CHAPITRE V
Le train de voyageurs, qui mène au désert des salitreros, y monte trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le vendredi ; les trois autres jours il en redescend ; le dimanche, il se repose. Ce fut un lundi matin que je le pris pour la première fois. Le départ est fixé à huit heures, mais dès sept heures et demie les wagons sont envahis.
Curieuse, la foule qui se presse et court sur le trottoir de la gare : d'abord, des Anglais corrects, recouverts d'un cache-poussière qui leur tombe jusqu'aux pieds, coiffés de casquettes à carreaux, des diamants à leurs doigts, le teint cuit, le nez rutilant et les yeux ordinairement cerclés par les fatigues de la nuit, tous agents, directeurs ou employés d'officines, qui sont venus fêter à Iquique le jour du Seigneur. Autour d'eux les péons, ouvriers et travailleurs, mal lavés, débraillés et très fiers, quelques-uns encore endimanchés. Ils gagnent leur wagon de deuxième classe, comme on gagne son lit. M'est avis qu'ils l'ont bien
mérité. La plupart s'en retournent les mains vides et les poches probablement comme les mains. D'autres emportent de petits paquets de bardes, d'où sort le goulot d'une bouteille.
Mais dans ce peuple, qui s'agite sans bruit et dont le réveil trop matinal, la veille prolongée ou la nuit blanche tire les traits, émousse le regard, déhanche Tallure, les femmes me semblent plus nombreuses que les hommes. Les cholas ou métisses arrivent chargées de paniers et de sacs, leurs tresses sur le dos, le front garanti du soleil par des chapeaux de garçons, bronzées, épaisses, lourdes et traînant suspendue à leur jupe éclatante une silencieuse et sale marmaille. Souvent leur accoutrement témoigne d'une coquetterie si drôle qu'elle en devient attristante. Il n'y en a guère qui ne se plâtrent la figure de poudre de riz. Cette poudre blanche sur ces joues d'Indiennes produit une impression de dartres farineuses. J'aime mieux les tatouages et le bariolage des coups de pinceau ! La devanture des magasins européens les hypnotise, et l'on songe, en les voyant, au pauvre argent si péniblement acquis, qu'elles ont laissé sur le comptoir des marchands de nouveautés. Elles ont surtout la passion des chaussures fines, bottines en chevreau, petits souliers glacés et mordorés. J'en ai rencontré deux, en plein désert, qui se rendaient à une officine et qui traversaient des monticules pierreux. Leurs jupes vertes, graisseuses et trouées, tombaient en loques, mais elles étaient chaussées comme des griseltes de Paris et tenaient à la main une fine ombrelle à manche sculpté, qui m'avait tout l'air d'un solde du Louvre.
A côté des cholas, voici les dames de la pampa, quelques Anglaises ou Allemandes, dont la fraîche carnation
flatte les yeux, et à qui leur taille plus élancée, leurs attaches plus délicates donnent un caractère de fleurs exotiques dans un bois de houx ; des Péruviennes en costume européen ; et des femmes de contremaîtres ou d'ouvriers mieux rétribués, les senoras du medio pelo^ ainsi qu'on appelle cette classe intermédiaire entre les riches et la plèbe. Elles sont vêtues de noir et drapées de la tête aux genoux dans des mantos brodés. Plus je vais, plus je suis frappé de leur type de matrone romaine : la peau brune, le front bas et vertical, des prunelles de jais qui roulent dans un blanc laiteux, le nez assez gros et droit, la bouche bien fendue et plutôt épaisse, la figure carrée, avec une expression de bonté robuste et maternelle. Leur tenue est imposantCi sans affectation. Leur corps massif affirme une vertu en bois de chêne, et leurs mains, ah! pauvres de nous ! j'ignore si elles caressent bien, mais je mets la mienne au feu qu'elles doivent cogner dur, quand elles s'en mêlent ! Un coup de poing de ces fortes ménagères assommerait une demi-douzaine de nos crétins parfumés. On ne se lasse point d'admirer l'ample grâce dont elles soulèvent les valises les plus pesantes. Elles prennent leur place et s'installent lentement, posément, solidement, sûres que rien au monde ne les en démarrera. De temps en temps elles tirent de leur panier un fruit qu'elles pèlent avec méthode, et découvrent deux rangées de dents blanches, où luisent des mastics d'or. Durant tout le voyage, elles garderont leur même gravité et une attitude de bas-reliefs antiques. Il y en a d autres, jeunes filles ou jeunes femmes, qui au contraire sont maigres, malingres, ombres plus pâles dans l'ombre noire du manto. On dirait de petites bonnes étiolées : elles
restent immobiles, indifférentes à tout, même au bébé malpropre qu'elles soutiennent dans leurs bras, et qu'elles ont coiffé d'une capote ruchée, blanche ou rose. De jolis visages, peu ou point, mais, çà et là, une certaine distinction qu'impriment des yeux sombres à une physionomie fanée. Les femmes n'ont point souci de leur beauté. Le soleil, le miroitement des sables, l'ardente poussière, le vent sec émacient les frêles, tassent les grosses. Où nul printemps ne verdit, la femme ne s'épanouit point, et, dans ces pays sans automne, elle ne saurait atteindre le charme des maturités voluptueuses. Les filles de Tarapaca ont la tristesse des tamaris, qui, poussant dans leur désert, ne donnent jamais de fleurs.
