LA RÉPÉTITION INTERROMPUE
{Marivaudage en un acte.)
Personnages : LA MARQUISE; HÉLÈNE, sa petite-fille; LE CHEVALIER, son neveu.
La scène est au château de la marquise, au siècle dentier.
m^'^ \ MARQUISE. — Voilà qui est parfait :
-f^ casaquin, grands paniers, talons rouges, la f7\ toilette défensive est achevée et la place est ^^ suriisamment imprenable. Maintenant, pen- '^ sons à l'offensive. D'un délicat coup de pinypi^ià ueau, cambrons avec vigueur l'arc délié ■^^^-. de ce sourcil noir et que ces beaux yeux-
^'^S^j^^^^ s'emplissent de traits acérés à rendre jaloux Je carquois de Cupidon.
Tuciieu ! quel feu et quels éclairs ! un peu de neige sur ce volcan. \ Hélène se poudre.) Mais non! Pas tant que cela, vous voilà faite comme un meunier!... là!... Maintenant c'est au tour de la petite mouche assassine, amorce équivoque, capsuk' inflammable, que nous posons près des lèvres comniL- un point d'interrogation après chaque sourire. Attention ! nous commençons notre répétition. Possédezous bien votre rôle? Oui! nous allons voir. [A la cantonnade^] Et xous là, mauvais sujet?
Le CHEVALIER [dans la coulisse). — Un instant encore, par grâce ! îa dentelle de ma manche s'est accrochée le plus
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malheureusement du monde à la coquille de mon épée; sur ce, j'ai laissé choir ma mandoline ; en me courbant pour la ramasser, mon épaule et mon jabot ont reçu toute la poudre de ma perruque. Par la morbleu, si l'on me reprend à me faire ajuster par un maudit valet !... Toute autre main qu'une main de femme, déliée et fine, est indigne de tenir la poudre et les épingles pendant la toilette d'un gentilhomme. Marquise, mes rubans sont dénoués! Je n'entre en scène si vous ne me procurez une soubrette !
La marquise. — Tout beau, mon neveu! c'est un jeu dangereux que celui d'attacher des rubans à un homme aussi bouillant que vous ! Voyez donc ce taureau furieux qui réclame des banderilles et qui prend mes soubrettes pour des toreros ! {Se tournant vers Hélène.) Petite fille, voulezvous bien ne pas écouter ces radotages. Oubliez-vous que cette fameuse comédie est pour demain? Vous plaît-elle au moins? C'est une comédie qui ressemble à la réalité jusqu'à s'y méprendre, une comédie aimable qui se joue sur la carte du tendre, et où l'on dit leur fait aux tragiques ! Assez prié, assez rêvé, assez pleurniché en scène ! Sur notre théâtre à nous tout se passe comme dans la vie : on s'y marie, naturellement, mais sans parler d'union des âmes et sans tomber en pâmoison toutes les cinq minutes ! Je vous demande un peu s'il y a du bon sens à vouloir unir avec de grosses chaînes pesantes deux âmes ! . . . Des âmes ! ces riens légers et aériens, ces papillons toujours errants, butineurs de l'amour, à qui les gens sérieux veulent casser les ailes, afin sans doute de les faire ressembler tout uniment à de vilaines chenilles. Eh bien, oui! nous aimons, nous épousons même, mais est-ce là un événement digne d'être célébré sur le mode de la guerre de Troie ? La vie est une plaisanterie divertissante, ma parole ! Et je hais les croque-morts qui conduisent votre deuil tout vivant.
Petite fille, notre comédie parodie la vie et l'amour, mais la vie et l'amour eux-mêmes parodient on ne sait quoi. L'univers est sage : les planètes dansent autour du soleil sans s'inquiéter du lendemain, et la création n'est qu'une immense ronde où les empêcheurs de danser en rond sont des intrus! Voilà les enseignements que vous lègue votre vieille grand'mère qui fut, elle, une danseuse infatigable ! Quand l'âge l'a forcée de mettre des lunettes, elle s'est entêtée à les porter roses, couleur de jeunesse et d'aurore. C'est une première recette et bien simple pour continuer de voir les choses aussi gaîment qu'au jeune temps. Il en est une seconde, plus malaisée pour nous autres femmes, c'est de perdre la vieille habitude de nous mirer dans les glaces et miroirs que nous rencontrons... Ah ça! Mais vous n'en êtes pas encore là. Dieu merci! Pour l'instant, madame est jeune veuve, en butte aux aspirations du gentil coureur de ruelles qui fait le pied de grue là sous
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vos fenêtres, et nous mimons une scène de séduction avec mariage à la clé. Rien de bien compliqué ! Et nous n'avons de prétentions qu'au bon ton et au naturel ! Ni grands gestes, ni grands cris, ni malédictions ! « Pas de croix de la mère! » Pas de « mon enfant! ma fille » ! Pas de « je me meurs » ! Mais le tableau de la vie conmie il faut; aimons, pensons, parlons comme des gens qui ont de la naissance et le secret de bien vivre. Et que les pleurs n'apparaissent jamais dans le ciel de nos yeux que pour y amener l'arc-enciel du sourire.
