‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 65 sur 215 · I. — IMOGÈNE · texte numérisé non relu

I. — IMOGÈNE

l'apparition d'un livre de M. Edmond Picard est toujours, en Belgique, un événement. Et c'est justice. M. Picard n'est pas un homme ordinaire. Juriste de premier ordre, avocat éminent, homme public des plus notoire, il occupe dans la littérature de son pays une place dont on ne saurait contester l'importance. Certes, en tant qu'artiste, il mérite de graves reproches : nous y viendrons tout à l'heure; mais à travers tous ses défauts apparaissent des qualités foncières qui forcent toujours l'attention, souvent la sympathie.

D'abord, M. Picard pense. Les idées générales — scientifiques ou philosophiques — éclosent naturellement dans son cerveau. Quand M. Picard a sérieusement médité un sujet, il le pénètre profondément et le traite avec une remarquable ampleur ; avec une remarquable originalité aussi, car il possède ce don précieux d'être naturellement original, ce qui devrait bien le dispenser de rechercher de factices bizarreries de forme, aussi puériles qu'inutiles. La fréquentation des Jeunes-Belgique a été nuisible à M. Picard. C'était un honune mûr lorsqu'il a rencontré ces jeunes gens, alors âgés d'une vingtaine d'années, en pleine maladie de jeunesse, en proie à l'ivresse, à la fièvre, à la folie d'une exubérante puberté littéraire. Au lieu de se borner à les accueillir avec une bienveillante indulgence, M. Picard, mû par une sympathie généreuse mais excessive, poussa l'enthousiasme jusqu'à contracter la même maladie. Tandis que celle-ci, chez les mieux doués de ces jeunes écrivains, suivait son cours normal €t cédait enfin la place à une véritable virilité artistique, M. Picard ne put ou ne voulut pas s'en débarrasser; la forme de cet écrivain qui, lorsqu'il s'occupe du droit, est merveilleusement saine et vigoureuse, demeure infirme et maladive lorsqu'il parle d'esthétique ; et s'il fait lui-même œuvre d'homme de lettres, d'étonnants enfantillages viennent de temps en temps défigurer une pensée habituellement haute et noble.

Ces défauts ne parviennent certes pas à paralyser l'étrange puissance des livres de M. Picard. C'est que celui-ci possède, outre le don de penser et loriginalité naturelle, deux qualités de la plus grande valeur. D'abord, de même qu'il est naturellement original, il est spontanément pathétique. Il possède un cœur passionné, une âme brûlante et vibrante. De quoi qu'il parle, il n'en peut parler froidement. Sa parole bondissante a toujours des

élans de colère, d'amour ou d'enthousiasme. Dans ses écrits littéraires, tout est excessif : la passion Tentraîne où elle veut, tantôt dans le bien, tantôt dans le mal, et sa raison, si admirablement outillée qu'elle soit, n*est que la servante de ce cœur passionné, car au lieu de le dominer, de lui montrer une voie et de l'y guider, elle n'a d'autre souci que de justifier l'acte accompli et la parole proférée. Elle le fait avec une singulière habileté : c'est une savante avocate.

Cette puissance passionnelle est la qualité maîtresse de M. Picard. Et de même qu'elle ne lui permet point de rester calme, elle empêche les autres hommes de demeurer froids devant lui. On l'aime ou on le déteste passionnément. Parfois, on éprouve les deux sentiments à la fois. Le lecteur se souvient-il de ce banquier allemand qui adorait la musique de Wagner, mais qui haïssait avec vigueur l'antisémitisme du grand dramaturge musical? Sur la cheminée de son salon se trouvait un superbe buste du maître : notre homme lui avait mis une couronne de laurier sur la tête et une corde au cou. C'est un peu comme cela que l'on voudrait traiter le buste de M. Picard.

Ah ! cette maudite esthétique du désordre, de l'anarchie, de la déformation, de la décadence et de la démence!... Ah! ce coquin d'Art moderne, qui eût dû faire tant de bien et qui fait tant de mal!...