Deux ou trois d'entre elles, pas davantage, plus fardées, plus pimpantes, des bouffettes de rubans aux souliers, la jupe relevée contrairement aux habitudes du pays, les bas bien tendus, voyagent d'un bout à l'autre de la pampa en qualité... mettons de bayadères. Leur immuable sourire est une enseigne. Elles observent strictement le silence de leurs compagnes et leur bienséance. Je les crois pénétrées de Timportance de leur mission. On les a probablement mandées dans une officine ou elles vont faire la place dans un village du désert. Enfin quelques commis voyageurs, de rares touristes, et nous aurons achevé le dénombrement de cette foule où courent, vendeurs de journaux et porteurs de valises, des gamins en bonnet rouge.
Pour sortir du cirque des hauteurs qui protègent la rade d'Iquique, la ligne décrit un angle aigu. Elle file d abord vers l'extrémité nord de la baie, à travers
les grèves ; de là elle s'élance sur le flanc des monta, gnes, longe toute la baie qu'elle domine, et s'échappe par Téchancrure de deux crêtes.
Le matin s'embrumait du côté de TOcéan ; des navires profilaient au loin de vagues fantômes. Mais à mesure que nous nous éloignions, le soleil se levait et communiquait à l'immense plage la vie multiple des scintillements. Nous distinguons à notre droite un carré enclos de murs et bossue de tertres blancs : c'est le cimetière. Deux guérites brunes à sa porte lui donnent une apparence de campement mystérieux et solitaire. A gauche, deux quadrilatères isolés de la ville, l'hôpital, pâté de bâtiments inégaux, bruns et violets, et le lazaret, bleu ciel. Nous courons maintenant sur l'étroite rampe de la falaise, et à chaque tour de roue, le précipice que nous côtoyons devient plus profond. Notre passage détache des morceaux de pierre, qui dégringolent comme sous le sabot des mules; parfois même le rebord des wagons plonge sur l'abîme. La petite machine halète et traîne vaillamment son convoi. Elle a l'âme tenace et prudente d'une bonne bête de montagne. Là-bas Iquique, projetée dans les flots, chaufl'e sa carapace bigarrée sous la diffusion rose du soleil. Cavancha s'amincit, s'effile, et coupe de ses toits sombres la ligne harmonieuse de la mer. Sur la grève plate et plaquée d'étincelles planent des corbeaux noirs, et le silence est tel qu'on entendrait le bruit de leurs calmes battements. Nous passons au-dessus de la dune amoncelée par l'Océan : la brise muette et les jeux de lumière en font une nappe changeante, tour à tour d'un rose clair et d'un bleu diaphane. De merveilleuses transparences ondoient sur le glissement continu des sables. La pente
devient plus raide : le panneau des voitures surplombe le versant abrupt. Mais au moment où nous allons nous enfoncer dans Tintérieur, les montagnes nous apparaissent, dans toute leur aride splendeur, rayées du haut en bas par des bandes parallèles, azurées, jaunes, couleur de safran, lie-de-vin, vert-de-gris, d'un rouge de pourpre qui déteint. Par là-dessus, la jeune flambée du soleil, et derrière nous, en bas, la plage immobile frangée d'écume et de lavures d'or.
