LE VAGABOND
Mon plaisir serait d'aller toujours droit devant moi, sans savoir où, et de voir toujours des pays nouveaux.
Ch. Baudelaire.
n ce jour de kermesse, des paysans sont affalés sur les chaises et les bancs d*un estaminet. Silencieux comme des chrétiens à l'office, ils paraissent également plus las que s'ils avaient cheminé pendant des heures et des heures, par le vent et par la pluie, derrière leurs bœufs et leurs chevaux, au milieu des campagnes inclémentes et sous un ciel renfrogné d'automne.
Les vieux ont des casquettes à grandes visières, des blouses déteintes, des pantalons trop courts, des souliers difformes et bien cloutés dont ils ont assoupli le cuir en les frottant avec une couenne de lard. Leurs mains mi-ouvertes, aux doigts spatules et encroûtés de terre, ressemblent à des outils mal récurés. Tandis qu'ils tètent, avec un léger claquement des lèvres, les tuyaux de leurs pipes, sur leurs yeux tristes et sombres comme des jours de souffrance, les paupières s'abaissent et se relèvent avec une automatique lenteur. Nulle pensée ne palpite en leurs cervelles. Ils n'ont plus de désirs, plus d'espoirs. Derrière eux, il y a des jours sans pain, des maladies, des cadavres; la bise les a fait grelotter, l'hiver, au coin de Tâtre; ils ont hoqueté dans les cimetières; souvent, à genoux, les mains jointes, au bord d'une route, au coin d'un bois, ils ont imploré, oh ! bien inutilement, les Vierges miraculeuses ; — et maintenant, ils sont pareils aux arbres morts dont les branchçs noires se courbent docilement quand le vent les flagelle.
Les jeunes sont rasés de frais, ils ont les cheveux pommadés et fument des cigares d'un sou, qu'ils approchent et écartent de leurs lèvres avec d'infinies précautions, car des flammèches, en tombant, pourraient endommager leurs sarraux — des sarraux neufs, luisants, striés de nombreux plis, et qui s'évasent autour de leurs corps à la façon des crinolines. Eux aussi sont muets. Au milieu du village, un orgue de Barbarie remplit cependant l'air de sa musique langoureuse, mais leurs cœurs refusent de s'éveiller à cet hallali de l'amour et de la joie, comme s'ils en soupçonnaient la traî-
(ij Des Histoires lunatiques, à paraître |>rochainement.
trise, et s'ils devinaient qu'un jour ce même orgue reviendra à la même place, jouera le même morceau et que cela retentira alors dans l'espace comme le De Prqfundis de leurs illusions et de leurs espérances !
Tous donc s'enfoncent dans une torpeur où Toubli miséricordieux endort leur pensée, et si profondément que c'est à peine s'ils s'aperçoivent de l'arrivée d'un intrus qui va s'asseoir sur une chaise, à côté du poêle.
Cet homme est très grand et plus sec qu'un ascète, avec deux yeux de fièvre dans une face anguleuse. Il semble que les soleils caniculaires, la poussière des routes et Teau du ciel aient désagrégé son corps, car il est usé et cannelé de rides ainsi que ces statues de plâtre qu'on trouve dans les parcs abandonnés. Son pantalon de velours brun, blanchi aux genoux, est retenu par une corde qui lui ceint les reins, sa chemise a perdu ses boutons et l'on voit, par l'ouverture de sa camisole, les poils grisonnants de sa poitrine. Deux mèches de cheveux, s'échappant de dessous sa casquette, collent des plaques fauves à ses tempes. — Il croise les jambes, allume sa boufFarde, avale un verre, puis un autre, et dévisage avec impertinence les mornes consommateurs qui l'entourent.
