‹ La Jeune AthènesChapitre 8 sur 14 · UNE DÉMOCRATIE EN ORIENT LA NATION GRECQUE · texte numérisé non relu

UNE DÉMOCRATIE EN ORIENT LA NATION GRECQUE

I. — Une apparence de classes : riches, intellectuels et menu peuple. Différence de mœurs et de goûts. — Comment tous les Grecs se rejoignent : un patriotisme modèle. Le patriotisme dans les gestes et les paroles. Une pieuse réclame. La religion de la race. — Harmonie sociale. Accord de tous les journaux sur les questions politiques. Agitation apparente; comment s'explique la sédition militaire du 28 août 1909 : point de partis à desseins contraires. — Point de divisions religieuses, point d hostilité de classes. Le nivellement par la servitude : ni noblesse, ni titres. Une franche égalité de fait. — L'égalité dans les cœurs : point d'orgueil de nom, ni de famille, fin modeste des héros de la guerre de l'Indépendance, la veuve de Canaris. Dans un petit pays, chacun se voit en robe de chambre : poignées de main et saluts. Le ministre et l'aboyeur d'hôtel. Camaraderie des officiers et des soldats. — L'aristocratie financière. Absence de morgue chez les riches, d'envie chez les pauvres. Confiance dans les ressources de l'esprit : Ulysse, le grand débrouilleur, patron de tous les Grecs. — Ardeur à s'instruire : le rêve du paysan. Les étudiants d Athènes, les allumeurs de rêver-

bères. — L'élan de la vie nationale : le stade Panathénaïque, un jour de grande fête. Petit peuple, grande nation. Le défilé des écoles d'Athènes et du Pirée : le rayonnement des visages. — La communion des Grecs du dedans et du dehors : les Homogènes. Sollicitude des Grecs du dedans pour ceux du dehors : les réfugiés macédoniens, hôtes d'Athènes. Le partage des terres de Thessalie. — Attachement des Grecs du dehors à la Métropole. Les évergètes : dotations et fondations. Les monuments d'Athènes : Arsakeion Varvakeion, Zappeion, Bibliothèque Vallianos, le stade Panathénaïque. Athènes, foyer de la famille hellène : les embellissements de la capitale, signes de la prospérité nationale. L'impuissance du patriotisme hellène : une concorde vaine, faute de discipline, n. — Pour la renaissance de 1 hellénisme : rêves et revendications des patriotes. La Société V Hellénismos. — L'intempérance et les erreurs du patriotisme grec : un jeune État noué. La faillite et la défaite. — Le désaccord entre les aspirations et les forces du royaume : une histoire pénible. — Un misérable pays cherche un roi. Le gouvernement d'Otton : les institutions premières d'un Etat régulier. La Constitution de 1844. La guerre de Crimée et la déchéance d'Otton. — Georges !•' : les îles Ioniennes, don de joyeux avènement. La Constitution de 1864. Une république présidée par un roi venu du dehors. Le trône, nécessaire à l'ordre intérieur, résiste aux dépits renouvelés de 1 hellénisme. Georges I"^ et la Ligue militaire. Un gérant indispensable. Les princes dans l'armée et hors de l'armée. L'ordre de succession au trône. — La Grèce moderne : une gageure tenue par l'industrie du peuple grec. Le progrès dans l'ordre moral et dans l'ordre matériel. La population du royaume : croissance d'Athènes et du Pirée. Les essais industriels •

les vignerons du Péloponnèse. Une lourde dette portée vaillamment. L'avenir du Pirée. — Le patriotisme assagi par l'épreuve : la faillite de 1893. Ruine et humiliation. L'aventure de Crète (1897) : le débarquement sur la plage de Platania. Occupation de la Thessalie par les Turcs. A la merci de l'Europe : rectification de frontière et indemnité de guerre. Installation à Athènes d'une Commission financiéi-e internationale. — Preuves de sagesse en 1903, malgré les nouvelles irritantes de Macédoine. La croisade de M. Cazazis. La manifestation antibulgare « aux Colonnes » . La caravane des étudiants russes : un accueil hospitalier. Le mémoire du syllogue macédonien. — Une forte tentation en 1908; après la Bulgarie, la Crète proclame son annexion à la Grèce. Prudence du gouvernement athénien. Docilité aux puissances. Les menaces de la Turquie : l'humiliation nationale : les calculs de la diplomatie substitués désormais aux velléités militaires. L'hellénisme se réserve à contrecœur : l'exemple recommandable du Piémont. III. — Les maux de la Grèce : les clientèles politiques, l'émigration. L'assaut des professions libérales : trop d'étudiants, trop d'avocats, trop de médecins dans le pays étroit et pauvre. Besoigneux aux crochets de l'État. Les élections et le système des dépouilles : la lutte pour la vie autour des fonctions publiques. Fonctionnaires inquiétés et inquiétants. Malchanceux et déclassés. — Pour racoler et retenir sa clientèle : luxe de divisions administratives et judiciaires, foison de fonctionnaires. Gaspillage des deniers publics, anarchie de l'administration. — Projets de réformes : Charilaos Tricoupis. Le programme de M. Theotokis pour 1905 : huit millions d'économies. Les lois obtenues par M. Rhallys : indépendance de l'enseignement secondaire, la loi sur les

pensions, réduction du nombre des députés. Le retour de ^L Theotokis : exclusion des officiers du Parlement, réorganisation de la gendarmerie, élargissement des circonscriptions électorales. — Les réformes et l'opinion publique : signes d'indifférence électorale donnés par la classe éclairée. Les mauvaises mœurs politiques contre les lois salutaires. Seul le progrès de l'industrie et du commerce délivrera l'Etat des parasites. — La désertion du sol et des usines nationales : pays du dehors, pays de Cocagne. Le trafic d'hommes : la rivalité des Compagnies maritimes, les agences d'émigration. Une ligne directe Pirée-Amérique. Les rôles de la circonscription diminuent. Grecs contre Bulgares : marins et laboureurs. Forces et vertus du terrien; soucis et risques du marin. Fragilité des colonies grecques. — La Bulgarie^ avant-garde du panslavisme. « Tête de Bulgare! » Surmenage militaire. L'alliance avec le Turc : espoir d'helléniser l'Empire. — Les surprises de l'histoire : la déchéance du sultan, le relèvement de la Turquie. L'ère des annexions est-elle close? — La Grèce en Orient; force morale contre la force brutale. Recherche des sympathies de l'Occident. L'antiquité, magnifique réclame. Clientèle de lettrés et d'érudits. La loterie de la flotte nationale et des antiquités de l'Hellade. Lapasse exploité en faveur de l'avenir. — L'Europe, nécessaire à la Grèce; souci des gestes, paroles et écrits de l'Occident. Recours à l'Angleterre, à la France, à l'Italie : la société Hellenismos à Londres, à Paris, à Rome; l'opinion commande les démarches. Le Grec plus patriote que fat.

De prime abord, la nation grecque semble disjointe : entre la bourgeoisie riche, déta-

ohée des usages et de la religion de terroir, éprise de la langue et des modes françaises — l'élite intellectuelle, formée à l'école allemande — et le menu peuple, fidèle à ses traditions comme à ses coutumes, l'entente apparaît malaisée. Une telle différence de mœurs et de goûts risque de désunir les hommes du même sol.

Ce semblant de classes distinctes prendrait corps si cette bourgeoisie et cette élite se refrognaient et se fermaient. Mais bourgeoisie et élite viennent du peuple et s'y renouvellent sans cesse. D'esprit souple, le Grec accueille toutes les nouveautés qu'il adopte avec aisance : il suffit d'une génération pour adapter une famille neuve aux mœurs cosmopolites et faire d'un pavsan un bourgeois. Aussi les petites gens, loin d'envier ou de détester le riche, admirent plutôt son luxe et son élégance. Volontiers ils contemplent dans Athènes une belle

société, pareille à la bourgeoisie de Paris ou de Londres : ils songent avec confiance que, s'ils s'ingénient, ils mèneront, eux aussi, cette vie brillante et compteront parmi ces heureux .

De fait, si riches et pauvres s'éloignent les uns des autres par le vivre, ils se rejoignent dans le patriotisme. Le Grec nous choque par quelques travers : il faut voir en lui le patriote et sentir sa vie nationale pour l'estimer à son prix. C'est par là qu'il se relève ; peut-être même ses ridicules ne sont-ils que les excès de cette vertu. Son désir de paraître, son snobisme trahissent moins une vanité d'égoïste qu'une vanité de patriote; s'il s'empresse d'imiter l'étranger dans ses modes et son luxe, c'est moins pour se dorloter dans le confort que pour mêler par lui la Grèce aux élégances de l'Europe.

