CHAPITRE V
LA SOCIÉTÉ DATHÈNES
I. — La procession de l'Epitaphion : abstention de la bourgeoisie. — Peuple et bourgeoisie : divergence des mœurs. Une colonie cosmopolite en pays grec. — Les rendez-vous à la mode. Tvpe masculin : le calicot et le bandit calabrais. Le type féminin : petitesse et vulgarité.
— Leur mise. Elégance apprêtée des hommes. La modestie des Athéniennes expliquée par une Levantine. Leur charme à l'heure du crépuscule. L'apparence « romiote » .
— Leurs péchés mignons. Coquetterie : les coiffeurs; oîi et quand ils se peignent. — Les bottiers : une industrie nationale. — Les tailleurs : leurs doléances. — Gourmandise et bavardage : les pâtissiers. De la pâtisserie grecque. Le goût de la compagnie : les délices de la journée. Pourquoi les voyages de noces durent peu. — L'Athénien en compagnie : amabilité et politesse. Apprentissage des arts d'agrément. Le danseur. Le causeur. Esprit vif et curieux. La vogue des romans français. Le cercle littéraire du « Parnassos ». — La gène du monde athénien. Cherté des loyers, prix du luxe. — Les intérieurs, pauvre ameublement ou mauvais goût. Négligence du foyer. Tout pour le dehors. Le voyage d'été. — La plainte des \neux Athéniens. Réceptions chez le pâtissier.
Fureur des équipages. — Leur snobisme. Fringale des nouvelles et des modes de France. Traduction et représentation de nos pièces à succès. La propriété littéraire en Grèce : histoire d'une traduction. Le vœu des littérateurs grecs. — Renommée de nos criminels : la condamnation de Soleilland. — Athènes désertée : vers les villes d'eaux et vers Paris. Certificats de mondanité, souvenirs flatteurs. — Oubli des vertus domestiques. La liberté du divorce : une combinaison de vaudeville. — Comment nos cosmopolites se retrouvent Grecs. Recours aux expédients. L'industrie nationale. Indulgence du public. — Les méprises d'une société trop ouverte : l'aventure d'un Français titré. Qne extradition simplifiée. — Négligence de l'honneur : un monde qui ne dit rien qui vaille. — L'élite intellectuelle : préjugés d'outre-Rhin. L'Université d'Athènes : le corps médical. — Imitation de l'étranger : fâcheux exemple des mœurs cosmopolites et des migrations.
Le soir du vendredi saint, jour de l'Epitaphion, les processions des paroisses se déroulent en pompe par les rues d'Athènes. La procession des quartiers populaires entraîne une suite nombreuse et attentive : les petites gens accompagnent tous leur pappas, en chantant, un cierge à
la main. Les paroisses bourgeoises du Lycabette et du quartier de la Cour ne recueillent qu'un mince cortège. Répandu sur la place de la Constitution ou dans les avenues d'alentour, le beau monde se contente de regarder, comme un spectacle, la dévotion populaire : il se gare des cortèges, craignant pour ses vêtements les larmes des cierges.
Cette abstention est signifiante. Peuple et bourgeoisie (1) d'Athènes viA'^ent côte à côte, mais chacun à leur mode. Sans doute il en est ainsi partout entre riches et pauvres ; mais, dans la capitale encore pauvrette de ce royaume besoigneux, cette différence de mœurs s'accuse plus rudement. Le peuple observe exactement les pratiques orthodoxes ; la bourgeoisie tend à les négh-
(1) Il ne faudrait pas donner à ce mot le sens de classe constituée, sens qu'il garde encore dans les vieilles sociétés d'Occident. La nation grecque ne présente qu'une apparence de classeg : bourgeoisie signifie seulement ici monde richf ou aisé.
ger. Le peuple reste attaché aux coutumes du pays ; la bourgeoisie délaisse les plus chères, même les usages mortuaires, ceux que les humbles changeraient le moins volontiers : déjà elle enterre ses morts, cercueil fermé. Détachée de la religion et des mœurs locales, la belle société paraît former un monde à part : voyageant à l'envi, séjournant l'été en France ou en Suisse, dans les stations les plus fréquentées, elle perd de plus en plus les dehors indigènes pour s'habiller et vivre, comme les élégants des grandes capitales. Elle prend, en pays grec, la tournure d'une colonie cosmopolite et son exemple débauche les classes moyennes, — officiers et fonctionnaires, — qui se travaillent à l'imiter.
