‹ La Jeune AthènesChapitre 6 sur 14 · I. Le peuple du bon accueil. Complaisance. Politesse · texte numérisé non relu

I. Le peuple du bon accueil. Complaisance. Politesse

gaité mesurée. Sobriété : des piliers d'estaminet. Verres d'eau. Séances interminables. Pas de pourboire. — Chasteté : le châtiment des séducteurs. Sagesse des soldaU et des étudiants. Pas de couples. La défense de la vertu nationale : la censure contre Mademoiselle Josette ma femme et contre le Voleur. — Une ville triste. Les plaisirs d'Athènes : les brasseries et la tarentelle. Les cafés-chantants. Correction des spectateurs. Piespectueux tête-à-tête. — Les vertus de la race : endurance à la peine, dédain du bien-être. — Répugnance au travail manuel ; le recours à l'esprit. Le goût des combinaisons : « Ne comptez plus ! « Le Grec en affaires : ergotage et dédits : la mésaventure dun miroitier belge. — Une histoire merveilleuse en pays de langue grecque : le vieux tailleur de Candie. — Le parfait marchand du monde : patience et courtoisie inaltérables. Le manège de l'Eginète. — Le foyer grec : vertus domestiques, amour paternel. Quiétude : l'assurance sans clients. Pas de suicides. Foi dans l'esprit et dans l'avenir.

H. — Les fougues d'un peuple bon enfant; gestes sauvages : les risques d'un mécanicien. Sus au cavalier! Une po-

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lice désœuvrée. — La grande affaire : les élections. La fièvre électorale : rixes et patrouilles. Une lutte d'intérêts, non d'idées. La prestance, les portraits, l'argent du candidat. La surenchère. — Dépense d'esprit : lutte de chansons, de surnoms, de formules. Rhétorique innée : l'antithèse dans une querelle de ménage. Le toast du démarque de Mégare : convenance et dignité. — Une lutte de surnoms au Pirée : le Tsar, Togo, Roosevelt. — Le tumulte du vote. Le grain de plomb dans l'urne à deux compartiments. Gare au tricheur! — Après le scrutin. Une folie raisonnable. in. — Les fêtes religieuses : prétextes à festiner et à chômer. — Fréquence des fêtes : Protochronia, Théophanie, le Carême pascal. La Grande Semaine : la procession de l'Epitaphion. La ripaille pascale. La fête des fleurs. Quelques saints vénérés. — La religion des Athéniens. Sans-façon dans l'église. — Les mornes icônes : le Christ byzantin. La Panagia et l'impératrice Hélène. Mélancolie des chapelles grecques. — Un culte sans âme : tradition plutôt que religion. La tolérance : simple résistance aux autres confessions. Les enfants des pappas dans nos écoles catholiques. Liberté de ces écoles. Maintien de l'orthodoxie comme signe de nationalité. — Indifférence décente des classes dirigeantes. L'anticléricalisme inconnu. Déchéance du clergé orthodoxe. Regrets et vœux de sages patriotes.

La libre confrérie de ces « loustros », endurants, ingénieux et sobres, sages à l'ordinaire, mais enfiévrés par temps d'élec-

lion, — représente en miniature le peuple bon enfant qui anime paisiblement les rues d'Athènes. Par le costume, il se distingue peu de tout autre peuple méridional ; mais il tranche sur l'Européen par la mine et le tour d'esprit. Nulle race ne marque moins de défiance à l'étranger, ni meilleure grâce à se laisser connaître. L'Athénien n'a point la dignité fermée de l'Oriental : il ne tient pas sa vie secrète. Il vit dans la rue, plus au dehors qu'au dedans; l'été, il s'attarde aux terrasses en plein air, l'hiver, dans les estaminets empuantis. Il se montre et parle sans masque, sans gêne aucune. Certes, pour pénétrer l'âme populaire et débrouiller l'écheveau confus des traditions et des coutumes qui règlent la vie des petites gens, il faudrait s'installer à demeure, revêtir leurs habits, leurs pensées et dormir sous leur toit; mais pour juger sans plus, de leur tempérament ou de leur esprit tels quels, il suffit de muser par les rues.

L'Athénien trahit dès l'abord sa jeunesse enfantine par sa curiosité doublée de complaisance. Vif, avisé, il s'empresse à guider le passant, s' écartant au besoin de son propre chemin ou délaissant sa besogne. Sans doute oblige-t-il par instinct de négoce, par désir de causer avec le nouveau venu et de s'informer à l'occasion. A l'étranger qui souvent souffre ailleurs d'une défiance hostile, il n'en paraît pas moins le peuple du bon accueil.

Passé l'heure du débarquement où la séquelle des bateliers et des aboyeurs d'hôtels — gens importuns par métier — vous assourdit et vous indispose, l'on remarque aussitôt l'éveil des visages et la courtoisie des manières. Ce peuple nait bien élevé; il ne semble pas popidacier. La rudesse de nos paysans et de nos ouvriers lui paraîtrait barbarie. Dans ses démarches et ses gestes il garde une mesure. Sa gaieté ne le pousse pas au tapage; elle ne procède point par éclats : ni gros rires, ni beuglements. Il sourit

plus qu'il ne rit, chante plus qu'il ne crie; il se complaît dans une humeur égale qui tourne souvent à l'enjouement, sans quitter le sérieux. La gravité turque a passé par là. Point ou peu d'ivrognes : ceux que l'on rencontre parfois montrent l'ivresse légère du vin résiné. Ils ne répugnent point comme le soûlard abêti d'Occident. De fait, tous les Grecs sont des piUers d'estaminet : néanmoins peu de peuples sont plus sobres. Ils jasent, des heures durant, devant un verre d'eau trouble, un café turc, ou un verre de « mastic » qu'ils étendent d'eau, à plusieurs reprises. Nos Hqueurs et nos apéritifs n'ont pas encore cheminé jusque-là (1) : même

(1) 11 entre au Pirée fort peu de vins et de liqueurs. Voici la valeur des importations de 1906 et de 1907 :

Vins en fûts 63 446fr. 169 003 fr.