Ce patriotisme, qui souvent enflamme les visages, se révèle naïvement dans les moindres paroles et dans les moindres gestes, comme un amour de jouvenceau. La patrie habite en eux. « Il faut, me disait un jeune Athénien, acheter un chapeau, des chaussures, des soieries d'Athènes » et il me conduisait aux magasins du cru. « Regardez, c'est notre industrie. » Il insistait surtout en nous recommandant la loterie de la flotte nationale. « Il faut prendre des billets de cette loterie : c'est pour nofre flotte. " Cette pieuse réclame, sans cesse répétée pour des riens, ne faisait pas sourire. Dans ces : il faut, il mettait une douce contrainte comme si c'était un devoir pour chacun, si étranger soit-il, de participer à la renaissance du pays. Il aimait à comparer les peuples; une fois, il conclut, avec une fierté tranquille : " Il n'y a pas de rare au monde plus fine que la nôtre. »

Cet orgueil d'eux-mêmes, cette confiance

UNE DEMOCRATIE EN ORIENT i 79

en l'avenir, qu'ils nourrissent sans jamais douter, grandit leur patriotisme, l'exalte au delà d'un sentiment de terroir : le piiilhellénisme doit rayonner comme une foi, hors de Grèce; ils ne l'imaginent pas seulement comme le devoir strict de tout Grec, mais comme un devoir humain. Ainsi les croyants s'étonnent et s'indignent que des sceptiques méconnaissent Dieu. En vérité, le patriotisme paraît la véritable religion du peuple grec. C'est lui qui anime à la fois les financiers, gens d'astuce, et les marins, gens d'aventure, les riches, de mœurs cosmopolites, et les humbles, de mœurs antiques. Tous les cœurs hellènes, battant à l'unisson, s'accordent dans la vie nationale, jeune et ardente d'espoir.

Aucune dissension politique ou sociale ne dérange cette harmonie. A lire les journaux d'Athènes, si nombreux et si violents, on croirait l'opinion multiple et diverse; cette turbulence donne le change. De ces

180 LA JED>"E ATHENES

feuilles, la plupart sont des entreprises privées qui vivotent, tant mal que bien, du hasard des affaires. Quelques-unes seulement durent, passant tour à tour aux mains des chefs de groupe; l'on se convainc bientôt, en les suivant au jour le jour, qu'elles s'entendent sur la forme du gouvernement et sur le fond des questions importantes. On cherche des débats d'idées; l'on ne saisit que des rivahtés de personnes, instîdjles et changeantes qui, de fait, ne divisent pas le pays.

Parfois l'inquiétude du tempérament national met dans le pays un semblant de discorde : chacun aux heures difficiles s'imagine qu'il tient le meilleur parti et qu'il lui appartient de sauver la nation, compromise par l'idée d'autres concitoyens. Le désordre se passe en paroles ; il s'apaise dès que le fait brutal surgit à l'imagination et tous de se réconcilier au nom sacré de la patrie. Dans ses pires emportements, le

Grec sait s'arrêter à point, presque toujours ; devant l'irréparable, il s'assagit soudain, si bien que sa grandiloquence et ses gestes furibonds qui la veille annonçaient les actes les plus graves, tombent à plat comme une comédie.

La sédition militaire du 28 août 1909 qui a congédié deux ministres et, par contrecoup, la puérile mutinerie de l'officier de marine Typaldos (29 octobre) ne doivent pas nous frapper l'esprit. Malgré l'apparence, la Grèce n'est pas un pays à pronunciamientos à la façon sud-américaine. Personne ne saurait s'y poser en dictateur plus d'un jour, car cbacun s'y juge aussi propre à ce rôle que son prochain. Les 156 officiers qui se sont retirés tout armés, hors d'Athènes, par protestation et menace, ne prétendaient pas confisquer le pouvoir pour l'un des leurs ou un parti. Ils voulaient simplement imposer au roi et aux ministres le programme de réformes qui leur sem-

blait le meilleur à relever la patrie (1). Peuple, armée, roi, parlement s'accordent toujours en fin de compte touchant l'intérêt national. S'ils se séparent parfois sur le choix des moyens et des circonstances, c'est que le patriotisme du roi et des vrais hommes d'État reste plus clairvoyant et plus sage, celui du peuple et des

(1) Les faits de l'été 1909 avaient rudoyé une fois de plus les illusions de l'hellénisme. Le Crète échappait encore à la Grèce qui s'affaissait dans son iinpuissanc^e. L'amour-propre national s'irritait des protestations timides qu'il fallait renouveler à la Turquie menaçante. Les officiers, qui souffraient davantage de se sentir les plus faibles, ont cherché des responsables dans le parlement et autour du roi.

D'autres sentiments, à coup sûr, se sont alliés en eux à la colère du patriotisme pour les porter à cet écart : le désir enfantin d'imiter l'armée jeune-turque et de gesticuler à leur tour aux yeux de l'Europe, 1 irritation contre les princes royaux qui, nombreux et besoigneux, convoitent dans chaque arme le haut commandement et s'entourent de favoris qu'ils poussent au détriment des autres, l'indignatioD sincère contre le parlement et les politiciens qui bavardent et gaspillent sans rien créer ni corriger. Mais cette vanité et ces rancunes possédaient, depuis quelques années déjà, les officiers grecs : ils n'auraient pas agi, sans la rage du patriotisme déçu, sans la passion de l'intérêt national.

officiers, plus aveugle et plus impatient. Il n'en reste pas moins que l'agitation fréquente énerve autant un pays que la discorde profonde : par sa turbulence, le peuple grec perd le bénéfice de la réelle concorde qui l'anime.

De fait, l'on ne saurait distinguer de partis véritables poursuivant des desseins contraires .

La divergence des vœux politiques vient de la différence des croyances ou des intérêts de classe. Or, tous les Grecs sont orthodoxes; Tonne compte qu'une poignée de musulmans en Thessalie, une poignée moindre de catholiques dans les Cyclades, une pincée de juifs dans les îles Ioniennes. Au reste, aucune race ne s'affirme moins religieuse ni plus tolérante.

Entre ces gens de même confession ou sceptiques, point de classes : partant, point de privilèges à défendre pour les uns, à combattre pour les autres. L'émiettement

184 LA JEONE ATHENES

de la propriété exclut la question agraire si redoutable en Roumanie, et l'industrie qui s'essaie n'a pas encore éveillé dans le pays les revendications ouvrières. La servitude a nivelé toutes les familles; l'antique noblesse byzantine détruite, émigrée ou ruinée, s'est confondue avec le peuple. Quelques familles du Fanar prennent encore le titre de prince, quelques familles ioniennes le titre de comte, mais sans prestige. La Constitution de Trézèue (1827) a prohibé tous les titres nobiliaires.

Cette égalité de fait entre les citoyens règne aussi dans les cœurs. Un Grec ne songerait pas à s'enorgueillir de sa famille ni de son nom vis-à-vis de ses compatriotes, r aurait-il illustré lui-même. Les héros de la guerre de l'Indépendance qui, cependant ont joui vivants de leur légende, ont piesque tous fini dans l'obscurité. Canaris vécut, retiré, près d'Athènes; il mourut humblement et sa veuve passait ses après-

midi à la porte de l'Acropole, causant avec les gardiens, vieux soldats en retraite. Comment les plus puissants pourraient-ils se donner du prestige? Dans ce petit pays, chacun se connaît; le recul et la distance manquent pour créer l'illusion. On sait les ruses, les travers, les menus péchés de tel ou tel. Celui-ci s'est enrichi par l'usure, celui-là par la spéculation des terrains et des bâtisses; cet autre a naguère acquis de grands domaines par un tour heureux.

Aussi tous se saluent et se serrent la main, domestiques, employés et ministres, le plus naturellement du monde. J'ai vu un majordome saluer femme et fille d un député huppé et celles-là lui répondre d une aimable incUnaison de tête. Chacun entre chez le démarque, chez le ministre, comme chez lui, sans façon; on lui parle comme à un pair, sans émoi. Je me rappelle l'étonnement d'un banquier français qui avait été présenté au président du Conseil,

M. Théotokis, par l'aboyeur de son hôtel.

Aussi, dans l'armée grecque, l'esprit militaire à l'allemande n'a pu mordre. L'on ne remarque pas entre officiers et soldats cette réserve distante que l'on juge nécessaire à la discipline dans les armées d'Occident. Le soldat salue l'officier, mais sans raideur timide, et celui-ci lui répond familièrement comme à un camarade. Parfois ils se promènent ensemble, en uniforme, sur le Zappeion , parmi la foule , et personne ne s'étonne.

Sans doute, il se trouve en Grèce comme ailleurs une sorte d'aristocratie financière de familles riches. Les unes se sont enrichies au dehors par le cabotage, la banque ou le trafic ; les autres au dedans par l'usure, par l'achat opportun de domaines hypothéqués, ou le jeu des terrains ou des bâtisses qui a comblé maints Athéniens. Mais chacun sait qu'avec de l'esprit, il pourra faire pareille fortune. D'autre part, les riches ne

doutent pas que le moindre décrotteur ne les puisse égaler; ils ne se rengorgent pas dans le luxe, ils en jouissent sans bouffissure. La convoitise et l'envie, ce fléau des démocraties, ne gâtent pas l'âme grecque. On n'envie point, on espère; on croit qu'avec de l'industrie et de la patience l'on s'égalera un jour au plus riche et au plus puissant. On ne tend pas à rabaisser le riche, mais à se hausser vers lui. Les plus misérables, loin de le détester, l'admirent pour sa ruse ou sa chance et tâchent de l'imiter. Jamais le Grec ne désespère du présent, fût-il critique ou lamentable. Il croit dans la vertu de l'esprit contre les pires revers. Cette foi dans l'ingéniosité humaine, qui sans cesse rafraîchit l'espérance, est le plus beau trait de l'esprit grec : elle évoque à merveille la légende d'Ulysse, le grand débrouilleur, qui triomphe, sans faiblir, de toutes les adversités.