Cette société toute neuve et sans traditions, pressée de paraître comme une vieille bourgeoisie, — sans l'avoir mérité par la patience ni les vertus acquises, — est aisée à observer et à connaître. Friande de eau-
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série et de relations nouvelles, elle s'offre d'elle-même au curieux.
Claquemurée tout le jour dans ses appartements, où elle n'aime guère à recevoir visite, elle sort et s'assemble au déclin du soleil, dans les lieux de convention; l'hiver, dans les pâtisseries de la rue du Stade, l'été, sur l'esplanade du Zappeion ou sur la plage du Nouveau-Phalère. A ce moment, elle se présente dans son rôle favori. L'heure de la flânerie sonne pour elle l'heure de la vie, c'est-à-dire de la parade ; les autres heures du jour préparent celle-là pour laquelle on réserve sa toilette, son argent, son esprit.
Ces rendez-vous sont propices à l'examen du type. Il est monotone, sans variété. Les hommes qui passent, tous bmns et noirs de peau, le poil dru et gras, se rangeraient, suivant l'expression et l'allure, en deux groupes : les uns au visage régulier représentent le joli brun, banal et douceâtre, évoquant l'idéal de notre calicot ; les autres,
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aux traits plus aiguisés, à la moustache rude, aux yeux plus luisants, figurent à mei'veille le bandit calabrais. Ainsi fait, le type masculin semble plus heureux que le type féminin. En vain cherche-t-on dans la rue le profil droit des déesses. Petite et de hanches larges, l'Athénienne contredit la légende de la beauté grecque. Seuls ses yeux noirs chassent la laideur de son visage commun, fané par la poussière et les fards.
Hommes et femmes veillent à leur mise et s'habillent, sinon avec goût, du moins avec soin, selon la mode d'Occident. Trop souvent les hommes copient les gravures de tailleurs ; à leur élégance affectée, il manque ce brin de négligé qui marque le vrai mondain. Les Athéniennes portent la toilette avec aisance et sans surcharge; ni leurs étoffes, ni leurs chapeaux, ni leurs bijoux ne laissent flairer les parvenues. Une Levantine m'insinuait qu'elles devaient cette modestie à leur pauvreté. « Elles sont bien
contraintes à cette simplicité. Mais que leurs maris s'enrichissent et vous verrez leurs plumes, leurs dentelles, leurs diamants! Elles ne trouveront plus rien d'assez cossu, d'assez clinquant pour s'attifer!. . . » L'été, en toilette claire, à l'heure du crépuscule, elles trouvent avec leurs yeux de velours, sous les gazes et la mousseline, une grâce troublante.
Qui ne sait que la nuit a des puissances telles, Que les femmes y sont, comme les fleurs, plus belles, Et que tout vent du soir qui les peut effleurer Leur enlève un parfum plus doux à respirer?
De près, à les dévisager, le charme tombe . Leurs cheveux gris, leur teint huileux et flétri répugnent comme les tètes ointes et frisées des pères et des maris. Sous la poussière qui noie l'Attique, les gens et les choses prennent une teinte suspecte, d'un blanc fané et grisâtre, que respecte souvent la négligence indigène et qui effarouche nos habitudes de netteté. Telle salle de restau-
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rant avec ses nappes douteuses, ses rideaux fripés, sa vaisselle ternie et poisseuse, coupe l'appétit dès l'abord. Cette apparence '< romiote ^ ne détonne pas chez les artisans, qui passent dans leur costume et leur mine de travail ; elle choque chez les flâneurs, aux manchettes glacées.
Les boutiques les plus nombreuses et prospères du quartier cosmopolite nous dénoncent les goûts de cette bourgeoisie. Les coiffeurs, les bottiers, les tailleurs et les pâtissiers chevauchent les uns sur les autres, rue du Stade, tentant ensemble et tour à tour la coquetterie, la gourmandise et le bavardage, les trois péchés mignons de ce petit monde.
