II. — LES VILLAGES ILLUSOIRES
Les Villages illusoires! Titre singulier, mais qui tient ses promesses. Rien n'est certes plus illusoire que les villages de M. Emile Verhaeren. Pour y arriver il faut recourir à un passeur d'eau ; malheureusement le passeur d'eau ne passe pas ; il tient avec ténacité un roseau vert entre ses dents, mais, il a beau s'évertuer, il ne parvient pas à quitter le bord. La tempête est trop forte. Mais la pluie ne laisse pas que d'être bizarre. « Ses ongles systématiques tissent le vêtement, maille à maille, de dénuenient pour les maisons et les enclos des villages gris et vieillots, a Sur la rivière flottent des barques, où travaillent « les vieux pêcheurs de la démence ».
Tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent;
Et celui-là ramasse au bord
Les épaves de son remords.
Le meunier n'est pas moins extraordinaire. On lui apporte successivement les divers débris de sa femme, qu'on a coupée en morceaux : le doigt dont on avait ôté l'anneau, les seins, les yeux « fixes commes des cibles ». Enfin :
Un aveugle, deux loqueteux,
Un sourd et un boiteux,
Lui apportèrent Vâme
Infâme de sa femme.
Laissons le meunier « coudre son linceul au tic-tac dur du moulin noir » et occupons-nous de la neige. Dans les villages de M. Verhaeren la neige tombe non pas continûment, ou continuellement, ce qui serait banal et bon tout au plus pour un village ordinaire, elle tombe « indiscontinûment ». Elle tombe aussi « myriadaire », ce qui n'est pas très compréhensible.
Le silence ne le cède pas à la neige en originalité. Depuis l'été il « n'a point bougé dans la bruyère » . Il n*a pas bougé, pourtant il s'allonge, grâce aux soirs qui « plongent par au-delà des ^nontagnes de sable et des taillis infinissables, au fond lointain des loins ». Infinissables? parfaitement. Le silence mire « obstinément ses yeux abstraits » dans des marais. Ce n'est pas tout. Ce silence, qui ne se refuse rien, est a autoritaire » et il « inocule.., l'inquiétude de l'inconnu ». Comme, d'ailleurs, il fait tout cela sans bouger, il copie effrontément la neige, lui vole son adverbe et « reste indiscontinûment le même ». Après le silence, le vent; conmie on le voit, pour illusoires qu'ils soient, les villages de M. Verhaeren tiennent à rester méthodiques et isolent avec soin, sous une étiquette spéciale, toutes les curiosités qu'ils offrent au public. Le vent « râpe du fer ». Il « se déchire et se
démembre ». Il est « fauché » par le moulin noir, mais il n'en a cure, car il (( jeta la lune à bas ». Et
... rCen pouvant plus Tous tes villages vermoulus Criaient comme des bêtes Sous la tempête.
Sous un vent qui se permet de telles prouesses, rien d'étonnant si les meules brûlent. Aussitôt se produisent des phénomènes remarquables.
Les tocsins cassent leurs bonds de sons Aux quatre murs de thorijon.
La flamme est c virgulante », ce qui fait comprendre que « les obstinément silencieux, auec de la stupeur aux yeux ^ regardent ! »
Revenons aux habitants de ces prodigieux villages. Nous avons déjà fait la connaissance du passeur d'eau, des- pêcheurs et du meunier. Voici le menuisier. Le bonhomme a dû faire jadis quelques études, car Tauteur lui accorde le titre de « menuisier du vieux savoir ». Un peu maniaque, pourtant, ou retiré des affaires, car il ne s'occupe ni de raboter, ni de clouer, ni de ccMifectionner des portes, des fenêtres et des armoires, vxjire des cercueils, ce qui est le travail ordinaire des menuisiers dans les villages moins illusoires, mais il
Fait des cercles et des carrés
Tenacement pour démo-itrer
Comment Vâme doit concevoir
Les iois indMtabies et fécondes
Qui sont la règle et la clarté du monde.