Aux yeux du Grec , tous les hommes

naissent égaux; l'esprit seul crée la différence entre les destinées. Aussi s'emploientils avec ardeur à l'instruire, à l'affiner pour la vie. Maint paysan rêve d'envoyer son fils à r Université , « afin qu'il devienne ministre (1). » Les deux mille cinq cents étudiants de l'Université d'Athènes travaillent avec gravité, vivant de peu ou de rien. La plupart sont pauvres; ils recherchent pour gagne-pain d'humbles besognes , se placent ou s'embauchent comme allumeurs de réverbères. Ce trait dépeint juste la démocratie grecque , libre de fausse honte et de tout préjugé. En Occident, il faut qu'un homme parvienne bien haut pour qu'on néglige de tels débuts ou qu'on les cite à son honneur.

Cet esprit, pur de haine et d'envie, unit riches et pauvres en une vivante commu-

(i) Un Grec, qui s'est piqué d'écrire en allemand, témoigne qu'il a entendu plus d'un paysan répéter ce vœu. D'J. Peuvaxoglu. Cultitrbilder ans Gricchenland, Leipzig, Friedrich, 1880, gr. in-8°, viii-150.

naiité. La Stade Panathénaïque, aux jours de grande fête, manifeste l'accord de tous les citoyens et l'élan de la vie nationale. Je l'ai vu au printemps de 1907, fourmillant et bourdonnant lors de la fête offerte au roi d'Italie. Athènes entière y affluait et s'entassait sur les gradins de l'amphithéâtre en fer à cheval, le menu peuple en haut ou sur les travées extrêmes, les notables, dans la boucle , au-dessus et autour des sièges royaux. Quand Georges I" parut, en compagnie de Victor-Emmanuel III, un frémissement parcourut les gradins; chacun se leva d'un même mouvement, et, tête nue, salua du même geste l'homme qui incarnait la patrie. Des vivats ouvraient toutes les bouches, et ce n'était point le respect commandé d'un peuple qui acclame son maître, mais l'ardente effusion de l'âme nationale. Alors ce petit peuple m'apparut comme une grande nation. Quand, vers le soir, les écoles d'Athènes et du Pirée, habillées de

blanc et de bleu aux couleurs nationales, évoluèrent et défilèrent sur la piste plane, brandissant de petits drapeaux, tous les yeux brillaient dans le silence. Pères et mères ne chercbaientplus à distinguer leurs fils ; ils regardaient d'ensemble la fleur de la jeunesse qui assurait, aux yeux du souverain étranger, l'avenir du pays. Les mêmes espoirs soulevaient hors du présent hommes et femmes : les ridicules tombaient des visages , soudain embellis par une grande pensée.

Cet enthousiasme souffle hors de Grèce jusqu'à Constantinople et par toute la Méditerranée, en Asie Mineure, en Egypte, en Crète, à Chypre, partout où vivent et trafiquent des Hellènes (1). Ils se procla-

(1) A les croire, ils seraient 8 850 000, dont 2 200000 en Grèce, 2 000 000 en Asie Mineure, 4 000 000 dans la Turquie d'Europe et 650 000 en Crète, à Chypre, à Samos, dans les îles de la mer Egée. Ils s'installent toujours au bord de l'eau comme les grenouilles d'Aristophane, dans les îles et sur toutes les côtes de l'Archipel, de la nier de Marmara et même de la mer Noire.

ment huit millions d' Homogènes (gens de même race) à communier ainsi, malgré la distance, en dehors et au-dessus des gou vernements. Les témoignages de cette communion abondent et se répètent sans cesse. Rien qui advienne aux Grecs du dehors qui n'émeuve les Grecs du dedans : point de sacrifice qui tienne quand l'idée grecque entre en jeu. Durant deux hivers successifs (1906 et 1907), des bandes de paysans grecs émigrèrent de Macédoine , fuyant l'anarchie sanglante : il fallait voir avec quelle piété l'on accueillait ces transfuges. Les plus chanceux avaient fui par mer : en quelques semaines, plus de cinq mille Grecs de Roumélie orientale débarquèrent au Pirée. Les autres étaient partis à travers les montagnes glacées et ils arrivaient dénués, exténués. On s'empressait de pourvoir à tout : à leur logement, à leur habillement, à leur nourriture. De tous les points de la Grèce, les dons d'argent affluaient.

Pendant que la Boulé discutait et délibérait sur le partage des terres à leur distribuer en Thessalie, on ne leur permit point de travailler. Ils étaient les hôtes d'Athènes : on ne voulait pas qu'il fût dit que la mèrepatrie n'avait pu subvenir à leurs besoins. Cependant cette charge imprévue pesait lourd sur un budget toujours obéré . Il fallut leur acheter des bestiaux, des instruments de labour, leur bâtir des maisons et les nourrir jusqu'à la récolte prochaine : pour la seule année 1906, la dépense monta à trois millions de drachmes. Les Tbessaliens, qui naguère comptaient profiter seuls des terres nationales de leur région, acceptèrent de bonne grâce le partage avec les transfuges.

Rien qui advienne en Grèce qui ne touche les Grecs du dehors. Enrichis plus vite par la banque ou le cabotage, ils attestent sans cesse, par des dons ou des fondations, leur attachement à la métropole. Chacune des

villes de Grèce a trouvé son évergète pour la doter, l'aménager ou l'embellir. Les plus beaux monuments d'Athènes, les seuls qui marquent un souci d'architecture, furent bâtis aux frais de ces Homogènes ; ils rappellent par leur nom ou par des statues la mémoire du donateur. C'est l'Arsakeion, le collège de filles, fondé en 1835 par Arsakis, qui envoie des institutrices dans tout l'Orient grec, — le Varvakeion, de son fondateur Varvakis (1843), aménagé en lycée, — l'Ecole polytechnique, bâtie en marbre pentélique de 1862 à 1880 aux frais de quelques patriotes d'Epire, — l'Académie des sciences, pastiche antique dans le style de l'Erecbteion, édifiée de 1859 à 1885 aux frais du baron Sina, de Vienne, pour loger un Institut de Grèce, non encore constitué, — le Zappeion, don des frères Zappas, achevé en 1888 pour abriter les expositions de l'industrie et de l'agriculture du pays, — la Bibliothèque nationale, constiniite en mar-

194 LA JEDjNE ATHENES

bre pentélique aux frais de P. Vallianos, de Céphalonie, — enfin le stade Panathénaïque, fastiieusement restitué par M, Avérof, d'Alexandrie, pour célébrer les premiers jeux olympiques de 1896. Telle de ces libéralités atteint presque trois millions de drachmes.

Athènes, entre toutes les villes, a été comblée de bienfaits. Les Grecs ont compris que dans l'Etat moderne, la capitale figure le pays; c'est dans une capitale qu'une nation prend conscience d'ellemême et se regarde comme au miroir. Ils aiment donc Athènes comme le foyer de leur famille, où volontiers ils se retrouvent, frères du dedans et du dehors. Chaque parvenu, fiit-il expatrié, tient à y bâtir un hôtel, qu'il habite peu ou point, pour l'embellir, pour témoigner par sa propre richesse de la prospérité nationale. C'est pourquoi les Athéniens flânent si complaisamment sui' leurs trottoirs et s'arrêtent

avec intérêt devant les nouvelles bâtisses : dans chaque édifice qui s'élève, dans chaque rue qui s'aligne et empiète sur le désert d'alentour, il leur semble Aoir grandir et s'affirmer la patrie.

Un tel patriotisme doublerait les forces d'une nation disciplinée. Mais la concorde des cœurs hellènes ne passe point à l'ordinaire dans les paroles ni dans les actes. L'humeur égahtaire, quine reconnaît aucun chef, leur ôte le sens de l'ordre et de l'autorité. Chacun parle en maître, s'il n'agit pas comme tel. Chacun A^eut sauver la patrie. Ce patriotisme brouillon travaille au rebours de ses intentions; il fait pis que l'indifférence, il semble parfois le pire ennemi de la Grèce. Témoin l'exemple tout frais du lieutenant de vaisseau Typaldos.

Cet officier subalterne a conçu un projet de réformes navales qui doit relever à merveille la marine grecque. Il le présente au premier ministre et le somme de lui confier,

dans les vingt-quatre heures, le portefeuille de la marine, car lui seul appliquera les mesures avec la vigueur nécessaire. Pareille démarche montre la manière politique des Hellènes. Faute de discipline, leur accord reste impuissant et vain. L'union règne au fond des cœurs ; la turbulence démocratique — jointe à la lutte pour la vie, si âpre dans ce royaume pauvret — l'empêche de commander aux faits.

