LA VEILLE
es cigarettes brasillantes, tandis que les auditeurs suivaient du regard, en des étirages de lignes paresseuses, la sinueuse indolence de la fumée, bleue et transparente comme une aile de libellule, René se mit à lire : « On a peur la veille des grands jours pressentis, quand nous attend peut-être une joie décisive, où notre vie s'enroulera, pareille à de certaines plantes, autour d'un pieu. Une frayeur nous vient de sentir la fragilité de nos yeux devant le soleil qui descend ; également un peu de suivre le battement d'horloge de notre cœur. On est si mince chose : de l'eau dans le creux d'une main, et qui s'écoule, comme à regret, entre les doigts. Il en est qui meurent devant leur verre vidé, la lèvre humide encore d'une finale perle de vin, en des bras d'ivresse; mais tous n'ont pas cette inconscience, et peu vont la puiser dans une coupe. Le présage d'une joie à goûter au lendemain, d'une joie qui vaudra toutes les autres, d'une joie meilleure que toutes les autres, fait que nous tremblons de ne pas en approcher et de trop tôt disparaître. On finit par se sentir très faible sous le poids de cette idée, si faible qu'on cherche appui dans un vieux et amical fauteuil, près des rideaux de mousseline. Les bons rideaux et le beau jardin qu'ils voilent : un jardin d'avant la brise, où tous les lys sont rigides, où fuse un calme jet d'eau, où le chemin s'ourle d'une plate bande de violettes.
S'enveloppant tout entier de religieuse paix, par ce soleil lentement à la dérive sur une mer de pourpre, le paysage impose à toute préoccupation pénible, un silence fait de sienne sérénité. Comme un défilé lent de chapelet, naissent successivement une foule de pensées, puériles et si blanches qu'on pourrait dire : « Un vol blanc d'oiseaux s'est abattu sur le jardin, parmi les lys. »
Entre tant d'autres, une, surtout enfantine, m'incite à glisser la main sous une nappe de soleil. Comme pour celle de la table eucharistique, s'allongent mes cinq doigts, où la pudeur du sang afflue soudain, sous le baiser de la lumière. Et je communie dans la vie, de tout l'embrasement de ma main, dressée sur la gloire du crépuscule. Mes doigts, ainsi que des cires allumés, attestent mon cœur solide et sa résolution de longtemps vivre. Un ravissement de ce sang et de cette chair me passe dans les yeux et dans tout l'être. Dans tout mon être un espoir se dresse et respire.
Car ce sang est l'essence de mon rêve et de ma foi : J'ai vu des arbres, oh oui ! j'ai vu des arbres de printemps, mirer au soleil la sève de leurs
branches ; je me suis dit alors que mes mains se fleuriront de baisers, et mes lèvres d'autres baisers rendus ; je me suis dit alors que mon amour pouvait grandir et enclore tout le ciel.
Seigneur, je ne suis pas de ceux qu'étourdit le rire des chemins; la chanson que de bouche en bouche on colporte est de la fausse joie ; je sais que le bonheur est au dedans de nous, qu'il faut le préserver des deux mains, comme une très petite lumière, contre la bourrasque. L'amour est sujet â s'éteindre aussi bien que nos yeux, à ne plus voir; car la nonpareille chair que tu fis, en preuve de la royauté de l'homme sur les choses, car la chair de la femme, en son manteau de chevelure, est bafouée. Il en est qui ne croient pas en son enfance, il en est qui, devant elle, n'éprouvent qu'un besoin de sarcasme ou de baisers déments. Je ne suis pas de ces gens-là. Seigneur !
Pour ton œuvre, dernière et suprême, je n'aurai que des fleurs étalées sur sa venue ; je n'aurai que beaucoup d'adoration, et mes genoux dans le gazon et dans les fleurs; infiniment d'amour aussi. Seigneur! Je lui ferai, pour prix de son sourire et pour prix de sa beauté, l'offre de mon cœur et tout ce qu'il contient de pensées bonnes. Mes regards pour elle seule, ainsi que mes paroles, j'attendrai que sa main s'enferme dans la mienne. J'attendrai que ses yeux soient aussi à moi seuls, et que j'y règne entier, de même que sur ses lèvres. Je goûterai les joies que l'on trouve à ces lèvres ; j'y puiserai ma force et la paix de mes veines; j'y puiserai mon rêve et l'éclat de mes yeux ; et dans les yeux à elle, extasiée, en ces miroirs aussi je puiserai mes joies, je puiserai mes joies en ces miroirs d'extase.
Pour que j'atteigne mon espoir et que ma main cueille les joies, accordez-moi des lendemains encore. Accordez-moi des lendemains pour affirmer mon amour et pour en attester la magnificence à moi-même, pour en éblouir mes propres regards. Accordez-moi des lendemains, pour que mon cœur mûrisse et se dilate, pour que l'allée de mes yeux se pavoise, pour que le rêve existe en mes mains jointes. Seigneur, que cela soit de par votre bonté et votre toute-puissance, faites que mon cœur et mon être se réjouissent en les clairs chemins d'allégresse ; faites que mon espoir soit moindre que la réalité construite par vous; faites que je me sente entraîner par les remous d'une joie, grande et large comme la mer ! Faites aussi que je me noie dans un tombeau de bonheur; que je disparaisse, les pieds liés du plomb de mon bonheur ; que nul effort tenté pour garder mes paupières ouvertes, je gagne un songe d'éternité délicieuse. Car, toute l'envergure de mon espoir déployée, le cœur empli d'un chant de gratitude, je m'en irai dormir dans la paix profonde des épis nourriciers et des vignes. »