Ce menuisier surprenant « dit l'univers » et sur le faîte de son travail « chinoisement complexe », il « dresse Dieu ». Enfin, il daigne accorder un souvenir à la menuiserie :
// rabote ses arguments
Et taille en deux toutes répliques.
Il « raffine sur la substance » , donne au mystère « un nomcompiémeniaire i (le vieux traître 2) il n'a rien « laissé d'impossible qu'il n'ait casé... en des tiroirs de syUc^smes i, il fait a réternité i coups d'équerre et de réglette ». Il a pour voisins le curé et le médecin, c qui ramassent en ses travaux irréd^/xtUyhes chacun pour soi des vmtés incompatibles », ce qui ne laisse pas que d'être extraordinaire, puisque chacun de ces messieurs réduit à son usage ces travaux po^étendument irréductibles, et y trouve des vérités incompatibles.
Ces vérités iiKon^tibles sont une jolie trouvaille; mais comment, diantre! tant d'incompatibilité entre-t-elle dans l'irréductîèilBtéf On voit bien que nous divaguons dans l'illusoire.
Après le menuisier, le sonneur. Celui-ci voit brûler la tour de l'église : il sonne éperdumetit le glas et périt, écrasé par la chute d'une cloche.
Et la cloche qui défonça le terrain mou Fut son cercueil et fui son trou.
Telle est son oraison funèbre, dont la platitude lui convient à merveille. Un personnage plus intéressant appelle notre attention : c'est le fossoyeur. 11 est peut-être né avant le déluge, car l'auteur dit : « Depuis toujours un homme bêche la terre sèche. » Admirons en passant la description du cimetière, « le jardin des ifs et des trépas », qui fait penser à la phrase célèbre : « J'ai perdu la tête et mon parapluie » ou cette autre : « Je suis sorti de chez moi et d'embarras. » Tout à coup nous apprenons que, à l'instar du meunier et du menuisier, le fossoyeur n'est pas un fossoyeur ordinaire; il n'enterre pas les morts, mais « il amène et couche en terre sa durable misère humaine » . 11 enterre donc sa propre misère, et comme celle-ci est durable, il l'enterre probablement vivante, ce qui est horrible; mais il la déterre sans doute aussitôt puisqu'il ne cesse de la renterrer. C'est le fossoyeur-Pénélope. Tous les jours arrivent vers lui des files de cercueils blancs. Ceux-ci sont pleins des douleurs du fossoyeur, paraît-il ; on ne s'explique pas très bien pourquoi ces douleurs viennent de partout excepté du cœur même du fossoyeur, puisque enfin ce sont ses propres douleurs. Mais n'insistons point sur ces mystères. Quelles sont lés douleurs du fossoyeur? L'auteur nous les fait connaître :
Voici ses désirs fous vers les soirs mortuaires^ Voici ses deuils d*il ne sait quoi, voici ses pleurs Immobiles pour à jamais, en des suaires.
Voici ses souvenirs et leurs regards usés A venir de si loin par à travers les heures...
Tout cela est terriblement compliqué, même pour le fossoyeur d'un village illusoire. Qu'est-ce que ce « désir fou vers des soirs mortuaires? » Que sont ces pleurs à jamais immobiles dans des suaires? Les a-t*on congelés? Mais les {dus étonnants sont ces souvenirs qui se sont usé les r^ards à vesiir de si loinl... Un autre cercueil blanc renferme
Le geste de son vouloir en coup d'éclair, (^ ^t iner$e et qu*il ne peut redresser dair,
C&tt dernière métaphore touche au comble de l'absurde : elle montre un geste qui est pareil à un éclair, qui pourtant est inerte et qu*on ne peut redresser!...
Cependant les cercueils blancs ne cessent d'arriver de toute part; ils vont a au long des champs, au long des clos, au long des bornes, au long de
l'inconnu où Peffroi corne ». Pourquoi l'effroi corne-t-il dans Tinconnu? Mystère. Le fossoyeur s'obstine à « cacher sous terre sa mort multiple et fragmentaire; » laissons-le à cette besogne et saluons le valet de ferme. Celuici a été chassé pour avoir regardé de trop près la fermière; il court le monde
Du port d'Anvers à Trébi^ondey Jusqu'aux pays où Vor nouveau Monte des mains jusqu'au cerveau.