Les coiffeurs sont innombrables ; cependant, où qu'on aille et quelle que soit l'heure, on ne s'y trouve jamais seul.
L'Athénien soigne avec sollicitude ses cheveux et sa moustache : partout et sans cesse, il se peigne : à pied, aux glaces des maga-
sins ; en voiture, devant sa glace de poche ; au restaurant, entre deux plats, il lisse ses cheveux et rajuste sa raie. La vitrine du coiffeur propose cent flacons variés et multicolores; au mur, mainte réclame française célèbre la vertu des lotions capillaires ou des fixe-moustache. Tous les bibelots de la coquetterie imaginés par l'industrie parisienne sont là : le plus nouveau trouve toujours preneur.
Les bottiers de luxe, mieux achalandés, n'ignorent pas l'art d'apprêter l'étalage. Des peaux entières, au grain chatoyant, fines et souples comme du maroquin, sont déployées dans la montre : quel passant ne voudrait se faire tailler une paire d'escarpins ou de bottines cambrées dans ces cuirs de Syra, couleur fraise ou orange? l'Athénien se chausse avec soin : c'est au pied qu'on juge l'homme élégant. Sans doute, dans ce monde plutôt gêné, est-il plus facile de raffiner sur les bottines que sur le cos-
tume. De fait la cordonnerie tend à devenir une industrie nationale.
Les tailleurs pour hommes et les costumiers pour dames attendent encore la prospérité; la clientèle riche les délaisse, en dépit de leurs enseignes : Etoffes de Londres, Modes de Paris. Elle se fait habiller l'été à Paris, où elle étrenne robes et costumes; ainsi elle évite les droits de douane exorbitants qui frappent au Pirée les vêtements neufs. Les marchands d'Athènes ne tiennent guère que des étoffes allemandes. Ils le confessent à l'étranger qui fait la moue devant les pièces qu'on déroule sous ses yeux. " Ah ! monsieur, nous voudrions bien ne tenir que l'article anglais ou français; mais dans ce pays encore trop pauvre, nous n'en trouverions pas la vente; il faut ici du bon marché qui imite le solide et le beau. »
De tous les commerces, le plus lucratif est la pâtisserie aménagée en maison de
thé. Le Grec mange peu ou rien, mais, comme tout Oriental, il se bourre de sucreries. Les petites gens mâchent des loukoums, gros carrés de gomme parfumés el enfarinés qui empâtent la bouche ; les bourgeois boivent leur chocolat à l'œuf fmet'avgoj, tout en mangeant force puddings et frangipanes. La pâtisserie grecque, de couleur et de parfum violents, ne tente pas deux fois l'Européen s'il n'a le don de digérer des pierres.
Mais, pour les Grecs, manger des gâteaux est peu; le plaisir, c'est de les manger en compagnie et en pubhc. Il suffit de voir sur les avenues l'échange du salut et du sourire quotidiens pour deviner leur esprit de société. Insensibles au paysage, à la beauté de l'heure ou du heu, ils guettent les visages de rencontre. Voir et être vu à l'heure de la flânerie sur la place de bon ton, babiller, s'exclamer, saluer, sourire, voilà les délices de la journée. Ils redoutent
la solitude et l'isolement; ils fuient le recueillement familial. L'Athénien s'ennuie même parmi les siens ; il a besoin de compagnie. Les jeunes mariés eux-mêmes n'ont qu'un désir : rompre le tète-à-tête. Leur voyage de noces est court et encore l' abrègent-ils volontiers. Ils sacrifient le devoir de se connaître l'un l'autre à la hâte de goûter les menues vanités que leur réserve le retour.
