‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 18 sur 215 · DAVID · texte numérisé non relu

DAVID

A Eugène Laermans

a maison de mon père était située à Tentrée du faubourg. Derrière le bâtiment s'élevait la forge, un atelier très étendu, plein de fumée et d ombre.

Le premier coup de marteau sur Tenclume me réveillait chaque matin, de bonne heure; et, tout en écoutant la mélodie du métal, je m*habillais en fredonnant une chanson. Je descendais à la cuisine, je présentais mon front au baiser de ma mère et, avant de déjeuner, je courais vers latelier. Il y faisait très noir. Je ne distinguais rien d'abord que deux grandes lueurs rouges dessinant dans les ténèbres des flammes longues et folles, bougeantes et sinueuses.

Je mapprochais de la bure et mes yeux, s'accoutumant à l'obscurité, reconnaissaient les choses Près du fourneau se profilaient deux visages pourprés et coupés d*ombres charbonneuses ; et sous les arcades brusques les crêtes des flammes enchâssaient des pointes de vermeil L'un des deux hommes était mon père, le forgeron. Sa barbe brune se dorait aux caresses du feu, ses bras semblaient de sang et son gros tablier de cuir contractait des tons de bronze et de cuivre. A laide d'une mordache il guidait dans le foyer la pièce chauffante au-dessus de laquelle les étincelles fantaisistes des scories incandescentes formaient un ciel d'étoiles mobiles.

— Bonjour! père.

Sans lâcher ses tenailles il se penchait vers moi en riant, et sa bouche ouverte paraissait flamboyer sous la lueur de la chaude. Je me soulevais sur la pointe des pieds et j'entourais le cou de mon père de mes deux petits bras. Et dans la barbe de ses joues je Tembrassais à plusieurs reprises en lui tirant parfois la pointe de ses grandes moustaches.

Je dénouais mon étreinte et je m'écariais de quelques pas. Le frappeur, bientôt, abandonnait la branloireet s'emparait de son lourd marteau. Mon père saisissait le bloc de fer, le déposait sur l'enclume qui, ainsi qu'un miroir, réfléchissait la pourpre ruisselante du métal ; et maniant sa chasseronde il la présentait aux coups de culart du frappeur. Et le bloc de fer s*allongeait, prenait des formes drôles, arrondies, ovales et carrées par endroits. Et, petit à petit, à mesure qu'avançait le martelage, le métal pâlissait, le ton rouge s'évanouissait, devenait violet, bleu-gris, rose, puis gardait enfin une coloration gris-perle très chaude et fort brillante. Les

battitures rasaient la îable de Tenclume et décrivaient des courbes lumineuses qui s'éteignaient dans lemâclierer du sol.

La pièce refroidie disparaissait dans le fourneau, et sous la cadence du bras de l'ouvrier le soufflet recommençait à bourdonner d'une façon monotone et grinçante et de nouveau le ciel ténébreux de la bure s'étoilait d or.

Plus loin, à l'autre bout de l'atelier, un second fourneau rougeoyait. Là travaillait David, le meilleur marteleur du faubourg. Sa renommée était grande parmi les travailleurs du fer; dans les ateliers on le citait comme modèle : « Tu ne deviendras jamais un David », disaient aux mauvais apprentis les chefs d'équipe des différentes forges des environs. Il n'avait point son rival pour confectionner les pièces les plus délicates. On citait contune son œuvre de maîtrise la grille de la grande porte précédant le parc desVierendael, près de l'Étang du Moulin. Ces entrelacs, ces brindilles, ces volutes, ce que c'était beau ! Quel travail impeccable et que bien souvent les tapedurs du bourg contemplaient, en passant, avec des pensées d'envie.

11 était très vieux cependant, David; depuis longtemps il avait dépassé la soixantaine. Mais malgré son âge avancé son dos ne s'était point voûté. Sa figure n'avait pas de rides, elle était toujours régulière, brune et dure comme du cuir avec sous les joues et près du nez de gros plis courbes. Une barbe broussailleuse et neigeuse entourait le masque de son visage et rendait la peau plus bistre encore. Et parfois, dans les poils blancs une battiture rouge s'accrochait une seconde et semblait un rubis étrange dans cette hermine pure.

