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CHAPITRE PREMIER

LES ENTOURS d'aTHÈNES

I. — Questions importunes : que vous semble d'Athènes? — L'abord de la Grèce réelle : déconvenue et dépaysement.

— Au Lycabctte : aperçu de l'Attique. Apretd et nudité morne. — L'accoutumance : les flatteries de la lumière, le charme de l'horizon; la mer, vie et joie de l'Attique.

— Au monument de Philopappos : le paysage marin, carte vivante de la presqu'ile. Lieux de sagesse et de sérénité.

IL — La plus belle ruine du monde : l'ilcropole, aspect farouche; la plaine blanche et usée. Belle couleur des pierres. Les alocs du calvaire. — Au delà des Propylées : un chantier en désarroi. Un fantôme plus beau que sa réalité. — Promenade respectueuse. — L'Erechteion. L'attrait des Caryatides. — Le musée de l'Acropole : documents plutôt que chefs-d'œuvre. Les Korai, statuettes endimanchées. — Déception de l'esprit. Les pèlerins exaltés : Chateaubriand, l'ami de M. de Vogiié, le geste de Ch. Maurras. — Travaux et réparations. Impuissance de l'archéologie à vivifier ces ruines. —

L'ivresse des néo-hellènes. Vaine attente dune révélation. Indifférence sereine de ces temples. Une dévotion déplacée. — Le charme du temple de la Victoire Aptère. La terrasse d'Egée. Le déploiement de l'horizon : l'étendue du golfe Saronique. Gracieuses apparitions.

IIL — «... Des images, voilà tout. » Hors d'Athènes : d'Eleusis vers Mégare. Le paysage chromo. — Au flanc du Parnès : Tatoï, domaine royal. Une vraie campagne, de vrais paysans. Vers l'Eubée : la route de Mardonius, l'Euripe bleu et vert. Démentis à l'histoire : la baie de Salamine. Le trône du grand roi. Dans Salamine : Koulouri. La vieille en deuil. Au couvent de Phanéromeni : chapelle baroque. — Couchers de soleil au vieux Phalère. Les jardins de Kolokythou. Le dême de Colone : un paysage plus attendri. — L'enseignement de la nature attique : raison et quiétude. Un univers créé à la mesure humaine. — Insuffisance de la raison et du bon sens : remords de l'homme du Nord dans la nonchalance sereine. Regret des paysages énergiques d'Occident. Indigence de la beauté grecque.

« En voyage, écrivait P. Mérimée, on est sans cesse tourmenté par la crainte de ne pouvoir répondre oui à cette inévitable question qui vous attend au retour : « Vous

avez VU sans doute...? — Pourquoi seraisje forcé de voir ce que les autres ont vu (1)?... " Certes, maintes questions attendent au retour le Français qui suit en Grèce l'itinéraire classique; mais les plus embarrassantes sont celles qui le guettent dès l'abord, au Pirée et à Athènes, plus indiscrètes que la douane.

L'étranger qui débarque est un homme à conquérir, un ami à gagner : s'annonce-t-il bienveillant ou hostile? On brûle de savoir en quel parti le ranger. On épie votre visage, on s'enquiert de vos impressions. Gardezvous alors des réticences et montrez, même dans la déception, l'air d'un homme heureux. L'intuition du patriotisme démêlerait aussitôt vos sentiments réels. Il faut admirer tout franc; sinon l'on vous suspecte : vous êtes tenu pour mishellène et perdu de réputation. Si tolérant par ailleurs, le Grec ne

(1) Prosper Mf;p,iMÉE^ Bernicres nouvelles : les sorcières espagnoles, p. 327.

souffre aucune critique à l'égard de sa race, ni de son pays.

« Que vous semble d'Athènes? » — La question gêne peu le Provençal qui retrouve en Attique les couleurs, les odeurs et même la mangeaille de la terre natale ; elle ne gêne pas l'archéologue, qui par profession doit louer son champ d'études et volontiers sait gré à la pierraille aride d'exercer son savoir avec sa fantaisie. Elle embarrasse les autres, pour qui rien ne charme le dépaysement, — sinon le touriste indifférent qui passe, du moins le Septentrional qui s'installe pour quelque temps.

Le passant d'un jour regarde Athènes comme un spectacle; il considère avec détachement des choses qui ne laisseront guère plus dans sa vie qu'une image. L'homme qui s'expatrie pose sur la ville des yeux inquiets ; il l'interroge comme une nouvelle demeure. Quelle amitié lui promet-elle?

La Grèce déconcerte les premiers rc-

gards. Tant de souvenirs d'elle ornent notre esprit que nous comptons aussitôt la reconnaître. Célébrée par les poètes comme une terre d'élection, la plus riche eu œuvres de beauté, il semble qu'elle doive tout de suite enchanter nos yeux et nous parler à l'âme. Pénible déconvenue! Nous espérions une terre amie, nous touchons une terre étrangère. La Grèce de tradition, la Grèce scholaire, vague image de la Grèce antique, — boisée et florissante, parée par les bras de milliers d'esclaves, — s'évanouit à l'abord de la Grèce réelle.