— Je suis né ici, s'écrie-t-il tout à coup... Ici! répète-t-il, en frappant violemment son pied contre le sol. Dans ma jeunesse, il y avait une chaumière en torchis, à cet endroit. Maintenant, c'est une jolie maison ! Une maison en briques... Hum! Hum!... Ah! je connais votre pays! J'ai retourné cette terre ! (De nouveau , il frappe le parquet d'un violent coup de pied.) J'ai porté, ici, du mortier sur mes épaules, des sacs de charbon sur mon dos. Ce brigand-là, fait-il, en montrant du doigt, avec un geste de colère, à travers la fenêtre, le soleil que voile à demi un nuage cendré, m'a souvent grillé la peau! Mais il y a longtemps de cela... longtemps!... Il y a des années que j'ai pris possession du monde, — (et son bras allongé décrit un demi-cercle devant lui). Je suis parti sans sou ni maille. Je m'en suis allé à l'aventure. Pour tout conseiller, j'avais ma fantaisie. Comment j'ai vécu?... Ça... mes amis... En tout cas, je rentre ici la tête haute! Jamais je n'ai commis de bassesses! Mon front ne s'est courbé devant personne. Personne, jamais, n'a pu me faire dire « oui » quand il me plaisait de dire « non ». Il m'est cependant arrivé d'avoir affaire à d'étranges gaillards, à des gens qui vous auraient coupé la tête, comme à des limaces, sans trembler... Si j'ai quelquefois souffert?... Peut-être... Qui n'a pas souffert?... Mais quand je me sentais mal quelque part, je m'en allais ailleurs. J'ai été dans les pays chauds; j'ai été dans les pays froids. Quand
le soleil se lève, je sais d'où il sort ; quand il se couche, je sais où il tombe. Il n'y a pas une grande ville à cent lieues d'ici que je ne connaisse! Questionnez-moi sur n'importe quels monuments — palais, tours ou églises — je vous répondrai. J'ai bu du cidre en Normandie. — dit-il en ouvrant des yeux ravis, — du vin authentique dans le Midi, à l'époque des vendanges, comme vous n'en trouverez pas au ciel, et ces mains, ces mains que vous voyez, ont cueilli des oranges dans des bois parfumés. J*ai vu des aigles en Hongrie, des ours dans les montagnes de glace. J'ai trempé mes pieds dans la mer. Ce doigt, fait-il, — en essayant de redresser l'auriculaire racorni de sa main gauche, — ne remue plus« il a été gelé !
Ah! c'est un grand bonheur que de pouvoir porter ses pas où Ton veut! Quand on passe d'un pays dans un autre, c'est comme si l'on changeait de cœur. Malgré mon âge, mon corps est souple comme le bois d'une arbalète. Mille tonnerres! vous êtes des cadavres à côté de moi !
Oui, c'est bon de voyager ! Mais c'est bon aussi de s'arrêter quand on veut, de se laisser vivre comme la plante qui pousse, d'oublier le passé, de ne pas se casser la tête à propos de choses qui ont été et que nous ne saurions faire renaître, de ne pas songer à l'avenir, à des choses qui arriveront comme des numéros qu'on tire d'un sac, favorables ou funestes, au gré du hasard, au petit bonheur de la fatalité. Ainsi, tu es assis au bord d'une rivière, sous un saule. Tu ne penses à rien. L'eau coule à tes pieds. Tu la regardes, tu ne regardes que cela. Cela suffit : tu es heureux. Voici qu'une feuille arrive au fil du courant. Elle tournoie, elle danse sur les vagues. Tu l'observes : elle s'approche, elle passe devant toi, elle s'éloigne, elle disparaît... C'est tout, n'y songe plus. N'y songe plus! Ne te demande jamais d'où viennent les choses, ni où elles vont. Une feuille tombée qui file sur l'eau... La vie qui s'écoule.. - L'une et l'autre dansent et tournoient tant qu'elles peuvent... Un jour, un rien les accroche. La vase s'en empare. Quelqu'un met son pied dessus. Amen !