Vins non mousseux en bouteilles 17 926 .. 30 255 ..

Vin»mou88euxenbouteille8. 27 549» 50 862»

Ces vins, qui viennent de France, rivalisent à grand'-

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dans les cafés élégants, l'on ne voit pas ces verres multicolores qui exhalent parmi les tablées l'absinthe et le bitter. Les mondains dégustent de la bière ou des sorbets . Le menu peuple ne boit que du vin et, avant le repas, du " mastic «, sorte d'anisette qu'on distille avec une herbe de Chio, ou du raki, eau-devie de marc, mêlée d'anis. Ces séances interminables devant un verre de deux sous ne

peine avec les vins grecs. Il faut être riche à Athènes pour traiter ses convives avec des vins et des liqueurs de France, car les droits de douane en augmentent fort le prix. La douane protège la sobriété nationale, car elle équivaut, pour ce peuple pauvret, à une prohibition.

Cependant pourrait-il se griser avec ses ^ins et son eaude-vie. Si la Grèce n'importe pas, elle exporte les vins, l'alcool et les eaux-de-vie qu'elle fabrique. Patras, Calamata, les ports du Péloponnèse et des îles exportent le vin; le Pirée, l'alcool et les eaux-de-vie, qui sont distillées dans le voisinage du port. En 1906, la Grèce a vendu à l'Egypte et à la Turquie pour 485 800 francs d'alcool, pour 646 168 francs en 1907; elle a exporté en Ég^-pte, en Turquie et aux Etats-Unis pour 755 048 francs de cognac en 1906 ; pour 986 184 francs en 1907. Je donne ces chiffres d'après les comptes de la Commission financière internationale qui contrôle les opérations de la douane; la Chambre de Commerce du Pirée ne publie pas encore de statistiques officielles.

laissent pas de nous inquiéter, dans l'intérêt des débitants. Comment y trouvent-ils leur compte, eux et leurs garçons qui jamais n'empochent de pourboire? Rien n'égale en vérité la sobriété du Grec, si ce n'est la patience et le désintéressement apparent des cabaretiers.

Point de débauchés, ou du moins se cachent-ils avec soin. Les filles ne tentent pas les passants dans la rue. Les amourettes sont jugées avec sévérité ; les frères n'hésitent pas à tuer le séducteur qui se refuse à épouser leur sœur (1). Même dans la bourgeoisie qui volontiers adopte les libertés d'Occident, un homme ne saurait paraître

(1) Le nombre des naissances illégitimes est mince ; on comnte à peine douze enfants naturels sur mille, et cette douzaine nait surtout dans les villes : à Athènes, Zante, Syra, Patras et Corfou. Les femmes grecques sont d'ailleurs moins exposées au péché que celles d'Occident, puisqu'elles ne travaillent ni dans l'industrie, ni dans le commerce et, quand il y a faute et grossesse, l'amant s'empresse, crainte du châtiment, d'épouser son amie. Ainsi bien des enfants de l'amour, engendrés hors mariage, naissent légitimes. V. Clon Stéphanos, op. cit., p. 432.

iOTHECA }

en public avec sa maîtresse, sans se déconsidérer. On chercherait en vain des couples, se donnant le bras, avec des mines et des gestes tendres. Les soldats et les étudiants vont sagement en groupes; ils n'affichent pas de faciles compagnes. Les scandales qui parfois se dénouent dans la société oisive qui s'agite autour des princes laisseraient accroire que cette pudeur publique se réduit à l'hypocrisie. Elle n'en rend pas moins hommage à la vertu, et cet hommage rendu par tous, même par les vicieux, prouve la chasteté du plus grand nombre.

Le peuple tient à préserver cette vertu, comme une chose nationale, contre toute importation du dehors. En 1907, la presse athénienne s'accorda à blâmer un imprésario qui avait adapté et monté sur la scène : Mademoiselle Josette ma femme. Le sujet parut trop Hbertin et trop risqué. J'ai vu jouer le Voleur, de M. Bernstein, traduit en

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romaïque, au théâtre d'été Pandopoulos.

Au second acte, quand la jeune femme se mit en toilette de nuit, une rumeur de protestation s'éleva du parterre. De la part d'un public friand de nouveautés et qui se pique d'observer les modes parisiennes, ces deux faits sont signifiants.

A dire vrai, le Grec pratique la chasteté, moins par vertu que par tempérament.

Après le Juif, il est sans doute l'homme le moins romanesque du monde ; et la sérénité, la raison des paysages où il vit, l'ont affermi contre les folies de la passion et les caprices de la chair.

PoUtesse, sobriété, chasteté composent à ce peuple de sages dehors qui ne laissent pas d'attrister la ville. Nos turbulents Méridionaux, habitués de Béziers, de Marseille ou de Toulon, y languiraient d'ennui. Les soirs d'hiver, Athènes se hâte de mettre son bonnet de nuit comme nos plus mornes sous-préfectures. Dès huit heures, les ma-

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gasins se ferment et le silence s'étend dans les rues les plus populeuses. La plupart des Athéniens s'endorment; dans le quartier de la Cour et des Ambassades, les mondains babillent ou jouent au bridge.

Les plus joyeux vivants s'attablent dans les brasseries où des troupes italiennes, affublées de rouge et de vert, dansent la tarentelle sur des airs monotones au son des grelots et des tambourins. Ils sourient béatement, à voir tourner les danseuses, pauvres maritornes qui passent et repassent l'Adriatique, laissant une piètre idée de la grâce italienne. Entre temps, le compère, chef de la troupe, lance quelques couplets italiens ou français, d'une voix cassée; pitoyable épave des cafés-concerts de la péninsule, il se trémousse comme un saltimbanque de carrefour. Cependant ces danses rustiques et ce comique balourd tirent des rires de l'assemblée. Toute l'année durant, l'hiver dans les brasseries de 1 Homonia, l'été au Phalère,

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la tarentelle réjouit les Athéniens. Ce goût vulgaire surprend chez des esprits si fins. C'est qu'ils ne sauraient se montrer difficiles; s'ils trouvent parmi eux des acteurs et des actrices , ils manquent de chanteurs , de comiques et de danseuses. Ils accueillent donc avec indulgence ceux et celles qui leur rendent visite; si grossier soit-il, ce spectacle ne leur paraît jamais banal.

