LES CONQUÉRANTS
A Camille Lbmonnibr.
Ta gloire évoque en moi ces navirea houleux, Que de fieri conquéranti aux gestes magnétiques Poussaient dans l'infini des vierges Atlantiques Vers les Archipels d'or des lointains fabuleux. Ils mettaient à la voile en ces soirs merveilleux Où le ciel enflammé de rougeurs prophétiques Verse royalement ses richesses mystiques Dans le cœur dilaté des marins orguôlleux.
Et les hommes du port demeurés sur les grèves Regardaient s'enfonoer les mâts comme des rêves
Dam réblouxMement de rhorlzon vermeil.
Et leart cerveaux obacurs à la fin de leur âge
Se rappelaient encor le splendide mirage
De ces grands vaisseaux noirs entrés dans le soleil!
{Bruit à droite.)
Vous relirez ce beau sonnet, Monsieur Coremans, et vous tâcherez de le comprendre.
M. Destbéb. — Margaritas ante...
M. DE Jonche d'ARDOYE. — Mais ce n'est plus le budget de Tintérieur, tout cda! {Protestations à Vextrême gauche.)
M. A. De FuissBAux. — Ils ne comprennent rien à droite de ce qui concerne la littérature! Il ne comprennent que les distributions de dividendes. {Bruit.)
M. Demblon. — Encourager Fart, sans distinction d*écoie ou d'artiates, voilà ce que M. Coremans na pas compris I Nous ne voulons pas que vous Cassiez une aélectiM et que vous ne favorisiez que les écrivains officiels, dont la gloire a coujours M très éphémère. {Très bien! sur les bancs socialistes,)
M. Destrée. —Je fais miennes toutes les paroles de notre ami Demblon, mais j'estiote qu'il ne faut pas prolonger cette discussion littéraire, la Chambre ayant du reste démontré par son attitude qu'elle est loin d'être une académie.
M. Dbmblom. -^ Une académie de fous 1
M. Destrée — Nous Boraoïes d'accord avec M. Coremans pour revendiquer l'indépendance absolue de l'art : il ne peut être domestiqué. Mais nous croyons devoir préconiser certaines mesures utiles, parmi lesquelles la création d'une librairie belge à Paris. Qu'on examine si la chose est possible : elle aurait ce bon côté de favoriser tous les écrivains belges indistinctement.
M. Coremans a essayé de diminuer l'efflorescence littéraire belge actuelle. Nous avoas des artistes littéraires que l'Europe imite, qui font partout des diacipleSy et c'est au parlement national qu'on cherche à les diminuer au lieu de les montrer iièrement ! {Très bien ! sur les bancs socialistes.)
M. Coremans a parlé de camaraderie ; il ignore sans doute qu'Octave Mirbeau ne connaissait pas Maeterlinck lorsque, à la lecture de ses œuvres, il écrivit ses articles du Figaro.
Quand nous voyons des jeunes manifester du talent, encourageons-les, n'appuyons pss denotre autorité l'indifférence de la bourgeoisie I Crions-leur r Bravo ! au contraire, afia qu^ils dotent le pays de chefs-d'œuvre. {Très bien ! sur les mêmes battes.)
M. CooHAHS. — Il n'y a pas de littérature nationale : il n'y a qu'une littérature du bon sens dans le monde entier. {Brmit.)
M. Coremans. — Je constate que M. ûemblon a renoncé à son idée de la création d'un comptoir de littérature belge à Paris...
M. Demblon. — Pas du tout! J'ai demandé l'étude de la question.
M. Coremans. — Oh! cette étude ne coûtera guère et aboutira à un refus. Nous n'avons jamais demandé la création de comptoirs littéraires flamands à La Haye ou à Amsterdam.
Quant au sonnet que M. Demblon nous a déclamé, il nous l'a présenté comme un sonnet sans défauts ; moi, je le trouve très peu clair et je demande notamment ce que peuvent bien être ces ce vierges Atlantiques «dont il y est fait mention ? [On rit à droite.) )6 ne les ai jamais rencontrées jusqu'ici 1 J^ai bien entendu parler des vierges du Parnasse...
M. Destrée. — Et des demi-vierges 1 {Bruit,)
M. Coremans. — Mais l'honMabie isembre feraitpiaisir à fat Chambre en les lui faisant connaître d'un peu plus près!
M. Demblon. — Je renonce à expliquer a M« Coremans ce sonnet, qui me paraît
suffisamment clair par lui-même : ce serait faire injure à la Chambre que de l'expliquer!
J'ajoute que je ne suis pas l'ami des hommes dont j'ai parlé et que je ne connais notamment pas Maeterlinck.
M. CoBEMANS. — Et les vierges Atlantiques? (Nouveaux rires à droite.)
M. Demblon. — Je vous Tcxpliquerai tantôt si vous le voulez.
(Séance du lo juillet.)
Et voilà.
Je me résigne très facilement, en ce qui me concerne, à ne pas être compris par le spillebout Coremans et à écrire des sonnets qui, selon l'élégante expression du spillebout de Jonghe dArdoye, ne sont pas le budget de l'intérieur. Mais j'aurais mauvaise grâce à m étendre sur le côté personnel de, l'incident. Je ne le rappelle que pour avoir l'occasion de répondre à un correspondant anonyme, qui a cru m'embarrasser prodigieusement. « Vous voyez bien, m'écrit-il, que les socialistes sont seuls à défendre la littérature au Parlement. N'est-il pas naturel, dans ces conditions, que les littérateurs aillent vers le socialisme? »
Si mon correspondant anonyme a moins de quinze ans, je lui pardonne sa naïveté, sinon, pas. La confusion qu'il fait erJt par trop grossière. Si M. Jules Destrée et M. Célestin Demblon ont défendu à la Chambre notre mouvement littéraire, c'est tout simplement parce qu'avant de se lancer dans la politique et de s'asseoir parmi les spillebout, ils étaient ce qu'ils sont encore : des littérateurs. Si au lieu d'être les amis politiques de M. Vandervelde, ils avaient été ceux de M. Bara, ou de M. Woeste, ou de M. l'àbbé Daens, leur langage eût été le même
La Jeune Belgique remercie cordialement ceux qui Font défendue, mais elle n'en maintient pas moins, avec la même énergie qu'auparavant, la nécessité de séparer la littérature et la politique. Elle ne fera pas même remarquer aux journaux ministériels que l'attitude des spillebout pourrait pousser plus d'un jeune écrivain, dénudé de philosophie, dans les bras du troisième parti. Nous sommes de ceux qui ne se fâchent point lorsqu'ils voient les « corps constitués » se conduire selon la loi qui préside à leur développement naturel. Nous nous inquiéterions seulement dans l'hypothèse, d'ailleurs ^chimérique, où les spillebout, catholiques, libéraux ou socialistes, déclareraient qu'ils nous ont compris.
ALBERT GiRAUD