On apprend à raisonner, en courant le monde... Du reste, ceci n'est pas vide, dit-il, en se frappant la tête du plat de la main. Il y a là un coffret plein de joyaux (et il s'étreint le front avec ses cinq doigts). Je n'en ai malheureusement jamais possédé la clef. Mon esprit est comme une bonne terre que la bêche n'a jamais touchée. Il y pousse pêle-mêle des orties et des chardons, des roses et des tulipes. Et quand une mauvaise graine y tombe, et qu'une plante funeste menace d'étouffer les autres, voici ce qui len expulse (il élève son verre lentement, gravement, comme un calice, au-dessus de sa
tête). Savez- vous ce qu'il y a là-dedans? Non! Là-dedans, il y a de Tor, il y a de la musique, il y a des femmes plus belles que des princesses, il y a le bon Dieu et ses anges ! — J*ai bu dans toutes les auberges, dans tous les cafés, dans tous les bouges, avec le premier passant venu, pauvre ou riche. Je me suis réveillé dans des étables, dans des granges, sous des hangars, dans des encoignures de portes, dans des parvis d'églises. Conunent j'étais arrivé là? Peuh! Je ne songeais pas à me le demander! Un jour même, en ouvrant les yeux, je m'aperçois que je suis étendu dans une espèce de grenier où la lumière tombait par une grande fenêtre. « Hé! hé ! me dis-je, tu ne dois pas être arrivé ici par le chemin ordinaire! Tu dois avoir marché sur les toits pendant la nuit. » Et cette idée que je rentre maintenant au gîte par la route des chats me secoue d'un rire énorme. Je me lève, je me promène et je regarde. Il y avait des bahuts en chêne dans des coins, des tableaux aux murs, des bustes sur des socles, et sur de vieux divans, des dessins, des gravures, des bibelots... Tout à coup, une porte s'entre-bâille, et je vois apparaître une tête pâle avec de longs cheveux. Je me mets au port d'arme. L'homme s'approche, a On a bien dormi? » me demande-t-il, en riant. « Comme sur la plume et le duvet, » dis-je. Alors voilà que, sans plus de façon, il me tourne à droite et à gauche, me fait virer sur mes pieds, me relève le menton, puis s'éloigne et me contemple comme une bêle curieuse. — Veut-il se moquer de moi? Est-ce un fou? — La moutarde allait me monter au nez, quand une petite servante arrive avec un pot de bière. Je me décide à attendre la fin de l'aventure. L'homme s'approche de nouveau. Il me manipule comme une pâte. « Incline la tête... Lââ! — Fixe ce point... Lââ! — Appuyé ton poing sur la hanche... Lââ! » Et le voilà qui se met à mé dessiner !...
Dans des tableaux qui décorent maintenant des châteaux et des palais, je suis représenté en berger, au milieu d'une grande plaine, avec une houppelande sur le dos et entouré d'un troupeau de moutons. — Ailleurs, je figure un saint réfugié sur un rocher, dans le désert. Assis au pied d'une croix, sur une grosse pierre, je lis dans un livre, ouvert sur mes genoux ; il y a une cruche d'eau et un morceau de pain dur à mes côtés, et aussi loin que le regard porte, on ne voit que des rocs, des rocs nus, toujours et toujours des rocs.
On m'a peint également en roi d'Orient. Il y a tant d'or, tant de diamants, tant de pierres précieuses sur mes vêtements et sur mon trône qu'il est impossible de me regarder sans cligner des yeux. C'est conune si l'on
contemplait le soleil. J'ai un lion à ma droite, un tigre à ma gauche. Devant moi, des parfums brûlent dans des vases d'argent. Et sur de riches tapis, le long des murs, contre de fines colonnes de marbre, et au centre de la salle, autour d'un jet d'eau, des femmes sont étendues dans des poses langoureuses. Elles n'ont pour tout vêtement qu'une manière de manteau ou plutôt un grand voile retenu à leur cou par une agrafe en diamant. On voit leurs poitrines blanches et dures, leurs cuisses rondes et polies, leurs pieds tout petits, tout mignons, qui jouent avec les franges des tapis. Elles ont des chevelures noires, blondes ou rousses, qui tombent derrière elles ou frissonnent autour de leurs fronts et sur leurs épaules. L'amour fait étinceler leurs yeux et frémir leurs bouches. Elles sont tout amour. Un amour... aaah! mes amis!... s'écrie-t-il, en levant au ciel de longs regards d'extatique.
J'ai servi de modèle également pour des statues de héros. Si vous allez à Paris, — mais vous n'irez jamais nulle part, il vous a poussé des racines sous les pieds, — vous verrez au milieu d'une place la statue d'un vieux guerrier, avec un bouclier au bras gauche, une large épée dans sa main droite et un arc sur son dos. Regardez sa tête! C'est celle-ci, dit-il, en redressant orgueilleusement son chef et en faisant peser sur ses auditeurs un regard impérial! Cet homme s'était battu toute sa vie, il avait conquis des peuples et renversé des rois. Il s'appelait... Voyons... il s'appelait... Ah! je ne sais plus... Il y a un peu de confusion là-dedans, fait-il, en se frappant le front. J'ai vu trop de choses!...