Les patriotes espèrent la renaissance de l'hellénisme ; hantés de souvenirs et possédés par l'orgueil de race, ils rêvent à la Grèce rayonnante comme jadis. Mais — - ils le savent — un petit royaume comme le leur pouvait faire figure dans le monde étriqué des Anciens ; il compte à peine dans le monde moderne, immensément élargi.

Pour y briller et pour y dominer, il faut à leur race une base territoriale plus large et plus solide : nul autre moyen que d'annexer tous les pays de langue grecque et de proclamer leurs les terres d'Orient où les Homogènesrègnent par le trafic,

La Société l'Hellénismos, qui souvent

réveille les philhellènes d'Anj^leterre, de France et d'Italie, rappelle sans cesse aux Grecs du royaume leurs frères du dehors; attentive aux choses d'Orient, elle proclame à propos les droits de la race sur la Turquie d'Europe et sur Constantinople, qu'elle revendique au nom de l'histoire; par ses pamphlets et ses conférences (1), elle entretient chez tous les Hellènes, avec la fièvre nationale, l'idée de la plus grande Hellade.

Ce tourment du panhellénisme a possédé la Grèce dès le jour de son affranchissement. Loin de grandir dans le calme, comme il convient aux États nouveau-nés, elle s'est agitée au herceau. Ses premiers bégaiements ont été des revendications, ses premiers pas, des démarches prématurées. Le patriotisme entreprenant est permis aux

(1) Je citerai, entre toutes, la fougueuse campagne de conférences sur la Macédoine que mena, en 1903, M. Cazazis, professeur et prytane de l'Université d'Athènes et président de Xllellcnismos.

nations adultes qui gagnent à essayer leur vigueur; il énerve les États trop jeunes, dont il noue la saine croissance. Econome et retenu, le patriotisme hellène eût soutenu la Grèce dans son enfance misérable; travaillé par les désirs et les regrets, il l'a jetée dans l'inquiétude, poussée aux desseins impatients, et, de sursaut en sursaut, conduite à la faillite et à la défaite. Par son intempérance, la plus belle vertu d'un peuple s'est retournée contre lui.

L'histoire pénible du royaume n'est qu'un désaccord entre ses rêves et ses moyens, entre ses aspirations et ses forces ; sans cesse il se débat entre sa pauvreté criarde et sa politique hors mesure.

Restreint à la M orée, à la Grèce centrale et aux îles d'Europe, le royaume créé tant mal que bien par la Conférence de Londres était dévasté, dépeuplé, envahi par les marais, infesté par la fièvre, en proie au brigandage et à la guerre civile (1829). A peine

comptait-il 750 000 liabitants qui, isolés dans leurs villages et leur vie municipale, répugnaient à tout gouvernement. Point de ressources, mais des dettes déjà (1). L'on mit trois ans à dénicher un roi. Otton, fils du roi de Bavière, Louis, accepta, encore mineur (1832) . Malgré la turbulence de ses sujets orthodoxes qui regimbaient contre l'influence étrangère, ce roi catholique parvint à poser les institutions premières d'un État régulier : la gendarmerie (1833), la capitale à Athènes (1834) qui supplante Nauplie, la division administrative du territoire en nomes (2) ou préfectures, en ëparcliies ou sous-préfectures et en dénies ou communes, le Conseil d'État (1835), l'Université d'Athènes constituée à l'allemande

(1) L'Angleterre, la France et la Russie avaient avancé 60 000 000 au royaume, sous forme d'emprunt garanti par elles.

(2) Les nomes ont été portées de 10 à 26; les esprits sages déplorent ce luxe de divisions qui entraine un luxe de fonctionnaires dans un si mince territoire.

UNE DEMOCRATIE EN ORIENT Sni

(1837), la Banque nationale (1841). Entre ses mains, la Grèce prit figure européenne. En vain il consentit à une Constitution (1) pour sauver sa couronne (1844). La guerre de Crimée et la déception cuisante (2) qu'elle infligea aux Grecs emportèrent cette royauté fantoche que tiraillaient à F envi les trois puissances créancières : l'Angleterre, la France et la Piussie (1862). Ainsi le dépit du patriotisme remettait en question l'ordre intérieur, si nécessaire à l'organisation du pays.

Le nouveau roi, Georges I", fils de Chris-

(1) Cette Constitution libérale fut élaborée par une Assemblée nationale (1843) que le roi dut réunir après une sédition militaire. Le ministère devenait responsable devant deux Chambres : un Sénat nommé parle roi, une Chambre des députés élus au suffrage universel pour trois ans et gratifiés d'une indemnité.

(2) Us avaient envoyé des volontaires et des armes aux insurgés grecs de Thessalie (1854). Mais l'Angleterre et la France s'entendaient pour maintenir l'intégrité de l'empire ottoman; un corps français occupa le Pirée (1854-1857j et l'on signifia à la Grèce qu elle eût à s'organiser et à amortir ta dette avant de courir les aventures.

tian de Glucksbourg, agréable à 1 Angleterre, semblait apporter les îles Ioniennes en don de joyeux avènement (31 octobre 1868) (1) . Malgré les minces pouvoirs que lui laissait la Constitution du 28 novembre 1864 (2), pouvoirs auxquels il ne semble recourir qu'à regret, son esprit et son bon sens, babiles à tempérer la turbulence indigène, ont continué l'œuvre du roi déchu et implanté enfin une dynastie nationale. Hostiles par tempérament à la royauté et par amour-propre aune dynastie de souche étrangère, les Grecs en sont venus à accepter l'une et l'autre pour le bien de leur république Ce peuple jalouse-

(1) Il avait accepté la couronne, sur l'offre de l'Assemblée nationale grecque, le 6 juin 1863, avec l'agrément des trois puissances protectrices; déclaré majeur par l'Assemblée nationale le 27 juin, il commença à re'gner le 31 octobre.

(2) Cette nouvelle Constitution proclama la liberté de la presse et supprima le Sénat. Tout le pouvoir législatif appartint à une seule Chambre, la Boulé, élue pour quatre ans au suffrage universel.

ment démocrate n'eût jamais souffert à sa tête un homme issu de lui ; il lui fallait la présidence d'un roi venu du dehors. Aussi ce trône, désormais reconnu par tous comme nécessaire, a résisté aux déconvenues répétées de l'hellénisme : en 1869 la Conférence de Paris entrave l'insurrection des Cretois qu'aidait la Grèce; nouvel échec pour elle, en 1878, quand elle veut profiter de l'invasion russe en Turquie, autre échec en Crète, huit ans après (1886).

Le pouvoir de Georges I" a pu survivre à la failhte de 1893 et à la débâcle de 1897. Enfin, malgré la colère du peuple et de l'armée, l'ajournement de l'annexion Cretoise n'a pas entamé ses droits (1909). Les ministres passent et repassent : le roi demeure.

La couronne de Georges I" n'est pas si mal assurée qu'il parait, depuis la sédition militaire du 28 août 1909. Ce roi finaud sait que son règne garantit l'ordre en Grèce et

par là même en Orient. Sa déchéance ou son abdication brouillerait maintes affaires et mettrait les Puissances dans 1 embarras : chacune d'elles voudrait désigner le successeur et, de cette lutte d'influences, craindrait de sortir, dupée. Les craintes de déchéance ou les velléités d'abdication que le roi des Hellènes a laissé trop paraître ne tendaient sans doute qu'à décider l'Europe à l'annexion Cretoise; son peuple lui-même se prêtait au jeu, heureux d'inquiéter les grands souverains sur le sort du roi, leur parent. On devine quelque feinte dans l'agitation miUtaire qui amusa les Athéniens.

La Ligue miUtaire et son comité des Neuf semble par trop une puérile répUque du Comité jeune -turc. Il est difficile de la prendre au sérieux dans ce pays des enfantillages. Ce marin conspirateur qui s'enferme dans l'arsenal, sans vivres, et demande par dépêche au ministre de ravitailler les vaisseaux rebelles, cette canonnade de Sala-

mine qui blesse deux hommes et endommage un destroyer, touchent au comique.

(29 octobre 1909.)

En vérité, le trône de Georges n'a été touché ni d'intention, ni de fait. C'est au cri de : " Vive le roi ! » que les officiers mutins ont regagné leurs casernes après le décret qui les amnistiait. Et, sans doute, ils l'acclamaient parce qu'il leur avait cédé ; mais s'ils avaient voulu plus que son adhésion aux mesures qu'ils exigeaient, ils pouvaient, par la force, le contraindre à l'abdication et à l'exil. La Ligue militaire n'at-elle pas désavoué Typaldos qui recourait à la violence et engageait la guerre civile? Et Typaldos lui-même, que prétendait-il, sinon confisquer le ministère de la marine pour appliquer des réformes favorables, selon lui, à la marine hellène? Les officiers grecs, comme les autres patriotes, aspirent surtout à voir leur pays fort. Us s'accordent à déplorer l'esprit national, rebelle à l'autO'-

rite, qui porte chacun à discuter et à se poser en chef; ils ne sauraient réprouver la monarchie et non plus le roi Georges.