Dois-je le dire? cette ville pudique tolère des cafés-chantants. Je me hâte d'ajouter qu'elle les relègue dans les sous-sols. On n'y rencontre guère que des étrangers ou des marins de passage : quant aux Athéniens qui s'y fourvoient, ce sont de mauvais sujets. Rien de grec en ces lieux, si ce n'est la bière qu'on boit avec grimace. L'on y chante en toute langue, sauf en romaïque. Des Vénitiennes, des Provençales, des Viennoises y rivafisent de chansons et d'atours. Parfois elles risquent sm- la scène des décolletés provocants, mais elles se

rhabillent dans la coulisse avant de quêter entre les tables. Chacun jette son obole dans la bourse, avec une correction parfaite. Pas un geste familier; parfois un étranger risque un mot, un souiûre, offre une boisson qu'on déguste dans un respectueux téte-àtéte. Les apparences restent sauves, même dans ce buis-clos, tout à fait ignoré des petites gens, et dont la gaieté claquemurée ne saurait réveiller ni choquer la pudeur nationale.

A ces sages dehors, le peuple grec joint de sohdes vertus qui imposent l'estime. Dès l'enfance, il montre aux plus rudes besognes une sobre endurance. J'ai vu, en plein midi, à l'heure de la sieste, des manGeu\Tes monter, tête nue et le dos fléchi, des pierres couchées sur leurs reins. Ils gravissaient ainsi des escahers de planches qui vacillaient sous leurs pieds. A chaque voyage, ils buvaient une gorgée d'eau à la cruche, essuyaient leur bouche du revers de la main.

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et reprenaient une charge. Lesevzones fournissent de longues marches en montagne, avec un morceau de pain dans leur sac. Sous ce rude chmat, une telle patience, un tel dédain du bien-être attestent la vigueur de la race.

Toutefois, les Grecs, qui ont pris l'air d'Athènes, préfèrent recourir aux ressources de leur esprit plutôt qu'à la vaillance de leurs bras. Le travail manuel, régulier, assidu, amenant à coup sûr un modeste salaire, n'est pas leur fait : les industriels d'Athènes et du Pirée déplorent la nonchalance et la néghgence de la main-d'œuvre. Ils sont plus négociants qu'ouvriers; ils aiment les combinaisons avec les risques, le gain facile et imprévu. Au repos, les terrassiers employés aux fouilles de Délos (1)

(1) Les fouilles de Délos, l'une des Gyclades, sont poursuivies par l'Ecole française. Commencées dès 1873 par Lebègue, continuées par M. Homolle de 1876 à 1888, mais à tâtons et sans plan d'ensemble, — faute d'argent, — elles sont menées avec ardeur depuis 1904 par M. Holleaux qui

s'absorbent à compter sur le sable : ils ne se lassent pas de compter et de recompter leur salaire. Pour les remettre à l'œuvre, le surveillant ne crie pas : " Taisez-vous! » mais : « Ne comptez plus ! » Ce trait atteste leur confiance dans l'invention de l'esprit, comme si d'ingénieux calculs pouvaient changer le résultat brutal des additions ou des soustractions, diminuer la dépense et accroître la recette.

En affaires, ce tour d'esprit les porte à ruser sans cesse avec la vérité. Les négociants grecs ergotent sans merci, marchandent, se dédisent ; ils en viennent à vouloir escamoter l'évidence même de leurs enga-

a pu, grâce aux subventions généreuses du duc de Loubat, entreprendre avec méthode le déblayemeul total de l'île et l'exhumation de la ville. La publication des fouilles de Délos, à laquelle travaillent tous les membres de l'Ecole française, s'annonce comme un modèle d'œuvre scientifique, disciplinée et cohérente. Les rapports sur chaque campagne de fouilles sont publics dans les Comptes rendus des séances de l'Académie ^des inscriptions et belles-lettres, compagnie qui patronne l'École.

gements. Aussi les industriels d'Occident ne se risquent-ils pas toujours à expédier leurs articles en Grèce : trop de faits répétés les jettent en défiance. Enhardis par l'éloignement et la difficulté du contrôle, les marchands d'Athènes et du Pirée allèguent à satiété l'avarie des marchandises en cours de route pour payer au rabais. Je citerai la mésaventure d'un miroitier belge qui avait adressé à Athènes un lot de glaces. Bien entendu, elles arrivèrent ternies, presque fêlées; et, au jour d'échéance, le Grec prétendit réduire ses engagements.

Le manufacturier pria l'un de ses parents qui, par hasard, séjournait à Athènes, de constater le dommage. Celui-ci se présenta, à plusieurs reprises, chez le marchand qui l'accueilht avec bonne grâce. Mais il ne put voiries glaces; elles avaient été posées dans un appartement dont le locataire était absent. En vain prit-il jour pour de nouvelles visites : chacune fut éludée sous un

nouveau prétexte. Bref, de guerre lasse, le Belge dut accepter un prix dérisoire. La probité commerciale laisse à dé.sirer en Attique (1) .

Là résident la force et le vice de l'âme hellène. La foi dans l'intelligence humaine pour triompher de toutes choses est une belle vertu, quand on l'appUque aux grands desseins; employée à des calculs mesquins, pour esquiver les engagements et triompher contre la vérité, elle aviht celui qu'elle possède. Le goût de l'habileté chasse le sentiment de l'honneur.

Aussi les traits d'honnêteté commerciale semblent-ils à Athènes des fables que 1 on aime à redire, telle l'histoire authentique d'un tailleur de Crète, qu'un camarade m'a contée. Il se trouve à Candie un vieux tailleur qui habille ses chents, sans jamais

(1) Les négociants grecs, qui ne vendent qu au comptant, n achètent le plus souvent qu à terme, à trois, six ou douze mois de date, contre remise de simples traites ou d'engagements écrits.

prendre leurs mesures. Un jeune archéologue, de passage, se présenta chez lui pour commander une culotte de coutil.