Les yeux de David étaient profondément enchâssés dans leurs orbites; au plein air, au moyen de ses lunettes même, il voyait très peu. Ses prunelles furent usées par le feu, brûlées par le fer chauffé à blanc sur lequel, depuis un demi-siècle, s'exerçaient ses marteaux. Mais devant son foyer son regard se transformait, il devenait lucide, extrêmement perçant. Sur le charbon rouge il fixait ses prunelles durant des minutes, sans fatigue, sans éblouissement. Et elles assistaient aux transformations du fer dans ce brasier hallucinant avec plus d'aise que si elles avaient suivi, au ciel, le lever des astres timides et voilés.

Parmi les compagnons on appelait David : Vulcain. Un soir d'hiver, après plusieurs heures passées à l'auberge, David avait ghssé sur la neige en regagnant sa demeure ; il se brisa la jambe droite dans sa chute. Durant trois mois il resta en traitement à l'hôpital, souffrant le martyre. Les médecins, de peur de voir la gangrène se déclarer dans le membre atteint, voulurent lui amputer la jambe. Mais, stoïque et volontaire, le forgeron refusa de se soumettre à cette opération. Et il guérit; mais en sortant

deThôpital il boitait légèrement. On l'appela désormais Vulcain, en souvenir de la difformité identique dont les dieux avaient doté le fils de Jupiter.

Lorsque David était victime de plaisanteries malicieuses, son visage prenait une raine souriante et le forgeron disait en montrant sa jambe aux railleurs : « Il vaut toujours mieux, sans nul doute, boiter que detre affublé d'une éternelle jambe de bois. Si j'avais cédé aux instances de ces fous de docteurs, ils m'auraient charcuté comme une bête ; maintenant j'ai eu le bonheur et la satisfaction de garder ce membre dix années de plus. Et je ne m*en porte pas plus mal I . . . »

En effet, à part les minutes où une soudaine douleur enfonçait sa lanci* nance dans la cuisse jadis malade, il était sans cesse d'une santé robuste. Comme tous les autres compagnons il ne boudait pas à la fête et il vidait, plus aisément que les jeunes camarades, ses vingt pintes de lambic durant les heures dominicales. Le lundi matin, dispos et alerte, il se retrouvait devant son fourneau, imperturbable, sévère, rude même pour Tapprenli dévoué qui la veille encore, dans la nuit, l'avait aidé à réintégrer son logis. Et c'étaient, jusqu'au samedi soir, des journées très longues et très fatigantes d'un travail difficile.

Le premier décembre la maison de mes parents était en fête. Le jour de la Saint-Éloi on chômait à l'atelier. Le matin ma mère cuisait au four une demi-douzaine de grands cramiques, des cramiques à la p«nte desquels on ajoutait vingt-quatre œufs et dont les tartines d'or fondaient dans la bouche plus agréablement que du miel.

Puis la maman cuisait des crêpes. Je m'asseyais près d'elle, à côté du foyer, et je suivais attentivement sa besogne. Sur une chaise se trouvait un seau plein d'une pâte claire et rosée. Ma mère y plongeait sa louche dont elle déversait ensuite le contenu dans la poêle beurrée. Et, habilement, la baesine retournait la crêpe sur le dos de laquelle s'accusaient maintenant des dessins bruns fantaisistes. Dans la cuisine montait une vapeur parfumée et forte qui estompait tous les objets et donnait aux ambiances des aspects de rêve.

L'après-midi, vers cinq heures, on installait la grande table et on y étendait une nappe blanche damassée. Ensuite, un à un, les ouvriers de mon père s'amenaient, endimanchés, de bonne humeur. En entrant, ils disaient bonjour de leurs grosses voix amies et, très à l'aise, familièrement, ils prenaient un escabeau et s'installaient parmi les convives.