Si M. Picard possède un talent passionné et si par là il se rattache au romantisme, ses ouvrages révèlent la main savante d'un constructeur. Dans la série d'écrits qu'il a publiés sous ce titre collectif : Scènes de la vie judiciaire, série avec laquelle son Imogène a mainte affinité, bien qu'il n'y soit plus question du droit, les irrégularités n'existent qu'à la surface : le fond est ordonné avec une méthode sûre, où se révèle l'esprit lucide de l'avocat, accoutumé à débrouiller les choses et à classer les idées. Relisez la Forge Roussel, V Amiral, Mon oncle le Jurisconsulte, la Veillée de V huissier, Imogène, la mise en scène est simple et forte, admirablement une, et maint écrivain en renom y pourrait trouver une utile leçon d'art et urj profitable modèle. M. Picard, qui dans ses écrits de critique se montre démolisseur aveugle, fanatique et systématique, apparaît, au contraire, dans ses ouvrages, comme un architecte habile, plein de science et de force. Qui expliquera ce contraste? Nous nous bornons à le signaler.

Il est temps de parler dH Imogène. C'est peut-être le meilleur ouvrage de M. Picard. Non qu'il soit sans défauts. Le style est malheureusement irrégulier. Le plus souvent il est noble et émouvant ; parfois il se déforme, devient brutal, tourmenté, même baroque. Rien n'est plus regrettable, car, revêtant une armature vraiment belle et bien proportionnée, il suscite

l'idée d'un corps admirable dont la peau serait, par endroits, rongée de la lèpre ; on dirait encore d'une statue aux formes pures, mais qu'une aberration du sculpteur eût capricieusement semée de pustules, de verrues et de loupes. L'ensemble est harmonieux et pathétique; mais dès que l'on arrête le regard sur telle ou telle partie, quelle disgrâce ! Veut-on des exemples ? Dès la deuxième page, l'auteur parle de « la mornitude des forces épuisées ». Ailleurs on heurte, au détour d'une phrase, l'adverbe charmeusement, lequel est horrible et mal formé ; dirait-on « enchanteusement » ou « chasseusement » ? Ailleurs encore, ce sont des figures bistournées, malencontreuses et, au demeurant, peu délicates, du genre de celle-ci : « J'eus, cette fois, le sentiment fort que la résonnance féminine d'Imogène frappait l'accord plein avec ma virilité sonore. » Enfin l'on rencontre en plus d'un endroit des traits d'un pittoresque exorbitant; en voici un exemple : « O vieillesse prochaine! avec tes sensations à! horloge usée, d'engrenages édentés. de balancier aux pulsations hoquetantes.,. » L'ouvrage a pour caractéristique une tendance constante à la synthèse, à la généralisation, à l'élimination du détail particulier et, le plus souvent, le style s'harmonise avec cette tendance; voilà pourquoi un relief soudainement exagéré brise les lignes de la composition et interrompt le courant émotionnel. Il distrait brusquement l'attention en même temps qu'il choque le goût.

Mais si tels sont les défauts qui déparent quelques pages d'Imogène, il est juste de reconnaître la belle et large éloquence du style, les périodes amples et sonores, d'une grande allure oratoire, dont le rythme puissant a je ne sais quelle vertu à la fois imposante et émouvante.

Imogène est un petit traité de l'amour. On dirait une sorte de conte moral, comme les aimait le XVIIIc siècle, mais pensé et écrit par un de nos contemporains. On le rangera volontiers dans les bibliothèques près de Y Adolphe de Benjamin Constant, sur le rayon que dominent Julie, Werther et René. Mais Imogène possède une physionomie à part. Son originalité apparaît surtout si on la compare aux romans et nouvelles ayant trait à l'amour, qui ont paru depuis un quart de siècle, que dis-je? depuis trente ou quarante ans ! De ces nouvelles et de ces romans, les meilleurs sont ceux qui ont fait des âmes amoureuses une analyse aiguë et qui ont noté minutieusement leurs émotions les plus particulières. On y a fait surtout ce qu'on appelle de l'analyse psychologique. Loin d'analyser, M. Picard synthétise. L'homme et la femme qu'il met en scène sont à peine esquissés ; tout trait particulier est éliminé; toute idiosyncrasie est supprimée; quelques indicatioDS seulement, absolument nécessaires pour que l'abstraction n'aille pas jusqu'à la sécheresse : cet homme et cette femme appartiennent aux classes cultivées de la fin de notre siècle. Voilà tout.