— Combien me demanderas-tu? lui dit-il.

— Dix drachmes (1) ! "

— Soit.

— Reviens dans quatre jours ! tu seras satisfait.

Mon camarade s'étonne.

— Mais tu n'as pas relevé ma taille?

— Inutile, je t'ai mesuré de l'œil. Ne t'inquiète pas, j'ai l'habitude. Parfois arrivent dans ma boutique plusieurs Anglais ensemble, g-ros etminces, petits et grands . Mes yeux saisissent les proportions de chacun et je les babille à souhait : je ne me trompe guère.

Quatre jours après l'archéologue revint : la culotte allait à meneille.

— Combien te dois-je? dit-il.

— Sept drachmes, cinquante lepta.

(1) La valeur de la drachme varie selon le jour et l'heure du jour : elle vaut en moyenne 0 fr. 95 cent.

— Ne m'avais-tu pas fixé un autre prix. . . dix draclimes net?

— Oui, mais j'ai mis, à tailler et à coudre, moins de temps que je n'aurais cru. Tu ne me dois que sept drachmes et demie.

Il s'expliquait très simplement : son client l'admira, sans mot dire, et souvent il revint causer avec lui, car sa sagesse égalait sa probité. Cette anecdote, exacte, entendue à Athènes, vous reporte en d'autres lieux. Cependant ce tailleur existe en Orient, dans un pays de langue grecque : mais il est Turc et musulman.

Pour juger des qualités du Grec en affaires, il faut vaincre quelque répugnance et s'habituer à son astucieux bavardage. Par la patience et l'inaltérable courtoisie, il est le parfait marchand du monde. Vendeur ambulant, négociant en boutique ou en magasin, il s'empresse, déballe ou étale, pièce à pièce, toute sa marchandise. Que vous achetiez ou non, il vous reconduit à sa

porte ou vous laisse avec le même sourire. Le temps ne semble pas compter pour lui. Souvent le badaud s'amuse aux terrasses des cafés à éprouver l'humeur de l'Éginète (1) qui trimbale les éponges pêchées par les siens sur la côte d'Afrique. Il les sort, les presse, les vante une à une ; il vide à vos pieds son sac ou son panier, discute, attend, rabaisse son prix, s'en va, revient, comme le chat qui guette une souris. Bref, vous le bernez, vous restez intraitable : loin de vous quitter sur le mot de la poissarde ou du camelot rageur, il vous jette un aimable bonjour. Parfois même, cette patience vous irrite à la longue ; vous le jugez trop obséquieux, et vous le rudoyez : il s'en va, toujours souriant.

(1) Les Eginètes, hardis marins, vivent de la pêche et du cabotage ; ils arment des bateaux, avec scaphandriers et plongeurs pour la pêche des éponges. On les rencontre sur la côte d'Afrique. Le Pirée a expédié en 1907 pour 57915 francs d'épongés en Angleterre, en Autriche, en Italie, en France, aux États-Unis, en Belgique, en Turquie (ordre d'importance). ÏjC port de Calamata n'en exporte guère que pour la France.

Ce marchand un peu filou et trop aimable nous déplairait moins à coup sûr, si de son comptoir il nous menait à son foyer. La vie familiale du populaire grec offre l'exemple des vertus domestiques. L'amour filial s'y montre touchant; les amitiés entre frères rappellent les plus beaux traits de l'antiquité. Cependant l'amour paternel s'en tient au présent; point de prévoyance. Un père ne s'inquiète pas de l'avenir des siens. A Athènes, plus encore dans les campagnes, l'assureur sur la vie cherche en vain des clients (1) . Ce peuple poh, sobre, chaste, de mœurs familiales, laisse couler les jours dans la quiétude. Il ignore le souci pour

(1) Les Sociétés établies en Grèce assurent plutôt sur les transports et contre l'incendie. Les incendies sont fréquents à Athènes comme au Pirëe et s'étendent aisément ; la part du feu reste toujours la plus belle, faute de pompes et d'eau. Les Compagnies d'assurances qui tiennent bureaux en Grèce sont surtout autrichiennes et allemandes. On en compte trois de Londres, une de Bâle. Il n'y a guère qu'une Société grecque, la Nationale, d'Athènes (incendie) et une seule Société française, le Phénix, de Paris (incendie et vie).

lui et ceux qu'il aime, car il se fie, comme l'ingénieux Ulysse, aux ressources de son esprit. L'homme avisé se tire toujours d'affaire : à ses yeux, rien n'est désespéré. Point de désenchantés, point de drames de la misère. Les journaux ne content jamais de suicides. On en revient encore à cette vertu, qui est le nerf de l'âme grecque : la foi dans l'intelligence humaine qui, sans cesse, rafraîchit l'espérance et entretient l'humeur égale.

Ce peuple perdrait figure humaine s'il ne rompait à l'occasion sa politesse. Parfois il s'émeut et les éclats de son jeune tempérament marquent mieux, par contraste, la sagesse où il vit d'ordinaire.

La foule athénienne, si bonne enfant, s'emporte de prime-saut à des gestes sauvages. Au printemps de 1907, la locomotive poussive du Phalère malmena fort l'un des convois. La chaudière éclata et un jet de vapeur fusa sur les voyageurs. Deux ou trois périrent; plusieurs furent défigurés. Aussitôt, les gens s'ameutèrent contre le mécanicien et le chauffeur qui durent s'enfuir; on les eût écharpés sans merci. La foule,

furibonde, ne songeait pas que tous deux n'avaient éciiappé que par miracle; qu'ils étaient, en cas de négligence, leurs premières victimes : il lui fallait des responsables pour assouvir sa rage (1).