L'éclat de ce spectacle ne tarde pas à s'éteindre. Nous sommes entrés dans la monotonie de la pampa : les collines ne se couvrent plus de riches tentures ; ce ne sont que des mamelons uniformément gris, qui ondulent à rhorizon, sans pittoresque, comme au souffle du vent les tristes vagues d'une mer morte. Le plateau s étend à perte de vue, et rien n'y arrête le regard que de petites croix blanches, plantées à de rares intervalles. Ce qui reste d'une vie humaine est enfoui là, et ces croix de bois, écrasées par la solitude et le silence de la nature, sont les seuls vestiges que laisse derrière elle l'aventure des hommes, et qui évoquent dans ces lugubres étendues l'idée du désintéressement. J'ai souvent pensé que nous ne valions guère que par le petit gibet qu'on dressait sur notre tombe.
Le train stationne quelques minutes à Santa-Rosa, puis à San-Juan, deux pauvres haltes en planches, dont l'une possède une buvette. Les voyageurs de première s'y précipitent, y flûtent une copita et l'on repart. A peine a-t-on le temps de voir à gauche, sur le flanc d'une hauteur, comme une plaie noirâtre : ce sont des mines d'argent. Vers dix heures et demie, nous arrivons à la station Centrale, où commence la
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région des salpêtres. La voie s'y divise en deux embranchements, Tun qui dessert les officines du nord, l'autre celles du sud. On déjeune au galop, sur des tables d'une propreté douteuse, et en route dans le soleil et la poussière !
Prenons le chemin du nord : j'ai parcouru les deux; pendant près de quinze jours j'ai roulé sur leurs rails, et, bien que la différence n'en soit pas très marquée, il me semble que je le préfère.
Au sortir de la station Centrale, nous rencontrons la première officine de salpêtre. Qui en voit une, les voit toutes. On ne peut même pas dire que leur décor change : plateau mamelonné ou vaste plaine, la désolation est partout la même. Imaginez donc, et sans effort, sur un versant poudreux, des bâtiments noirs, surmontés de longs tuyaux fumants ; devant ces bâtiments, des échafaudages qui supportent des réservoirs en fer rouge, et, tout autour, comme une ceinture d'écume pétrifiée, des monceaux de salpêtre, dont la blancheur s'irise. Plus loin, deux ou trois rangées de huttes forment le village desouvriers. Et toutes ces constructions en bois, noircies par la fumée, chauffées par le soleil, d'où sortent continuellement le bruit rauque des broyeuses et le ronflement des machines, s'élèvent au milieu de terrains défoncés, ravagés, horribles. Éboulements, crevasses, trous béants, un inextricable réseau d'ornières, une incohérence de sapes et de tranchées, Teffondrement est tel qu'on ne saurait l'attribuer à des bras humains et que l'esprit se figure un labourage de géants ivres ou le vandalisme d'un tremblement de terre. Je ne pense pas qu'on puisse jamais contempler un spectacle plus si-
nistre, dans un pays plus morne, sous une lumière plus crue. J'ai traversé d'autres déserts, les hauts plateaux de Bolivie ; ils m'ont empli de sérénité : leurs montagnes sauvages, leurs neiges, le voile d'azur et d'or de leurs lacs, tout y respirait la virginité somptueuse de la nature. Leur silence parlait au cœur. Les dieux, que nos mélancolies ont conçus, n'eussent point dédaigné le séjour de ces sublimes forteresses. Mais ici l'homme a trouvé moyen d'ajouter à l'horreur des choses. Il éventre la terre en forcené. Il la fouille, la bouleverse, se rue contre elle. Je ne dis point qu'il ait tort, puisque la nécessité le lui commande. Mais devant ces plaines saccagées, je m'étonne moins des brutalités de plusieurs salitreros, de leur grossière conception de la vie, de leur débridement d'instincts à travers les jouissances. Ce n'est pas la vue d'un sol en proie à la destruction, qui peut élever leur âme et lui donner de la mansuétude. La fortune se ressent toujours des habitudes prises pour la conquérir. Cette dévastation, qu'ils pratiquent journellement, dans laquelle et de laquelle ils vivent, allume en eux un éternel besoin de violence. Les reîtres d'autrefois, que les villes en feu, les ruisseaux de sang et les tas de cadavres et l'échevèlement des femmes, piétinées par leurs chevaux, saoulaient d'orgueil, proportionnaient leurs plaisirs à leur monstrueux labeur. Je ne compare point ces tragiques soudards aux bourgeois enrichis de la pampa. Mais, si vous voyez jamais un salitrero rouant de coups la fille qui Théberge, et titubant dans le fracas de la vaisselle brisée, souvenez-vous de la façon dont ce même homme travaille la terre, la bonne terre, aïeule du genre humain.