La ligne violette qui , de l'horizon , annonce au marin la terre sacrée d'Hellas, se précise et s'éclaire bientôt; aux yeux déçus surgit la côte de pierre ponce d'un pays désolé. ;< Les anciens ont-ils menti et supposé des sites ravissants là où n'existent maintenant qu'un îlot pierreux et qu'une terre pelée?... » se demandait Th. Gautier, en vue de Cérigo, l'antique Cythère. Pour

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qui débarque Tbiver au Pirée, par la pluie et le vent, la duperie semble certaine. Sur la route défoncée qui mène à Atbènes, le long de terres galeuses, au bas de collines gercées, l'on égrène ses illusions dans le landau sordide qui vous trimbale. L'iiellénisme paraît tissu de fables : l'on se prend à douter que ce sol misérable ait produit et supporté tant d'bistoire.

De l'ermitage qui couronne le pain de sucre du Lycabette, il convient d'embrasser l'étendue de l'Attique : son âpreté vous touclie au cœur. Autour d'Atbènes, point de banlieue : ni maisons, ni arbres, mais le désert où bâillent des crevasses au flanc des buttes rocbeuses. Les toits blonds de la ville s'alignent au cordeau, gravissant par endroits les collines voisines. Mangées de soleil, les tuiles des toits et les dalles des terrasses ont pâli comme les roches d'alentour et s'accordent avec elles dans une grisaille uniforme. Sous un ciel voilé, dans

l'absence de couleurs et de bruits, l'on imagine une nécropole et les cloches orthodoxes, aigres ou fêlées, semblent moins l'appel à la vie qu'à la mort. Nos yeux d'Occidentaux se posent d'ordinaire sur des Ailles fumeuses qui de toutes parts envahissent les champs ; les fermes et les hameaux relient bourgs et villages. Partout l'on distingue un toit qui fume et le panache des ombrages ; partout s'affirme le travail secourable de l'homme qui transforme la terre indifférente : l'esprit s'y emplit de quiétude. Devant Athènes et la plaine, il s'inquiète : la main humaine semble désormais absente de cette terre ruineuse. Il y manque l'amitié des grands arbres, qui nous protègent. Ici éclate notre néant sans la fécondité de la nature, sans la puissance de notre industrie.

Pour se prendre au charme de la campagne attique, il faut revenir de ce premier émoi et s'habituer à son sévère aspect.

Souffle le A ent qui dénude à la rage ce sol calciné, des nuages de subtile poussière brouillent toutes lignes de leurs tourbillons. Mais luise le soleil, cette terre nue resplendit et se nuance. La lumière miroite sur les facettes des rocbes. Toutes les choses qui semblaient mornes se teintent et s'animent. A l'horizon charmant, la masse des montagnes s'affine et s'allège dans la pureté de l'éther. Les lointains gardent leur dessin net ; aucune végétation ne rompt l'ondulcuse souplesse des lignes. Tous ensemble clairs et distincts, les bruits de la ville montent dans l'air sonore, sans la confuse rumeur de nos cités. Là-bas, vers Salamine, la mer reluit comme un miroir d'argent. Bleu sombre au large sous la voûte pâle et lumineuse du ciel, elle baigne de vie et de joie le corps décharné del'Attique. Avec amour elle pénètre et dessine la côte sinueuse de cette terre indigente, apportant dans les calques aux voiles tendues le blé qui man-

que aux habitants. La Aie, absente de l'intérieur des terres, s'agite tout au long de ses rives. Plus humaine qu'ailleurs, elle n'apparaît pas ici comme la barrière, l'abîme; elle est la plaine mouA^ante qui, sans cesse labourée par la proue des voiliers, nourrit la Grèce et l'unit aux pays fertiles.

Auprès d'elle, l'âpreté de la terre s'humanise : tel le paysage marin, contemplé de la colline des Muses, où se campe, face àl' Acropole, le monument de Philopappos. La côte, dentelée sur le bleu de la mer, se joue en courbes gracieuses, s'attarde en baies, lacs limpides où se mirent les ports. L'horizon recule à l'infini pour les yeux, doués soudain d'une portée surhumaine.

L'IIy mette qui s'incline A^ers le cap Kavoura, le piton triangulaire d'Egine, derrière lequel suigissent les monts d'Argolicle, la presqu'île d'Akté entaillée de ses trois échancrures, la mince Psyttahe, l'échiné rocheuse de Salamine, — toute la

côte et les eaux de l'Attique se déploient comme uue carte vivante. La géographie saute aux yeux : on s'imagine presque — tant éclate, avec la proportion des formes, la fuie dégradation des nuances — un plan en miniature, repoussé et colorié par un divin artiste. Fantasio déplore les paysages manques, la nature ici s'offre si parfaite qu'elle semble un chef-d'œuvre de l'art.