L'Athénien se plaît en compagnie et il n'y déplaît pas. Il sait se présenter, recevoir, tourner un compliment aux dames, lancer un mot piquant entre hommes; très souple, il acquiert vite les usages du monde. Sa politesse est souvent affectée, sucrée, mais indéniable. Il essaie de tous les arts d'agrément : musique, peinture, sculpture, mais ses concerts (1) sont piètres autant que les
(1) L'hiver les concerts se multiplient à Athènes : au Conservatoire de musique ou Odeion, à la Société tjfitsicale, à VOdéon Lottner.
expositions de tableaux et de statues qu'abrite leZappeion. En art, il atteint vite à la prestesse et à l'habileté : il lui manque l'invention et surtout le goût.
Reste qu'il est un danseur et un causeur.
La danse est un plaisir national. Dans les campagnes, on danse entre hommes, entre femmes. A x\thènes, on valse par couples, éperdûment. Personne ne se juge d'âge à faire tapisserie : on voit des hommes chauves tournoyer avec des dames en cheveux gris. On cesse de danser quand on cesse de marcher. Au repos ce danseur endiablé parle aisément en français comme en romaïque.
En romaïque, il jase sans merci et fatigue un peu par les tours, détours et retours de son discours; mais s'il étourdit souvent, il ennuie rarement. Dans les salons, quand il délaisse sa langue pour la nôtre, il perd de sa volubihté, mais rien de son esprit. Alors il cause vraiment. Il parle un français écrit, un peu cherché, mais le plus souvent pur
et correct. Comme il meuble et orne volontiers sa mémoire, sa causerie varie et ne se trouve jamais à court. Plus curieux que studieux, plus vif que profond, il lit et juge bien nos livres. Le nombre des libraires, des bouquinistes et des relieurs atteste les besoins intellectuels du public athénien (1). Les étalages proposent quelques livres allemands ou anglais, — et même quelques livres grecs — parmi force romans français. Nos livres de la saison sont là, surtout les plus piquants et les plus fringants. Nos romanciers traditionalistes, qui écrivent pour la vieille France, trouvent peu de lecteurs. Le cercle littéraire du Parnassos groupe ce public lettré et l'amuse de lectures et de conférences.
(1) La Société pour la propagation des livres utiles fondée en 1900 par Rikélag a édité en cinq ans : 697 200 volumes, tous vendus sitôt parus, au prix de 0,40 lepla pour le public et de 0,30 pour les membres du Syllogue. Ce chiffre de veate honore un petit pays, peuplé de deux millions et demi d'habitants. C'est que le menu peuple lui-
Par dommage cette société est trop pauvre pour recevoir chez elle; du moins û'est-elle pas assez riche pour recevoir selon ses prétentions. Hors quelques banquiers ou quelques négociants d'Egypte qui ont tenu à bâtir sur l'avenue de Képhissia ou l'avenue Amélie des hôtels somptueux dont l'ameublement cossu rappelle le luxe des grandes capitales, — la société d'Athènes, officiers, magistrats, députés, médecins, se loge tant bien que mal. Les moindres appartements se louent fort cher, au moins 150 drachmes par mois; tous les objets de toilette et de luxe, qui viennent du dehors, sont lourdement taxés par la douane et doublent de prix. Auprès des diplomates, Athènes passe, après Saint-Pétersbourg, pour la résidence la plus cofiteuse d'Europe. Or, la fortune est rare et les hauts fonctionnaires ne touchent guère plus de cinq cents
même lit volontiers : il n'est point rare de trouver des volumes de vers dans la chambrette d'un domestique.
drachmes par mois; une fois le loyer acquitté, il reste peu pour mener la vie large.
Aussi les intérieurs athéniens ne répondent-ils jamais pour la plupart à l'élégance des maîtres. Ils sentent la gène et l'abandon : ces appartements étroits mais hauts comme des puits, aux murs nus, et presque vides, semblent des logis provisoires, meublés au plus strict par le bazar voisin. Les plus aisés, qui s'offrent du luxe à bon marché, se fourvoient dans le mauvais goût. J'ai vu chez un tapissier d'Athènes tout un salon argenté dont les chaises et les fauteuils balourds étaient tournés comme des fleurs. C'était de l'art moderne le plus grotesque, de fabrication allemande : aussitôt exposé, le lot avait été vendu.