Cependant le train continue sa marche. C'est Theurc où souffle le vent de la pampa, ce vent régulier qui se lève à dix heures du matin et tombe vers quatre heures du soir. Nous avons beau nous claquemurer dans nos wagons, la poussière y pénètre, nous aveugle et nous dessèche la gorge. Nous apercevons au loin de nouvelles officines, et tout le long de la plaine d'étranges colonnes de sable jaillissent comme des geysers et se tordent en spirale. Il fait une chaleur accablante ; tout ce qui reçoit un rayon de soleil brûle. De temps en temps nous nous arrêtons devant une misérable baraque, entourée de quelques cabanes. Une seule gare nous retient dix. minutes : Huara. Des marchandes de raisins, pour la plupart cholas boliviennes, se traînent dans les voitures et nous ofifrent des raisins poudreux. Elles sont vêtues de jupes multicolores, de corsages à ramages, coiffées de chapeaux d'hommes, et leurs cheveux, en deux nattes nouées par un ruban rouge, sont ramenés sur leur poitrine. Je remarque parmi les gamins qui nous harcèlent des types de blondins aux yeux bleus, à la peau blanche. C'est de la contrebande anglaise ou germanique. Je n'ose nous en rendre responsables, car les Français se comptent à Tarapaca. Je n'en connais que trois, possesseurs d'officines, et leur personnel se compose presque entièrement de Chiliens et de Péruviens. Huara, un des villages les plus peuplés du désert, s'étend devant la gare : son bourg consiste en un alignement de maisons et de magasins sordides, coupé de rues, qui ne sont que des échappées sur l'infini des sables. On y voit un hôtel et même un « Grand Hôtel », et, en face, deux fiacres vermoulus, attelés chacun de trois rosses pelées.
Après Huara, Poso-Almonte s'enorgueillit de ses tamaris etde ses souvenirs historiques. Une pluie, une de ces pluies qui se trompent d'adresse, et dont le miracle s'opère environ une heure tous les trois ans, une pluie doublement lustrale a fait sortir du sable le maigre enchantement de ces arbustes vert grisâtre, ils ne grandissent pas, ils rampent. L'habitude d'être fouettés par le même vent les allonge sur le sol. Loin d'égayer la plaine, qui va se perdre dans le ciel pâle, ils l'attristent encore. On préférerait que la nature, incapable de vrai feuillage et d'ombre, évitât la honte de pareils avortements.
Quant aux souvenirs historiques, ils ne sont pas plus heureux que les tamaris. Il y a cinq ans, les troupes de Balmaceda et celles du Congrès se sont rencontrées à cet endroit et se sont livré une odieuse bataille. Les Révolutionnaires occupaientun monticule près duquel passe le train : les Balmacédistes tenaient la plaine. Tous les ouvriers chiliens des officines avaient quitté le travail et pris les armes contre un « tyran » dont ils célèbrent aujourd'hui la mémoire. De son côté, le commandant de Balmaceda, Robles, conduisait son régiment à Iquique. Il espérait y surprendre les ennemis ou du moins leur supprimer les vivres. Toute la question était de savoir à qui appartiendraient les salpêtres. Le dictateur avait donné l'ordre formel de détruire les machines des salitreros. Et remarquez bien que les salitreros en auraient été ravis, car, dispensés par là de remplir leurs contrats, ils y eussent moins perdu que de livrer, toujours au même prix, une marchandise dont les difficultés de la guerre civile avaient quadruplé les frais de production. Les Révolutionnaires, eux, comptaient sur les douanes
pour continuer la lulle. Les deux détachements se heurtèrent à Poso-Almonte. On y combattit avec un incroyable acharnement. Le plus grand nombre des soldats ignoraient quel motif les jetait les uns contre les autres, dans cette tuerie fratricide. Ils s'y lancèrent, comme un défi suprême, le mépris de leur peau et s'attendirent à deux cents mètres, pour se servir de leurs armes de précision. On les vit se fusiller presque à bout portant. Robles, en déroute et blessé, se réfugia dans une officine : les vainqueurs Ty traquèrent, le saisirent au lit et le mutilèrent honteusement. On raconte qu'on enveloppa dans une poche les morceaux de son cadavre et qu'on les envoya à Iquique ; on ajoute môme que l'homme qui ouvrit le sac mourut de saisissement. Ce Robles, au moment où il fut écrasé par le nombre, venait d'accomplir une marche héroïque à travers la pampa. 11 a laissé le souvenir d'un vaillant capitaine. Aujourd'hui, sur le haut du monticule où les Révolutionnaires commencèrent le feu, et qui fut trempé de sang, un arbuste d'un jaune pâle s'alanguit dans la chaude tristesse cendrée de l'horizon.
