‹ La Jeune AthènesChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L — Une ville neuve et soucieuse de nouveauté, dans le voisinage des ruines. — La cité bourgeoise autour du Lycabette : géométrie des quartiers, aspect monotone des rues et des maisons. Le mouvement de la vie, matin et soir : marchands crieurs, servantes au balcon, troupeaux de chèvres, paysans, ânes et boutiques ambulantes. — La cité des affaires : la rue du Stade, laideur des édifices publics, magasins poudreux, les flâneurs et les jeux de la poussière sur les trottoirs de marbre, les vis-à-vis sur la chaussée terreuse. — Place de la Concorde : le grouillement de la vie indigène, les terrasses de» brasseries. — iLa rue d'Athèna. Le marché à la veille de Pâques. Bousculades, bêlements des moutons, carrioles des paysans. — Les boucheries ouvertes : hécatombes au grand jour, chiens errants. Le dépouillement des victimes. — Boulangeries et panerées de fruits. — Les gamins porteurs de bannes. Une foire aux nourritures. — La rue d'Eole : boutiques et industries indigènes. Les changeurs et leur vitrine ternie. La rue de Sophocle, la Bourse et les gens de finance. — Au pied de l'Acropole : les estaminets populaires. L'antique agora marchande. Le Portique d'Hadrien. La rue de

Pandrose. Le bazar : les colifichets multicolores de la coquetterie locale. Les selliers. L'antiquaire et son bricà-brac. — Les venelles de l'ancien village turc. La lue des Dioscures et la rue de Pan. Ordures et pestilence, n. — Le quartier de la Cour et des Ambassades. Larges avenues plantées de poivriers, hôtelleries cosmopolites, hôtels privés. — Le Palais-Royal de près et de loin. Carrure encombrante. Le jardin royal. Le dédale et la fantaisie des allées. Ruines rajeunies. Elégance des arbres. Des gardiens prévenants. — La fraîcheur de l'avenue Amélie : le long regard de la mer. — Une rue intime, la rue d'Hérode-Atticus. Poivriers tordus, douce lumière et paix discrète, une maison enchantée. Les échappées sur l'Hymette. Le cirque du Stade : sa sécheresse. — L'Ilissos sans eau, le boulevard Olga, le square duZappeion. Sur l'esplanade : le spectacle du jour tombant. La féerie de l'Hvmette, le profil cuivré de l'Acropole, les colonnes éloquentes du temple de Zeus Olympien. — Plus près de la mer : le terre-plein du temple. Grâce de l'onde et vieillesse de la terre. Un lieu mélancolique. L'avenue du Repos, tombes et cyprès du grand cimetière. Joie nécessaire de l'horizon marin, des jardins et des perspectives. — Les ennemis de la beauté d'Athènes : vanité et spéculation. Goût fâcheux des hautes bâtisses. Deux immeubles glorieux et importuns. — Les écuries royales : le vœu d'un Grec intelligent. Fausse grandeur contre vraie beauté.

La grâce sévère de la campagne attique dénonce par contraste l'aspect banal de

l'Athènes moderne : la jeune capitale jure avec ses entours. Après chaque promenade au dehors, elle paraît au touriste plus monotone, plus gâtée par le pastiche occidental. De loin, embrassée d'une seule vue, elle emprunte encore du caractère au désert qui l'environne, à la lumière qui la peint et la flatte; de près, visitée quartier par quartier, elle rappelle nos villes parvenues qui veulent moins rester elles-mêmes que ressembler à Paris.

Aux yeux de Chateaubriand, la bourgade d'Athènes n'offrit que trois cents maisons, parmi des cyprès et des minarets, sur le flanc septentrional de l'Acropole (23 août 180G) . Promue capitale en 1834, aux dépens de Nauplie, elle s'évada bientôt de l'enceinte turque, et rejetant comme hors d'elle ce fouillis de masures serviles, surgit à l'américaine dans la plaine inclinée que cernent les derniers chaînons du Tourko-Vouni, escaladant le Lycabette et enjambant l'Ilissos.