L'ai-je admiré ce guerrier-là! C'est de son temps que j'aurais dû vivre! Quand on me parlait des gens de cette époque, le diable s'emparait de moi. Je m'en allais avec eux d'un bout de la terre à l'autre. Je couchais sous leurs tentes, dans des plaines immenses. Je me ruais à l'assaut des villes. Je tremblais de bonheur en passant sous des arcs de triomphe. Quels hommes, mes amis!... J'ai vu des monuments qu'ils ont construits. On n'en sait pas l'âge. C'est aussi vieux que le monde. Il y a des siècles et des siècles qu'ils sont abandonnés. Ils n'ont plus de toiture, plus rien qui les protège! Et leurs murailles pourtant restent debout, comme des pans de rochers, avec de l'herbe à leurs sommets et des nids d'oiseaux dans leurs crevasses !
C'est entre de pareils murs qu'il faut dormir pour avoir de beaux rêves. Le sommeil là-dedans est plus doux qu'ailleurs. Chaque fois que je m'y suis réveillé, il m'a semblé que tout l'air du ciel était descendu dans ma poitrine, tant je me sentais fort, léger et jeune.
Il m'est aussi arrivé d'y pleurer, tout seul, sans motif, sur une pierre. Les larmes qui coulaient sur mes joues étaient chaudes comme une sève et toutes les ardeurs du printemps bouillonnaient en moi... Il y a des haleines de femme dans les brises qui soufflent parmi les ruines comme dans les vents d'orage... Il y en a, s'écrie-t-il, avec colère, en voyant sourire les paysans, il y en a... L'an passé, au mois d'août, je m*étais assis contre un pan de mur, tout ce qui reste — avec une voûte de cave — d'un vieux château de l'Ardenne. J'avais autour de moi du lierre, des buissons d'aubépine et de sureau ; devant moi, la vallée où se trouvait un village coupé en deux par une rivière. Je regardais les maisons avec leurs murs blancs et leurs toits rouges, en partie cachés par les arbres. Autour de moi l'air vibrait, des voix indistinctes murmuraient sourdement à mes oreilles. J'étais à la fois heureux d'être seul et j'aurais voulu me trouver parmi les habitants de ces maisons. Tout à coup quelqu*un chanta, au loin, en s*accompagnant d'une guitare. C'était une voix frêle, ardente et mélancolique, une voix de jeune fille ou de garçonnet. Le chanteur traversa le village. Je l'avais entendu à l'est; sa voix, qui couvrait la vallée, franchit la rivière; elle marcha vers le nord et soudain s'arrêta... Je tendis l'oreille dans l'espoir de la réentendre, j'écoutai longtemps — mais plus rien, plus rien que le silence.
Je descendis la montagne. Les rayons du soleil déclinant, le murmure de la rivière, le chatouillement des broussailles à travers lesquelles j'étais forcé de me frayer un chemin m'entraient jusqu'à l'âme et me rendaient plus faible qu'vin enfant. Comme j'allais pénétrer dans le village, je m'arrêtai brusquement... Je bondis de révolte! Quel sentiment méprisable me poussait donc? Moi, qui n'avais jamais mendié d'affections, qui m'étais toujours tenu dans la société comme l'aigle dans les montagnes, allais-je maintenant aller rôder comme un enfant prodigue sous les fenêtres des hommes?
Je tournai sur mes talons.
Mais à ce moment-là, la petite voix frêle, ardente et mélancolique vibra de nouveau...