Les Athéniens qui voyagent ont conscience de leur pauvreté; ils reçoivent peu ou pas. Il suffit pour marquer sa politesse de jeter sa carte dans la boîte aux lettres ou de l'envoyer par un gamin. Comme on ne se
montre pas chez soi, on néglige le foyer; on le tient mal et on s'y tient mal. La voisine qu'on croise attifée et pimpante dans la rue se laisse entrevoir à la fenêtre, un mouchoir sur la tête, dans un peignoir fripé. L'argent, qu'on pourrait employer à aménager la maison, est réservé aux exigences de la vie du dehors : et surtout, l'on se prive pour payer le voyage en France ou en Suisse que doit faire, chaque été, tout Grec qui se respecte.
Les vieux Athéniens déplorent ce goût de l'esbroufe, cette fureur de singer les grandes capitales (1). « H y a trente ans, on se voyait souvent et chez soi, on ne rougissait pas de son logis modeste. La porte restait toujours ouverte : on s'offrait sans façon de l'eau et
(1) A la fin du printemps de 1907, plusieurs maisons du quartier du Lycabette furent visitées par des cambrioleurs. Le fait semblait nouveau à Athènes. Les dames en parlaient entre elles sans déplaisir. Auraient-elles désormais, aussi, les surprises et les émotions des grandes villes ? Athènes^ pourvue de cambrioleurs, se rehaussait à leurs yeux : elle se rapprochait par là des riches capitales.
du citron. Aujourd'hui la porte est close, même aux amis. »
Une ou deux fois l'an, les plus riches donnent un grand diner ou une soirée à grand éclat qui les saigne pour toute la saison. Mal logés et mal meublés, les autres reçoivent à l'hôtel ou chez les pâtissiers. Chez soi, l'on dine peu ou point, mais au dehors l'on goûte, sous le cache-misère de la toilette et l'on se montre en landau, par toute la ville, en dépit des courtes distances, car la voiture est le signe le plus apparent et le plus flatteur du rang et de la fortune. Aucune ville, de même étendue, ne A^oit rouler tant d'équipages à l'heure ou à la course.
Cette démangeaison de paraître les hvre au snobisme le plus enfantin. Friande des nouvelles d'Occident et de France surtout, la bonnesociété guette toutes les modes et toutes les vogues, avec la fringale de boulevardiers exilés de Paris. Copiés, les nouveaux cos-
tûmes; portés, les nouveaux chapeaux (1), adoptés, les nouveaux usages! Traduits aussitôt, nos romans et nos pièces du jour sont publiés par les revues grecques, et dans la saison même, sans permission d'auteur. Nul à Athènes ne se soucie de la propriété littéraire. Témoin ce professeur qui s'était mis à traduire de son chef et à son profit une Histoire de la littérature française , la plus intelHgente et la mieux informée qui soit répandue dans nos lycées. Un passage l'embarrassa : il en référa sans vergogne à l'auteur, qui lui répondit vertement. Cette humeur chagrine surprit le traducteur. La Grèce a-t-elle jamais réclamé ses droits sur toutes les éditions d'Homère et de Sophocle qui courent le monde? — Cette contrefaçon lucrative des œuvres étrangères ne va pas sans nuire à la littérature nationale. Elle
(1) On s'arrache des mains les catalogues de nos grands magasins (Bon Marché, Louvre, Printemps) ; on les vend et on les achète.
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compte des poètes, des romanciers de talent mais qui souffrent réellement de la concurrence des nôtres, dans leur propre patrie. Pour gagner quelques drachmes, ils sont réduits au métier de traducteurs. Aussi souhaitent-ils que la Grèce adhère, au plus tôt, aux conventions qui protègent la propriété Uttéraire. Ce jour-là, éditeurs et directeurs de revues, qui pubhent sans frais les œuvres françaises, devront hien enfin, faute de copie gratuite, accueillir et rétribuer les œuvres grecques.
