‹ La Jeune AthènesChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. — Après la sieste : un second réveil. L'heure de la flânerie. Sur les promenades : par l'avenue x\mélie vers le Zappeion. Le tramwaydu Phalère. Une foule aimable, presque française. — Les morts qui passent. Convois de riches et de pauvres. Funèbres exhibitions. Le cadavre de l'ofticier de marine. Inconséquence d'un peuple coquet; insouciance de la mort. — Parmi la foule neutre : types originaux. Les evzones à la parade; le visage immobile des marchands de pistaches. Les vendeurs de koulouri. Une fontaine ambulante. Crieurs de journaux. Patience inaltérable des camelots.

II. — Les « loustros » ou décrotteurs. Coquetterie mise à l'épreuve : des gamins avisés. Une ville où l'on cire. — La hiérarchie d'une corporation : décrotteurs ambulants. La chasse au client. — Les princes des « loustros « . Leur installation : une gamme de nuances (cires et cuirs). Coraraent l'on cire un petit-maitre. Esprit de singularité. — Fidèles commissionnaires. Grooms et apprentis. Des ser^'antes de sept ans. Rude enfance. La filière domestique. Le gamin, souffre-douleur. Traits mutins, mine grave. Vaillance et sobriété. — Un dialogue : le petit loustro de Trikala. La lettre. Les richesses et les

vertus d'une race. — Les décrolteurs dans la vie publique. Les élections municipales de 1907. Le cortège du démarque : une parade électorale. Entrain diabolique des loustros. — Le temps béni des élections. A quoi rêvent les » loustros » ? Une légende démocratique. La gaieté d'une ville prude et éteinte.

Distribuée en rues droites et en larges avenues où le soleil, le vent et la poussière font rage tour à tour, Athènes ne se prête guère à la flânerie. Aussi, l'après-midi, durant l'été surtout, la ville qui somnole semble déserte. Vers le soir, à l'heure où tombe le vent, où le soleil décline, les volets claquent, les portent s'ouvrent, et ce sont tous les bruits, tous les gestes du réveil. Aux fenêtres des hommes paraissent, nouant leurs cravates; des femmes au miroir rajustent, bras nus, leur chevelure. Peu à peu, les rues s'animent; aux balcons, des jeunes filles en robe claire babillent, recevant leurs

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amies ; les terrasses des cafés se peuplent : c'est l'heure de la flânerie, l'heure vivante d'Athènes qui, au fort de l'été, se prolonge jusqu'à l'aube, par les nuits ardemment étoilées et les lumineux clairs de lune qui font chanter le peuple sous le ciel. Ces chœurs de jeunes gens qui montent dans l'air sonore, graves comme du plainchant, disposent l'âme à la prière; ils semblent célébrer d'instinct, par un naïf cantique, la sérénité de l'heure.

Par les rues qui suintent la chaleur comme des fours, l'on s'achemine vers l'avenue Amélie et la large terrasse du Zappeion où passent des bouffées de brises. Des landaus à lanternes d'argent, pareils à nos voitures de noce, emportent les élégants au Phalère. Une locomotive haletante, qui enfume passants et voyageurs, remorque un tramway sordide où se pressenties gens. Chacun s'est paré, attifé, observe son maintien. Dans ce pays clair, les hommes portent volontiers

des feutres noirs, des habits sombres ; les femmes, de goût plus sur, s'en tiennent aux étoffes blanches, chiffonnées à la mode de Paris. Point de falbalas ni de bijouteries : la pauvreté contraint à la simplicité. La plupart parlent le français bien haut : c'est signe de bon ton. Cet hommage ne laisse pas de flatter nos oreilles. Aimables et courtois, attentifs au salut, prompts au sourire, les Athéniens évoquent, à s'y méprendre, la foule paisible et bonne enfant d'une de nos villes méridionales. Notre langue, parlée à l'égal du grec, seconde l'illusion. L'on ne penserait guère ici que l'on coudoie des étrangers, sans les morts qui passent.