Je connais les chants de tous les oiseaux. En été, j'ai passé des journées entières dans les bois, couché sous un arbre, pour étudier leurs roulades et leurs trilles. J'ai la tête pleine de leurs chants. Quand je me recueille, je les entends. Je ressuscite quand je veux leurs mélodies. Mais rien, jusqu'alors, ne m'avait passionné l'âme comme cette étrange voix! Aussi je n'y pus résister. La folie m'emporta, et bientôt je me trouvai en présence d'une petite bohémienne qui chantait en jouant de la guitare, au milieu d'un groupe d'enfants. Elle se tenait toute droite, avec un air
candide, comme une sainte. Le soleil faisait miroiter ses cheveux noirs; ses yeux de velours, ombragés de longues paupières, regardaient le ciel; ses lèvres moelleuses, pleines de sang chaud, rutilaient comme les pétales d'un coquelicot; et sous son léger corsage, ses petits seins s'élevaient et s'abaissaient suivant le rythme de la chanson. Les hommes avaient quitté leur besogne pour venir l'entendre, les femmes se penchaient aux fenêtres, les vieillards battaient la mesure avec leurs mains tremblantes sur les seuils des portes, tandis que les enfants la suivaient partout avec des yeux ravis... Je m'abandonnai, moi aussi, au bonheur de la contempler. Je me mêlai aux enfants; je ne me lassai pas de lentendre, je ne me lassai pas de la regarder. Je la suivis de maison en maison, de rue en rue, jusqu'au soir.
Quand la nuit tomba, elle se dirigea vers l'entrée des champs où une voiture de bohémiens était arrêtée. Je la suivis encore. J'étais gêné, honteux ; cela ressemblait vraiment à de l'espionnage. Quelquefois, elle se retournait, comme si ma présence l'avait inquiétée. Je m'approchais alors de la haie qui longeait le chemin et je faisais semblant de recueillir les épis arrachés par les branches aux chariots des moissonneurs. Quand elle fut entrée dans la voiture, je me sentis mortellement triste. J'allai m'asseoir sur un fossé, en face de la voiture, et je regardai sa petite fenêtre éclairée. Le soleil, couché depuis quelque temps, avait laissé derrière lui un immense éventail rose; bientôt les lignes de l'éventail se brouillèrent, le rose devint rouge, puis le rouge tourna au pourpre sombre et tout l'occident fut barbouillé de sang caillé. Sur ce ciel tragique, les ruines que je venais de quitter, détachaient de noirs lambeaux de murailles. Un courant froid me traversa de la tête aux pieds comme si j'avais vu devant moi ma propre image ! Je baissai les yeux, en poussant un soupir, a Prends garde ! me dis-je. Ces choses-là ne sont plus de ton âge, tu joues avec le feu, tu braconnes sur des champs qui te sont désormais interdits. Prends garde! Prends garde! » Après tout, n'avais-je pas fait ma part? Mon estomac a quelquefois eu faim, mais mon cœur, s'écria-t-il, en plaçant avec orgueil la main sous son sein gauche, a toujours mangé comme un tigre. D'ailleurs, qu'est-ce qui me captivait chez cette fillette? J'avais posé mes lèvres sur des yeux plus brillants et ombragés de cils plus longs et plus noirs, des poitrines plus parfaites avaient battu contre ma poitrine, j'avais mordu dans des gorges plus pures. — Mais cette pensée, au lieu de me calmer, me fit rêver à des joies auxquelles je ne voulais pas renoncer. - « Quel mal y aurait-il, me dis-je, à aimer cette enfant? Tu es heureux de l'aimer, pourquoi t'interdire ce bonheur? Ce qui arrivera... qu'importe ! Le soldat blessé à mort sur le champ de bataille, souffre terriblement en son-
geant à sa vie passée, il se roule, gémît, et grince des dents, mais si le hasard amène un ennemi à sa portée, avec quelle joie il lève son bras tremblant et frappe une dernière fois! La mort peut venir après cela, elle le trouvera souriant et radieux. Imite-le; ne ferme pas ton cœur au dernier rayon de soleil qui veut y entrer ! L'espoir chantait en moi. Il me sembla que la lumière qui éclairait la fenêtre de la voiture brillait plus vivement. Je la regardai avec tendresse. Je concentrais toute mon âme sur elle. Elle était tout pour moi... lorsqu'elle s'éteignit brusquement !