On ne conçoit guère de tableau plus réussi, plus harmonieux ; peut-être n'en est-il pas de moins suggestif et de conseil moins romanesque. Les yeux admirent, mais sans fièvre, car rien ici ne flatte les caprices du sentiment. Le coeur se tait devant cette nature qui s'impose, simplement, dans sa sérénité. Ce sont lieux de sagesse plus que de désir où le romantisme ne serait pas né. L'esprit, ravi hors de ses rêveries, y goûte le calme contentement de la raison satisfaite.

Dans ce décor serein, les hautes chemi-

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nées des usines du Pirée fument sans tristesse. L'industrie humaine n'apparaîtrait plus ici aupoète comme " l'enfer de la force obéissante et triste » ; elle semble le jeu spontané de la vie. Baignée dans la lumière de cet horizon immobile, la ville du Pirée se transfigure et se mire dans le port comme une ville de rêve; de la colline des Muses, le regard ne distingue pas les lignes régulières et banales des rues ni l'aspect vulgaire des bâtisses neuves ; la brise n'apporte pas jusque-là l'odeur nauséabonde du Port puant où traîne la fange d'antiques marais. A qui veut contempler l'Acropole et s'appliquer aux souvenirs d'histoire, la façade du monument de Philopappos masque, comme un écran, ce paysage marin.

D'un côté, le Pirée, la vie présente, active dans les entrepôts, grouillante sur le port où se pressent les caïques ventrus ; de l'autre, l'Acropole, la cité morte, pleine de songes pour d'heureux initiés.

tToici la plus belle ruine du monde, le rocher divin, creusé de grottes et de cavernes, — qui prend un air de forteresse avec ses murs cyclopéens, puissamment épaulés, que couronnent des temples blancs^' L'ensemble, un peu farouche, étonne et retient le regard, sans lui plaire. Mais l'uniformité du paysage sans ombre, et poudré à blanc, ne laisse pas de pénétrer l'esprit : cernée par la masse légère de trois âpres montagnes (Parnès, Pentéliqueet Hymette), la plaine morne sied à merveille à cette architecture morte. Alentotir, la vie végétale même semble anéantie. Aloès et acacias, plantes rampantes et arbres chétifs,

issus de ce sol consumé, prennent, sous la poussière, l'aspect inanimé des choses sans mouvement ni couleur. Dans l'air humide et fumeux d'Occident, ces ruines eussent noirci ou A^erdi. Ici la nature a fait siens ces ouvrages de l'homme en les peignant des mêmes couleurs que les roches voisines.

Sous la lumière propice, les arcades de rOdéon d'Hérode Atticus ont roussi comme les feuilles d'automne, tandis que le marbre des temples a blondi comme des épis mûrs. Un sentier de calvaire, blanc et pulvérulent, hérissé d'aloès aux feuilles aiguës, contourne le désordre abrupt des rochers. (En haut de l'escalier des Propylées, — l'entrée monumentale conçue par Mnésiclès, — s'étend la terrasse rocheuse où gisent pêlemêle les stèles, les tronçons de colonnes et les caissons de plafonds, — vaste chantier en désarroi^ Le temps a accompli son œuvre de triage et au bout du chemin que bordait jadis la file encombrante des ex-voto, sur

le terre-plein qu'écrasait le colosse de bronze d'Athèna Promachos, debout, le bras droit sur la lance — et que masquaient les façades du Brauronion et de la Chalcotlièque, — le Parthénon s'enlève en plein dans la lumière, retenant parmi sa colonnade robuste des pans du ciel bleu qui seul désormais le recouvre comme un dais resplendissant. Mieux vaut sur ces vestiges de marbre l'or du jour qui se joue et met chaque soir aux colonnes élancées la teinte rose des chairs vivantes que la polychromie (1) d'autrefois, les draperies peintes, le bleu des frontons, le rouge des métopes et tous les affiquets en métal doré : brides de

(1) De la mode en archéologie et de la susperstition chez les néo-hellènes... Aujourd'hui, la polychromie dans l'art grec est admise par les archéologues. Naguère, quand les plus hardis osèrent présenter cette idée, on se récria : les Grecs avaient-ils pu songer à peinturer et à farder la blancheur neigeuse du marbre? 11 fallut bien le reconnaître : de nouvelles trouvailles, des études plus précises confirmèrent ce jugement téméraire. Alors on s'accorda à admirer ce que l'on se refusait tout d'abord à admettre, et l'dn admira sans réserve. Tout ce que fit Périclès est bien fait.

chevaux, bâtons de hérauts, couronnes, acrotères, apphqués comme des postiches.