Avec mon père ils étaient sept. Mon frère Adolphe, mes sœurs Lucie et Jeanne et moi nous nous placions à l'extrémité de la table entre l'apprenti et l'un des frappeurs de David. On buvait à la santé du saint héros de la

fêle, on vidait des verres d'un bon vin de Bourgogne, très vieux, qui nous venait de grand'maman. Puis on entamait le premier cramique.

Vers neuf heures les forgerons s'en allaient en remerciant leurs baes et après avoir allumé chacun, devant la statue de plâtre bariolé du saint Éloi de l'atelier, un cierge nouveau. Et dans les auberges du faubourg les compagnons continuaient la noce avec les tapedurs des autres forges.

Notre mère nous mettait bientôt coucher. A peine au lit nous nous endormions heureux comme des anges en rêvant du ciel

Cet hiver-là nous attendions le premier décembre avec une folle impatience. Mes parents étaient plus charmés encore de régaler les ouvriers que les saisons précédentes, car Tannée avait été féconde en travail et chacun avait déployé à la besogne une bonne volonté et une énergie exemplaires qui rendirent mon père heureux. Aussi, pour récompenser les siens, décida-t-il de rendre la fête plus brillante et plus gaie que jamais.

Contre l'habitude immuable, le matin de la Saint-Éloi on ne chôma point Les travaux étaient si urgents que tout le monde consentit volontiers à réintégrer la forge pour un demi-jour. C'était même payer peu cher toutes les bontés du baes! On nen rirait que mieux l'après-midi; et, la gorge plus sèche, on n'en boirait que davantage !

La forge donc, comme de coutume, retentissait de bruit. Au fond de l'atelier, dans l'ombre d'une niche maçonnée, se dressait la statue de saint Éloi, entourée d'un triangle de bougies fumeuses. De temps à autre, tandis que le fer chauffait, on s'en allait jusqu'au cabaret voisin vider une pinte de bière fraîche. Mon père n'avait pas hésité une seconde à accorder, ce jour-là, ce privilège mérité à ses forgerons.

On eût dit que tout prenait part à la fête. Les fourneaux brûlaient plus clairement, les soufflets semblaient chanter, les marteaux s'élevaient sans fatigue et tournaient dans l'air avec aise. Sans murmurer, sans une contraction du frotit, les apprentis recevaient bourrades et taloches et sans cesse ils chantaient.

David était d'humeur joyeuse. Mais, sobre toute la semaine, il ne s'accoutumait point à ces verres vidés durant le travail. Aussi l'ivresse commençait-elle à alourdir son cerveau. Et, à mesure que midi approchait, sa pensée devenait moins distincte, ses chasse-rondes et ses tranches moins fermes dans sa grosse main noire. Parfois, sa tête oscillait légèrement et se penchait vers le fer rouge qu'il martelait, au risque de recevoir du frappeur un fatal coup de culart. Les deux aides ne s'en inquiétaient point, car eux aussi ne possédaient plus toute leur lucidité.

David venait de retirer du brasier une pièce plate qu'il installa sur

lendume Guidant sa tranche sur laquelle s'abattaient alternativement les deux gros marteaux, il regardait fixement le métal écarlate; et, comme séduit et subjugué par son éclat, il avançait le front vers le fer chaud...

— Prends garde I Vulcain ! fit tout à coup un des frappeurs qui, s'apercevantque la tête du marteleur entrait dans le cercle des cularts, venait de rompre son élan.

Il était trop tard, la masse de l'autre compagnon s'était élevée et retombait, très lourde...

David reçut le choc en plein crâne; sa tête se colla grimaçante au fer pourpré avec un grésillement lugubre. Le sang coulait des tempes aplaties et horribles et plaquait le métal clair de taches brunes bouillantes...

Et plus loin, à l'autre bout de l'atelier, mon père et ses frappeurs se retournèrent aux cris d'horreur de l'inconscient meurtrier. J'entrais à la forge en ce moment; je vis tout le monde immobile, pétrifié, sans un geste, sans une parole. Et en apercevant le corps de David étendu devant l'enclume, la tête en bouillie penchée vers le billot, je restai sans mouvement et je fixai mes yeux épouvantés dans les prunelles flamboyantes et humides de mon père.

Sander Pierron

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