Je me levai et m'en allai à l'aventure. Je regardai les champs, les arbres, le village, le ciel. Qu'est-ce que des champs, des arbres, un village, un ciel ! Est-ce que tout cela peut vous dire une parole quand vous souffrez ? « Que ne suis-je mort! » m'écriai-je, en me laissant tomber dans une pièce de luzerne. Je roulai pendant quelque temps cette idée dans ma tête. Puisqu'il faut y passer... un peu plus tôt., un peu plus tard... Je pris mon couteau. Je rouvris... Je ne suis pas un lâche ! Je vous prie de croire que je ne suis pas un lâche! Je me battrais contre un lion. Eh bien, je n'ai pas eu le courage de me tuer! Je suis resté tout une nuit à me rouler, à me tordre, dans celte luzerne
Les jours qui suivirent, je tournai autour des bohémiens comme un chien errant. Avec l'argent que je mendiais, j'achetai des friandises et je les partageai entre leurs enfants. Je volai du foin pour leur cheval. Je m'arcboutais contre la voiture quand il fallait gravir les montées. Je me fis domestique, je me fis charretier. Je me serais couché dans la boue, j'aurais lapé la boue pour faire plaisir an dernier d'entre eux. Malgré cela, je ne fus remarqué de personne. C'est à peine si les hommes, avec leurs yeux noirs, leurs barbes et leurs cheveux d ebène. qui d'habitude fumaient leurs pipes tout le long du jour, accroupis contre un fossé, levaient de temps à autre un regard sur moi. Seul, le plus jeune m'observait par moments avec des yeux qui me troublaient et m'effrayaient. Parfois même,quand je marchais à côté du cheval, il prenait le fouet et, tout en faisant semblant de viser la bête, il m'enveloppait d'un coup terrible. Hâââ! quelles souffrances! J'en restais courbaturé pendant des heures. Toutefois, je serrais les dents. Je refoulais mes larmes. Je suçais, avec mes lèvres, le sang de mes poignets déchirés .. Mais j'oubliais tout cela quand l'enfant chantait, quand je la voyais droite et immobile comme une idole, les yeux levés au ciel, faisant courir ses petits doigts sur sa guitare.
Avez-vous déjà vu des panthères? Lorsqu'elles sont couchées dans leurs cages, leurs corps ramassés en demi-cercle, leurs têtes appuyées sur leurs pattes étendues, elles paraissent si froides et si indifférentes, avec leurs
yeux indolents, qu'on croirait aisément que rien ne serait capable de les tirer de leur torpeur et qu*un enfant pourrait leur donner à manger dans la main. Mais qu'une mouche seulement se pose sur leur dos, et voilà qu'elles bondissent et jettent du feu par les narines et par les yeux.
La petite bohémienne était calme et indifférente comme une panthère qui sommeille. Elle n'entendait rien, ne voyait rien. Ses chansons ne l'émouvaient pas, sa musique non plus. De temps à autre seulement, sa gorge battait un peu plus vite. En ces moments là, je la soupçonnais d avoir quelquefois des réveils de panthère... J'avais envie de me rouler par terre, de crier mon amour, de le hurler. Si elle m'avait regardé, mes amis, si son œil froid se fut arrêté un peu plus longtemps sur moi que.sur les autres personnes qui l'entouraient, ah ! je serais devenu fou ! Mais, je ne crois pas que je l'aie jamais intéressée. Elle ne m'a jamais remarqué, elle n'a jamais pensé à moi. Comme elle ne parlait qu'une langue inconnue, il ne m'a jamais été possible, non plus, de lui rien dire. Je l'ai contemplée à distance. Je l'ai admifée comme une fleur ..