Sur ce sol vénérable, cette ville battant neuf est un témoignage. D'antique elle ne retient que le nom ; laissant hors des murs les vestiges et les limites de jadis, elle proclame par sa nouveauté que, loin de se confiner dans le culte du passé, elle entend se tourner vers l'avenir et recommencer son histoire. Jamais cité, d'antique tradition, ne se montra plus empressée à la vie contemporaine. Le voisinage des ruines ne l'excite qu'à se rehausser, lui soufflant plutôt le désir d'une grandeur à la moderne que le respect de sa beauté propre.

A mesure qu'on s'éloigne de l'Acropole, l'uniforme géométrie des quartiers et des rues lasse le promeneur et décourage son imagination. Rue Pindare... rue Démocrite. . . rue Homère. . . rue Esculnpc. . . rue Thëmistocle, ces noms n'évoquent plus rien. Ils perdent leur magie dans les quartiers bourgeois qui grimpent les pentes du Lycabette ou s'étendent dans la plaine pou-

dreuse vers Patissia. Monotones, les rues se coupent à angle droit, sans hasard ni fantaisie. Les maisons, bâtisses vulgaires, à deux ou trois étages, s'alignent toutes pareilles, carrées et jaunâtres. L'aprèsmidi, durant la sieste, elles semblent vides, portes et volets clos, sur la rue déserte.

Matin et soir, le mouvement de la vie égaie ce morne aspect. Sur les toits en terrasse, où le linge sèche, des poules picorent, un chien aboie. L'appel sonore des marchands crieurs monte dans l'air léger; les servantes, penchées au balcon, interpellent et discutent, puis, le marché conclu, laissent gUsser au bout d'une corde le panier où l'homme dépose les provisions; des troupeaux de chèvres, aux lourdes mamelles retenues dans des sacs, s'attardent à chaque porte, se frottant aux murs crépis et se hissant parfois jusqu'aux fenêtres pour happer la feuille d'une plante ; des paysans circulent, d'un pas raide et alerte, tenant

dans une écuelle, au creux de la main large ouverte, du lait caillé de brebis ou du beurre fétide, qu'ils crient « boutiro » ! Des ânes se succèdent, d'un pas menu, chargés diversement. Les uns portent des paniers odorants de citrons et d'oranges; d'autres, caparaçonnés de ferblanterie ou flanqués d'armoires à vitres, trimbalent des boutiques ambulantes, sonnant la ferraille; les plus agréables de ces passants disparaissent sous un faix bruissant de feuillage en fleurs, qui exhale un instant sur la chaussée nauséabonde les senteurs fraîches de la montagne.

La rue du Stade qui sépare la cité bourgeoise de la cité des affaires, se propose pour la plus populeuse, la plus européenne. Des édifices publics — ministères de l'Intérieur et des Finances, Aéropage, Chambre des députés — badigeonnés de blanc ou de rose, l'enlaidissent à l'envi. Les magasins, achalandés à l'instar de Paris ou de Lon-

cires, présentent gauchement un étalage poudreux; des hommes aux mains noirâtres et velues y débitent les affiquets féminins. Sur les trottoirs de marbre où la poussière glisse et dessine des arabesques fuyantes pour s'élever plus loin en tourbillons subtils, passent et repassent des flâneurs dont la mise sombre copie nos gravures de mode. Sur la chaussée terreuse, des vis-à-vis, rideaux sordides au vent, voiturentles petites gens de la place de la Constitution à la place de la Concorde. Ce va-et-vient ne déguise point aux yeux la terne banaHté des choses. Cette rue, dont les Athéniens s'enorgueillissent, éblouit sans doute les réfugiés macédoniens, frais venus de leur village : elle ennuie le touriste comme une grand'rue de sous-préfecture.