Une autre fois, je vis un cavalier au galop culbuter un passant sur le boulevard Olga. Les uns s'empressèrent autour du blessé; les autres, non moins prompts, coururent à l'homme que le cheval emportait. Le cavalier, dans sa course folle, perdit son képi et voulut revenir en arrière. jNIal lui en prit :

(1) Certes, toutes les foules s'emportent, avec sauvagerie, telle la foule parisienne quand elle s'ameute contre le chauffeur d'automobile qui vient d'écraser un passant. Mais dans cette fureur même, elles témoignent plus ou moins de logique et c'est par là qu'elles donnent leur mesure d'humanité. Les Parisiens, qui frappent un chauffeur homicide, lui reprochent sa maladresse ou sa vitesse folle, seules causes de l'accident, à leur avis. Souvent, ils n'ont pas tort; et même, quand ils se trompent, leur raisonnement n'est pas absurde. Jamais, à coup sur, ils n'en viendraient à malmener le mécanicien d'une locomotive qui éclate, ou à rosser un cheval emballé, faute d'atteindre le cavalier; mais, bien plutôt, ils plaindraient l'un et l'autre et leur porteraient secours.

l'un saisit et garda le képi; les autres l'entourèrent et, ne pouvant l'atteindre, rossèrent la bête à tour de bras. Le cheval tournoya un instant dans le cercle hostile, se dégagea d'une cabriole et partit ventre à terre, poursuivi de cris et d'injures.

Sans ces vives saillies qu'il faut refréner à propos, la police d'Athènes flânerait tout à son aise. Nulle part ailleurs, les gardiens de la paix ne semblent plus placides, ni plus désoeuvrés; ils n'agissent guère qu'aux grands jours de fête. Ces jours-là, le peuple rompt avec transport la monotonie de la vie; il détend ses nerfs avec la fougue d'enfants qu'on lâche de l'école.

La plus grande fête comme la plus grande affaire, ce sont les élections, législatives ou municipales, que l'on tripote un long mois d'avance. Plusieurs semaines durant, le vin résiné (1), les chansons, les discours, les pro-

(1) Selon une habitude antique, les vignerons grecs uieltent volontiers dans le vin de la résine de pin (Pinus

messes, l'argent excitent les électeurs; aussi arrive-t-il qu'au jour du vote, les têtes s'exaspèrent; on joue du couteau, on tire le revolver : des hommes tombent (1). J'ai suivi les élections municipales du printemps de 1907. Des patrouilles de cavaliers surveillaient les quartiers. Athènes semblait en état de siège. x\ux carrefours, des soldats surgissaient et fouillaient les passants : ils

halepensis) et du plâtre; il faut être philhellène bien convaincu pour aimer cette boisson qui râpe le gosier. Ce goût bizarre porte les paysans à ravager les bois de pins ; je me rappelle le bois charmant qui, dans l'ile de Salamine, ombrage le chemin qui mène du couvent de Phanéroméni à la barque du passeur. Pas un arbre dont le tronc ne fût entaillé et qui ne perdit sa sève résineuse par une plaia béante. Cette mutilation faisait peine; il en est ainsi partout. Chaque pin est une source de résine, qu'on épuise sans merci.

(1) Cependant la rage électorale tend à s'apaiser. A mesure que l'administration se dégage de la politique et que les élections, mettant en jeu moins de situations, déchaînent moins d'intérêts personnels, la masse populaire, moins travaillée par les parasites de la politique, semble s'assagir. Il faut dire aussi que la classe éclairée, entrevoyant entin les erreurs où cette vaine agitation mène le pays, commence à se désintéresser des luttes électorales et de ces conflits d'ambitions personnelles.

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confisquaient les couteaux et les armes. La consigne est si sévère que les étrangers, si respectés dans la ville, n'y échappent pas. Au reste les gens du peuple s'y prêtent docilement, avec la meilleure grâce du monde. L'escarpe rebelle n'existe pas encore dans la jeune capitale.

Les esprits s'échauffent non pour des idées, mais pour des intérêts. Chacun tombe d'accord sur les questions politiques. Les rivaux ne désirent pas le pouvoir pour le triomphe de tels principes ou de telles lois ; ils le convoitent comme la réserve des prébendes et des places à distribuer aux leurs. La bataille électorale se ravale à une querelle de personnes, à une lutte d'intérêts locaux ou individuels. Chaque candidat représente un canton, un clan dont tous les membres espèrent, le succès échéant, participer à la bombance de l'État. Les élections ne font que remettre en question le partage des ressources publiques : il

s'agit pour les uns de se maintenir, pour les autres de s'installer, de haute lutte. Tout électeur d'importance caresse son dessein : ces intérêts personnels, coalisés ou hostiles, travaillent le populaire et le partagent à l'envi.

Le bon peuple, lui, se décide sur la mine, la prestance, la voix du candidat ou, pis même, sur son costume. Aussi les rivaux affichent-ils sur les murs leurs portraits les plus flattés. Ils se montrent tous habillés et peignés avec soin, dans une belle attitude de défi ou d'irouie, que soulignent des épigraphes persuasives : « Tel corps, telle âme. » On songe à des réclames de tailleur ou de coiffeui' plutôt qu'à des affiches électorales.

Mais trop souvent aussi le peuple se laisse toucher par un argument moins élégant. Il promet son vote contre argent comptant à qui le régale de vin et de tabac. Gare au candidat qui soudoie le premier, s'il n'offre

pas un prix défiant toute surenchère. L'âme vénale des électeurs a des retours piquants que guette la malice des racoleurs de voix. On se dérobe des électeurs sans vergogne.

— Combien as- tu reçu? demande à l'homme déjà vendu l'agent de l'adversaire.

— Vingt drachmes, si tu veux le savoir. L'autre somùt ou esquisse une moue de

dédain.

— Pourquoi ris-tu? reprend l'électeur.

— Il y a que tu t'es laissé prendre. Mon patron donne vingt-cinq drachmes à chacun des siens...

Notre homme se dépite ; il réfléchit, juge qu'il a été dupé et, en fin de compte, il se donne au surenchérisseur. Il touche donc des deux mains.