Ils n'oublient pas sa race étrangère; au fond ils se dépitent de ne pouvoir se gouverner eux-mêmes. Mais, gens de négoce, ils ne méconnaissent pas les services positifs. Fin diplomate, ce Danois, négligeant les affaires du dedans où il eût pu donner de l'ombrage à la susceptibilité indigène, s'est réservé les affaires du dehors : il a fort bien usé de ses relations de famille et profité de toutes les occurrences pour intéresser ensemble ou tour à tour les Puissances à son royaume. Par là, il a donné à la Grèce, sinon davantage, du moins autant qu'il a reru d'elle. Elle ne l'aime pas, mais elle tient à lui comme un patron brouillon tient à un gérant, indispensable à la prospérité de son « affaire '> . La récente manifestation de septembre 1909, où toutes les corporations d'Athènes vinrent acclamer le roi

SOUS son balcon et s'en remettre à lui des embarras présents, témoigne du prix qu'il vaut à. leurs yeux.

Cependant, si la rébellion des officiers n'a atteint en Grèce ni la monarcbie, ni la personne du roi, elle a touché ses fils et laissé entre eux et la nation quelque ressentiment qui peut troubler l'avenir. Par une erreur paternelle, Georges avait laissé ses fils envahir l'armée et chacun dominer dans son arme. Tandis que le Diadoque ou prince héritier prenait le commandement général, Georges tenait la marine, Nicolas l'artillerie, André la cavalerie, et Christophe, naguère évelpide, convoitait une place à son tour. Le royaume est trop mince pour suffire à l'établissement de tant de princes besoigneux qui font souche de petits princes aux dents longues. Sans talents et sans mérite, leur naissance seule les portait aux plus hauts grades; ils annonçaient dans cette répubhque une poussée de grands-ducs,

comme en Russie. Moins avisés que leur père, ils formaient volontiers autour d'eux des coteries, cherchant parmi les parvenus des serviteurs zélés à opposer aux fils des anciennes familles grecques. Ceux-là pensaient : '< C'est nous qui sommes la noblesse de Grèce. Vous, princes, vous êtes des intrus et vous ^ivez sur nous. » Parfois ils le disaient tout haut. De violents articles de journaux avaient déjà révélé toute l'irritation sourde qui soulevait l'armée contre les princes .

Georges I" a coupé le mal un peu tard. Le 12 octobre, il fit savoir à la Boulé par M. MavromichaHs qu'il n'entendait pas gêner le vote des députés sur les réformes miUtaires. Le Parlement a donc accepté la suppression du haut commandement et des privilèges miUtaires dont jouissaient les princes. Sur l'avis paternel, Georges, Nicolas, André et Christophe se démirent aussitôt de leui's grades, tant par dépit que

UNE DEMOCRATIE E^" ORIEINT 209

par conciliation, et pour ne plus donner méfiance aux autres officiers. C'était le parti le plus sage pour des princes dans une démocratie si pointilleuse. Mais la Ligue militaire ne voulut point laisser à leur concession un semblant bénévole : elle exigea que la loi qui les rayait des cadres de l'armée précédât, au Journal officiel, le décret royal qui ratifiait leur démission, afin qu'il parût bien que l'une avait suivi l'autre.

Hors de l'armée, ils n'en restent pas moins impopulaires ; Constantin surtout , le Diadoque, demeure le vaincu incapable de Thessalie (1897). Seul, le prince Georges, plus agréable au peuple, et enrichi par son mariage avec une Bonaparte, a chance d'amadouer la nation. Il se pourrait qu'à la mort du père, le cadet supplantât l'aîné sur le trône de par le vœu populaire. Mais si le prince Georges possède quelques millions, s'il passe à tort ou à raison pour un

marin décidé, le Diadoque reste le beaufrère de Guillaume II.

C'est merveille, après tant de brouilleries et d'aventures, que du chétif royaume de 1832 ait pu sortir le jeune État moderne. L'on doit rapporter cette gageure à l'esprit et à la vitalité du peuple grec . Les chiffres et les faits attestent le progrès dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel. La population du royaume accru par l'annexion de la Thessalie (1881) égale ou dépasse celle de Paris (1). Athènes, qui ne comptait que 12 000 habitants en 1822, en accusait 128 735 au recensement de 1890, 167 479 au recensement de 1907. Le Pirée, surgi d'hier, groupait seulement 11047 âmes en 1870, 21055 en 1879; aujourd'hui, il s'affirme comme le quatrième port marchand de la Méditerranée, avec 71 505 habi-

(1) Population d'après le recensement du 27 octobre 1907 : 2 631952 (dont 1324 942 du sexe masculin et 1 307 010 du sexe féminin), 41 par kilomètre carré.

taiits(l). L'industrie naissante s'ingénie à Athènes, au Pirée (2), à Lefsina, à Patras, à Nauplie, à Syra. Tout le long de la côte

(1) Par le mouvement de son port, il se range aussitôt après Marseille, Gênes et Naples. C'est au Pirée que la plupart des navires de guerre ou de commerce, qui parcourent la Méditerranée et la mer Noire, viennent se radouber ou se ravitailler en vivres et en charbon. Il est l'escale préférée des escadres russe et anglaise. Au point de vue judiciaire, administratif et militaire, la ville est adjointe à Athènes. D'ici peu sans doute le port et la capitale, déjà reliés ensemble par tramwav électrique, seront confondus; le Pirée ne sera plus que le quartier le plus affairé d'Athènes. Bien des négociants n'ont que leurs bureaux au Pirée; ils habitent Athènes.

(2) Le Pirée est la ville industrielle du pavs. On y comptait en 1907 plus de 140 établissements industriels, dont : 13 moulins à vapeur, 13 chantiers, ateliers de réparation de navires et fabriques de machines, 30 distilleries de vins, cognacs ou liqueurs, 9 huileries et savonneries, 7 tissages de laine, 6 filatures, 5 fabriques de produits chimiques, 2 usines électriques, etc.. Les chantiers et ateliers de réparation de navires sont dignes d'un grand port. Les chantiers « Basiliadès » ont installé chez eux une cale de halage américaine, utile aux navires marchands comme aux vaisseaux de guerre. Ils reçoivent sur ce dock des bâtiments de 3500 tonnes. La Commission du port, qui poursuit de vastes projets et a déjà construit de nouveaux môles et de nouveaux quais, veille depuis 1889 à l'aménagement de deux bassins de radoub. L'un mesurera 151 m. 75 de longueur et 8 m. 90 de profondeur, l'autre 108 m. 20 sur

du Péloponnèse, de Corinthe à Patras et de Patras à Calamata, les vignerons travaillent et gagnent leur peine (1). Malgré l'insuffisance des routes et des chemins de fer, trop pareils encore à nos tramways à vapeur, la

7 m. 90. Ainsi, par son outillage, le Pirée s efforce de justifier sa prépondérance en Orient.

(1) La production et la vente des raisins secs ou raisins de Corinthe règlent la santé économique du royaume. La mauvaise récolte ou la mévente mettent le pays dans la gêne. Quand la France, ravagée par le phylloxéra, dut acheter force raisins secs pour fabriquer ses vins, les paysans du Péloponnèse connurent de beaux jours; imprudemment ils étendirent leurs vignobles et couvrirent toutes les terres de ceps. Mais la France, ayant replanté ses vigne», frappa de droits élevés l'importation des raisins du dehors. Les raisins grecs ne se vendirent plus. C'est ainsi qu en 1903 le Péloponnèse se trouva dans la misère. M. Delyannis, alors ministre, pour s'attacher les vignerons, prétendit attribuer à une Société anglaise le monopole de la vente des raisins secs. La Société s'engageait à acheter chaque année toute la récolte à des prix fixés par qualité et par région. Cette assurance enchantait les paysans, mais lésait les intermédiaires et négociants. Ceux-ci renversèrent le cabinet Delyannis; sur ce, mécontentement et sédition des vignerons qui à leur tour provoquèrent la démission du nouveau ministre M. Theotokis. Cette crise ministérielle de 1903, l'une des plus aiguës qu'ait traversées la Grèce après celle de 1893, s explique donc par la mévente des raisins secs.

DNE DEMOCRATIE EN ORIE^iT 2i:i

Grèce, presque réhabilitée aux yeux des financier, semble se relever de la faillite de 1893 et porter avec vaillance le faix écrasant de sa dette (1). Du jour où, enfin libérée, elle pourra employer ses ressources à l'aménagement du pays, sa prospérité éclatera soudain. Nul doute que, dans l'avenir, une fois reliée par la voie de fer aux grands réseaux européens, elle n'appelle en Orient le transit international. Le Pirée, absorbé et grandi par Athènes, régnera sur nos mers méridionales; il peut supplanter Naples et Brindisi, car il s'offre comme la jetée extrême de l'Europe vers l'Egypte et l'Asie, par l'isthme de Suez.