Le soleil déclinant, si doux aux vivants, éclaire la dernière promenade des défunts. Par l'avenue Amélie, aimée des flâneurs, les cortèges funèbres s'acheminent au cimetière. La veille, la lettre de deuil, affichée aux portes de l'église, a prévenu les amis. Les riches vont vite : une voiture au trot

emporte le corps à découvert, dont la tête dodine. Parents et amis suivent à même allure dans des landaus fermés. Cette hâte nous surprend. Je rencontrai un vieux garçon qu'on menait en terre : le cadavre, en habit noir et chaussé de souliers vernis, sursautait à chaque cahot. Un diadème de fleurs d'oranger couronnait le visage cireux . Cet équipage annonçait presque une farce de carabin.

Les convois de pauvres échappent à ce sinistre ridicule par leur pieuse simplicité. Le défunt, dans ses plus beaux vêtements, est porté à bras par les voisins : enfant ou homme, nouv eau-né ou vieillard, il chemine lentement, le visage découvert, couché dans le cercueil de forme singulière, pareil à une boîte à violon. En tête, un homme porte le couvercle, marqué dans sa hauteur d'une croix en reHef ; il le dresse debout comme un emblème. Et le geste ne manque pas d'éloquence.

Cette parade funèbre répugne à nos yeux comme à notre esprit. Ces morts, qu'on croise soudain au détour d'une avenue, laissent leur figure dans la mémoire. Des visions d'enfants blêmes, de visages tirés et noirâtres nous poursuivent : elles attristent les plus beaux soirs d'Athènes. Je vois encore cet officier que des marins portaient en pompe au cimetière. Le convoi défilait lentement rue du Stade. Le défunt, vêtu de son uniforme, reposait parmi les fleurs : sa bouche et ses narines bourrées d'ouate composaient un visage horrible.

Le ciel plombé se chargeait d'orage : dans l'air lourd, une odeur fade traînait et persistait.

Une telle exhibition étonne chez un peuple coquet. Sans doute le riche, qui voyage et adopte les mœurs d'Occident, commence à juger cette coutume barbare. Déjà il voile et recouvre ses morts. Mais cet usage funèbre tient au cœur du peuple; long-

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temps encore il voudra regarder jusqu'au dernier instant la figure de ceux qu'il perd. Pourquoi donc vouloir laisser des siens aux parents et amis une image défaite, surtout quand ils meurent jeunes et qu'ils furent connus robustes et gracieux? — Cependant ces convois semblent passer sur l'avenue parmi l'indifférence générale : je remarque à peine quelques saints. La mort n'inspire pas ici, comme chez nous, un respect mêlé d'effroi. L'âme orientale dans son indolence, paraît ignorer l'anxiété de l'au-delà.

Dans la foule neutre des Athéniens, — sans caractère au premier regard, — les evzones, les marchands de koulouri ou de pistaches, les « loustros » jettent une note originale : ils sont pour le touriste l'accent ou la gaieté des promenades. Les evzones, toujours par deux ou trois de front, marchent comme à la parade, tendant leurs jambes nerveuses moulées dans des bas blancs et chaussées de souliers à la pouiaine,

Une veste collante leur dégage la taille, audessus de la foustanelle ; traits aiguisés, moustache raide en pointe, yeux luisants sous le front où se colle une mèche de che- A^eux noirs échappée du bonnet posé en arrière, ils s'affirment soldats alertes et endurants .

Les marchands de pistaches se faufilent à travers les terrasses des cafés; ils vont de table en table, remuant à poignées les amandes roses. Parfois ils s'arrêtent, jouent à pair ou impair avec le client et poursuivent leur tournée, d'un visage immobile.

D'autres, non moins patients, offrent des petits fours multicolores, qu'ils agitent dans des boîtes de fer-blanc; ils se croisent avec des gamins qui mettent sous vos yeux des cartes postales d'Italie ou d'Allemagne, hideusement coloriées.

Les marchands de koulouri piétinent à l'entrée du Zappeion ; une bretelle de corde passée sur l'épaule retient leur éventaire où

les gâteaux en couronne, parsemés de sésame, sont enfilés dans des bâtons. Un grand diable efflanqué, au profil osseux d'oiseau de proie, trimbale sur sa poitrine bizarrement harnachée une grosse cruche d'eau. Une serviette mouillée lui entoure le cou, en guise de cravate ; la sueur coule de son front. Il s'essuie d'une main; de l'autre, il tend un verre. Voici, au pas de course, les crieurs de journaux, leur paquet frais imprimé sous le bras : Astrapi! Estia!