Aussi les élections coûtent cher aux candidats : ils comptent rentrer dans leurs débours, s'ils triomphent. C'est une entreprise où eux et leurs amis risquent des fonds, dont ils espèrent tirer un intérêt soUde.

Du .moins dépensent-ils autant d'esprit que d'argent. Ils recourent à tous stratagèmes : les plus enfantins portent le mieux. Une guerre de chansons, de surnoms, de discom's, de parades précède le vote : là éclate la jeunesse du peuple grec.

Chaque parti résume son programme dans une sentence ou une formule qu'il pousse comme un cri de guerre dans les manifestations. Le programme se réduit à l'éloge du favori, au blâme du rival. Aux dernières élections municipales, les adversaires de M. Mercouris, démarque sortant, l'accusaient de malversations. " Des comptes! ■' écrivaient-ils au bas des portraits et criaientils à son cortège. « Des faits et non des mots! » ripostaient les amis du démarque.

On saisit ici le tour d'esprit du Grec, son habileté et son goût pour les figures et les jeux du discours. Même dans la colère, il reste rhéteur, à tel point qu'on douterait de sa sincérité. J'entendis un soir une querelle

de ménage. « Ta tête est ignoble, ta laideur me répugne » , criait un Athénien à sa femme qui pleurait. — " Console-toi, lui disait sa nièce avec calme, ton corps est laid, mais ton âme est belle. » Les pensées les plus familières leur viennent sous une forme oratoire . Leurs disputes sont une escrime de rhétorique; ils se battent à coup d'antithèses. Je me rappelle encore le toast que le modeste démarque de Mégare porta en l'honneur d'A. France et de G. Perrot, ses hôtes du mardi de Pâques 1907; opposant la grande France à sa sœur la petite Grèce, il déroula quelques périodes avec art. Son débit et son attitude s'accordaient à merveille : ce notable représentait la misérable Mégare, avec une dignité qui eût imposé aux plus moqueurs . Quel maire de nos petites villes eût ainsi parlé, sans sentir le rustre?

Dans la bataille électorale, tous les moyens qui peuvent frapper l'esprit sont

de bonne guerre auprès d'eux. Le plus curieux et le plus puéril, c'est le surnom qu'ils imaginent à l'envi pour leur candidat. Ils songent qu'un nom sonore prêtera sa vertu ou sa gloire à leur favori, qu'il l'enveloppera de prestige aux yeux des indécis ; et c'est une lutte plaisante de surnoms. Aux dernières élections municipales (1907) , trois candidats rivalisaient au Pirée, à chances presque égales. L'un des partis surnomma son patron le Tsar, l'un des deux clans adverses songea que, pendant la récente guerre, un homme l'avait emporté sur l'Empereur de toutes les Russies : c'était l'amiral japonais qui avait détruit la flotte russe. Il riposta donc en surnommant son candidat Togo. Le troisième clan surenchérit encore ; quelqu'un l'avait emporté à la foissurle vaincu et sur le vainqueur : c'étaitle Président de la grande République qui s'était entremis pour imposer la paix ; et triomphalement il dénomma son candidat : Roosevelt.

124 LA JEDNE ATHENES

Le tumulte électoral gronde, le jour du scrutin, autour des églises, où l'on vote du lever au coucher du soleil. L'église bourdonne comme un marché; l'on cause, l'on rit, l'on discute, l'on boit de l'eau à plein verre, sans respect du lieu saint. Les électeurs passent un à un devant la rangée des urnes. Et c'est un plaisir d'observer les visages ; beaucoup montrent l'expression piquante d'un enfant, tout sérieux d'accomplir pour une fois un acte grave. A chaque candidat appartient une urne, coiffée de son portrait. Dans la manche d'ouveiture qui se divise en deux canaux, celui des oui et celui des non, l'électeur insinue son grain de plomb. Auprès se tient l'agent qui surveille chaque geste et saisit le tricheur. Il guette même les amis trop zélés, car la fraude bienveillante nuit au candidat qu'on veut favoriser. Ce peuple finaud n'a rien trouvé de mieux que de retourner la ruse contre celuilà même qui en bénéficiait. Qui veut glisser

deux plombs dans la case des oui, et doubler son vote au profit d'un portrait, annule sa propre voix .

Le dépouillement du scrutin tient les esprits haletants; la proclamation des résultats les déchaîne. Le parti victorieux exulte ; l'autre enrage. Durant quelques jours, il s'agite pour démontrer la fraude et invalider le vote. Mais sans doute les élus laissentils entendre aux plus notables des vaincus qu'on ne les négligera point : peu à peu le tintamarre s'apaise, le peuple redevient sage après cette saillie de turbulence, où il avait lâché son tempérament. A dire vrai, même dans ces coups de folie électorale, il semble que le peuple athénien se possède encore et garde une mesure. L'on croirait presque à une passion de tête, à une passion jouée (1) .

(1) Les 8(5ances orageuses de la Boulé sont piquantes à cet égard. Le chapeau sur la tète et la canne à la main, le» déput<;8 entendent nonchalaniment les invectives les plus violentes. Les adversaires ne sourcillent pas et laissent la parole au plus forcené jusqu'à ce qu'il déclare lui-même

L'ordre public est à peine troublé ; les soldats et la foule se mêlent à la bonne franquette ; le badaud qui regarde ne risque ni sa vie ni sa liberté. Les mesures de police n'ont rien de cette allure militaire et brutale qu'elles gardent encore chez nous.

Même dans sa folie, l'Athénien reste raisonnable.

avoir fini. Chose curieuse, dans leurs discours de longue haleine, les députés s'expriment en langue noble ou épurée, mais ils s'apostrophent et s'interpellent en langue populaire.

En regard des élections, toujours chaudes, les fêtes religieuses se célèbrent dans le calme. Le jour de Pâques, fête entre toutes les fêtes, la ville résonne de fusillades et de pétarades, mais en signe de joie; s'il y a mort d'homme, c'est par mégarde.