Nous pouvons continuer ainsi jusqu'aux falaises, qui dominent à pic l'anse de Pisagua, point terminus de la ligne : nos yeux ne seront distraits que par le trot d'un cavalier, les cahots d'une charrette ou le profil résigné d'un petit troupeau de mules, promenant leur museau dans la sécheresse des tamaris. Le voyage dure neuf heures. Toujours des éminences aux flancs pommelés, des buttes difiFormes, des collines plus désolées que les Golgothas de notre imagination, et l'immensité nue balayée par le vent, et, de temps à autre, la
sombre horreur d'un terrain défoncé. Du côte du sud, vers rénorme officine de Lagunas, c'est le même spectacle, avec moins de poussière peut-être et moins de stations. Le soir, à la brise qui s'apaise succède une froide humidité, et la nuit sans crépuscule vous saisit et vous transperce. Tout se mouille, sans même qu'on soit enveloppé de brouillards ; et, malgré cette fraîcheur, qui contraste si violemment avec la chaleur du jour, les tombées du jour sont divinement belles et d'une incomparable mélancolie.
Un soir, monté sur une de ces vigoureuses mules que leur force de résistance rend supérieures à tous les chevaux du monde, je fus surpris par l'ombre à une demi-lieue de l'officine où j'étais descendu. Ce fut presque instantané, et, si ma bête n'avait point connu le chemin de son corral, je n'aurais su m'orienter. On n'est pas plus perdu sur l'Océan. Les formes qui m'entouraient s'étaient exagérées, et, tandis qu'un reflet d'incendie courait encore auras du ciel, les mour ticules érigeaint des découpures de vieux bastions en ruines ; les ondulations du sable donnaient à l'étendue l'aspect d'un énorme cimetière persan, où, seules, les bosses du terrain révèlent les tombes ; et, vers l'occident, des traînées lilas fuyaient, dernières pensées de la lumière. Sur ma tête, un collier d'étoiles s'égrena. Ma mule, dont les étoiles pointaient, fut effrayée des lueurs d'ivoire que faisaient à ses pieds de grandes carcasses d'animaux nettoyés par les oiseaux de proie. Heureusement ce qui Tinquiétait me rassura. Je m'aperçus à ces ossements que je me trouvais tout près de l'officine. Le désert n'a point d'écho, et le grondement des machines n'arrivait pas jusqu'à moi.
ilO LA JEU.NE AMÉRIQUE
Les matins sont humides comme les soirs, mais moins traîtres. C'est Tunique moment de la journée où Ton se sente heureux de vivre. Pas de vent, pas de poussière, et l'invisible brume qui vous imprègne s'évaporera au premier rayon de soleil. Les tons du ciel ont des finesses que nous ne connaissons pas en Europe. Je Fai vu, dès six heures du matin, moucheté de flocons d'opale, où nageaient des paillettes d'or mat. Nul pinceau ne rendra jamais le nacarat de son aurore, ses nuées de tulle et dé soie, ses éparpillements de dentelles mauves, son infinie douceur de paille rosée, et surtout cet alanguissement de toutes les colorations, qui, à mesure que le soleil grandit, se fondent en une incandescence diamantée. Et il semble que les âmes soient pareilles au firmament : capables de nuances à leur réveil, elles adoucissent les visages, diversifient les regards ; puis la journée s'avance, les traits se contractent, et le perpétuel flamboiement de l'horizon imprime aux prunelles une pâle fixité.