Sans doute l'xVcropole a-t-elle bénéficié de l'usure du temps et du ravage des hommes. Intacte, telle que nous la présentent les restitutions savantes, avec son entassement de temples et de portiques, juxtaposés par gageure, peut-être soufflerait-elle à ses fervents moins d'enthousiasme que ce fantôme d'elle-même.

Lentement l'on se promène de portique en portique, l'œil ébloui parmi les marbres qui luisent dans la flamme dure du soleil . Le Guide en main, l'on étudie, d'un esprit respectueux, l'ardre extérieur des Propylées et du Parthénon, la merveille de ces lignes qui semblent droites sans raideur ni sécheresse; l'on se prend à envier ceux dont le regard exercé saisit le calcul raffiné des courbes et des inclinaisons, qui se jouent des erreurs d'optique. Mais, àdéfautdesavoirtechnique, l'on sent cette simple perfection, cette beauté

achevée qui ne laisse rien à concevoir au delà d'elle. I/Erechteion, ie vieux Temple, plus vénéré des Athéniens, nous retient davantage encore, dans son ordonnance complexe, par la grâce de ses portiques et la délicatesse de sa décoration; la variété de ses motifs avoisine la recherche de notre art moderne et nous ne pouvons échapper à l'attrait du portique des Caryatides. Combien d'yeux ont-elles enchantés, les six jeunes filles aux longues tuniques ioniennes qui, les bras au corps, supportent la lourde tribune de leur vigueur aisée — colonnes vivantes, à la fois raides et souples?

Tapi comme une casemate, en contre-bas du Parthénon, le musée ombreux de l'Acropole repose de l'éblouissement des marbres contemplés sous le ciel bleu cru. Ces salles modestes abritent des reliques plus curieuses que belles, des documents plutôt que des chefs-d'œuvre; elles réjouissent moins l'artiste que l'archéologue. Si les gens de goût

doivent priser très haut Y Atlièna mélancolique ou la Victoire rattachant sa sandale^ le snobisme des antiquaires ne saurait imposera lenr admiration le chœur archaïque des statues de jeunes filles qui peuplaient jadis à l'Hécatompédon le sanctuaire d'Athèna.

Attifées et frisées comme des poupées peintes, gardant un vague sourire au coin de leurs lèvres arquées, elles se tiennent gauchement, en des attitudes d'emprunt.

Ces marbres polychromes évoquent à leur dommage les figurines de cire du Musée Grévin; leur maniérisme jure étrangement avec la correction classique des reliefs du Parthénon.

Cette promenade studieuse, que j'ai répétée maintes fois, ne remplit pas toute l'attente de l'esprit. Même dans l'admiration, l'on reste un peu déçu. L'on garde le sentiment d'avoir accompli un devoir de lettré, satisfait une digne curiosité; il nous manque la joie que la beauté vivanic donne

à qui la découvre pour la première fois.

Volontiers l'on s'attarde à l'ombre fraîche d'une colonne, parmi les mauves et les chardons séchés qui fleurissent les décombres. L'on se rappelle les témoignages qui divinisèrent ces ruines : et les pages de Chateaubriand où sonne son exaltation romantique, etcet ami que M. deVogiié surprit à genoux, en prière, devant les Caryatides de l'Erechteion, et le geste de Ch. Maurras, baisant une colonne des Propylées qu'il feignit par pudeur de mesurer avec ses bras...

L'on voudrait rejeter le faix des idées apprises et des sentiments convenus, démêler son impression sincère. Dans ce lieu plein d'histoire, l'on porte un esprit grave, le souci de comprendre et de s'émouvoir. En vain l'on fouaille sa pensée, l'on racole ses souvenirs classiques : ces pierres ne nous touchent point. Tant d'indéniable beauté reste muette.

Voici des gardiens à casquette et des

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bancs verts comme clans nos squares; à la porte Beulé, un écriteau, que le portier remet et retire tour à tour, interdit le pourboire. Un échafaudage défigure l'Erechteion ; les moulages noirâtres de terre cuite qui courent autour du Temple de la Victoire Aptère, suppléant aux bas-reliefs de la frise, — la gauche restauration de deux des Caryatides, d'autres placages encore et d'autres raccords offusquent çà et là. Les blocs épars, tout taillés, qui semblent attendre leur mise en place, parlent plutôt d'une architecture inachevée que jetée bas. Cette relique, étayée, étudiée, surveillée, ne se pare guère à nos yeux de la mélancolie des ruines. Elle se propose plutôt comme un musée, merveilleux musée en plein air, mais musée tout de même.