HÉLÈNE. — Et quand on a du chagrin pourtant? Quand on a le cœur gros?... Je ne sais pas si les autres femmes sont cpmme moi, mais il est des moments où je me sens terriblement seule et un peu triste...
La marquise. — Et pourquoi, croyez- vous, petite mélancolique! qu'ont été inventés les colifichets, les bals travestis, les bonbons et les glaces?
C'est un mot de l'Écriture cela, ma chère enfant : Malheur à la femme seule et c'est pourquoi nous avons inventé les cavaliers servants, les petits nègres, les rubans, les bichons, les billets doux, les madrigaux, les mouches, la poudre et le rouge, les dentelles, les falbalas, les feux d'artifice et les rocailles. Enfin, si on manque de tout cela et si l'on s^ennuie, on croque des dragées et on empoisonne l'ennui avec des sucreries... ou bien en jouant la comédie...
Eh bien! Jeune Richelieu! Joli Lauzun! Affreux Don Juan! Etes-vous prêt?
Le chevalier (dans là coulisse). — Belle tante, on tâche à profiter de vos conseils philosophiques, et on écoute aux fenêtres. Mais ma mandoline est accordée et ma jolie cousine n'a qu'à se bien tenir.
La marquise. — Eh bien! Allez-y!
Le chevalier (dans la coulisse). (Il chante) :
Vois le bel esquif et les avirons !
Pour suivre le cours du fleuve du tendre Jolis mariniers nous venons te prendre :
Au pays d'amour nous nous martrons!
a Voici trop longtemps que nous soupirons!
A la rive en vain tu veux te suspendre; Nous visiterons sans plus rien entendre Le pays d'amour et les environs! »
Chevaliers galants» coureurs de ruelles Sont créés pour plaire aux belles cruelles ^ — Sans analyser la vie en détail.
Nous goûtons le charme et la fleur des choses Et nous écartons d*un coup d'éventail Les papillons noirs des soucis moroses.
(Sautant par la croisée,)
Ahl adorable belle! Pardonnerez-vous à mon audace? Ou bien essaierai-je de pardonner à vos charmes incendiaires, qui sont seuls responsables de Tardeur du volcan qui
HÉLÈNE (mimant la colère offensée), — Chevalier, dans mon boudoir! La nuit!
Le chevalier. — Eh ! Madame, j'avais je ne sais quelle envie de vous foudroyer à bout portant d'une déclaration qui sentit son gentilhomme d'une lieue. Allais-je me conduire comme un rustre? Ou chercher à vous embrasser derrière une porte comme on chiffonne une soubrette ? Seigneurs galants et belles coquettes, c'est pour nous tout exprès que la lune des belles nuits de printemps lève son front de femme par-dessus les nuages bleutés et inonde les balcons d'une clarté aussi engageante! Sommes-nous des marchands de Paris ou des porteurs d'eau que nous ne puissions parler d'amour sans songer aux convenances?
HÉLÈNE. — C'est sans doute quelque braconnier ou quelque loup des bois qui vous enseigna à parler amour aux femmes.
Le chevalier. — J'eus pour professeur d'histoire un abbé, lequel étant galant homme et très couru à la ville, m'enseignait à peu près dans ces termes : « Monsieur le chevalier, vous êtes d epée ; bien mieuxque moi, qui ne suis que de robe, vous allez donc faire la guerre aux cœurs. Souvenez- vous que M. de Condé, lequel commandait pour le roi de fort bons gentilshonmies, les mena tenter l'assaut de Lérida au son des violons. Nous avons maintenant des mœurs plus douces, mais l'assaut d'un boudoir ne veut pas être mené avec moins d'entrain et de plaisant que celui d'une place forte. C'est apanage de noblesse que de prendre toutes choses en manière de badinerie et il n'est rien qui sente la poêle à frire ou Taunage comme de s'imaginer qu'il y a quelque chose au monde qui vaille qu'on la traite sérieusement? »
HÉLÈNE. — Vous êtes un grand impertinent et vous avez reçu les leçons d'un effronté. Ces derniers temps j'eus grand tort d'encourager votre cour; pouvais-je prévoir que cela vous enhardirait à me poursuivre jusqu'ici? C'est excès de hardiesse, Monsieur, et par ma tante, laquelle est chanoinesse chez ces dames de Remiremon, si vous ne battez en retraite à la minute je prends le voile et ne vous revois de ma vie mortelle.
