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LA POÉSIE NOUVELLE

>'*%&^ ^ ans la très intéressante Société nou- ^ ' " velle du mois de septembre, M. R. de Souza consacre un article à Tantagonisme actuel, en France, des poètes tradition n a listes et des novateurs. M. de Souza multiplie dans cette étude les considérations !^^ étranges. Le point de vue auquel il se place est, par kii-même, assez singulier : il s'agit, pour lui, de savoir lesquds, des poètes traditionnalistes ou des novateurs, ont le mieux réussi à retrouver la poésie rustique ou ia poésie populaire. (M. de Souza emploie indifféremment ces deux expressions.)

Tâchons de débrouiller les éléments que renferme la thèse de M. de Souza.

11 est utile de noter » tout d'abord, que le critique a condamné d'avance le vers classique et parnassien. C'est « un instrument sec et coupant, qui rase net les herbes folles, fleurissantes, tond en boulingrins les prairies naturelles ». L'image est conçue dans un esprit évidemment hostile. M. de Souza s'en contente et ne prend point la peine d'exposer les motifs qui ont dicté son jugement. Il serait cependant injuste de lui en faire un reproche, car il a publié un gros volume sur la versification française; il a le droit de ne point revenir sur cette question et de considérer ses conclusions conmie

acquises à sa cause. Mais nous avons le droit de rappeler qu'à notre avis ce livre est peu scientifique, qu'il conclut mal et qu*il n'a aucunement démontré que le vers traditionnel devrait céder la place à une versification nouvelle.

Réservons donc la question de la versification; au surplus, M. de Souza semble ne s'en préoccuper guère dans le présent article, qui a la prétention d'approfondir plutôt une question de sentiment et d'inspiration.

Selon M. de Souza, la poésie populaire « doit vivifier et rajeunir le lyrisme de France ».

Voilà une proposition importante qui [mériterait d'être démontrée. Avant d'examiner comment s'opérera ce rajeunissement, l'auteur devrait prouver sa thèse principale. Il n'en fait rien. Il affirme ainsi, de sa propre autorité, que le lyrisme de France a besoin d'être rajeuni, qu'il le sera et que l'instrument de cette renaissance sera la poésie populaire. Que telle soit l'opinion de M. de Souza, je le veux bien, puisqu'il le dit; mais pour que cette opinion devienne la mienne, j'en attends la preuve et j'ai beau lire son article d'un bout à l'autre, je ne l'y trouve point, je n'y trouve pas même le moindre renvoi à un ouvrage quelconque touchant cette importante question. Quel sera le résultat de cette omission fâcheuse? M. de Souza pourra s'évertuer, tant qu'il voudra, à me décrire l'opération du rajeunissement, il me donnera là-dessus les plus admirables renseignements et les plus judicieux conseils, que voulez- vous que cela me fasse? Il me restera toujours des doutes sur la nécessité de ce rajeunissement, sur son utilité et même sur sa possibilité. Il ne m'en restera pas moins sur la désignation de l'agent par lequel il doit s'accomplir. Qu'importe tout le reste si ces indispensables prémisses ont été omises ?

La thèse de M. de Souza pèche donc par la base. Il a oublié de lui en donner une. Nous pourrions nous arrêter ici et abandonner l'examen de ces affirmations inconsistantes; mais en poursuivant cet examen, peut-être rencontrerons-nous quelques pensées ou quelques faits de nature à jeter une lumière sur la querelle des traditionnalistes et des novateurs. Reprenons donc, mais sans y accorder aucune créance, la proposition de M. de Souza et voyons quels développements il a donnés à sa pensée.

La poésie populaire, dit-il, doit vivifier et rajeunir le lyrisme de France. Mais<:omment le fera-t-elle? Il faut démêler avec soin deux procédés, car l'un est stérile et seul l'autre est efficace. « On a tendance à confondre, dit M. de Souza, ce qui s'inspire des motifs champêtres avec l'accent même de la spontanéité populaire. » M. de Souza condamne a l'imitation directe.i, telle que l'ont pratiquée MM; Theuriet, Lemoine et G. Vicaire, car c'est k procédé des poètes traditionnels qui traitent des sujets populaires. Le salut

ne se trouve ni dans Timitation directe des poésies populaires recueillies dans les collections du folklore français, ni dans la peinture directip des mœurs champêtres et des sentiments rustiques. Rien ne sert de a faire revivre d'un dessin précis le bûcheron, le charbonnier, le tisserand^ la bro^ deuse, en Texact décor de leur vie... Ce sont des paysages et des tableaux de genre. Cela est plus peint que chanté, — et trop achevé dans le souci du détail réel ».

Ici M. de Souza éclaircit par un exemple ce qu'il veut dire lorsqu'il parle de l'imitation directe des chansons populaires par les poètes traditionnels. Une chanson populaire dit :

Je chante le lourdaud Qui m'a laissée aller; Quand on a la caille en main^ Faut savoir la plumer.

M. Gabriel Vicaire dira :

La caille était dans ta main.

Oh! la folle.

Qui s'envole.

