LAMENTABLE RECULADE
I e Mercure de France nous apporte un article de M. Vielé-Griffin sur lequel il est bon d'attirer l'attention des jeunes poètes. Bien que M. Vielé-Griffin s'en défende, il est bien, ainsi que l'a constaté M. Doumic dans la Reloue des Deux-Mondes, considéré dans son groupe comme le novateur le plus hardi et c'est à lui que revient la plus grande part d'influence. Lui seul a exposé d'une façon claire la théorie du soi-disant vers libre. C'est pourquoi lorsque je combats cette innovation fallacieuse et pernicieuse je m'en prends volontiers à lui. C'est du moins un adversaire qui sait ce qu'il veut et où il va.
Dans ces conditions, l'article du Mercure de France est bien fait pour nous surprendre. M. Vielé-Griffin abandonne à demi la défense du vers libre et cherche à établir la a Poésie nouvelle » dans des positions auxquelles elle semblait avoir renoncé.
C'est une manœuvre curieuse, qui mérite d'être notée, et dont, je l'espère, les adversaires du « vers-librisme » sauront tirer avantage.
M. Vielé-Griffin se proclame de nouveau « symboliste ». Le « Symbolisme » redevient le drapeau de la Poésie nouvelle, sans que, d'ailleurs, on se préoccupe de justifier le choix de ce mot, parfaitement impropre à désigner ce qu'on veut qu'il désigne.
Sur la valeur de ce symbolisme, M. Vielé-Griffin dit : « La force de ce mouvement c'est qu'il est anarchique et s'appuie sur la conscience intime de chaque participant. » Quelqu'un se chargera peut-être un jour d'expliquer comment un mouvement total composé d'une foule de petits mouvements anarchiques, c'est-à-dire divers et non subordonnés à une direction, est plus fort qu'un autre à raison même de son anarchie. Passons.
M . Vielé-Griffin abandonne tous les lieux communs de la poésie nouvelle (déjà!) à savoir : le Cygne, la Licorne, le Chevalier, la Dame, les Pages et les Nains, les Tours et les Terrasses, sans compter les autres accessoires. Il paraît que le symbolisme n'en a pas besoin.
Puis M. Vielé-Griffin fait cette remarquable déclaration concernant l'importance qu'il attribue à présent au prétendu vers libre dans la Poétique nouvelle : « Même ce « VERS LIBRE » si marquant ne doit pas nous suffire pour discerner le Symboliste, le poète nouveau ; c'est dans sa PENSÉE donc quil nous faudra regarder. »
Voilà donc le prétendu vers libre relégué au second. plan. C'est de la pensée, c'est de l'idéal de la « poésie nouvelle » qu'il faut désormais s'occuper.
Quel est cet idéal? M. Vielé-Griffin va tenter de le préciser : a Ce qui, en « fait, caractérise le Symboliste, c'est la passion du mouvement au geste « infini, de la Vie même, joyeuse ou triste, belle de toute la multiplicité de « ses métamorphoses ; passion agile et protéennè qui se confond avec les « heures du jour et de la nuit, perpétuellement renouvelée, intarissable et a diverse comme l'onde et le feu, riche du lyrisme éternel, prodigue comme « la Terre, puissante, profonde et voluptueuse comme le Mystère. 11
Et voilai...
Voilà pourquoi leur fille est muette.
Si l'idéal décrit en ces termes par M. Vielé-Griffin était celui de Victor Hugo, peut-être admettrait-on ces luxuriantes métaphores.
Mais s'il s'agit de... Mince d'infini, dirait Gavroche!
Plaisanterie à part, que veut dire M. Vielé-Griffin? Qu'est-ce que le « mouvement au geste infini? » Quel est, parmi les nouveaux poètes, le peintre de la multiplicité des métamorphoses de la vie ? » Où, diantre, irons-nous dénicher la « passion agile et protéennè, qui se confond avec les heures du jour et de la nuit? » Que signifient toutes ces figures de langage? Et, en fin de compte, que veut-on dire?
Aussi longtemps qu'il se bornait à défendre le pseudo-vers libre, M. Vielé- Griffin opérait sur un terrain nettement défini. Il l'abandonne. Il s'établit à présent sur un banc de sable mouvant. Sa définition du symbolisme est vague et amorphe : elle ne définit rien, elle s'applique à toute espèce de poésie panthéiste et, pour le reste, elle est un charabia triple : on dirait un oracle rendu par la Chimera bombycinans in vacuo.
Il nous plaît de voir M. Vielé-Griffin, le protagoniste de la t Poésie nouvelle », abandonner le soi-disant vers libre pour se réfugier dans les marais d'une esthétique inconsistante.
C'est une piteuse retraite.
On en saura profiter.
IWAN GlLKIN