Nous rend-elle présents, du moins, en un éclair, les événements qui se déroulaient autour d'elle? De fait, elle évoque moins l'histoire que les objets familiers : poteries,

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lampes, verres irisés et vases peints qui emplissent le Musée national. Plus l'objet est vulgaire, plus il donne de la réalité lointaine l'impression qui saisit. Rien n'est moins significatif, à tant de recul, que ces temples vides des objets de leur culte, œuvres d'artistes impersonnels, dont l'idéal fut de se dissimuler derrière la perfection plastique. Pour ressusciter cette arcbitecture morte, pour retrouver son sens perdu à travers les siècles, suffirait-il d'une lente initiation qui risquerait de s'égarer dans les disputes des archéologues? A combien de questions se heurteront toujours nos érudits les plus ingénieux? Nous ignorons même le rôle du Parthénon dans la célébration des Panathénées. L'archéologie peut expliquer, restituer ; elle ne rendra pas émouvante l'indifférente beauté de l'Acropole. Et il n'est point sans tristesse d'éprouver que ces façonnements de marbre, créés jadis avec amour, et où avait tenu toute la vie d'une

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cité rayonnante — n'excitent plus dans le cœur des hommes aucun émoi spontané.

Il déplait à l'érudit comme à l'esthète de voir en de telles antiquités autre chose qu'un document curieux ou un spectacle architectural. Mais n'est-ce point, chez l'homme, un besoin de natnre de réclamer aux œuvres d'art et aux reliques du passé un aliment spirituel, — un écho à ses songes et à ses désirs? Et si les lettrés espèrent de l'Acropole autant de vertu suggestive que de qualités plastiques, la faute n'en revientelle pas aux illustres passants qui, par leurs hyperboles, ont préparé notre déconvenue?

Enivrés par les chefs-d'œuvre de l'art grec , les néo-hellènes ont rêvé , à cette image, une Grèce de fantaisie, qu'ils se complaisent à regretter comme l'idéal perdu, l'âge d'or à jamais désirable. L'Acropole, v sanctuaire de leur rehgion, temple de l'art, berceau de la raison humaine, doit exalter tous ses pèlerins. Ceux qui, hsant la prière

de Renan, ont goûté cette rhétorique fervente, attendent ici quelque émoi, comme le signe d'une révélation, et ils ne découvrent pas sans dépit le néant de cette superstition intellectuelle.

Sans doute c'est nous-mêmes qui prêtons aux choses notre sensibilité et leur rapportons un peu de notre moi; mais encore faut-il que réside en elles une puissance de songe, un thème latent qui touche nos nerfs et engage notre imagination. Entre les chefsd'œuvre admis, s'il en est dont la beauté garde une jeunesse féconde, il en est d'autres dont le charme semble défunt et désormais inefficace. Telle est l'Acropole, d'autant plus morte sous le soleil splendide qui ne peut la vivifier.

Ces temples, que les déclamations ont singulièrement grandis dans notre esprit, nous paraissent assez minuscules. A l'idée de temple s'allie pour nous l'idée du grandiose; le Parthénon, quatre fois moindre

que Notre-Dame de Paris, souffre aussitôt à nos yeux de ses proportions mesurées. Vis-à-vis de l'art simple et serein qu'il propose, nos églises gothiques accusent leur dessin bizarre et tourmenté. Mais cette sérénité de lignes dénonce une quiétude morale qui nous offusque et nous repousse de ces sanctuaires étroits, — où logeaient des dieux mesquins qui se mêlaient sans rire aux querelles municipales et admettaient l'esclavage. Quel abîme entre ces temples restreints, réservés à l'idole, et les nefs immenses qui abritent à la fois Dieu et son J peuple !

Bien que l'Érechteion et le Parthénon aient servi un temps d'églises chrétiennes, — avant de se transformer l'un en harem, l'autre en mosquée coiffée de minaret, — ce souvenir émouvant n'est point sensible en eux, tant leur architecture s'affirme rebelle à l'état d'oraison. Il n'y apparaît pas que des âmes comme les nôtres, soucieuses

de l'au-delà, y aient songé, prié pour le salut étemel, ni qu'à leur appel le Dieu chrétien y soie descendu. Leur caractère trop simple, trop fini, ne se prête ni au rêve chrétien, ni à l'angoisse moderne. Nos églises sontbâties d'élan et d'inquiétude, d'un effort qui dépasse l'homme et se hausse vers Dieu; ces temples étriqués furent conçus à la mesure humaine et d'un monde borné. Dans le plus luimble clocher de village, il y a pour l'àme moderne plus de rêve et de pensées encloses que dans l'illustre Parthénon.

Beauté parfaite, l'Acropole manque d'âme pour ceux que ne contente pas la seule quahté plastique. Admirons-la comme un jeu accompli de lignes et de couleurs, créé dans un paysage qui lui sied à merveille, — paysage de choix où l'ait humain et la nature divine font échange de beauté et s'accordent à se parer l'un et l'autre. N'apportons pas ici une piété déplacée, à la manière des dilettantes en fièvre

qui, par un piquant anachronisme, offrent à la déesse grecque une dévotion, apprise dans nos églises.