La caille était dans ta main, La reverras-iu demain ?

Il te fallait la plumer.

Oh! la folle

Qui s'envole!

Il te fallait la plumer^ Tur lurette, et puis m' aimer.

La comparaison des deux versions est toute à l'avantage de M. Vicaire. D'une strophe gauche et informe, où le trait d'esprit est collé grossièrement au sentiment exprimé par les deux premiers vers, il a tiré une chansonnette charmante. Champêtrerie à l'usage des gens du monde, dira-t-on. Soit, mais à moins d'être d'humeur à établir dans son salon une vraie vache et de vrai fumier, c'est de cette façon que les habitants raffinés de nos villes introduiront dans leur âme les sentiments et les peintures de la campagne. Composez-vous donc d'authentiques paysanneries pour d'authentiques paysans? S'il en est ainsi, allez chanter dans les kermesses et les ducasses, à la porte de l'église, en vous accompagnant d'un violon ou d'un accordéon, mais ne publiez point vos vers chez Lemerre, en volumes de luxe que les citadins seuls iront acheter.

Abandonnons cette digression et revenons à M. de Souza. Précisément, il reproche à M. Vicaire comme à M. Theuriet et à leurs confrères de ne faire que des pastiches ayant tous les défauts des pastiches. Parmi ces

défauts « le principal est toujours le perfectionnement extérieur^ le souci « de surpasser le modèle ». Et il conclut ainsi :• « On finit par s'apercevoir "que chez les' poètes «traditionnels cette" imitation directe de notre -poésie "populaire affirme -uniquement des tempéraments spirituels et francs d'allure, simples, i la bonne franquette, comme disait Tavant-dernier recueil de M. Vicaire, et qui jouissent de la poésie sans trop d'exaltation, comme d'un bon vin. Leur-Campagne en faveur de nos chants rustiques n'a en somme jamais été autre chose qWune protestation de ïesprit réaliste contre les rêves toujours plus ambitieux du véritable esprit lyrique. »)

M. de Souza écarte donc l'imitation directe de la chanson populaire faite en vers conformes à la versification traditionnelle, il écarte aussi la peinture plus ou moins réaliste des mœurs champêtres. Va-t-il recommander les sujets légendaires, les héros des cantilènes et des anciennes épopées nationales, les Charlemagne et les Roland, le roi Arthur et les chevaliers de la Table ronde, les princes et les fées des vieux contes, Mélusine, Barbe-Bleue, Geneviève de Brabant ou le sire Croquemitaine? Non, M. de Souza, dont l'opinion est sur ce point singulièrement touchante, estime que le fonds légendaire de la France n'est pas assez riche. « Notre {( cercle rustique du drame, de la féerie, de la légende, se resserre promp- « tement sur le poète qui y aventure sa haute inspiration lyrique. Il ne (( s'élargit pas à l'infini comme les lieder devant les poètes allemands du « commencement de ce siècle* » — « Notre folklore, dit-il un peu plus « loin, témoigne d'une restreinte invention poétique et en échange d'une « grande richesse d'anecdotes, de proverbes et de traits malicieux. Dans « - l'iirt rustique de France le fabliau a tué la légende. Et c'est pourquoi les « poètes novateurs ont été tout de suite à court dès. qu'ils ont voulu faire «revivre symboliquement un mythe populaire. »

-On pourrait se demander si la matière est véritablement aussi pauvre que l'affirme M. de Souza; on pourrait se demander encore si l'on a tenté . de l'employer selon de bons procédés et si les essais ont été faits par des artistes doués des aptitudes nécessaires. Ce qu'un Henri Heine, un Gœthe, un Wagner ont su "tirer des légendes, des contes et des chansons de l'Allemagne, un Heine français, un Gœthe français, un Wagner français ne le -sauraient-ils tirer de nos chansons, de nos contes et de nos légendes? Est-ce la matière qui fait défaut ou bien est-ce l'artiste? M. de Souza n'a pas examiné cette question. 11 ne s'est pas demandé davantage si l'esprit français se prête aussi aisément que l'esprit aUemand à ces opérations poétiques -et si le-moment est. opportun pour les tenter. Sur le point qu'il Iraite ici sa critique est donc superficielle et dogmatique. Tout à l'heure il affirmait,

sans aucune preuve, que le lyrisme de France serait vivifié et rajeuni par la pûédie populaire ; à présent il décrète, sans plus de raison, que ce rajeunissement ne se fera point en employant les légendes et les héros légendaires. Il se borne à énoncer des affirmations très contestables et il les tient pour des démonstrations péremptoires.