Ces colporteurs se multiplient à l'heure de la promenade, ils s'ingénient pour un menu gain dont souriraient nos camelots. Comparée à la turbulence nerveuse des nôtres, la patience et l'humeur égale de ces Grecs mesure la nonchalance orientale.

Les plus nombreux et les plus ingénieux de ces ambulants ce sont les loustros ou gamins décrotteiirs. Leur libre corporation sait exploiter la coquetterie nationale dont le climat et le sol se jouent malignement. Dans Athènes, l'hiver vous crotte de boue, l'été vous enfariné de poussière, et des pieds à la tête. C'est une gageure de paraître sans cesse la chaussure luisante et le pantalon net : aussi est-ce la marque de l'homme élégant et soigné. A tous les coins de rue, sur les promenades, aux portes des hôtels, partout l'on brosse et l'on cire. Aucun carrefour, aucune ruelle, si populaire, si humble soit-elle, n'est dépourvue

de son lousti^o. 11 en surgit de toutes parts, en escouade, et souvent le pas aventureux du badaud interrompt leurs parties de marelle aux recoins les plus imprévus.

On remarque, entre eux, une sorte de hiérarchie, suivant l'âge ou les moyens. Il y a les loustros ambulants qui courent les rues portant en sautoir sur l'épaule leur boite où ballottent une brosse usée et un pot de cirage. Ceux-là cirent au hasard, sans façon, pour un sou. Frais venus de leur village ils marquent au plus huit à neuf ans. Les plus hardis se glissent parmi les tables de cafés en plein air, insistent, obsèdent les clients. Les uns impatientés abaissent la paupière et claquent de la langue pour signifier un refus et réclamer la paix ; d'autres cèdent, par indolence. Tout au long des terrasses, des élégants, assis nonchalamment, les bras allongés sur les chaises voisines, prêtent leurs pieds l'un après l'autre à la brosse du décrotteur.

Les princes des loustros ne se dérangent pas. Beaux gaillards bronzés au visage immobile, ils siègent derrière leur large boîte, rehaussée de cuivres ou de ferblanteries. Ayant amassé leur pécule, ils ne vont plus au client : ils l'attendent. Ils ne l'engagent pas de la voix, mais du geste, se contentant à son passage de frapper leur boite à coups de brosse. Établis en ligne place de la Constitution ou rue de l'Académie, ils rivalisent de raffinements. Leurs boites enferment des flacons de toutes couleurs, toutes les cires qu'on peut rêver. L'Athénien a la coquetterie du pied; il aime les cuirs de toute nuance et des plus fuyantes : gris perle, feuille morte, beurre frais, sable mouillé, mauve expirant. Assis, le petit-maître aime à cambrer son pied, pour plisser sa chaussure comme un gant. Aussi ne se fie-t-il pas au premier loustro venu ; il se fait cirer place de la Constitution par les plus importants de la compa-

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gnie. D'un œil attentif, il suit l'opération, observe, critique les gestes du cireur. Mais celui-là, dédaigneux, feint de ne pas entendre : il connaît son métier. La bottine est belle, digne de lui, le travail délicat; il prend son temps, décrotte et brosse le pantalon, étend la crème, encaustique la chaussure qui luit comme un miroir. Enfin, il passe un velours, d'un mouvement preste et magistral.

Chacun de ces artistes tient à se distinguer de son voisin par une singularité : l'un prête au client une ombrelle contre le soleil, un parapluie contre le vent et la poussière ; l'autre l'installe dans un siège rembourré de velours fripé ; celui-là l'avertit d'un tintement de sonnette que le pied droit est ciré et qu'il ait à présenter l'autre. Ce dernier n'est pas le moins avisé ; il flatte la nonchalance indigène. Ici l'on s'entend volontiers d'un simple clignement ou d'un son guttural.

Contre une telle concurrence, les loustros ambulants ne peuvent tenir en grand nombre. Ils n'arrêtent que des gens de hasard, du fretin : l'ouvrier qui sort du chantier, le paysan qui vient pour achats et désire entrer en ville décemment. Le décrottage ne suffit pas : commissionnaires, ils s'emploient en courses et en menues besognes. Leur probité est établie : plus sûrs et plus rapides que la poste, ils portent lettres et dépêches. On leur confie vêtements, ombrelles et tous objets : jamais, dit- on, de mémoire d'Athénien, message ou paquet ainsi transmis ne s'égara.