Ces réaUtés et ces promesses, obtenues malgré les erreurs politiques, signalent toute l'industrie vivace de la race. Quelle ne serait pas aujourd'hui la prospérité du

(1) Au 31 décembre 1907, la dette publique en or atteignait 717 582500 francs; la dette en papier, 166 891073 drachmes.

royaume s'il avait su dès l'abord mesurer ses desseins ! Cependant, quelle que soit la diligence du Grec, ces progrès seraient moins manifestes si son patriotisme mégalomane ne s'était de lui-même assagi et soumis aux faits.

Deux rudes épreuves semblent l'avoir dégrisé : la faillite de 1893 et la défaite de 1897. Après les mobilisations dispendieuses de 1880 et de 1885, l'administration grandiose de Tricoupis acculait le pays à la banqueroute en 1893. Le Trésor, qui d'abord suspendit ses payements, dut réduire de 70 pour 100 les rentes qu'il servait à ses créanciers. L'Europe lésée marchanda désormais son crédit (1) : mais la Grèce surtout fut atteinte, au dedans comme au dehors : des maisons grecques de Londres, de Marseille, de Constantinople, de Smyrne,

(1) Cette banqueroute atteignit : en Angleterre, les gros capitalistes; en Allemagne, la petite épargne. La France perdit au moins 60 000 000.

disparurent. Au dedans, les hôpitaux, les maisons de bienfaisance, dont la fortune reposait en fonds grecs, se trouvèrent en désarroi. A la ruine se joignit l'humiliation que tous en ressentirent pour l'hellénisme. La leçon ne suffisait pas sans doute puisque, quatre ans après, ils entraînaient leur roi, malgré lui, dans l'aventure de Crète (1897). En février, l'escadre grecque mouillait devant la Canée et débarquait le corps du colonel Vassos sur la plage de Platania : en revanche l'armée turque envahit la Thessalie et la garda. La Grèce impuissante dut s'en remettre à l'Europe : f'ie subit une rectification de frontière humiliante comme une cession territoriale. La Thessaiie ne fut évacuée qu'un mois après que le gouvernement grec eût accepté et installé dans Athènes une Commission financière internationale qui devait assurer le service de l'indemnité de guerre (4 milUons de livres turques) et des anciennes dettes (prélimi-

naires du 18 septembre, traité de paix du 4 décembre 1897, signé à Constantinople) .

Du moins les yeux s'ouvrirent cette fois et la réflexion vint. Depuis, l'opinion grecque semble assagie : cette sagesse paraît en 1903.

Les nouvelles de Macédoine, travaillée par l'anarchie sanglante, irritaient alors les esprits. M. Cazazis prêchait à Athènes vme croisade contre la Bulgarie. Des journaux forcenés appelèrent les Athéniens à protester, en grande assemblée " aux Colonnes >• contre les atrocités bulgares.

Au jour dit, chacun resta à son travail : les agitateurs ne groupèrent autour d'eux qu'un millier d'oisifs du populaire. Peu après, on annonçait à Athènes cent cinquante étudiants russes qui venaient visiter les antiquités. Les mêmes feuilles engagèrent tous les citoyens à huer ces Slaves, frères amis des Bulgares. Mais cette fois l'hospitalité se joignait à la raison pour

calmer les sentiments hellènes : les étudiants russes parcoui'urent les rues d'Athènes, sans encombre, comme d'autres touristes. Le gouvernement pria même les éphores des antiquités de les guider, par le royaume, dans les musées et sur les champs de fouilles. Enfin, tandis que M. Cazazis, haranguant sur la Macédoine, revendiquait pour l'hellénisme toute la Turquie d'Europe, le syllogue macédonien déclarait, dans un mémoire moins éloquent mais mieux pesé, qu'il s'intéressait seulement à la Macédoine — et dans la Macédoine, aux vilayets de Monastir et de Salonique, dont il abandonnait aux Musulmans et aux Slaves partie du Sandjak d'El-bassan et la province de Kossovo (Uskub) .

Les récents événements d'Orient ont exposé la Grèce à la plus forte des tentations : elle a su y résister et affirmer cette fois, sans conteste, sa prudence politique. La révolution de Turquie, la proclamation officielle

de l'indépendance bulgare à Tirnovo (5 octobre 1908), l'occupation de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche (7 octobre) avaient remué l'âme hellène. Le 8 octobre, cette île que la Grèce désire comme le large fermoir qui doit clore et assurer enfin le colher des îles égrenées autour d'elle dans l'Archipel et la mer Ionienne, cette île pour laquelle elle a risqué mainte aventure, la Crète tant choyée, proclama son annexion au royaume. Le 11, les soixante-cinq députés candiotes se réunirent pour ratifier cette proclamation. Mais le gouvernement athénien, averti des dispositions de l'Europe, déclara aux ambassadeurs qu'étranger à ce manifeste il n'accepterait l'annexion qu'avec l'agrément des puissances protectrices. Pénible renoncement que conseilla le souvenir vivace de 1897 et que dut rendre amer l'heureux succès de la démarche bulgare et de la surprise autrichienne. Sans doute la Grèce escomptait le prix de sa

docilité; le jour approchait où les troupes internationales évacueraient la Crète (27 juillet 1909) ; libre d'elle-même, l'île se joindrait au royaume avec l'agrément de l'Europe. Mais la révolution turque se précipita et, à l'échéance de leurs promesses discrètes, les Puissances protectrices se trouvèrent devant la jeune Turquie, moins aisée à dépouiller que le sultan déchu. Elles avaient intérêt à ménager le nouvel Etat qui commandait quelques égards. Installé par la révolte du patriotisme, le gouvernement jeune-turc ne pouvait, à son début, laisser amoindrir la patrie et donner ainsi le signal d'autres séparations. Après la Crète, c'était Samos, et les côtes d'Asie Mineure, et la Macédoine, c'était l'émiettement de l'Empire mosaïque cimenté tant bien que mal. L'armée jeune-turque se montrait résolue à marcher sur Athènes. Les Puissances transigèrent : pour contenter les Cretois, elles retirèrent leur garnison de l'île; pour

contenter les Turcs, elles laissèrent des croiseurs dans la baie de la Sude. Ni les uns ni les autres ne furent satisfaits. Pour un drapeau grec hissé par les Cretois sur un rocher de la Canée, les Turcs s'iri itèrent, exigèrent de la Grèce des protestations de désintéressement. La petite Grèce patelina et se gara auprès des Puissances protectrices, à la A'olonté desquelles elle se déclarait soumise. Qu'eut-elle pu faire? Son armée nombreuse sur le papier, se réduisait alors, selon le témoignage d'un attaché militaire européen, à trois mille cinq cents hommes sur la frontière. La réalité s'imposa brutalement dans cette occurrence à l'imagination grecque. Si douloureux que f(it à l'orgueil national l'apparent abandon de la Crète, les Grecs se gardèrent cette fois de partir en guerre. Tout en se mutinant et en cherchant parmi les gouvernants les responsables de sa faiblesse, l'armée accepta la politique prudente des ministres, MM. Théo-

tokis, Rhallys et Mavromichalis qui tour à tour ont différé la dissolution de la Chambre et les élections prochaines. Les Cretois avaient annoncé qu'ils enverraient des députés à la nouvelle Chambre, Et l'embarras du gouvernement athénien eût été grand : les accueillir, c'était l'invasion turque; les renvoyer, c'était offenser la Crète. Aussi attendra-t-il qu'une conférence européenne ait réglé le sort de l'île avant de recourir dans le malaise présent, au vote de la nation; ainsi il a nettement marqué par sa conduite qu'il entendait désormais préférer aux velléités militaires des moyens plus conformes au génie de la race : les calculs de la diplomatie.

La saison des fougues semble passée : à coup sûr l'hellénisme n'abdique pas ses rêves, mais désormais il se réserve. La pi^dence profiterait au royaume qui doit travailler et s'organiser dans le calme. Se souviendra-t-il enfin de l'exemple du Pié-

mont qui ne groupa les Italiens qu'en les rassurant par sa mine d'État bien policé? Que la Grèce, prenant patience, se propose à l'Europe comme un État modèle, aux finances assises — et les pays de langue grecque souhaiteront, par un vœu invincible, de s'unir à elle.

Le patriotisme mégalomane n'a pas seul compromis la croissance régulière du pays. Les sages esprits redoutent pour la patrie deux autres maux : d'abord les clientèles politiques qui, à chaque élection, à chaque changement de ministère, l'agitent, la rançonnent et troublent l'administration publique — puis l'émigration du peuple, déjà trop peu nombreux, qui délaisse le sol et l'industrie nationale.