L'Athénien, comme les enfants, se plaît aux fusées et aux feux de Bengale. Ces fctes sont prétexte à boire et à manger, à rompre la sobriété ordinaire, et l'on chôme. L'on chômeraitun jour sur trois, si l'on observait avec scrupule le calendrier orthodoxe. Cette fréquence des jours chômés, que le menu peuple respecte volontiers, nuit au commerce et aux affaires : banquiers et né-

gociants désireraient en négliger la plupart.

Aussi nombreuses, les fêtes forment la trame brillante de l'année. Certaines se préparent à l'avance et durent plusieurs jours; elles alternent avec les Carêmes et les jours de jeûne, par succession continue (1). Voici d'abord le jour de l'An, Protochronia, ou Aïos-Vasilios, qu'ont précédé les trois jours cbômés de la Noël. Après le pain de Noël, chaque maison mange la large tarte de Basile, où l'on glisse une pièce de monnaie. Aussitôt A^ent la Théophanie ou Epiphanie : au bord de la mer, les pappas bénissent les eaux. Après le carnaval de trois se-

(1) L'Église grecque prescrit quatre carêmes : le carême de Pâques, ou Grand Carême qui dure 48 jours; celui de« Saints Apôtres (15 jours) celui de la première quinzaine d'août et celui de Noël (iO jours). Elle interdit chaqae mercredi et vendredi la viande, les œufs et les laitages. Le nomhre des jours déjeune, qui s'élève à deux cents environ, dépasse donc les deux tiers de l'année.

Le grand nombre des jours fériés repose le fidèle de ces privations; ainsi le régime de suralimentation alterne sans cesse avec la diète.

maines, le Carême pascal impose la suite de ses abstinences : l'on ne sert à table que du caviar, des olives, du riz, des légumes, assaisonnés à l'buile; encore le mercredi et le vendredi faut-il les accommoder à l'eau. Le poisson n'est admis que le 25 mars, jour de l'Évangélismos ou de l'Annonciation : cette fête pieuse est rehaussée par un anniversaire national. C'est le 25 mars 1821 que l'archevêque Germanos appela le premier, à la liberté, les gens de Calavryta .

Durant la semaine sainte ou grande semaine, l'abstinence devient jeûne. Le soir, chacun se rend à l'éghse; on s'y attarde, le grand jeudi, pour la lecture des Douze Évangiles. Le vendredi, jour de l'Epitaphion, chacun vient baiser la Croix. Chaque paroisse promène le soir, en grande pompe, le linceul du Christ, au bruit des fusées et à la lueur multicolore des feux de Bengale. Ces funérailles symboUques de l'Homme-

130 LA JETJîsE ATHE^ES

Dieu se déroulent dans l'allégresse. C'est qu'on enterre le pénible Carême et que l'âme populaire ne se tient plus de joie à l'avant- veille de Pâques. Dans les bas quartiers, cette procession garde un sens émouvant; les petites gens suivent en foule, les cierges qu'ils tiennent pleurent sur leurs guenilles. L'odeur de la cire se mêle à l'odeur bumaine de ces pauvres que le jeûne a exténués ; parmi les feux de Bengale et les flammes dansantes des cierges, les visages blafards, où luisent des yeux de fièvre, s'animent au chant des cantiques.

Le lendemain, samedi, avant minuit, la multitude se presse aux portes des églises. Sur le parvis de la Grande Métropole, une estrade accueille les princes, les ministres, tous les notables d'Athènes. A l'heure de minuit, le métropolitain surgit au seuil de l'éghse, obscure jusqu'en ses profondeurs. « Christos anesti ek nekrôn. Christ est ressuscité ! » proclame-t-il, et il tend un flam-

LES ATHENIENS : LE MENU PEUPLE l;ii

beau allumé aux fidèles; chacun, un cierge à la main, s'empresse de cueillir cette flamme, et la nef, jusque-là sombre et vide, s'illumine et s'emplit. C'est Pâques; trois jours durant, l'on se gave, pour compenser les privations du Carême.

Le 1" mai, tombe la fête des fleurs, la plus gracieuse de toutes. Ce jour-là, libre à tous de marauder dans les jardins! Chacun doit orner le balcon ou le haut de la porte d'une gerbe qui s'y fanera jusqu'au printemps suivant. Le 21 mai, on célèbre la fête de Constantin et de sa mère Hélène, plus vénérée des Grecs que l'Ascension, la Pentecôte et la Trinité. Puis quinze jours d'abstinence annoncent la fêle des apôtres saint Pierre et saint Paul; et c'est encore celles de Dimitri et de Spiridon, noms répandus entre tous, etc. J'en passe, et non des moindres. C'est ainsi que de jeûne en jeûne et de fête en fêt«, — les jeûnes préparant aux fêtes et les fêtes reposant des

jeûnes, — le menu peuple grec est conduit du jour de l'An à la Noël.

A considérer ce calendrier chargé d'obligations, l'on s'imagine un peuple religieux, d'une piété farouche : ce n'est point par là que pèche l'Athénien. Si on l'observe à l'église, dans l'attitude de la prière, l'on se convainc aussitôt qu'il n'est point tourmenté par les désirs divins ni la folie de la Croix. Chez eux, point de recueillement; ils nous choquent, nous autres catholiques, par le sans-gêne qu'ils montrent dans le lieu saint. Aucun silence, aucune retenue même aux plus grands jours. L'office accompli, ils causent à voix haute ; des groupes se forment, on entend des rires. Les enfants jouent à cache-cache derrière les piliers .