Du moins mène-t-elle place de la Concorde, où grouille la vie indigène. Attablés aux terrasses des brasseries qui débitent leur bière de chiendent, courtiers et gens d'af-

faires jasent et chicanent sans répit. L'on n'entend de toutes parts que le babil étourdissant du romaïque. Après les quais du Pirée, c'est le coin le plus vivant et le plus bourdonnant de l'Attique, et l'on néglige volontiers les bâtisses médiocres du pourtour pour écouter cette rumeur et ce remuement pittoresque.

De cette place, la rue d'Athèna, si grecque par son aspect et ses relents divers, vous achemine au marché. Calme d'ordinaire, elle fourmille à plaisir, la veille des jours de fête. Le Grec, si sobre, fait vite sa provision quotidienne; s'il s'attarde, c'est en paroles, non en achats. La patience du vendeur égale celle du chent : les marchandages s'éternisent. Mais aux jours fériés, on s'empiffre de mangeaille. Pâques , la grande fête nationale, appelle un grand festin; les dents s'aiguisent durant le jeûne respecté du Carême. La veille — le samedi — le peuple de l'Attique afflue au marché

qui regorge. La ville s'emplit du bêlement des moutons : chaque foyer, si pauvre soitil, doit mettre demain son agneau à la broche. Parmi la foule qui se bouscule, s'arrête, regarde, discute, les carrioles bariolées des paysans se faufilent à grand'peine. Aux cris et aux jurons se mêle l'appel des bouchers. Ceux-là ne chôment point : dans leurs boutiques ouvertes et profondes où se pressent, tremblants, les agneaux qui bêlent à la mort prochaine, les hétacombes se succèdent au grand jour, sous l'œil indifférent de la foule. Entassés par douzaine, les uns sur les autres, la tête tournée d'un même côté, ils regardent venir, d'un œil agrandi d'épouvante, la lame que l'homme promène sur les gorges tendues. De chaque gorge ouverte, le sang gicle, avec un sifflement de jet d'eau contenu, les corps se vident dans le ruisseau qui charrie de menues entrailles. A l'ombre de la rue, sous le ciel bleu qui couvre le carnage, une

odeur de sang s'exhale. Des chiens sournois, l'échiné maigre, se ghssent entre les passants, lèchent le pavé sanglant ou les souliers de l'égorgeur. La foule piétine sur la chaussée glissante, tâte et soupèse les victimes chaudes. Le boucher, souillé jusqu'aux épaules, discute bref, les poings aux hanches : on ne muse pas à marchander ce jour-là. Le prix fait, il empoigne la bête choisie, toute pantelante encore, — se penche sur elle, applique sa bouche aux veines du jarret pour la gonfler de souffle et, le couteau rougi entre les dents, il la dépouille prestement. Dans chaque boutique ouverte ces sacrifices barbares se répètent jusqu'à la nuit tombante.

Tant d'insensibihté crispe nos nerfs d'Occidentaux ; les yeux, salis par ces abattoirs, se détournent vers les boulangeries où les pains parsemés de sésame et les brioches en couronne se rehaussent d'œufs rouges, seitis dans la pâte. Oranges, citrons, pis-

taches, cacahouètes s'entassent en panerées à la porte des finiiliers; d'acres relents flottent à l'étal des épiciers qui tiennent des salaisons, des fromages, du caviar rongeâtre et des olives noires. Devant les boatiques se croisent tous les costumes de l'Attique, Mégariens, Éginètes, gens de Lefsina, de Koulouri, de Koropi et d'autres bourgs ; des matrones affairées s'empressent à leurs emplettes (1). Un gamin suit chacune, le dos surchargé d'une banne profonde où les marchands empilent à plaisir pains, fruits et légumes; sur sa nuque, et couronnant le tout, l'agneau pascal. Hé vivant ou frais égorgé, laisse pendre deux pattes sur chaque épaule.