L'émulation démocratique pousse les hommes à s'instruire pour atteindre les professions libérales. L'Université d'Athènes compte plus de deux mille cinq cents étudiants et la plupart travaillent le droit

et surtout la médecine (1). Or, le pays, étroit et pauvre, ne se prête pas à l'ambition d'un si grand nombre. Il y a, à Athènes et dans les autres villes, trop d'avocats, trop de médecins. Quelques-uns vivent ou vivotent; le reste meurt de faim. Cette cohue de besogneux se rabat alors sur les fonctions publiques qui ne suffisent pas à tant de convoitises. Aussi les élections, qui assurent au vainqueur la libre disposition des places (2), prennent-elles l'âpreté

(1) Le recensement de 1879 ojarquait déjà cet élan vers les professions libérales. Si plus de la moitié des hommes (55,27 pour 100) s'occupait dans les bergeries ou dans les champs, l'on en comptait 8,49 pour 100 dans 1 industrie, 4 pour 100 dans la marine, et déjà 3,83 pour 100 dans les professions libérales. Cette proportion, démesurée pour un pays si étroit et si pauvre, n'était guère dépassée que par les pays les plus riches d'Europe, comme la France. Encore le nombre des médecins se trouvait-il plus fort que partout ailleurs. Sur 10 000 habitants, il y avait déjà 7,62 médecins. L'Attique en comptait 20 par 10 000 habitants. Athènes, seule, 29 pour 10 000. Cette proportion n'a fait que croître.

(2) C'est le système des " dépouilles » que pratiquent aussi les États-Unis.

d'une lutte pour la vie. Chaque changement de ministère remet en question plusieurs milhers de places, renouvelle l'espoir des postulants et la crainte des pourvus. On conçoit quelle pauvre besogne fournissent des fonctionnaires inquiets dans leur situation et du reste mal payés. Cette insécurité les engage à se créer des ressources équivoques, à profiter le plus possible du jour présent puisque le lendemain ne leur appartient pas; de là des malversations. Pour les malheureux, dont les patrons ont échoué, il faut vivre; ils rusent d'expédients et attendent leur heure . Mais trop souvent l'esprit et l'astuce les entraînent au delà de la probité : de là des escroqueries.

Les politiciens, pour racoler des clientèles, ont alléché tous ces appétits qu'ils doivent assouvir et sans cesse retenir.

Ainsi a sévi sur le petit pays ce luxe de divisions administratives, de tribunaux, d'écoles et la foison de fonctionnaires. Et

226 LA JEDNE ATHÈNES

comme chacun s'accorde sur les idées et peut passer sans apostasie d'un parti à l'autre au mieux de son intérêt, — force est aux chefs, qui se disputent leurs hommes, de surenchérir aux dépens de l'État pour fixer leur clientèle mouvante. Cette pléthore de postulants ou plutôt de déclassés est le pire vice de la république que préside le roi Georges I". En cela la Grèce porte la peine de son esprit démocratique.

Des hommes clairvoyants ont dénoncé à la Boulé ce gaspillage des deniers publics et cette anarchie de l'administration; mais leurs projets de réformes, ameutant contre eux tous les parasites de l'État, n'ont pu passer au vote, que déchiquetés, lambeau par lambeau. M. Theotokis, présentant le budget de 1905, reprenait hardiment les réformes vigoureuses dictées naguère par Charilaos Tricoupis : la réduction des nomes ou départements de 26 à 10, — la réduction du nombre des députés et

l'extension des circonscriptions électorales (1), la suppression de deux cours d'appel, de onze tribunaux, de toutes les justices de paix, enfin la diminution de tous les traitements de 2 à 5 pour 100. Il réclamait ces sacrifices au nom de la patrie, pour trouver les huit millions nécessaires à la marine et à l'armée. Il se laissa choir, avec son programme, préférant laisser à ses adversaires, M . Théodore Delyannis (2) puis M. Rhallys, la besogne impopulaire de ces économies par contrainte. Une loi de 1896 avait déjà affranchi les instituteurs des députés en les plaçant sous l'unique contrôle d'inspecteurs généraux que le ministre ne pouvait ni déplacer, ni révoquer. La loi de 1905, proposée par M. Rhallys, affran-

(1) L'émiettementen minuscules subdivisions politiques ou administratives a toujours nui à la Grèce antique comme à la Grèce moderne : chaque député de village s'asservit aux intérêts locaux aux dépens des intérêts de la nation.

(2) Théodore Delyannis fut assassiné en septembre 1905. Son parti se disloqua; M. Rhallys parvint à le rallier.

chit de même l'enseignement secondaire.

Bien plus, la loi sur les pensions porta que tous fonctionnaires ayant quinze ans de services ne pourraient être destitués que pour des raisons précises et sur la décision d'un Conseil supérieur indépendant des ministres. Poui' comble, M. Rhallys amena la Boulé à se diminuer elle-même. Le nombre des députés fut réduit de 234 à 177. Revenu au pouvoir, M. Theotokis persista dans le même sens que son adversaire; il obtenait, après avoir dissous la Chambre et ménagé d'heureuses élections, l'exclusion des officiers du Parlement (1) la réorganisa-

(1) L'Assemblée nationale qui avait voté la Constitution de 1864, avait donné aux officiers, trop nombreux parmi elle, le droit d'éligibilité qu'elle jivait refusé aux autres fonctionnaires. Un article formel accordait un congé de cinq mois à tout officier candidat-député. C'était là un prétexte à vacances pour beaucoup ; certains, toujours réélus, gagnaient leurs grades sur les bancs de la Boulé. Une loi de 1886 avait déjà porté que toute année non passée sous les drapeaux ne compterait pas pour ravancement : mais cette règle ne fut maintenue que cinq ans, et les abus se renouvelèrent. La guerre de 1897 montra ce

tion de la gendarmerie et l'élargissement des circonscriptions électorales. Ainsi, après les corps enseignants, l'armée et la gendarmerie se dégageaient à leur tour de la politique.

Mais, en dépit de l'habileté des ministres, ces lois n'auraient pas emporté le vote des députés, si l'opinion publique n'en avait ressenti et compris le besoin. C'est le patriotisme assagi qui a imposé ces réformes à la Boulé. La nation, éprouvée et humiliée, ajournant ses rêves du dehors, a pu se recueillir sur elle-même : la classe éclairée aperçoit dans les agitateurs politiques, la cause de la faiblesse et des défaites de l'hellénisme par eux réduit à l'impuissance.

Déjà elle semble porter moins de fièvre aux élections : celles du 20 février 1905, presque dénuées de parades et de manifestations, ont marqué quelque indiffé-

que valait un corps d'officiers sans cesse distraits du service par la politique.

230 LA JEONE ATHENES

reiice. Puisque les partis s'accordent sur la doctrine et les idées, pourquoi donc s'agiter, jouer le jeu des intérêts personnels aux dépens de la patrie? Mais ces lois salutaires, qui pourraient asseoir solidement l'administration publique, se maintiendront-elles, dans l'usage, contre les mauvaises mœurs politiques? Que deviendra le superflu des fonctionnaires, la cohue des postulants à pourvoir? Il faut A ivre. Seule la mise en valeur du pays, le progrès de l'industrie et du commerce, détournant sur eux les appétits et nourrissant plus d'hommes, délivreront l'État de ce parasitisme.

Cependant l'industrie nationale, que protègent à l'excès les tarifs douaniers, ne s'installe et ne croît qu'avec peine. Le menu peuple, si sobre, si chaste, si endurant, lui fournit, semble-t-il, une main-d'œuvre à souhait. Mais, classe mouvante et sans attache, ou bien il se pousse par l'instruc-

tioii jusqu'à cette mêlée inquiète et inquiétante de gens en place ou sans place qu'il accroit sans cesse, — ou il émigré. A l'exemple des fils de négociants ou d'industriels qui vont faire leur apprentissage au dehors, il part, séduit par la promesse de gains plus faciles et plus gros. Pour le Grec, l'étranger, quel qu'il soit, est toujours riclie; les pays du dehors, l'Amérique surtout, lui apparaissent comme des terres de cocagne où l'on s'enrichit à coup sûr.

Nombre de courtiers, exploitant cette illusion, parcourent la ville et la campagne pour embaucher les émigrants. Ce trafic d'hommes amène son profit; et la rivalité des Compagnies maritimes abaisse tellement les prix de passage que le plus pauvre s'embarque sans encombre. Certes il revient au pays, lesté d'économies; mais trop souvent aussi, il y rapporte des maladies qui gâtent la race. Entre temps, il déserte la terre ou les usines du pays qui

languissent. La Grèce, pourvue de trop d'esprits, manque de bras. Le sol demeure inexploité. Chaque année, les jeunes gens s'expatrient par milliers et les rôles de la conscription diminuent (1). Une douzaine d'agences d'émigration tiennent bureau au Pirée, d'autres encore à Patras et à Calamata. Une Compagnie grecque, la Compa-

(1) Le nombre des émigrants partis du Pirée et de Calamata a été de 26 500 en 1906, de 20 000 en 1907. Les Compagnies françaises en ont embarqué 4 700 en 1906, 4600 en 1907. Dans les derniers mois de 1907, et en 1908, le malaise économique des États-Unis a différé bien des départs ; aussi la ligne Pirée-Amérique de la Compagnie Moraïtis ne semble pas jusqu'ici une heureuse entreprise. Mais ce n'est là qu'un arrêt fortuit. La reprise des affaires dans le Nouveau Monde invitera de nouveau tous les gens de fortune à s'expatrier. Bon an, mal an, c'est 20000 hommes qui délaissent le royaume; on conçoit le vide qu'ils créent dans une population de 2 millions et demi . — En vertu des lois du 21 juin 1882, du 28 mai 1887, du 21 mars 1896 et du 4 juin 1904, le service militaire est obligatoire. A l'âge de 21 ans, le jeune homme doit 2 ans dans l'armée active, puis 10 ans dans la réserve de l'armée active, 8 ans dans l'armée territoriale et 10 dans la réserve de l'armée territoriale. L'effectif de l'armée active est fixé chaque année par la Chambre ; le chiffre annuel des conscrits est d'environ 10 000 hommes.

gnie Moraitis a même ouvert depuis 1907 un service direct du Pirée en Amérique. Cet exode inquiète les patriotes qui sentent fuir par là les forces vives de la nation. Il continue en dépit des campagnes de presse contre les marchands d'hommes et des entraves du gouvernement.