Pourquoi cependant le temple-miniature de la Victoire A ptère éveille-t-il en nous quelque sympathie? Relevé pièce à pièce tout au bord du bastion qui saille sur le roc, il présente sur deux façades un portique ionique à quatre colonnes, avec la grâce accueillante d'une chapelle. Dans la cella que fermaient jadis des grilles de bronze, hautes jusqu'aux chapiteaux, imagine- 1- on volontiers une Notre-Dame de Grâce, à qui se confient les femmes de marins? ou serait-ce seulement qu'il emprunte son charme à l'horizon déployé qu'on embrasse tout auprès de lui?

De la terrasse où, selon la légende, Egée guetta la voile du navire qui ramenait son fils Thésée, l'on cueille d'une seule vue le golfe Saronique. De l'ileGaïdaronisi jusqu'à la baie d'Eleusis, la côte attique se brode finement sur la mer d'où émergent, derrière

les îles voisines, — Hyclra, Égine, Salamine, Psyttalie — les montagnes lointaines de l'Argolide et du Péloponnèse. Au pied de l'Acropole, au delà du roc circulaire de la Pnyx et de la colline des Nymphes, dont l'éperon dit de Sainte-Marie fut poli par les glissades des femmes stériles, s'étend, piquée de quelques oliviers, la plaine sans ombre qu'enferment l'^Egaleos et le profil net des monts Géraniens.

Détourné des ruines muettes, l'on caresse ses yeux à ce paysage marin qui garde dans son étendue une intime douceur. Au ciel immaculé paraît un nuage, imprévu et gracieux comme une apparition; flocon blanc et diaphane, il ghsse sur l'azur, s'effilant dans sa course légère et soudain s'évanouit, absorbé par l'éther ardent. Parfois un autre, tout déployé, s' offrant comme une voile à la brise du nord-est qui sans cesse balaie l'atmosphère, s'enfuit, promenant son ombre sur la mer et les lumineuses montagnes.

« ... J'allais chercher des images; voilà tout » , écrit Chateaubriand dans la Préface de son Itinéraire. Des images, des paysages, — des impressions de nature plus que des impressions d'histoire, — voilà le profit d'un séjour en Attique. Hors d'Athènes, chaque promenade révèle à nos yeux d'Occidentaux une nature originale.

D'Eleusis vers Mégare, la voie ferrée, qui traverse d'abord des roches grises et tristes comme les laves d'Auvergne, longe bientôt le bord de la mer. Vers l'eau qui luit d'un bleu intense, s'inclinent des terres rougeâtres complantées d'oliviers ; Salamine, toute proche, fait saillir des flots son échine pelée ;

des silhouettes montagneuses, lé[;ères et comme impondérables, ondulent à l'horizon sinueux. Voilà l'image consacrée de la presqu'île, paysage attendu, un peu pareil à la côte provençale, presque irréel, tant cette symphonie de bleus entre ciel et eau semble idéale, comme ces chromos habiles qu'on affiche dans les gares pour allécher les voyageurs.

Plus imprévu, verdoie au flanc du Parnès, coupé des lacets d'une route blanche — Tatoï, l'oasis royale, jardinée comme un domaine de France. Un souffle frais court parmi ses arbres, peuphers d'or, hêtres pourpres, acacias, pins d'Italie, tous de beau port et de venue robuste. Aux vignes s'entre-melentdes vergers et des champs — chose rare en Attique, de vrais champs à sillons. La senteur des bois se joint à l'odeur du labour; près d'une laiterie, autour d'étables, des paysans danois, compatriotes du roi, ici transplantés, achèvent l'illusion

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et montrent dans cette campagne des faces rouges de campagnards.

Un chemin mi-couvert nous détourne vers la Gui taie, le bassin bruissant qui recueille dans un berceau de verdure les sources du mont Khouvali. Sur la blancheur éblouissante du sol, le feuillage pose la dentelle fine et nette de son ombre ; en contrebas, criblés des rayons blancs de l'heure méridienne, luisent les ravins boisés dont les cimes moutonneuses semblent vernissées de lumière. Par échappées apparaît le Pentélique, strié par l'éclair de ses carrières béantes, et, à son pied, l'Attique sur qui plane un voile perpétuel de subtile poussière.

Au delà de Tatoï, la grand'route se poursuit vers l'Eubée à travers la montagne de Béotie où des bergers nomades gardent leurs troupeaux sous des tentes velues. C'est par là qu'en 471), Mardonius et ses trois cent mille hommes marchèrent à la défaite

de Platées. En vue de Milakasa, la montagne s'effondre soudain, et dans l'abîme miroite l'Euripe, étranglé par la masse riante de l'Eubée qui surgit des flots, verte comme émeraude. L'esprit est ravi par ce paysage qui règne dans sa grâce et sa simplicité. Deux teintes seules le colorent : le bleu du ciel et de la mer et le vert des montagnes riveraines qui se marient dans le plus doux accord. Tatoi et l'Eubée, — reliés par cette passe de Décélie où cheminaient jadis les grains et les troupeaux de l'ile féconde qui sans cesse ravitaillait les bavards de l'Agora, — évoquent une terre de bien-être et d'abondance : la Grèce antique verdoyante et boisée, avant qu'elle n'eût été dénudée par les incendies des bergers valaques.