Cette foire aux nourritures compose un tableau truculent, haut en couleurs et en odeurs. Une idée d'abondance et de giou-

(1) Naguère, les mœurs ne permettaient pas que les femmes aillent au marché pour l'achat des provisions. Dans certains villages aujourd'hui encore, elles ne sortent guère que pour aller à la fontaine.

tonnerie — étonnante dans ce pays pauvre et sobre — surgit de cette scène, qu'on croirait flamande, si quelque brume voilait le ciel splendide par-dessus les murs frais des rues étroites.

Le surlendemain, le Marcbé a repris sa nonchalance ordinaire. Seuls les hôteliers s'y rencontrent avec les cuisiniers ou les intendants vaniteux des maisons d'importance. Au peuple suffisent les boutiques .de la rue d'Éole et d'alentour.

Par contraste avec la rue du Stade — la voie cosmopoUte bordée de magasins à l'européenne — la rue d'Éole reste la rue grecque, où se pressent les boutiques du cru, étroites et sans façon, achalandées par l'industrie locale et pour les goûts indigènes. Impassibles, les changeurs à mine louche siègent dans l'enfoncement des devantures, derrière leur vitrine ternie où, parmi les drachmes de papier crasseux, luisent les napoléons et la monnaie d'ar-

gent. Toute voisine, la Bourse rassemble rue Sophocle grandes et petites banques. Un autre nom eût mieux convenu à cette rue que hantent les aventuriers de la finance ; dans leurs bureaux minables, ils se tiennent aux aguets, vêtus de noir râpé, un chapeau mou sur leur profil crochu.

Au delà de cette rue Sophocle, si mal nommée ou si mal famée, la rue d'Éole se poursuit jusqu'au pied de l'Acropole dont la masse, enlevée sur le ciel bleu, semble la fermer comme une impasse. A l'ombre du rocher sacré, les maisons s'encanaillent. Voici des estaminets populaires, pareils aux magazi (1) de village : le comptoir, en bordure de la rue, offre des gourmandises : oUves ou pistaches en bocal, poissons secs et lait caillé. Autour, sur le trottoir ou dans la salle profonde au plancher disjoint, s'éparpillent les tables. Parfois le mur noirâtre s'orne d'images naïves rappelant

(I) Cabaret-épicerie tenue par le Bakalis.

la guerre de l'Indépendance ou le bon temps du roi Otlion et de la reine Amélie. L'une d'elles représente l'embarquement de Leurs Majestés pour l'exil : le roi, pleurant, essuie ses larmes du coin de sa foustanelle. Toujours les portraits du roi Georges et de la reine Olga président le lieu, en compagnie du candidat aux dernières élections. De vieux habitués, en jupe raide et tuyautée, fument, seuls et sans mot dire, leur narghilé énorme où l'eau clapote; d'autres, plus jeunes, jasent des heures entières devant un verre d'eau grise. Dehors passent des paysans, le manteau poilu aux épaules, un bâton d'olivier à la main, absorbés dans leurs comptes, sans rien voir. Il semble ici que la grande ombre de l'Acropole ait sauvegardé l'antiquité des choses : tout alentour garde un caractère primitif. Nous touchons, au terme de la rue d'Éole, à l'antique Agora marchande. Parmi les maisons misérables, au toit inchné

d'une seule pente, se dressent des tronçons de colonnes ou des pans de murs noirs. Près de la colonnade qui représente la fameuse Bibliothèque d'Hadrien aux cent colonnes, s'ouvre la rue de Pandrose qui conduit en plein bazar. Les échoppes de bois, sur deux rangs parallèles, ménagent un passage tortueux, plaisant à suivre. Rangés sur l'étal ou accrochés aux auvents, les affiquets de la coquetterie locale rivalisent de couleur et de clinquant : babouches à la pointe retroussée comme des souliers à la poulaine, ceintures de Palikares, foustanelles plissées, broderies, voiles et écharpes de soie, sacoches de cuir rouge, pistolets et poignards ciselés... La brise balance sous les auvents ces ouvrages multicolores; derrière l'étalage, les marchands assis somnolent ou chicanent avec astuce. Ailleurs, des femmes brodent, des selliers façonnent des chaussures de cuir où ils passent des fils et des pompons de soie. L'importun antiquaire.