Eh bien, au moyen de ces deux personnages ainsi généralisés, impersonnalisés, presque réduits à Tabstraction, en bornant, d'autre part, l'action du livre au schéma le plus simple de la passion, — la naissance, le développement, la décroissance puis la fin de Tamour, — sans une aventure, sans un incident, sans la plus petite tentative d'une péripétie quelconque M. Picard, accomplissant un véritable tour de force, est parvenu à écrire un livre profondément pathétique. L'intérêt de l'action, il a eu la hardiesse de le chercher non dans l'analyse morale, non dans l'observation psychologique, mais dans les larges généralités de la métaphysique. Voilà ce qui fait l'originalité profonde et la valeur de ce petit livre, qui dépasse de plusieurs coudées le niveau des romans les plus « intellectuels » de ce temps.

Cette originalité consiste, bien entendu, dans le fait d'avoir bâti un roman sur le thème métaphysique dont il est question* Quant à ce thème lui-même, il n'appartient pas à M. Picard. Qu'importe? On n'invente pas tous les jours en métaphysique. La théorie de l'amour qui fait le fond à'Imogène, est celle qui a été magistralement exposée par Schopenhauer : L'amour n'est, dans son essence, que la manifestation de la volonté qu'a la nature de perpétuer l'espèce. De simple besoin sexuel qu'est cette volonté dans les races animales inférieures, elle s'élève de degré en degré jusqu'à l'homme, chez qui elle met en jeu toutes les magies de l'imagination et du sentiment ; l'illusion amoureuse transforme le monde en un paradis lumineux et fleuri, fait à souhait pour les amants. Duperie nécessaire! Car l'égoïste raison humaine, qui a pour office de veiller à la conservation et au bien-être de l'individu, aurait bientôt montré à celui-ci les misères, les ennuis et les douleurs qui résultent de la procréation et c'en serait fait de l'espèce ! La volonté de la nature enfin satisfaite, toutes ces féeries s'évanouissent ; il semble que l'on s'éveille d'un rêve ; les êtres qui s'aimaient redeviennent peu à peu étrangers l'un à l'autre; l'individu se retrouve seul dans l'univers hostile.

Tel est, en résumé, le phénomène que Schopenhauer décrit en savant et que M. Picard anime en artiste.

Mais il n'y a pas identité complète entre leurs deux pensées. Schopenhauer affirme sa thèse avec le pessimisme ironique et brutal qui lui est familier. M. Picard doute, se révolte, nie même, un moment, la loi qu'il avait d'abord clairement aperçue, et cherche au phénomène de l'amour une raison plus haute. Arrivé au point culminant de l'exaltation psychique, il nie le motif physiologique, qui est pourtant la cause de toute son exaltation sentimentale et intellectuelle et il s'écrie hardiment : « O compagne de mes illusions, fragile comme moi-même, j'ai aimé plus grande que toi! J'ai

aimé une force éternelle qui ne naît pas et qui ne meurt pas. J'ai aimé la Beauté et je l'ai confondue avec toi qui n'en fus que le support... » Et aussitôt, s'élevant plus haut encore, il pousse ce cri suprême : « Imogène, lointaine Imogène, ce n'est pas toi que j'ai aimée! ce n'est pas la Beauté que j'ai aimée! c'est l'Harmonie I »

Alors jaillit un hymne éloquent à T Harmonie, qui serait un morceau vraiment admirable et parfait, si Ton en pouvait extirper quelques expressions malencontreuses, écrites à contre-sens, qui disent autre chose que ce que l'auteur veut dire (i). Mais quelle élévation! quelle ampleur dans le langage ! Écoutez :

a Harmonie! loi suprême du monde! Tu règles les infiniment grands et les infiniment petits ! En toi se déversent comme en l'abîme ultime tous les efforts de la nature et des êtres vers le Bien et vers le Beau. Entité dernière et irréductible à laquelle aboutissent, en leurs transformations de plus en plus simples, toutes les forces primitives, matérielles et morales... C'est toi qui animes l'universelle et inlassable aspiration vers un état meilleur. C'est toi qui fais éclore toutes les espérances. C'est toi qui brilles inextinguible, consolatrice et encourageante, au-dessus des misères, des souffrances et des déceptions. C'est toi qui donnes la paix et la joie dès qu'on t'a conquise. C'est toi qui es le ressort toujours bandé de la perfection... Tu fais mouvoir la matière et tu fais mouvoir les âmes. Par toi les mondes gravitent dans la superbe ordonnance des sphères. Par toi la Nature compose et varie sans trêve, pour l'ivresse de nos yeux, son manteau de couleur et de lumière. Par toi les passions, se mouvant dans une juste mesure, deviennent des vertus et des forces salutaires... Les myriades d'atomes qu'agitent les infatigables phénomènes n'ont la fièvre de l'activité que parce qu'ils cherchent, avec la ténacité de l'irrésistible, la place et les rapports qui leur sont assignés dans l'ordre suprême fixé par toi et proposé à leurs efforts. On ne souffre que parce qu'on ne te possède pas. S'il était possible d'imaginer un commencement à l'Univers, ce serait à l'heure où tu fus rompue et tes éléments dispersés, et une fin, à l'heure où tu serais reconquise. Le monde est un serpent coupé en morceaux dont les tronçons cherchent à se rejoindre,