D ans la lutte de races qui travaille l' Orient , cet esprit d'aventure et d'émigration met le Grec en fâcheuse posture vis-à-vis de ses rivaux et surtout du Bulgare. Le Bidgare l'emporte par le nombre; sobre, laborieux, proHfique, il pénètre et absorbe peu à peu tous les villages de Macédoine (1).

(1) D'après le recensement de 1905, la Bulgarie compte 4035 615 habitants, dont 3 204 996 Bulgares. En 1906, l'excédent des naissances fut de 89 134. Sur le pied de guerre, l'armée active comprend 190452 hommes, 40400 chevaux et bœufs, 1 080 canons, 8 769 voitures. En 1907, le contingent de la conscription a été porté à 47 000 hommes. La Grèce, peuplée au 27 octobre 1907 de 2 631 952, ne peut mettre en ligne sur le papier que 115 200 hommes. Sang doute, sa flotte, forte de 11 bâtiments dont 3 cuirassés et 6 canonnières (1908), mettrait à la raison la flottille bulgare, mais la Bulgarie, vaincue sur mer, subsiste encore

234 LA JEUNE ATHÈ?sES

Là OÙ il s'est insinué, il se maintient et se fixe par ses robustes vertus de terrien. La rivalité du Grec et du Bulgare, c'est celle du marin et du laboureur. Le marin, homme d'imagination, se répand et se multiplie, sans laisser d'attache; le laboureur, plus lourd mais plus patient, adhère au sol. La marine et le commerce usent davantage un peuple; ils le dispersent ou le fatiguent par les soucis et les risques (1). L'agriculture au contraire forme les nations robustes et conquérantes par une lente réserve de vertus et de forces. L'hellénisme, essaimé dans les iles et sur les côtes d'Orient en frêles colonies, reven-

presque intacte. Sofia, la capitale et les autres villes, sauf le port de Varna, se trouvent dans 1 intérieur ; elle ne peut être réduite que par terre.

(1) La natalité générale en Grèce (27,6) est une des plus faibles en Europe. (Seules, la France (26,4) et l'Irlande (27) viennent derrière elle). C'est que si les mariages sont féconds, ils ne sont pas assez nombreux. Un tiers seulement des habitants se donne au mariage. Cette nuptialité compte parmi les plus faibles qu'on sache.

dique des terres dont il habite la frange, mais qu'il ne remplit pas. Il lui manque une population stable d'agriculteurs, fidèles au sol, qui constitue le fonds et le lest de la nation.

Naguère la jeune puissance bulgare semblait seule compromettre les rêves du panhellénisme. Aux yeux du Grec, elle marchait en avant-garde du panslavisme qui ronge tout l'Orient et le doit dévorer un jour si les États latins, ne s'accordant à relever la Grèce, ne l'opposent comme une digue à ces barbares envahissants. C'est vers la Bulgarie que s'était tournée la haine du patriotisme grec : " Tête de Bulgare ! » c'était l'injure la plus grave du populaire athénien, celle qui sortait les couteaux et commençait la rixe. C'est contre ces terriens qu'ils tentaient de s'armer et de s'aguerrir, contre eux qu'ils s'étaient alliés avec le Turc, l'ancien ennemi héréditaire.

Ils comptaient sans les surprises de l'his-

toire. Grecs el Bulgares se haïssaient, dans l'idée du partage prochain de la Macédoine, comme deux héritiers rivaux de convoitise se toisent au chevet d'un moribond. Mais l'homme malade se redresse, très résolu à vivre, et de vigueur à défendre son bien. La jeune-Turquie s'organisera-t-elle et par sa rénovation dénouera-t-elle toutes les intrigues d'Orient? La question inquiète les jeunes nations voraces qui comptaient se constituer ou s'agrandir à ses dépens, la Grèce surtout, la moins forte et la plus ambitieuse. La décadence turque lui permettait des espoirs prochains et lointains tout ensemble. Dans la Turquie dégénérée, l'esprit subtil du Phanar pouvait dominer comme jadis; transformé, assimilé, hellénisé, l'Empire pouvait se refaire, au profit de la race et par son industrie. La contre-révolution, que rompit l'armée de Salonique, était menée par le patriarche et les négociants grecs de ï Union libérale qui trouvaient leur

compte au règne d'un sultan tripoteur ; avec elle a échoué l'hellénisme, dont l'heure semble reculer dans un avenir indéfini. Par son relèvement, la Tm'quie enlèverait à l'Europe tout prétexte d'intersention et aux États orientaux tout espoir d'annexion facile. L'on conçoit l'angoisse du peuple athénien : si la Crète qu'il croyait tenir n'est pas annexée aujourd'hui, elle risque de n'être jamais grecque.

Quoi qu'il en soit, les Hellènes forment le moins solide et le moins belliqueux des peuples qui se mesurent en Orient. Et de fait, malgré leurs bravades, ils sentent leur faiblesse. Ils savent que leur force morale dépassera toujours leur force militaire ; aussi se piquent-ils de figurer la force spirituelle contre la force brutale. Avant tout, ils cherchent à se ménager les sympathies de l'Occident qui pourrait, la guerre échéant, remettre les choses au point. Ils exploitent auprès de lui la gloire des souvenirs anti-

qiies, la gratitude qu'il doit à l'Athènes de Périclès, éducatrice du monde. Le passé leur sert de réclame magnifique qu'ils font valoir pour le présent et pour l'avenir. Les ruines attirent à la Grèce une clientèle de lettrés etd'érudits; elles la rehaussent, au regard des nations, au delà de sa petitesse sensible. C'est pourquoi ils les entretiennent presque à l'égal de leur flotte. La loterie d'Etat, en quatre tirages annuels, à laquelle tout Grec se juge obligé de souscrire, s'appelle officiellement : Loterie de la flotte nationale et des antiquités de iHellade. Mais, qu'on le remarque, la flotte prend le pas sur les antiquités ; la Société archéologique prélève à peine le tiers du profit ; la part du lion revient au service de la marine (1). A dire vrai, les Grecs sont trop gens de négoce pour se contenter d'une gloire archéologique.

(1) Le profit (le la loterie atteint on dépasse chaque année un million de drachmes; 300 000 drachmes sont versées à la Société archéologique; le reste (700 000 à 800 000 drachmesj revient à la caisse de la flotte nationale.

Point de patriote qui, dans l'ardeur de sa foi, ne donnerait l'Acropole, les ruines de l'Attique et d'ailleurs, pour une flotte en nombre, une armée rigoureuse qui, subjuguant la Turquie et matant les Bulgares, maintiendraient Tx^utriche et la Russie et réaliseraient le rêve panhellénique. Ils A-eulent compter comme nation et le passé ne leur importe que s'il leur ouvre l'avenir.

Aujourd'hui, d'abord pour manger, puis pour durer, ils ont besoin de l'Europe. Elle leur envoie son blé, les objets de ses manufactures; elle protège leur faiblesse contre les plus forts. Aussi s'inquiètent-ils de ce que l'Occident pense, dit, écrit sur eux. La moindre phrase, la moindre allusion, si indirecte soit-elle, prononcée dans un Parlement ou imprimée dans un journal, est aussitôt relevée, transmise par dépêche et reprise par les feuilles d'Athènes. Importuns aux Slaves et à la Russie qui guette Gonstantinople , incommodes aux Aile-

mands et à l'Autriche qui convoite Salonique, ils recourent à l'Angleterre, à la France et à l'Italie intéressées à maintenir intacte la carte d'Orient. C'est à Londres, à Paris et à Rome que la Société Helléîiisnws s'emploie à éveiller le philhellénisme; l'opinion de ces trois capitales préoccupe les Grecs, car l'opinion inspire ou commande les démarches. En vérité, leur quémanderie d'éloges, leur refrain : " Que pensez-vous de nous?... Que vous semble d'Athènes? " trahit moins de fatuité que de souci patriotique.

Avast-Pbopos .

Page 1