Si le royaume comptait de grands criminels, ceux-là aussi auraient à déplorer la renommée envahissante des nôtres. La bonne société se passionne pour tous les crimes et mystères tragiques qui amusent l'opinion française. Les journaux athéniens reçoivent par dépêche les « derniers détails » . C'est ainsi qu'un soir j'entendis crier dans les rues, à l'ombre de l'Acropole, la condamnation à mort de Soleilland. Il est
plaisant de voir comment ces noms fameux sont déformés, à l'usage du romaïque.
Ces échos de France et de Paris nourrissent les conversations et entretiennent la nostalgie de l'étranger : au printemps, chacun annonce son départ et dès juin l'on déserte Athènes jusqu'à l'automne. Les paquebots-poste des Messageries ne suffisent pas à cette migration périodique : il faut retenir sa place quinze jours d'avance. De Marseille, l'on s'empresse vers les villes d'eaux ou les bains de mer les plus encombrés; l'on réserve à Paris septembre ou octobre. C'est là, dans les restaurants et les théâtres à la mode, qu'on s'est promis de se retrouver. Quel heureux hasard s'ils rencontrent au bon endroit des compatriotes ou des Français d'Athènes qui attesteront leur présence à Paris. Ils ne néghgent pas d'envoyer là-bas aux amis, retenus pour affaires, des éventails de restaurant ou des programmes de théâtre, tous certificats de mondanité, et
croyez qu'ils en gfardent le double pour insérer dans leurs glaces; ce sont souvenirs aussi flatteurs à étaler que faveurs de grande dame. Séjourner à Paris, n'est-ce pas participer aux élégances de la grande ville, et pouvoir ensuite en rapporter quelque chose avec soi?
Cette société cosmopolite tend à perdre dans le mensonge perpétuel de cette parade les vertus domestiques de la race. La solidité de la famille est rompue; le divorce, trop aisé, se multiplie, disjoignant les foyers. Il manque à cette société, pressée de jouir, l'idéal d'une croyance et d'une morale efficace. Jamais une bourgeoisie saine et forte ne se constituera sur cette classe mouvante de faux riches et d'enrichis, qui se marient, se démarient et se remarient, comme il leur plaît.
Le divorce, à ce jeu, devient pis qu'un caprice : un moyen qui favorise des combinaisons déshonnètes. Chacun connaît à
Athènes le héros d'une histoire récente, exacte de point en point. M. Z***, de l'entourage des princes, était importuné par mainte créance. S'il s'acquittait, il ne s'enrichissait pas, en dépit de l'adage : il se ruinait. Il avisa. 11 se trouvait marié sous le régime de la communauté : un beau jour, il fit surprendre sa femme en jupons chez un de ses amis et divorça. Peu après, le délai légal écoulé, il se remariait et avec sa femme mais, cette fois, sous le régime de la séparation de biens. La fortune, inscrite au nom de l'épouse, se trouvait désormais à couvert. Ce couple, jeune encore, est admis dans la bonne société; les Occidentaux d'Athènes le montrent du doigt aux touristesetnombre d'Athéniens qui, parpudeur, déplorent l'aventure devant les étrangers, négligeant en eux-mêmes l'effronterie de l'homme, prisent l'habileté du subterfuge. C'est par là que nos cosmopolites se retrouvent des Grecj. Plus encore même
que le peuple, ils sont contraints de recourir à la ressource nationale : à l'astuce. On veut paraître, mais on est pauvre; donc il faut tricher. Nombre de gens à Athènes vivent on ne sait comme ; avocats et médecins sans clients, semi -intellectuels et littérateurs qui prédisent en flânant au Zappeion la renaissance de la Grèce, ils vivotent en bohèmes, changeant chaque semaine de logis. Tels avocats du meilleur monde recourent à tous expédients. Un beau jour, ils se risquent dans une affaire louche, disparaissent à propos, et reviennent plus tard après un beau voyage. Chacun a oubhé. Il serait aisé de citer des exemples, aussi aisé qu'indiscret. Point de crimes en Grèce, hors les vendettas des campagnes ; sans l'escroquerie, les tribunaux chômeraient. Mais l'escroquerie est une industrie nationale, l'industrie d'un pays trop pauvre d'argent, trop riche d'esprit, qui fleurit en mille variétés et pour laquelle on ne laisse
pas d'éprouver quelque indulgence. Qui donc, en ce bas monde, n'a recouru à la ruse, à une heure d'embarras? Chaque matin ou chaque soir, les journaux dévoilent quelque tour d'un maladroit qui s'est trahi. Leslectem's sourient, sans s'indigner, et s'ils blâment et se moquent, c'est que l'autre s'est laissé prendre.