qui guette le touriste, déballe son bricà-brac, pièce à pièce : débris de va«es, statuettes, stèles funéraires, fragments d'inscriptions, verres irisés, médailles, monnaies, bijoux antiques, madones byzantines venues de Zanthe ou des îles Ioniennes . Enfin, si vous écoutez son boniment jusqu'au bout, il vous propose en grand mystère la plus récente et la plus sérieuse des trouvailles : la bague d'Agamemnon ou le peigne d'Iphigénie.

Alentour les rues s'étranglent en venelles : la rue des Dioscures et la rue de Pan escaladent le roc vif de l'Acropole ; dans le décor sincère, ces noms antiques gardent du prestige. Voilà l'ancien village turc dont le dédale s'entasse et s'enchevêtre sur la pente septentrionale du rocher, dans les ordures et la pestilence. Le soleil illumine les cases de plâtras blanc ou rose, au toit bas en terrasse, parmi lesquels surgit quelque chapelle votive d'une grâce vieillotte, consacrée à l'un des saints d'Orient.

La peste qui s'exhale de ce ghetto infect chasse le flâneur vers les boulevards largement éventés. La rue de l'Académie, les avenues de Képhissia et d' Améhe, la nie des Philhellenes, — de sens divers — acheminent toutes, sous l'ombre grêle et menue de leurs poivriers, au Palais-Royal et à la place de la Constitution. Elles composent le quartier de la Cour et des Ambassades, quartier international qui ne manque ni d'allure, ni d'élégance. Les grandes hôtelleries cosmopolites qui bordent la place et tout au long des avenues, les hôtels privés, vêtus de marbre éblouissant, décorés de péristyles et de loggias sur fond rouge, qu'entourent des

pelouses piquées de palmiers épanouis, évoquent une ville d'eau méditerranéenne dans son lustre naissant.

Sur un dos de terrasse se carre le Palais- Royal : sa lourde masse de marbre jauni au badigeon masque la perspective sur l'Hymette et la mer. En dépit de fenêtres monotones, sa façade renfrognée semble murer la vie d'un sultan sournois, plutôt qu'abriter le roi bonhomme d'une démocratie. Piteux sous la pluie comme une caserne de carton peint, il flamboie au soleil comme un réflecteur électrique ; de près, qu'il écrase l'élégant voisinage de son ombre pesante ou de loin, qu'il étale son large pâté blanc dans la verdure, il s'impose sans merci aux regards.

Du moins peut- on fuir sa laideur indiscrète sous les ombrages du jardin qui verdoie et fleurit alentour, frais et profond comme un parc. C'est un délice de s'égarer dans son dédale, varié comme la libre nature : larges allées, au sol dur et lisse

pour le glissement des carrosses, plantées de palmiers au tronc écaillé et velu portant haut leur panache; allées sinueuses, ombragées par des pins odorants, semées de sable fin comme pour des pieds nus; allées géométriques, dessinant les parterres de violettes, de roses et d' œillets où bruit dans les rigoles d'argile l'eau rare et précieuse; sentiers étroits, cernés d'aloès fantastiques qui dardent la pointe de leurs feuilles recourbées; portiques de verdure à la mode romaine, enguirlandés de lianes; pelouses de gazon délicat, bosquets et labyrinthes, eaux plates et dormantes, mettent du hasard à chaque pas. Dans cette fête de la terre, quelques ruines grises et quelques mosaïques semblent rajeunir. Nul arbre ATilgaire : chacun a son port, la teinte de son feuillage, l'inclinaison de ses ramures. Beaucoup portent une gaine de mousse et de lierre; dans les pins maritimes, dont l'écorce exfoliée découvre le tronc d'or

rouge, chante un monde d'oiseaux, crie la cigale ardente. Un treillage verdi enclôt cette oasis, jardinée sans excès, où le promeneur peut muser à l'aise et reposer ses yeux du miroitement des rues. Parfois d'aimables gardiens lui tendent des bouquets de violettes, dans le désir timide d'une obole.