Cette nature harmonieuse ne semble guère s'accommoder des souvenirs de bataille : elle dément à plaisir les légendes de l'histoire. Par elle s'abolit la Grèce héroi-

que, aux lieux qui devraient parler d'épopée. Témoin la baie de Salamine. En dépit de l'arsenal voisin et des cuirassés qui baignent dans l'eau bleue leurs sombres coques de monstres, elle s'offre comme un lac dormant pour des galères de rêve. Au coup d'œil, le détroit resserré proteste de toute son étroitesse d'avoir accueilli 1207 navires perses, en cette fabuleuse journée du 22 septembre 480. L'éminence de Kératopyrgos, monceau de pierraille d'où Xerxès, assis sur un trône aux pieds d'argent, suivit les phases du combat, n'a rien gardé à coup sûr de la Majesté du Grand Roi. En regard de la tradition, le décor reste étriqué, presque ridicule.

Au printemps, l'agrément de l'île de Salamine compense cette déception de l'histoire. Le passeur nous dépose à Kamatéros, au bas des décombres de l'antique Salamis : des lignes de vagues fondations y affleurent. Par les vignes et les prés d'as-

phodèles, nous gagnons le bourg ^e Koulouri que cerne, au bord de la mer, une couronne de montagnes. Dans le dédale des ruelles pierreuses, les chaumines, enduites de chaux, découpent sur le ciel bleu leur blancheur aveuglante. Un vieux songe au soleil, pétrifié, près d'une auge informe calée dans le gravier, tandis qu'une femme, un voile sur la tète, s'attarde à la fontaine pour emphr son tonnelet de bois. Toutes les cases s'ouvrent sur une courette intérieure où du balcon descend un esca- Her de bois. Sur les toits en terrasse sèchent de maigres broussailles; parfois un figuier, à l'écorce luisante, grimace son ombre sur le mur blanc et dans des niches, auprès des portes basses ou à hauteur des balcons de bois, fleurissent quelques plantes en pots.

Une courette nous plaît dans son décor oriental; nous voulons en garder l'image. Mais une vieille qui s'y détachait tout en

noir, fuit l'appareil photographique. Dans le recoin où elle se dissimule, nous la prions de poser devant l'ohjectif. Elle s'y refuse avec l'horreur du sacrilège. Pensait-elle, selon une croyance d'Orient, que son portrait deviendrait un incube dévorateur qui poursuivrait sa perte? " J'ai perdu mes enfants ",nous dit-elle simplement et elle disparaît, nous laissant dans l'étonnement et le respect. Son visage douloureux, comme détaché de la terre, exprimait toute la plainte de Valentine Visconti. " Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien. " Pourquoi eût-elle laissé à des étrangers une vaine image d'elle-même, prise par caprice, puisque Dieu lui avait enlevé les siens, seule image vivante où elle pût se complaire?

De Koulouri, une vallée presque verte conduit au vieux couvent de Y Apparition de la Vierge dont l'église bizarre, bariolée de peintures, s'orne de motifs baroques ; sur le seuil, deux cyprès se profilent dure-

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ment, comme deux noirs candélabres, sur la blancheur des dalles et des murs. Chemin faisant, l'air brûle entre les collines rocheuses qui renvoient la flamme du soleil; des femmes passent, en longues chemises qui tombent jusqu'aux chevilles ; d'une démarche admu'able, elles posent superbement leurs pieds nus sur la terre rougeâtre. A l'approche de l'étranger, elles ramènent leur voile sur le visage, d'un geste antique, et s'écartent brusquement de la route. Par échappées apparaît, voisine, quelque échancrure de la mer d'argent.

Bientôt nous longeons le rivage, parmi les pins d'Italie au tronc d'or rouge qui étalent, chacun à leur manière, leur parasol de fines aiguilles. Sous le ciel surchauffé, ils exhalent une senteur chaude de résine. Tout auprès, l'eau riveraine, pénétrée de lumière, s'illumine jusqu'au fond où roches, sable et algues prennent des teintes d'opale qui enchantent les yeux.