Le chevalier. — De votre vie mortelle? Ma foi, c'est un point impor-
i tant et qui vaut qu'on y pense. Car, pour la seconde vie, je me flatte d'être
un trop grand mécréant et trop chargé de péchés païens pour que nous
' fréquentions là-haut chez les mêmes personnes ! Mais la perspective d'être
dame d'honneur à la cour de la reine des cieux peut-elle balancer dans le
I cœur d'une jolie femme l'assurance de régner sur le cœur d'un mortel?
HÉLÈNE. — Le cœur d'un mortel est une bien faible lampe pour la
grande flamme dont je me sens capable
La marquise {intervenant vivement) — Comme vous dites cela gravement. Gardez-vous de faire croire que vous le pensez! N'oubliez pas que
I vous ne vous défendez que pour la feinte : c'est le bon ton qui veut qu'on
I fasse quelques politesses à l'adversaire avant d'amener pavillon, mais l'un
des deux combattants était à l'avance décidé à se rendre ; et vous êtes trop
I grande dame pour faire la boutiquière longtemps encore !
HÉLÈNE {plus gaiement). — Le cœur d'un mortel est une faible lampe pour la grande flamme dont je me sens capable et vous feriez une bien mauvaise vestale.
Le CHEVALIER. — Le métier de vestale n'est point mon fait, je le confesse, et ne me sens point de goût bien violent à l'idée d'être enterré tout vif! Mais laissons là les Romains. Pour toute flamme sonne tôt ou tard l'heure du couvre-feu, et la vôtre même serait peut-être quelque jour fort
I embarrassée de ne pouvoir céder à la commune loi. Voyez au contraire
I comme je viens ici avec les plus honnêtes intentions du monde, qui sont :
I de nous divertir ensemble le plus de temps qu'il nous sera possible
: HÉLÈNE. — L'euphémisme est joli Mais la réalité? C'est une pas-
sade que vous me proposez ?
Le CHEVALIER. — Mais oui l'échange de deux fantaisies
HÉLÈNE. — Vous voulez parler de l'échange de deux anneaux? Les
I femmes de ma sorte ne l'entendent pas autrement.
\ Le CHEVALIER. — Le mariage alors? c'est un détail.
I HÉLÈNE. — Mon Dieu, oui! Mais il a son importance!
j Le CHEVALIER. — Eh bien ! épousons-nous ! J'ai du bien en Tourraine
et le dernier ministère m'a valu six cents charges de contrôleur du beurre salé. J'ai de la naissance et un oncle qui est bien en cour. Et tenez, j'y
I pense! Nous ferons la noce au château : nos bons villageois danseront sur
i la pelouse Jusqu'au soir aux joyeux accords des ménétriers. Sous les tonnelles nous distribuerons le vin blanc à profusion, et tous deux, en berger enrubanné et en bergère à houlette travestis pour la circonstance, nous ouvrirons le bal au son des violons. Ce sera une paysannerie adorable qui fera crouler de malerage et d'envie tous les châteaux et tous les trianons
des environs. Je ne doute pas que Técho n'en parvienne aux oreilles de K , , ' notre gracieuse reine, laquelle, sous ses plafonds trop peints, ne rêve que
chaumière. Elle a remis les bergeries à la mode. Qui sait, cela me vaudra peut-être une charge à la cour. Vive Dieu ! 11 en est plus d'une à ma convenance où je ne serais pas plus déplacé que tel autre que je connais. La vénerie m'accommoderait sans doute, et aussi les services de bouche. De là et par faveurs successives on est appelé à porter le missel du roy quand il traverse l'œil-de-bœuf pour se rendre à la chapelle, ou bien, ce qui esta plus grand honneur encore, on tient la chemise royale .pendant que Sa Majesté se tire du lit. Votre idée de mariage est admirable et je prétends aller partout proclamant bien haut que j'étais un sot de n'y avoir pas songé
le premier {Bas à Hélène.) Ma belle cousine, vous êtes bien aimable
ainsi rêvant, mais vous oubliez que c'est à votre tour.