Ce jardin enchanteur prête son charme aux avenues qui le longent. Par leurs hautes fenêtres encadrées de marbre, les hôtels de l'avenue Amélie aspirent sa fraîcheur et la mer, vers laquelle l'avenue semble descendre, luit tout au bout, barrant le ciel de sa ligne d'opale, pareille au long regard d'un œil immense.

Plus intime, la rue d'Hérode-Atticus se recueille derrière le parc royal, à l'ombre grêle et ondoyante de ses poivriers tordus qui voilent doucement l'éclat du jour. Les maisons y respirent une paix discrète. J'en sais une toute simple, qne je préférerais au palais du Diadoque, l'ornement de la rue.

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Sesmui'S, nuance fleur de pécher, semblent avoir gardé le reflet fuyant des couchers de soleil : et par une merveilleuse illusion, elle maintient et prolonge chaque jour pour les yeux et l'esprit, même sous la flamme de midi, la douceur sereine du soir.

Cette rue charmante, aimée des cigales, dont l'appel strident se mêle la nuit aux coassements des grenouilles d'une mare voisine, laisse voir par échappées les dernières buttes de l'Hymette, qui portent quelques maisons claires, piquées de cyprès noirs. Tout proche, l'amphithéâtre éblouissant du Stade repose dans un ravin naturel, qu'on souhaiterait plus profond pour le dérober aux regards. Ce cirque flambant neuf, aux hgnes nettes et sèches, jure sur cette terre usée, dont le temps semble avoir éteint les couleurs et adouci les contours.

Le long de l'Ilissos desséché, aussi pauvre d'eau que riche de gloire, le boulevard Olga borde le square monotone du Zap-

peion où flottent l'acre senteur des lauriersroses et le parfum sucré des orangers sauvages. Une eau fétide languit au pied des plants et des massifs ; l'été, ces arbustes, malades de soif, exbalent une odeur nauséabonde de bouquets fanés qui croupissent. Volontiers l'on délaisse ces parterres sans grâce pour l'esplanade qui les domine. Devant l'édifice circulaire des frères Zappas, dont les murs trop blancs abritent de piètres expositions, chacun s'attarde le soir, autour des tables des cafés : les indigènes s'y rencontrent pour jaser et humer la brise, les touristes y goûtent en silence le spectacle du jour tombant. Au loin, par delà la pente des jardins, entre les palmiers épanouis et les colonnes de l'Olympieion, sourit la mer laiteuse, où des iles et des montagnes légères semblent posées comme des feuilles. A gauche, l'Hy mette qui paraît tout proche, offre le jeu changeant de ses couleurs ; à droite, l'Acropole profile sur le

feu du couchant, avec le relief d'une immense médaille, son arête faroucbe. A cette heure magnifique, les colonnes du temple de Zeus Olympien, qui, dans le large espace, se dressent solitaires sur l'horizon marin, prennent de l'éloquence : elles émeuvent comme les derniers arbres d'une forêt coupée. L'une d'elles, tout de son long couchée, semble dépecée d'hier par le bûcheron.

Sur le terre-plein dévasté, où s'élevait le temple colossal aux cent colonnes, qu'Hadrien acheva dans une pensée d'orgueil pour associer sa gloire à la majesté de Zeus, le peuple danse et se réjouit au premier jour du Carême, les écoliers se ruent au foot-ball et l'étranger se plaît à regarder la mer où des voiles glissent vers les côtes d'Argohde.