D'autres, moins bohèmes, délaissent la brosse et le cirage et se louent au mois. Pour quelques drachmes et force bourrades, ils font office de grooms chez les innombrables avocats ou médecins, sans clients, qui vi\otent à Athènes. Les plus râblés ou les plus vaillants s'embauchent comme apprentis ou comme manœuvres :

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on les rencontre parfois dans la rue, qui peinent sous un faix accablant.

Leurs sœurs, en bonnet, servent dès sept ans. Elles portent à pleins bras des marmots qui semblent presque aussi gros qu'elles. La maîtresse cause : on s'arrête. La sueur perle à leur visage cramoisi de fatigue; les petites tiennent bon, d'une vaillance étonnante. Mais déjà leur taille d'enfant se déforme à la peine.

En Grèce, l'enfance est mde pour le pauvre; le peuple ignore, semble-t-il, le respect et la pitié du petit. Chaque fois qu'il faut porter un fardeau, ce n'est pas l'homme qu'on appelle, c'est le gamin; du moins est-ce sur lui que la tâche retombe en fin de compte. Dans toute maison bourgeoise, les ordres se transmettent, suivant une hiérarchie fixe. L'intendant reçoit-il un ordre, une commission désagréable ou incommode? Il pleut ou la chaleur suffoque? — il s'en décharge sur le valet de chambre,

celui-ci sur le marmiton qui, à son tour, dépêche un loustro. Celui-là docile s'empresse, quitte, s'il rencontre un cadet, à se dispenser lui-même : il connaît la filière.

Loustros, grooms, apprentis, petites servantes, tous ces visages puérils respirent le sérieux. La dure nécessité du travail, sitôt subie, leur donne une mine grave qui contraste avec leurs traits mutins. Sans doute il se trouve parmi eux des espiègles, des gourmands, des musards : mais la plupart triment vaillamment, contents de peu, épargnant leurs sous, non leurs forces. Ils vont en savates, sinon pieds nus. Ils déjeunent et dinent sur le trottoir, adossés au mur ou au réverbère, de pain et de lait caillé, lentement, comme ceux qui l'ont bien gagné. Les nuits d'été, ils dorment au seuil des portes, pareils à nos Savoyards de légende.

Pour mesurer la richesse naïve de leur

âme, il suffit de causer avec eux. Ils parlent volontiers et tout de go, sans ombre d'esprit gavroche. J'aimais à questionner l'un d'eux, que ses farons et sa tenue tiraient du pair. Propret, le visage net, les effets reprisés, il évoquait l'écolier bien sage qui sort des mains maternelles pour se rendre en classe. Sa gentillesse et son air de fille lui conciliaient la faveur de tous; sur la terrasse du café où je prenais le frais, il avait, à chaque heure, ses clients attitrés.

A la fois hardi et timide, il me répondait en souriant de ses yeux éveillés :

— Quel âge as-tu?

— Neuf ans.

— Depuis quand travailles-tu à Athènes?

— Depuis deux ans. Je suis venu de Trikala; ma mère est veuve. Nous sommes plusieurs frères et sœurs; la maison était trop petite pour nous et elle revenait à mon frère aîné qui s'est marié; nous autres, les

cadets, nous sommes partis chacun de notre côté.

— Combien gagnes-tu à cirer?

— Deux drachmes par jour, l'un dans l'autre.

— Où loges-tu? Vis-tu seul ici?

— Mon cousin me loue la moitié de sa chambre; ma cousine me donne à manger et raccommode mes nippes.

— Que fais-tu de ton argent?

— Je le mets au fond de ma malle et, quand je serai riche, je retournerai au pays pour me bâtir une maison.

— Retournes-tu parfois à Trikala?

— Non, je n'ai pas revu ma mère depuis mon départ, mais je lui écris une fois par semaine.

— Et tu écris bien?

— Oui, je sais lire, écrire et compter. . . Un samedi, je le croisai à l'hôtel des

Postes : il timbrait une enveloppe avec soin du revers de sa manche; il me la tendit

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avec un sourire fier pour montrer son écriture. Elle portait :

A ma très chère mère, Madame Terzopoidos, à Trikala.

Cette naïve suscription, qui mêlait l'amour au respect, me toucha le cœur.