Une nuit, nous couchâmes tous ensemble dans une grange. C'était la première fois que je me trouvais sous le même toit avec les bohémiens. L'obscurité était si grande, dans l'aire où nous étions étendus sur des bottes de paille, que nul ne pouvait voir son plus proche voisin. Où était la petite chanteuse? Près de moi, peut être. C'était peut-être sa respiration, cette respiration régulière et calme que j'entendais derrière ma tête. Je ne dormis pas. Je souffrais comme un loup affamé qui renifle l'odeur d'un agneau. Ma nuit ne fut qu'un long rêve, un cauchemar épouvantable. Je fis de plus cruels efforts pour me tenir immobile qu'un condamné n'en fait pour s'arracher de son gibet Quand le jour parut et qu'un rayon de lumière entra par l'œil de bœuf, je regardai autour de moi. Des corps se dessinaient dans la pénombre. Mais ce n'étaient encore que des masses informes. Peu à peu, je reconnus des hommes, je reconnus des femmes ; mes regards s'arrêtèrent sur des enfants. Enfin, j'aperçus la fillette!... Elle n'était qu'à quelques pas de moi. Je n'avais qu'à me traîner un instant pour être auprès d'elle. Je me tournai sur le ventre. Imbécile! je n'avais pas prévu qu'on pourrait m'entendre. Le bruit que je fis remplit la grange ; je crus que tout le monde allait s'éveiller. Épouvanté, je me replongeai dans la paille. Mais personne ne bougea. Seul, me sembla-t-il, un homme, le plus jeune, celui-là même qui m'allongeait parfois de si terribles coups de fouet, fit un léger mouvement. Comme cela ne se répéta pas, je crus à une illusion et la tranquillité me revint. Après quelques minutes, je me traînai sur le ventre, en m'aidant de mes coudes. La clarté s'étendait de plus en plus. Je distinguais
tous les traits de la fillette. Elle dormait paisiblement comme une petite vierge, ou comme un oiseau! Je me frottai les yeux pour la mieux voir. Elle était couchée sur le dos, la tête inclinée de mon côté. On eût dit qu'elle me tendait sa bouche. Mon cœur battait, mes mains tremblaient. J'avançais, j'avançais .. Son souffle frôlait mes lèvres...
Malédiction ! voilà que j'entends comme le bondissement d'un chien dans la paille I Le jeune homme, qui m'avait observé, fonçait sur moi! Je me ramassai comme je pus. Je sautai vers la porte, mais elle était fermée et mes ongles se cassèrent sur la serrure. Je me retournai Comme une bête acculée dans l'angle d'une étable, je fis face à mon adversaire... Pendant longtemps, ce fut un combat terrible... oui. terrible!... Car je connais tous les secrets de la lutte. J'ai une charpente de fer. J ai des muscles d'acier. Malheureusement, ce chenapan avait pour lui la jeunesse Ah! la jeunesse!. . la jeunesse!... Si j'avais eu vingt-cinq ans... Mais j'étais vieux, mes amis, j'étais usé. Un vieillard, c'est déjà presque un mort. Les yeux des bohémiens, que je vis tout à coup briller en cercle au ras de la paille, m'achevèrent. Je fis un bond désespéré pour m*échapper, mais quelque chose m'entra dans la poitrine et je m'abattis sur le sol!...
Quand j'ouvris les yeux, il faisait grand jour. La grange était vide. Je baignais dans le sang. Je tâtai ma plaie, puis j'essayai de me mettre debout. J'y parvins, mais avec quelle peine! Dieu de miséricorde! ce que je souffrais! Je me traînai ensuite hors du village, jusqu'à une rivière, où je bus, couché à plat ventre, pour calmer ma fièvre.
Que devinrent les bohémiens? Je ne sais. Je ne les ai jamais revus. C'était d'ailleurs de cette manière que se terminaient d'habitude nos différends. Je me suis battu avec d'autres mendiants, avec d'autres vagabonds. Cela se passait généralement la nuit, à lécart, dans un champ ou dans une prairie. Moi aussi, j'ai troué des poitrines, j'en ai écrasé à coups de bottes, et ces mains, dit-il, — en les ouvrant toutes larges et en les tendant vers les paysans, — ces mains sont peut-être des mains d'assassin ! . . .
Le conteur s'arrêta. Sa figure était rouge. Des gouttes de sueur perlaient à ses tempes. Il passa les doigts entre son cou et le collet de sa chemise, et tira sur celui-ci, comme un homme qui étouffe. Les paysans le contemplaient avec épouvante; quelques-uns, pour se donner une contenance, portèrent leurs pipes et leurs cigares à leurs bouches, mais ils s'étaient éteints pendant le récit, et, après quelques secs claquements de lèvres, le silence retomba dans l'estaminet, plus lourd et plus glacial. L'orgue de Barbarie jouait toujours. Sa musique monotone semblait achever l'histoire du vaga-
bond. Elle entraînait la pensée des paysans dans les oubliettes, les détours et les arcanes de cette âme sauvage, et leur imagination errait, avec effarement, parmi des vestiges de drames mystérieux.