Vers dix heures, le mensonge des mirages guette le voyageur. Il peut être cruel pour la caravane épuisée, qui n'attend son salut que de la rencontre d'une oasis ; mais ici, où l'on n'a jamais à craindre les longues erreurs, je le trouve simplement délicieux. Vousdistinguez, environ à cinq cents mètres et avec une telle précision qu'un artiste pourrait peindre cette chimère, des arbres, des espèces de peupliers, dont le tronc se mire et dont les feuilles tremblent dans Teau. Ils se groupent, forment une haie ou un bocage ; on y entrevoit des éclaircies, et de hautes herbes poussent à leur pied. Rien ne les figurerait mieux qu'un fusain d'Allongé, un de ces fusains aérés par de la lumière, et dont les reflets dessinent dans la transparence d'un
fleuve un paysage à la fois précis et flou. C'est leur couleur, du moins la couleur de ceux qui m'ont apparu, qui me les fait plutôt comparer à des fusains qu'à des aquarelles. Et là encore on dirait que Toptique complote ses ruses de manière à mieux nous abuser. Ces arbres de songe ont exactement les mômes tons gris et sombres que les bouquets de tamaris. Mais l'eau qui frissonne autour d'eux les baigne de fraîcheur. On sait qu ils n'existent pas, on ne les en aime pas moins. S'ils existaient vraiment, rompraient-ils avec plus d'agrément l'uniformité de la morne plaine? Us sont comme la poésie du désert. Je m'imagine que cette âpre nature, engourdie par la chaleur, s'endort de lassitude et qu'elle rêve. Elle rêve qu'il lui manque de l'ombrage, le chant des oiseaux, le murmure des eaux courantes, qu'elle n'a point d'arbres dont le bruissement exprime ses plaintes, point de rivière qui satisfasse ses besoins d'expansion, point d'herbages dont le mouvant bouclier la protège des flèches du soleil. Son rêve prend forme, voltige sur son front brûlant ; et ce que nous voyons n'est que le fantôme de son désir.
Je sais encore d'autres mirages. Est-il possible de traverser ces solitudes sans y revoir les premiers aventuriers qui s'y hasardèrent, les rudes coquins d'Espagne que le poète José -Maria de Heredia élève à la dignité de héros ? Leur souvenir plane, comme un oiseau de proie, sur toute cette région; et les salpétriers, qui sont cependant avares d'inutiles enthousiasmes, s'émerveillent encore que les cavaliers d'Almagro aient afl'ronté ce lugubre désert. Il est certain que la retraite des Dix mille n'est plus
qu'une partie de campagne à côté de leur expédition. Ce fut en 1535 qu'Almagro, associé de Pizarre dans la conquête duPérou, et un peumoins scélérat que lui, décida de marcher vers les terres du Sud, que la légende et la convoitise de ces bandits enrichissaient de fantastiques trésors. Ils venaient de piller le royaume des Incas, mais rien ne les rassasiait. Almagro partit donc et suivit à l'aller la grande route militaire des Fils du Soleil. Quand ils eurent massacré les Indiens, mangé leurs chevaux et laissé bon nombre des leurs dans les ravins et les précipices des Andes, ils arrivèrent à Coquimbo,et, déçus parleurs éclaireurs, ils résolurent de rebrousser chemin. Ils revinrent alors le long de la côte et s'engagèrent dans les déserts d'Atacama et de Tarapaca. Ils marchèrent ainsi plus de deux cents lieues sans trouver une oasis. Ils ne se doutaient guère, en passant dans la pampa d'Iquique, qu'ils foulaient des millions futurs. Leurs appétits ne connaissaient que la terre qui produit l'or... / como no le parecio bien la tierra por no ser quajada de oro. Comment s'approvisionnèrent-ils? Comment, éreintés déjà par l'escalade des Cordillères, résistèrent-ils à la soif et au soleil? Je ne crois pas que Thomme ait jamais dépensé plus de volonté sauvage. Tout ce que la béte humaine, altérée d'argent, peut faire, ces écumeurs de terres vierges l'ont réalisé. S'ils avaient été soutenus dans leurs prodiges par une idée de sacrifice ou d'amour, ce désert serait sacré. Il y faudrait bâtir un temple à l'Énergie humaine. Tous les historiens, même les descendants des vaincus qui ont écrit l'histoire, se sont récriés d'admiration devant cette marche invraisemblable d'un corps d'armée dans l'affreuse pampa des salpêtres. Les conquérants n'accomplirent point
d'exploit plus étrange et aussi plus stérile, si ce n'est Gonzalo Pizarre dans son exploration des pays de la cannelle, au Brésil, et ce traître d'Orellana, qui l'abandonna pour se lancer sur l'Amazone, et, dans un méchant bateau de bois vert, brava les rochers, les rapides, et descendit jusqu'à l'Océan. Alors les esprits ne distinguaient ni les démarcations de la fable et de la vérité, ni les frontières du possible et de l'irréalisable. La horde espagnole qui s'abattit sur le Nouveau Monde recula si loin les bornes de l'effort permis qu'elle ne les discerna plus.