Jointe à l'entretien, elle me livrait l'âme du petit loustro, ses ambitions, son esprit de retour au pays et, par-dessus tout, son amour filial. En vérité, je pourrais étendre cette histoire à ses camarades. De ce jour les loustros, qui seulement m'amusaient, emportèrent mon estime. J'entrevis les richesses et les vertus de la race et, les comparant aux gamins de chez nous, j admirai leur endurance et leur foi dans l'avenir.

De fait, ils forment une classe à Athènes, et la plus vivante : ils pullident et leur activité et leur ubiquité les font paraître plus nombreux encore. Simples décrotteurs ou

saute-ruisseau, ils ne restent ni indifférents, ni étrangers à la vie publique. Isolés, chacun d'eux donne à une bourgeoisie pauvre autant que vaniteuse l'illusion d'être servie; réunis en troupe, ils sont l'opinion, le cortège indispensable des candidats en temps d'élection, la rumeur des manifestants en temps d'émeute.

J'ai suivi sur place les élections municipales de 1907 qui enfiévraient la jeune capitale. Affiches, journaux, chansons, cortèges... les rivaux mettaient tout en œuvre. Hommes et enfants s'égosillaient aux mêmes refrains qu'ils terminaient par un vivat en l'honneur de leur patron; les femmes même berçaient leurs marmots sur ces airs d'occasion. Je rencontrai par fortune, la veille du vote, le cortège du démarque sortant, qui a gardé sa place de haute lutte. Je traversais le placide quartier du Lycabette quand un brouhaha soudain me cloua sur place. J'entrevis dans un

nuage poudreux une file de landaus qui montaient au galop la rue Démocrite, — escortés, poussés, portés par une cohue braillante et trépignante. Les uns, clamant des vivats, agitaient en tête comme une bannière le portrait du candidat au bout d'une perche; d'autres couraient le long du cortège, lançant en l'air leurs casquettes, sautant sur les marchepieds, s'accrochant derrière aux capotes ou se pendant à la bride des chevaux qui, ahuris et affolés, tendaient leurs muscles en se cabrant. Des hommes en noir s'entassaient et s'étouffaient dans les voitures surchargées; ils souriaient et faisaient signe de la tète et de la main : c'étaient les membres de la liste du démarque. Celui-là, important, s'étalait dans le dernier landau; parfois il se dressait debout, saluait d'un geste large, essayait de parler d'une voix enrouée, mais un sm*croît de cris couvrait ses paroles et il se rasseyait, rayonnant. Un break fermait la

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marche triomphale; des gens du comité s'y tenaient tant bien que mal, gênés par le petit échafaudage qui maintenait, dans un médaillon de feuillage, le colossal portrait du favori. L'entrain de cette parade venait des loustros : il faisait beau voir leur frénésie de diables. Ils semblaient convaincus de leur rôle, ardents à la cause défendue; il ne se pouvait pas que leur enthousiasme ne gagnât les rues du parcours, ces rues où, la veille même, le démarque sortant avait fait installer l'éclairage électrique.

Aussi chacun des candidats s'efforce-t-il de départager en sa faveur ces troupes nécessaires des batailles électorales. J'imagine que ces gamins doivent aimer le temps des élections ; sans doute parce que ces jom\s-là leurs menus gains grossissent par miracle, mais aussi parce que leur jeunesse y dépense son exubérance et se distrait de la monotonie des jours de peine. Et qui sait? dans cette société grecque, libre de toute

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démarcation, où chacun par son industrie espère s'égaler au plus riche ou au plus puissant, tel loustro rêve-t-il de devenir un jour candidat, pareil à ceux qu'il acclame et qu'il sert. La légende — une de ces légendes qui plaisent aux démocraties et qui se trament à dessein — ne racontet-elle pas que M. Mercouris, le démarque actuel d'Athènes, — l'homme dont la prestance et le verbe soufflent l'enthousiasme aux électeurs — a couru jadis les rues, décrottant et cirant?

Dans cette ville un peu prude et un peu éteinte, en dépit de son Université et de ses régiments, où les étudiants graves ne songent à gambader, où les soldats se promènent d'un air placide, les loustros sonnent un grelot de drôlerie. x\ucune autre ville, même Marseille dont les cireurs tiennent boutique sur la Ganebière, ne saurait se prévaloir d'une telle corporation. Athènes, sans loustros, ne serait plus elle-même.

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