Plus près d'Athènes, c'est un délice, sur la fin des jours d'été, après la torpeur de la sieste, de flâner au vieux Phalère, alors que le soleil couchant tend de rose, de mauve, puis de violet les montagnes arides — ou encore de gagner les jardins de Kolokythou, par la route blanche où passent, dans leurs carrioles peinturées, des paysans enfarinés de poussière. Au-dessus des haies poudreuses ou des murs bas d'argile sèche, l'on entrevoit de petites fermes, pareilles à celles de Savoie, où sans cesse des chevaux aveugles tournent le moulin à eau; et les vergers succèdent aux vergers : amandiers, figuiers, orangers; j'ai vu même, tout près du Géphise qui s'épuise à irriguer ces jardins, des prés, de \Tais prés herbus, où paissent des vaches parmi les oliviers. Au retour, à l'heure du soleil tombant, l'Hymette qui ferme l'horizon, offre au promeneur la gamme de ses couleurs, changeantes du rose au lilas, insaisissables comme les

idées d'un fou. L'on traverse le dénie de Golone. Serait-ce le souvenir de Sophocle et des vers émouvants d' Œdipe à Golone, — ou l'invincible évocation des campagnes de France par les herbages de Kolokythou? Mais ici l'Attique, si sereine, semble s'attendrir et parler à l'étranger, ^i Te voici. Etranger, dans la plus heureuse demeure de la terre, dans le pays des beaux chevaux, sur le sol du blanc Golone. . . »

Malgré leur nuance propre, ces paysages divers, — côte bleue de Mégaride, clairs ombrages de Décélie, verte Eubée, âpre Salamine, laissent dans l'esprit la même impression. Où qu'on aille, le pays grec garde sous ses aspects variés le même caractère, comme un visage les mêmes traits parmi toutes ses expressions. Son dessin net, en longueur plutôt qu'en hauteur, la lumière partout égale aux premiers plans comme aux lointains, lumière qui précise plus qu'elle n'égaie, — le calme

du ciel immaculé, l'atmosplière sereine imposent aux yeux comme à l'esprit. Bien mieux que l'Acropole, il illustre par ses images la sage discipline que l'on prête à la déesse Athèna. A la grâce, à la raison, à la quiétude qu'il respire, l'on reconnaît les lieux où se mira le génie de Socrate et de Platon.

Rien ici ne dépasse le bon sens de l'homme; tout lui persuade que l'univers fut créé à sa mesure : et la mer qui ne semble pas immense, puisque, où qu'il vogue, le marin distingue toujours la terre, et la montagne qui n'est pas grandiose, puisque sa cime lumineuse ne se perd jamais dans la nue, et le ciel qui paraît sans mystère, puisqu'il resplendit sans ombre. La lumière, qui supprime de toutes parts la distance, abolit par là même l'incertitude et l'inconnu qui sollicitent l'homme des terres brumeuses. De l'Orient, la Grèce offre la splendide coloration sans la vio-

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lence, l'éclat du soleil sans la lourdeur, le calme tranquille sans l'écrasante immobilité. Cette nature claire, facile à concevoir, n'inquiète ni n'accable l'esprit.

Mais ses contours précis, sa grâce mesurée ne satisfont pas le Septentrional. Il admet sa beauté ; cependant elle reste indigente à ses yeux et ne saurait suffire aux besoins de son âme. Propre â contenter les yeux et l'esprit, il la juge impuissante â remuer le cœur.

«... Raison et bon sens ne suffisent pas. Il y a de la poésie dans le Strymon glacé et dans l'ivresse du Thrace. Il viendra des siècles où tes disciples passeront pour les disciples de l'ennui. Le monde est plus grand que tu ne crois. Si tu avais vu les neiges du pôle et les mystères du ciel austral, ton front, ô déesse toujours calme, ne serait pas si serein ; ta tète, plus large, embrasserait divers genres de beauté. »

Ainsi concluait Renan dans sa Prière sur

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l'Acropole où ayant invoqué et adoré Athèna aux dépens de la foi chrétienne, il la jugeait et la repoussait à son tour, selon le jeu d'esprit qui lui était familier. Volontiers l'on se rebelle contre le charme de l'Attique et la sagesse d' Athèna qui appauvrit l'âme moderne. La fixité des lignes, le calme de l'espace, la paix qui règne au ciel serein prêchent l'indolence et l'abandon. Pourquoi s'agiter quand ici tout repose? Trop aisément l'on y perd le sentiment de la durée et le goût de l'action. L'homme du Nord ne subit pas, sans remords, ce vague enchantement qui dispose de ses forces vives et lui souffle l'oubli des heures perdues. Aux images de Grèce, il préfère les paysages mobiles de l'Occident où le ciel changeant, les sautes d'atmosphère, l'horizon incertain l'arrachent sans cesse au repos et fouaillent sa pensée; il regrette en Attique la masse grandiose des montagnes qui l'écrase et l'humilie, — l'im-

mensité de l'Océan où l'homme perdu entre ciel et eau mesure sa petitesse à l'univers cosmique, et conçoit, anxieux de mystère, un au-delà au champ borné de son regard et de son esprit.

A la campagne grecque comme au génie qu'elle façonna manquent cette inquiétude et cette angoisse qui nous semblent aujourd'hui la grande noblesse humaine.

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