(i) Par exemple ceci : « Cor/75 premier qui résume et contient la multiplicité des autres... » Jamais, jamais on n^admettra que Tharmonie soit un corps. — Autre erreur : • Tu es rinâni, car rien ne t'échappe. » Idée inadmissible. I/harmonie consistant en un rapport, suppose des parties. Donc, il ne saurait être question d'Infini. Plus haut que l'harmonie il y a Tuniié, qui seule peut être infinie.

Plus loin encore Tauteur dit : « Tu es TAbsolu. » — Encore une fois, non! L'absolu ne peut cire que l'uniié, et i harmonie implique la pluralité.

un vaste édifice écroulé qui travaille à se reconstruire? Peut-être l'universelle évolution n'est-elle qu'une suite de créations et de ruptures d'harmonie. Peut-être est-ce le secret de l'existence du bien et du mal, et de la vie en son ondulante, bizarre et inlassable agitation. »

Qui peut lire ces lignes éloquentes sans y saluer avec émotion un magnifique reflet de la haute philosophie platonicienne? Et qui ne voit qu'il n'est vraiment point banal de faire planer un pareil hymne au-dessus d'une confession d'amour?...

L'auteur a fort exactement décrit le phénomène de l'amour selon la doctrine schopenhauérienne. L'excitation sexuelle, chez les sujets richement doués, a pour corollaire l'excitation intellectuelle ; le héros de cette nouvelle philosophique se sent transporté par l'amour dans les plus hautes régions idéales ; son esprit, échauffé en même temps que son cœur, détourne son attention du monde physique où l'amour se résume en un fait physiologique : l'illusion qui le trompe, pour lui faire accepter et vouloir la vie avec tous ses phénomènes, avec son plus important phénomène qui est l'œuvre de la reproduction, l'illusion abuse son intelligence, lui cache la vérité grossière et masque l'impulsion sexuelle d'une fausse raison idéale. Il croit qu'en aimant une femme il aime l'harmonie. Il verra bientôt qu'il n'en est rien. Dès que la crise amoureuse entre dans sa naturelle période de décroissance, que reste-t-il de cette harmonie prétendument incarnée dans la femme aimée? L'auteur n'en parle plus. C'est que le mirage qui a trompé son héros, pâlit et s'évanouit. S'il revenait sur le passé il serait forcé de dire : « Je me suis trompé. Je n'ai pas aimé Imogène parce qu'elle était une incarnation de l'harmonie ; mais l'amour qui m'enflammait pour une femme a échauffé mon esprit, qui s'est élevé jusqu'à l'intuition intense de l'harmonie et qui l'a adorée. L'illusion m'a fait croire que l'harmonie était personnifiée dans cette femme, alors que, en réalité, cette femme n'était que le cristal magique au travers duquel j'ai pu, un instant, apercevoir une grande idée. »

On ne doit pas moins admirer la dernière partie de ce petit livre que les précédentes. Le déclin de l'amour y est décrit avec autant de force, de sobriété et de pathétique que sa croissance et sa passagère apothéose. La rêverie amoureuse commencée dans la mélancolie, s'était précisée dans une merveilleuse progression de lumière, de beauté et de bonheur; la décrépitude de l'amour n'est pas moins admirablement graduée; peu à peu la flamme magique baisse et les tristes ténèbres rétablissent leur empire. M. Picard a su terminer Imogène par quelques phrases d'une beauté grave et émouvante, qui laissent dans l'âme du lecteur une profonde et durable impression.

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