Les temps sont changés, mais on retrouve toujours, au fond de ceux qui accaparèrent l'héritage des Almagro et qui l'exploitent, un peu de leur indomptable ténacité et leur folie d'entreprises gigantesques. Ces gens-là voient grand, et le plus fameux des salpêtriers, celui qu'on appelle le Roi du salpêtre, North, me paraît comme le Pizarre de l'industrie contemporaine. Il a son même goût de gaspillage effréné, sa même avarice, moins pour amasser que pour dissiper. Je me souviens d'une phrase de Prescolt dans son chefd'œuvre de la Conquête du Pérou : « Il y a, s'écrie-t-il, quelque chose qui accable l'imagination dans cette guerre contre la nature. » C'est le sentiment qu'on éprouve, quand on visite les vastes officines de la pampa et qu'on assiste à leur fonctionnement. Lagunas, Rosario de Huara, San-Jorje, Santa-Luisa sont des villes féodales avec citadelle et château fort. On y travaille jour et nuit ; les machines ne s'arrêtent point de mugir, les hommes de s'user, les capitaux de s'accroître.
Mais si les anciens conquérants étaient possédés,
LA JELNE AMÉRIQUE. 8
Hi LA JEUNE AMÉRIQUE
ainsi que les modernes, de la passion des richesses, ils avaient cette supériorité de la masquer d'un souci religieux, suprême hommage rendu au désintéressement. Leur poursuite de l'Eldorado affectait un air de croisade. Cortès au Mexique, Pizarre au Pérou, Valdivia au Chili plantaient la croix, le soir de la victoire, fondaient des cloches, bâtissaient des églises, et parfois un homme juste, un Gasca, sortait de leurs rangs et tentait d'évangéliser triomphateurs et vaincus. Nous sommes aujourd'hui plus pratiques, et, loin de le considérer comme un progrès, le cynisme avec lequel s'étale notre culte de Tor me semble plutôt le signe d'une singulière décadence morale. D'un bout à l'autre de la pampa, dans tous ces villages, dans tous ces fiefs de salitreros, vous ne trouverez pas une seule chapelle, pas un seul temple, pas même une synagogue, une petite synagogue ! Les vingt mille âmes de Tarapaca n'ont d'autre clocher que leurs tuyaux d'usine. Le clergé, chilien ou bolivien, que j'ai entrevu, ne me semble pas un excellent éducateur. Il ne prêche guère d'exemple. Maison ne peut dire que tant vaut le curé, tant vaut l'église. Le symbole religieux, quelque grossière interprétation qu'on en donne^, contient toujours un germe de moralité supérieure.
En tout cas son absence révèle chez les maîtres du pays un extraordinaire mépris de tout ce qui n'est pas le gain matériel. Et pourtant, aux dernières lueurs du soleil couchant, les officines s'élèvent dans le silence de la plate étendue avec la même sérénité qu'au milieu des plages bretonnes le Mont Saint-Michel et l'île de Tombelaine. Que de fois ce rapprochement s'est imposé à mon esprit et m'a reporté à cinq mille lieues en arrière, dans l'adorable pays de la ferveur naïve, où
le coche d^Avranches « fait claquer son fouet comme un vif éclair» 1 Ah ! magie des choses, divin prestige du ciel, même sur un sol aride, tu revêts les pires travaux de rhomme d'une mélancolie grandiose qui en dissimule l'impiété ! L'usine qui dévore de pauvres êtres, au profit de quelques jouisseurs, il suffit d'un caprice de lumière pour qu'elle se transforme en une pensée de croyant dressée, dans le bois ou le roc, vers Tazur infini.