Nulle part plus qu'ici la grâce vivante de l'onde ne contraste avec la vieillesse sérieuse de l'Attique. Le lit sec de l'Ilissos, cette ter-

rasse ruineuse, les collines nues d'alentour, le sol pulvérulent, consumé etcomme décoloré, s'accordent à composer la mélancolie du lieu. Tout près, au delà du pont de l'Ilissos, l'Avenue du Depos conduit au grand cimetière dont les tombes blanches se pressent sur les derniers ressauts de l'Hymette et, pour accroître encore la gravité du paysage, des cyprès noirs s'enlèvent sur le ciel bleu, à l'emporte-pièce, droits comme des doigts levés qui imposent silence. A cette terre d'une âpre monochromie, les jardins et les arbres et la mer souriante dispensent une joie nécessaire : parmi cette usure et ces ruines, ruines géologiques et ruines humaines, ils mettent une assurance deA'ie et de perpétuel renouveau. Les esplanades et les avenues aux échappées sur la mer, l'Hymette et l'Acropole, les allées de poivriers et les jardins plantés de palmiers qui précèdent les maisons de marbre, enchantent Athènes.

Mais la vanité des Athéniens, complice de la spéculation qui convoite les espaces libres, menace ces jardins et ces perspectives. Les terrains valent cher et les maisons rendent bien. On bâtit, on bâtit : peu à peu les maisons se haussent d'un étage. Les patriotes ne sauraient réprouver les immeubles qui sont l'insigne des grandes capitales. Il en est deux sans doute qu'ils ne virent pas s'élever sans fierté. L'un, rue de l'Académie, humilie de sa façade démesurée la Bibliothèque Vallianos et l'Université, édifices néo-grecs qui lui font visà-vis; l'autre, qui tient l'angle de l'avenue de Képhis.sia et de la rue d'Hérode-Atticus, discorde avec les élégants hôtels qui l'avoisinent et masque de sa prétention les lointains de l'Hymette. Mais ces casernes à loyers rappellent Londres, Paris, New-York et Chicago : toute bâtisse qui sort de terre est saluée, suivie, veillée par nos mégalomanes. Plus elle grandit,

plus Athènes se rehausse à leurs yeux.

Les écuries royales, qui donnent à la fois sur la rue du Stade et sur la rue de l'Académie, gâtent ces deux avenues par leur aspect et leur fumier; imaginez une ferme de banlieue parmi des hôtels et des grands magasins. L'une des portes débouche juste en face du palais de Schliemann, l'un des ornements de la ville. Le prix du terrain nu permettrait à lui seul de bâtir ailleurs, dans un lieu plus discret, des écuries- modèle. Comment les amoureux d'Athènes souffrentils cette longue verrue, au cœur du quartier élégant, près de la place de la Constitution? Je posai la question à un jeune Grec qui, ayant beaucoup vu et beaucoup voyagé, aime sa capitale d'un amour ombrageux; il se pique d'art, collabore aux Panatfiinéa, la revue littéraire nationale, et passe auprès des siens pour un esprit délicat. Il parut un peu piqué de ma remarque.

— On ne tardera guère à les transporter

ailleurs, me répondit-il, et à leur place l'on élèvera un magnifique hôtel.

— Des jardins siéraient mieux, insinuaije : les jardins sont le charme d'Athènes.

— Non, reprit-il, d'un ton net qui tranchait toute discussion, un bel hôtel ou un immeuble. A une capitale, il faut de grands édifices.

Ce peuple enfant mesure la grandeur de sa ville à la hauteur des monuments. Je le crains : Athènes ne dcAÏendra moderne capitale qu'aux dépens de ses jardins et de ses perspectives. Elle paiera sa fausse grandeur avec sa vraie beauté.

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