Ces faits regrettables sont trop vite oubliés. Une bonne société ne se garde pas, sans quelque censure ni quelque ostracisme. Le monde athénien porte la peine de son indulgence qui l'expose parfois à des méprises ridicules. Quand on admet entre soi tous les accommodements avec l'honneur, on ne se montre ni défiant ni difficile envers les nouveaux venus. Rien de plus aisé à un étranger, qui a des façons, de se faire accueillir. Nos esbroufeurs sont dupes de l'esbroufe. En 1907, un Français titré s'était poussé dans le monde; il se multiphait en visites, en conférences au cercle du " Par-
nassos ». Bientôt il passa pour fiancé. Le mariajje approchait quand la légation de France reçut un avis qui concernait notre homme : c'était un escroc de haut vol qu'avait dépisté notre pohce. Pour simplifier l'extradition que la Grèce venait d'accepter, on le pria vivement de s'embarquer sur un bateau français où on le déclara prisonnier. Et ses amis ne s'émurent pas autrement.
Ce monde, qui se méprend sans dépit sur l'honnêteté des visages, ne laisse pas d'inquiéter le Français qu'effarouche pareille néghgence de l'honneur. Familier d'une bourgeoisie solide, dont les dehors trompent rarement, il suspecte ce monde dépourvu de croyances et de morale directrice, et dont le faux luxe semble toujours vouloir donner le change.
Du moins, à côté de ces snobs cosmopolites, travaille une éhte intellectuelle, grave, modeste et contente de peu. Cette poignée
d'hommes studieux promet au petit royaume un rayonnement démesuré. Il nous faut regretter que l'Université d'Athènes, organisée à l'allemande, accueille trop volontiers les préjugés d'outre-Rhin. Il est admis, parmi ces travailleurs, que la finesse, le joU, l'élégance distinguent les choses de France, mais que la soHdité, la profondeur, la durée appartiennent seulement aux œuvres d'Allemagne. Les médecins de Berhn ou de Vienne attirent la plupart des étudiants grecs en médecine ou en pharmacie; les étudiants en droit, qui naguère venaient à Montpelher, à Lyon ou à Paris, commencent à nous abandonner. Mais bientôt, sans doute, l'Université d'Athènes, dont les cinquante-six professeurs ordinaires et extraordinaires et les cinquantesept maîtres de conférences, ont étudié à l'étranger, dotée de bibhothèques, de musées, de laboratoires, d'hôpitaux, de cliniques et d'un observatoire, secondée par les
sociétés savantes (1) et au point de vue archéologique par les Instituts étrangers, retiendra tous les jeunes gens, et formera des maîtres à son tour, pour l'honneur de la culture nationale. Déjà le corps médical passe pour habile et renouvelle en Orient l'antique réputation des médecins grecs; les archéologues, les numismates et les épigraphistes, patronnés par la vivante Société Archéologique, disputent aux missions étrangères l'initiative des fouilles et l'étude des trouvailles.
Pour l'heure cependant, l'élite intellectuelle, jalouse de s'égaler aux grandes Universités du dehors et adoptant leurs méthodes, s'accorde avec la colonie mondaine dans l'imitation de l'étranger. L'une
(1) M. Ch.-V. Langlois a donné dans son Manuel de Bibliographie historique [Paris, Hachette, 1901-i904, in-16, p. 547] une liste précise de ces Sociétés savantes et de leurs publications qui prouve l'activité de l'esprit grec, en fait d'histoire et d'érudition. La vie intellectuelle a repris dans le pays, dès le jour de l'affranchissement.
regarde vers Berlin, l'autre vers Paris; l'une et l'autre, classes dirigeantes, donnent au menu peuple l'exemple des mœurs cosmopolites et des migrations répétées.