- Chilienne. Aujourd'hui il ne peut plus nous nuire ; mais il est des morts dont il faut se défier dans la personne de leurs successeurs.