HÉLÈNE. — Ah! {Avec une gaieté un peu forcée.) J'aurai un petit nègre pour me porter la queue et je me ferai coiffer à la Du Barry. Nous aurons des livrées vert d'eau et un suisse tout galonné d'argent, et j'achèterai cette jolie chaise à porteurs, glaces et or, sur les panneaux de laquelle M. Boucher a peint des amours joufHus. Quel bonheur d'avoir sa loge à l'Opéra ! Et ma tante qui possède un si joli petit bichon ne me le refusera
pas comme don de joyeuse union C'est le plus menu et le plus délicieux
des bichons {Jetant le livret qu'elle avait en main.)
Ah! Non Non! Je neveux plus de cet affreux rôle. C'est une honte, grand'mère, une honte ! que de parler mariage sur ce ton-là, et toute cette comédie qui prétend représenter je ne sais quel triste badinage entre gens du bel air, je la déclare fausse, fausse et haïssable! Ces coquetteries à froid, ces projets de poupée à polichinelle, ce mariage qui se discute comme une partie de campagne, voilà qui me ferait partir de grands éclats de rire si je n'avais tout le temps envie de pleurer! Et quand j'aurais appris à traiter l'amour comme on arrange une dînette, croyez-vous que je voudrais jouer demain cette méchante comédie devant un public trop fait pour applaudir ce qui flatte ses vices et son égoisme incurable?
Comme il est plaisant ce héros qui ne songe qu'à la cour et n'envisage le mariage que comme un marche-pied pour devenir domestique; et moi donc, qui dois m'éprendre d'un grand amour pour les bichons et les petits nègres, parce que cela est de bon ton, mais qui dans tout cela n'ai pas un mot, pas une pensée, pas un souvenir pour celui qui doit devenir mon mari?...
La marquise. — Mais malheureuse petite fille, songes-tu bien à ce que tu dis-là? Quel vent de révolte a soufflé sur cette folle tête et en a éparpillé
toutes les idées raisonnables? Depuis quand vos cheveux blonds abritent-ils tant d'intransigeante austérité et prétendent-ils en remontrer à mes cheveux blancs? Voilà une étrange discoureuse! C'est à croire qu'elle a vu le jour chez les Lapons ou chez les Russiens et n'a de sa vie affronté l'air d'un salon honnête. C'est de cette façon, qui te paraît haïssable, que les gens bien nés s'expriment et c'est seulement à la condition d'être ainsi traité que l'amour est un sentiment de bonne compagnie et le mariage une union de bon ton. A quoi servirait-il d'avoir de l'esprit si ce n'était pour empêcher le cœur de faire des bêtises ?
HÉLÈNE. — Eh bien, moi! je n'en ferai qu'à ma tête et je me soucie médiocrement d'épouser un homme d'esprit, fût-il du plus étincelant. Je les connais, ces brillants causeurs! Grands dépensiers de pointes et prodigues de madrigaux tant qu'ils sont en société et soutiennent la réputation de leur maison ; il n'est point d'aussi économes personnages et de pareils avares dès qu'ils sont rentrés dans l'intimité. Le soir les déshabille de leur cuirasse de soie et de leur maillot de dentelle, et leur vilain égoïsme apparaît alors tout nu.
La marquise. — Fi! L'affreuse petite bourgeoise!
HÉLÈNE. — Vous, grand'mère, vous avez découvert le moyen, je ne sais trop comment, de conserver un cœur d'or malgré les airs d'évaporée que vous vous enragez à simuler parce que vous avez vécu avec ce monde-là, passant d'un menuet de Rameau à un air de Lulli et ne trouvant de temps entre une contredanse et une pavane que pour lire un chapitre ou deux de votre aimable Marivaux. Vous avez été heureuse. . . par exception ! Pourquoi ? Parce que les légers nuages qui ont parfois flotté dans votre ciel rose n'ont jamais été beaucoup plus terribles que les mousselines de vos bergères; parce que toutes les heures de la vie, votre adorable pendule, où des colombes se béquettent, vous les a sonnées de son timbre d'or, discrètement; ainsi, vous ne vous êtes pas sentie vieillir, à cette différence près que vous avez remplacé par une tabatière d'argent votre ancienne bonbonnière d'émail et que vous ne devez plus vous poudrer les cheveux.
Mais moi, je suis venue après vous, et je frissonne devant la vie plus profondément qu'au seuil d'un bal. Ce qui était de mode sous Louis XV, le bien-aimé, commence à dater terriblement. Autour de vos bonheurs du jour de Louvecienne, le vernis et la laque mis par la Du Barry déjà se fendille en fines craquelures. La chronique dé votre temps apparaîtra bientôt comme une fantaisie ironique et charmante de l'histoire de France ; mais je crois que la comedia e finita, comme ils disent à l'Opéra italien. Le temps vient où un plan politique ou un projet de finances fera meilleure figure dans le bagage de tout gentilhomme qu'un quatrain réussi.
