A LEANDRE
L'été brûle. Au fond du jardin.
Sous la fraîche tonnelle
Où la vigne enlace au jasmin Sa grâce fraternelle.
Autour de la table de fer
Babille un joyeux groupe, —
Que Vor glacé du Rœderer Parfume notre coupe!
Que sous des pampres festonnés
Chaque tête s'incline Pour que nous buvions couronnés
A la mode latine.
Levons le savoureux cristal Encore, encore, encore,
A celle qiiun destin fatal
Veut, hélas l que j'adore l
Léandre, tes yeux de velours.
Tes lèvres, fleurs vermeilles
Où voltige un essaim d'amours Moins gros que des abeilles.
Font pâlir la joue et languir
Les yeux mourants d'Hélène;
Pour moi. Rosette est mon désir Et ma joie et ma peine.
Son petit cœur trop* occupé
Joint la glace à la flamme
Et dans le Champagne frappé Je bois toute son âme.
WORLDSFAIR
A Maurice Cartuyvels
Ce palais, verre et fer, c'est la foire du monde. Entrons, Suivons la foule où les peuples divers Montrent avec orgueil leur richesse féconde Et les travaux de funivers.
Quel tumulte! Volant, bielle, piston, courroie, Tout un peuple d'engins meut ses muscles d'acier Et travaille en criant. Ceci tord, cela broie, Au rythme d'un lourd balancier.
Là d'opulents ba^^ars regorgent de fourrures,
De merveilleux cristaux s'ouvrent comme des fleurs.
Et voici rOrient, ses tapis, ses parures
Et ses marchands un peu voleurs.
Plus loin, de longs wagons et de puissants navires Invitent aux départs vers les hasards lointains Les commerçants hardis et les faiseurs d'empires Qui dictent des lois aux destins.
Où donc s'arrêteront et la science altière Et l'audace invincible et teffort dangereux!
Les hommes ont dompté la force et la matière; Hélas l sont-ils moins malheureux?
Nous avons suscité de nouvelles tristesses, Maurice, et nous mourons d'un nostalgique ennui. Nos cœurs sont tout gonflés de modernes détresses Et nous envions aujourd'hui
L'harmonieux destin de la jeunesse antique, La palestre, les Jeux, la noble nudité Et fesprit simple et fort, que le soleil attique Illuminait de sa clarté.
A Fombre d'un portique ou de légers feuillages Le jeune homme, superbe et joyeux comme un dieu. Écoutait doucement les paroles des sages En souriant au grand ciel bleu.
— I lO —
Et les flots bruissants qui berçaient les galères
Et qui frangeaient le port de volutes dT argent.
Le chant de la cigale et des fontaines claires^
La course d'un char diligent
Et le temple de marbre au faîte de la ville, Où Pallas apportait la sagesse des deux.
Tout cela suffisait à son cœur juvénile
Heureux de la beauté des dieux.
IWAN GlLKIN