Ce sans-façon nous surprend d'autant plus que les icônes présentes n'appellent guère la familiarité. Le Christ byzantin ne se meurt pas d'amour : le ^âsage verdâtre,

les yeux fermés au monde, il trahit sur la croix l'ennui et l'éternel désenchantement. Et la Panagia, au long visage pointu, aux yeux bridés, au nez tiré, aux lèvres minces parle moins encore de miséricorde et d'intercession charitable. Morose et refrognée, elle garde la hauteur de l'impératrice Hélène qui, selon la tradition, servit de modèle à cette image. Ces icônes, aux mains de fer-blanc — où les fidèles vont poser leurs lèvres — repoussent plutôt qu'elles n'accueillent, par leur indifférence aux misères humaines. Loin d'élever les âmes vers Dieu dans im élan de confiance et d'amour, elles les oppriment par le dédain et la menace. Le cœur se serre dans ces églises d'où l'on soit, l'esprit contristé. Rien ne donne davantage à un catholique d'Occident l'impression de dépaysement qu'une chapelle grecque. Ce Christ et cette Panagie, qu'il croyait pareils aux siens, lui paraissent étrangers. Sa prière lui reste

au cœur et il éprouve la nostalgie d'un Dieu de réconfort.

Sans doute, le peuple grec ne sent-il pas l'inhumanité de ces images. Derrière ces mines rébarbatives, il ne cherche point d'âme. Elles ont perdu pour lui toute expression vivante ; il ne songerait à les examiner que si, par hasard, on lui changeait leurs traits. Il vient aux jours et aux heures prescrites, marmotte les prières, esquisse les gestes d usage et se juge quitte envers elles.

Cette religion se réduit à un culte de forme; elle est affaire de tradition plutôt que de foi, de coutumes et de superstitions plutôt que de croyances. Ils s'y sont attachés, autant par la force obscure du passé que par gratitude inconsciente. Au temps delà servitude, c'est grâce à ces rites qu'ils se distinguèrent des Turcs et purent rester eux-mêmes, malgré la pression desmaitres. Ils les respectent comme des signes aux-

quels ils se reconnaissent entre eux, de même race et de même patrie.

Une telle religion pratique aisément la tolérance. Noyés par la masse orthodoxe, les catholiques et les musulmans de Grèce ne sont point inquiétés dans leur conscience (1). Il ne viendrait à aucun Athénien l'idée de les débaucher et de parfaire, à leurs dépens, l'unité religieuse du pays. Seule la passion de la foi vivante songe à s'imposer par la propagande et la persécution. L'orthodoxie grecque se borne à se maintenir, à résister aux autres confessions. La bourgeoisie d'x\thènes et du Pirée envoie ses garçons et ses filles dans les

(1) D'après le recensement de 1879, la population civile de la Grèce se divisait en 1 902 800 ojthodoxes. Les autres chrétiens (14 677) relevaient en majorité de l'Eglise romaine. Ces catholicjues habitaient surtout les îles de Syra (3900) et de Tinos (3 970). On comptait 24 165 mahométans, dont plus du quart en Phtiotide (7 604) ; et 5 792 israélites, dont 2650 à Corfou. (V. Almanach de Gotha, 1890, p. 817, et D' Clon Stéphanos, op. cit., p. 450. Les derniers almanachs de Gotha ne mentionnent pas de recensement plus récent pour les cultes.^

écoles françaises que tiennent nos missionnaires et nos religieuses. Le gouvernement ne tracasse pas ces maisons que fréquentent même les enfants des pappas. Chaque année, à la veille des rentrées, les pensions grecques concurrentes mènent campagne contre elles, sous le prétexte religieux; de fait, c'est une simple hostilité commerciale.

Deux restrictions seulement limitent pour ces écoles catholiques la liberté d'enseignement : défense de faire l'instruction religieuse aux élèves orthodoxes et obligation d'enseigner en grec, plusieurs heures par semaine (1). Ces deux mesures témoignent du même souci national : on maintient l'orthodoxie et le romaïque comme signes de nationalité. On s'oppose aux conversions

(1) Le Français d'Athènes se plaît à visiter ces écoles. Dès le seuil, on se retrouve en France : l'ordre, la netteté parlent aux yeux comme à l'esprit. Au sortir des maisons grecques, sans mine ni façon, on y goûte le sentiment du foyer et de la vie intérieure/

comme à l'émigration, car, à leurs yeux, se convertir, c'est se déraciner, faire souche à l'étranger. La patrie grecque n'est pas si grande : elle se défend contre l'amoindrissement.

Seul le patriotisme borne leur tolérance qui se manifeste sans cesse dans la vie quotidienne. Peu importent aux Athéniens le nom de votre religion et la mesure de votre foi! Ils ne vous toiseront pas si vous restez coiffé sur le passage d'une procession et se préoccuperont peu de l'avis que vous portez sur leurs dogmes ou sur leur culte. Si le petit peuple pratique avec exactitude, nombre de gens dans la bourgeoisie ne paraissent à l'église que pour des cérémonies mondaines ; le dimanche, ils se rendent plus volontiers à l'éghse cathoUque pour y rencontrer le monde élégant des ambassades et y juger des toilettes. Ils s'abstiennent et jeûnent encore, pendant le Carême, par respect de la coutume, mais, de fait.

ils vivent à l'endroit de leur religion dans une indifférence décente.

Chez un peuple si peu enclin aux luttes religieuses, l'anticléricalisme ne saurait racoler un parti. Parfois quelques politiciens, qui ont pris l'air de nos réunions électorales, tentent de l'importer. Mais pourquoi les Grecs haïraient-ils les pappas? Ils ne gênent et n'offusquent personne. Fils du bas peuple, ils mènent à la charge de leur paroisse une vie obscure et misérable que ne relève point l'apostolat. En dépit d'un reste de respect qui s'attache encore à leur personne inviolable, ils ne comptent pas dans le pays. Cette déchéance sociale atteint leur religion qui a perdu son âme. Rien ne diminue davantage l'orthodoxie, aux yeux d'un catholique romain, que l'aspect de ces ministres, malpropres et hirsutes ; l'ignorance est inscrite sur leur visage niais. Il manque à la vie morale de la Grèce tout ce qu'y apporterait d'exemple et d'idéal un

LES ATHEiNIENS : LE MENO PEUPLE 139

clergé honorable; de sages patriotes, même parmi les sceptiques, souhaiteraient à l'orthodoxie nationale des prêtres dignes de ce nom, dussent leurs vertus et leurs talents provoquer en retour l'envie anticléricale.

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