La marquise. — Est-ce une raison pour ne plus s'aimer? Les femmes sont créées pour aimer comme les fleurs pour fleurir, et pour ma part, si j'avais ton âge, je m'entêterais à fleurir désespérément et je trouverais piquant de faire l'amour, vertuchoux ! fût-ce sur le flanc d'un cratère !
HÉLÈNE. — C'est l'heure de s'aimer, oui, et de s'appuyer l'un sur l'autre comme font les passagers quand le ciel et la mer deviennent noirs. C'est l'heure de l'amour; non plus cette escrime amoureuse qui ne sert qu'à faire jaillir les étincelles de deux vanités qui se croisent, mais l'amour grave, presque religieux, l'amour qui fait les époux, l'amour qui fait les enfants, l'amour qui fait la famille.
Chère grand'mère ! ne me demandez pas de débiter demain les fadeurs et les sucreries d'un badinage de convention, devant une société qui ny découvrira que trop d'agréments : beaux seigneurs pour qui le système du monde se réduit à tourner autour du sourire d'une favorite comme autour d'un soleil de cour ! Leur place est déjà marquée dans ces trumeaux de Lancret et les courtiseurs de bergères font ménage avec les ombres mythologiques. Ils se vantent d'être les joyeux ornements d'un siècle plein de gaîté, ou de considérer toutes choses à travers l'or pétillant du vin de Champagne ! Mais les journées les plus folles s'attristent vers le soir ; il est des pressentiments inconnus à ceux qui sont nés avec le clair matin, et qui nous envahissent, nous autres, enfants de l'après-midi. {Se tournant vers le chevalier,) Mon cousin, qui récitiez votre rôle avec un feu si aimable, cherchez une autre partenaire. Vous trouverez aisément, pour vous donner demain la répartie, une commère de plus de gaieté et d'entrain, une jeune femme qui trouvera délicieux de parler de chiffons et de bijoux à propos de mariage, et avec laquelle le dénouement ne risquera pas, comme aujourd'hui, de tourner court tout à coup, par la faute d'une petite fille trop décidément bourgeoise pour marivauder avec grâce.
Le chevalier {gravement, genou en terre). — Je découvre en vous, avec les yeux de l'amour, une femme réelle plus séduisante mille fois que celle que je devais voir tantôt avec les yeux de l'acteur. Ma cousine, je suis, moi aussi, un enfant de l'après-midi. Vos paroles de tantôt ont soufflé sur ma frivolité d'emprunt ; elle vient de s'envoler comme la poussière des ailes de papillon s'effrite sous les doigts de la réalité. Vous parliez tout à l'heure des passagers qui se serrent Tun contre l'autre pour affronter une mer orageuse. M'accepteriez-vous pour compagnon de voyage, non plus pour un voyage aux îles de plaisir, non plus pour un voyage à Cythère, mais pour la traversée de toute la vie ?
HÉLÈNE {avec une émotion joyeuse). — Et vos beaux projets? Et les charges que vous deviez remplir à la cour?
Le chevalier. — Ah, cousine, nous ne jouons plus la comédie !
HÉLÈNE. — Si, mais celle-ci est sérieuse. Souffrez donc que je vous impose un certain délai... pendant lequel vous apprendrez votre rôle!
La marquise. — Ah, mes enfants ! Je savais bien depuis longtemps que vous vous aimiez ! Et moi qui me figurais pousser à la roue en vous distribuant ces rôles tout aimables! Le diable m'emporte si j'avais prévu que cela tournerait d'abord aussi mal, et puis aussi bien I
HÉLÈNE. — Je ne prévoyais rien de tout cela non plus... Ah! grand'mère, me pardonneras-tu mes gros mots de tantôt? J'ai vu le moment où tu allais t'attrister, toi, toi, la gaieté en personne, la plus rieuse des grand'mères, toi qui, je crois, n'a jamais pleuré !
La marquise. — Jamais pleuré... hum I... du temps du feu marquis... Ma foi, mes braves enfants, vous vous mariez bien sérieusement, mais vous vous mariez, c'est l'essentiel! Et de notre temps on s'amusait peut-être davantage avant, mais je crois que vous avez pris le meilleur chemin pour ne pas pleurer après!
Maurice Cartuyvels Franz Wiener