Cependant, la figure de l'homme s'était rassérénée. La colère avait fait place à la tristesse et rendu presque sympathique son masque ravagé. Il baissa la tête, ses yeux fixèrent le sol; il ajouta, d'une voix lente et moins rude :
— J ai soixante ans. Si j'avais à recommencer ma vie, je ny changerais pas cela, dit-il, en faisant claquer son ongle sous sa dent... Je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pu coller mes lèvres sur cette petite bouche !
Puis, avec un geste qui disait son indifférence et son mépris pour tout, il continua :
— Je suis maintenant comme une tour sur laquelle la foudre serait tombée. Il n'y a. plus rien à l'intérieur. II n'y a plus rien là, fit-il, en se frappant la poitrine.
De nouveau, tout retomba dans le silence ; les paysans n'osaient plus respirer. A la fin, pourtant, l'un d'eux sortit de sa poche une allumette et la fit flamber. Il l'approchait de sa pipe, lorsque le vagabond reprit la parole. L'allumette tomba par terre.
— Pourquoi suis-je revenu dans ce pays? s'écrie-t-il d'une voix éclatante. Qu'est-ce qui m'y a rappelé? Rien ne m'y dit rien. J'y suffoque. C'est un bagne. Je me sens déjà des boulets aux pieds. Oh! je m'en irai! Je ne suis pas un rat pour crever dans un trou ! Tonnerre de Dieu !...
Et son maigre cou s'allonge, sa léte s'agite à droite et à gauc'ne; comme un vautour captif, il cherche, avec des yeux enflammés, par delà la fenêtre, l'espace, le grand air et le ciel.
— Oui, hasarde alors un des paysans, à voix presque basse, mais vous n'avez pas de famille, pas d'asile ; comment mourrez-vous ?
— Comment je mourrai ? Comment je mourrai? Ha ! ha ! ha ! ha ! La mort peut me prendre quand elle voudra et où elle voudra. Je ne la crains pas. Je la saluerai, si elle me laisse la force de poiter la main à ma casquette. Dès qu'elle m'aura touché, je me laisserai choir. Pas de simagrées, l'ancien! Si tu souffres, raidis-toi, serre les dents, crispe les poings, mais ne gémis pas ! Ah ! je n'appellerai personne à mon secours ! Je veux mourir seul, à l'écart, au milieu des champs. Si c'est eu été, peut-être qu'une alouette planera en ce moment au-dessus de ma tête. Elle me chantera un reqiiiescat in pace. Ha ! ha ! ha ! Si c'est en hiver, il est possible que la neige me recouvre aussitôt. N'importe ! Ce sera là une couverture plus belle et
moins lourde que les six pieds de terre qu*on jettera sur vos misérables carcasses ! Mais qu*on me laisse à l'endroit où je serai tombé. Que personne ne me touche I... Personne !... Cela, je ne le veux pasi... Non ! Non I... Que les corbeaux dévorent mon cadavre! Que les chiens dispersent mes os !...
Cela dit d'une voix tonnante qui fait bondir les paysans, le vagabond laisse tomber la tête dans ses mains appaumées et paraît plongé, pendant quelques minutes, dans une méditation farouche.
Tout à coup, il relève la tête :
— Maintenant, je vais vous chanter une chanson si vous le permettez.
Il est debout. D'un coup de talon, il repousse sa chaise et, après avoir levé les yeux au plafond, il entonne à pleins poumons :
Ma Jeanne est plus belle Que le ciel et Peau, • Elle est plus cruelle
Qu'un coup de couteau.
J'ai pour la coquette.
Sous mes gros sabots.
Brisé ma musette Aux fredons si beaux.
L'homme s'est tu. Mais les dernières notes continuent de résonner aux oreilles des paysans, et c'est avec une étincelle dans les yeux et un tremblement sur les lèvres qu'ils laissent tomber quelques pièces de monnaie dans la main qu'on leur tend.
Puis, tandis que le vagabond s'en va, et que l'orgue de Barbarie, au centre du village, continue de moudre son implacable ritournelle, la nuit se refait insensiblement dans leurs âmes, comme si des lumières, une à une, s'éteignaient tout autour, et bientôt ils retombent à leur assoupissement habituel, à la morne et navrante indifférence des résignés.
Hubert Krains