Poursuivons. Comment donc la poésie populaire vivifiera-t-elle et rajeunira-t-elle le lyrisme de France? « Les poètes traditionnels, dit M. de « Souza, s'efforcèrent d'acquérir le sens de l'art populaire, pour ainsi dire, « par le dehors, par la préoccupation du sujet, par l'exactitude de la mise « en scène. C'est par le dedans que les poètes novateurs le retrouvèrent « d'instinct, tout d'abord sans y penser, par le seul fait d'une analogique « manière de sentir. »

Cela n'est pas très explicite. Voyons ce que M. de Souza entend par ces mots : « Retrouver le sens de l'art populaire par le dedans. »

Pour les poètes novateurs, dit-il, « lorsqu'un homme est secoué d'une a émotion vive, il n'enchaîne pas ses sensations comme un avocat ses « preuves, elles se succèdent et se mêlent, tantôt traversées d'un éclair qui « le fait mieux voir, en lui-même, tantôt ennuagé d'une brume mystérieuse a qu'il préfère ne point pénétrer. Si fémotton est seulement plaintiPe, il « gémit en quelques mots vagues et expirants. De toute façon il ne coor- « donne pas une déclamation, il ne sait pas composer avec sa douleur ou « sa joie de l'éloquence, de la logique ou de la morale. // sent simplement, « il n obéit quà L'ART NATUREL (?) qui nous pousse à rendre, en toute son « éclosion sincère, notre émotion, pour qu'on l'accueille en sympathie. — « On Ta vu : c'est ainsi que le poète populaire comprend et traduit ce qu'il « éprouve; et le poète novateur s'allie encore à lui par le même dédain des « règles trop rigides, qui gênent la nature, arrêtent l'élan, qui ne a s adaptent point à toutes les formes de la vie et du rêve.

Ce langage est obscur et ambigu Quelle est sa signification? L'auteur veut-il dire tout simplement que le poète n'est pas un avocat, un logicien ou un théologien? Il y a longtemps qu'on sait tout cela. Après Platon, Schopenhauer a exposé au long et au large les différences qui séparent la connaissance discursive de la connaissance intuitive et il a montré que c*est sur cette dernière que repose la pensée de l'artiste et du poète. L'auteur prononce-t-il un plaidoyer en faveur de la poésie subjective contre la poésie objective ? On le peut croire, car il fait, sans avoir l'air de s'en apercevoir, la description du poète subjectif. Mais il y a autre chose encore dans les phrases de M. de Souza et cette autre chose mérite d'être isolée, démasquée et jugée avec une juste sévérité,- comme nous le montrerons tout à rheurè.

musique de notre siècle jaillit de Torchestre compliqué et puissant d'un Berlioz ou d'un Wagner. Qu'importe aux âmes de ce temps que vous essayiez d'imiter le Jeu de Robin et de Marion ? C'est dans Parsifal^c'esX dans Tristan et Yseult que nous trouvons les hautes émotions de Fart et l'idéal qui nous soulève, comme nous trouvons la poésie dans Hugo, dans Leconte de Lisle, dans Baudelaire. Certes, nous n'avons pas oublié certaines chansons, mais nos joueurs de flûte ne sont pas les vôtres. Il vous faut des sauvages tirant d'une calebasse trouée des sons vagues, des meuglements informes et sans art; nous honorons dans le passé lumineux de l'Hellade ceux qui apprirent au monde à coordonner des pensées justes et des images choisies et dont l'art simple renfermait les principes féconds et les lois bienfaisantes qui ont permis aux grands hommes modernes de développer leurs vastes compositions en gardant un ordre admirable.

C'est le désordre que prêche involontairement M. de Souza; tout au moins c'est à un relâchement de l'art, tant dans la forme que dans la pensée, que nous conduit son article. Celui-ci a sa conclusion pratique. Il célèbre les louanges des novateurs, c'est-à-dire des poètes qui pratiquent ce qu'ils appellent le a vers libre » (on sait qu'ils désignent sous ce nom une prose bizarre qu'on imprime en allant irrégulièrement à la ligne comme dans les épitaphes). J'ai démontré ailleurs sur quelle aberration historique est fondée ce soi-disant vers libre, dans lequel il n'y a d'ailleurs pas l'ombre d'un vers; je ne reviendrai pas ici sur cette démonstration. M. de Souza lui-même identifie si bien le vers libre et la prose qu'il lui suffît de modifier la disposition typographique d'une tirade d'un drame de M . Maeterlinck pour la métamorphoser ipso facto en vers libres. « La seule différence, dit-il ingénument, qui sépare cette prose du vers libre, est dans le manque d'intention! » On voit s'il est aisé de faire la distinction ! Heureusement les imprimeurs sont là pour manifester l'intention de Fauteur; s'il a écrit en vers libres, on multipliera les petits alinéas à tort et à travers et nous saurons à quoi nous en tenir. Le plaisant de l'aventure, c'est que jadis, dans son livre Le fythme poétique, M. de Souza a combattu le vers libre et s'est agréablement moqué des vers-libristes en leur démontrant par des exemples que grâce à leur petit truc typographique on pouvait découvrir des vers libres partout. Et il imprimait, selon la recette, un passage de Stendhal. A ce compte, le code de commerce est, si l'on veut, rédigé en vers libres. La plaisanterie était vive et mordante; M. de Souza n'avait pas encore découvert Vintention qui différencie le vers libre de la prose. C'est un incontestable progrès.

IWAN GlLKlN

ODELETTES ARLEQUINES

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