Ce dernier renseignement n'est pas des plus précis ; mais peu importe. La fermière est morte, le fermier est mort; après « des ans et puis des ans » le valet revient, rebâtit la ferme, déterre la fermière, dont le cadavre n'est plus de première fraîcheur, et renouvelle les exploits du célèbre sergent Bertrand. Même pour un village illusoire, il n'y a là qu'un simple sujet de complainte. Mais le cordieret le forgeron sont autrement intéressants. Le cordier
Du fond du soir tourbillonnaire (!!!) Attire à lui les horis[ons.
C'est que, tout comme le menuisier qui se moquait pas mal de la menuiserie, le cordier songe à tout autre chose qu'à faire une corde; il tourne entre ses doigts une sorte de ficelle idéale, qui vient on ne sait d'où, mais qui a la propriété d'attirer l'horizon. Soit I Va pour cette ficelle ! Mais voilà que ces horizons ne sont pas des horizons, pas plus que le cordier n'est un cordier ni sa corde une corde.
Les horizons, ils sont là-bas, dit très judicieusement l'auteur, puis il les décrit: « Regrets, fureurs, haines, combats, pleurs de silence ou pleurs de voix (? ?) les horizons des autrefois »
Et le cordier visionnaire attire à lui le passé : vie des pasteurs nomades, vie des hordes barbares, vie des chrétiens des croisades, etc.
Puis, le soir, qui était tourbillonnaire, devient divitiaire, et le cordier attire à lui les horizons du présent; enfin le soir devient auréolaire ' et le cordier attire les horizons de l'avenir. Ici le cordier devient touchant : il voit un double escalier d'or dont les degrés sont bleus (de For d'azur, sans doute) et que gravissent le rêve et le savoir, qui, partis séparément, montent vers un palier unique; « là-haut, l'éclair s'éteint des chocs et des contraires ; le poing morne du doute entrouvre au clair ses doigts ; l'œil regarde s'unir dans l'essence les lois qui fragmentaient leurs feux EN DOC- TRINES HORAIRES ! ! ! » Que le cordier secoue un peu sa corde, peut-être attirera-t-il un horizon moins chaotique et moins cocasse.
Quant au forgeron, il est de la même famille que le menuisier, le cordier et le fossoyeur. C'est un forgeron allégorique, qui martèle « les pâles laines immenses de la patience ». Et pour les forger, voici ce qu'il a jeté « dans
son brasier » (Fauteur a, sans doute, voulu dire : dans son creuset) ; il a jeté: «les cris d'opiniâtreté, la rage sourde et séculaire », puis « révoltes, deuils, violences, colères, pour leur donner la trempe et la clarté du fer et de réclair ». Il forge les armes futures de la foule ; la foule
Fera surgir, avec ses bras impitoyables, L'univers neuf de Vutopie insatiable.
L'opération sera des plus simples et tout se passera au mieux :
Les minutes s'envoleront d'ombre et de sang Et Vordre écloradoux. généreux et puissant Puisqu'il sera la pure essence de la vie,
A ces paroles il est aisé de reconnaître dans notre forgeron un rêveur anarchiste. La profession de foi est claire et précise : on casse tout, et de la casse sort spontanément Tordre, ordre qui sera doux, généreux et puissant : tout cela doit infailliblement arriver pour ceux qui ont la foi du forgeron ; et pourquoi? par l'opération de quelle force? Tout simplement parce que cet ordre, inconnu avant le grand chambardement, est précisément la pure essence de la vie. Voilà ce que les Darwin, les Haeckel, les Spencer et les Berthelot n'avaient pas encore trouvé. Mais qui peut savoir tout ce que sait un forgeron de patience?...
Nous avons passé en revue les vivants, il nous reste à parler du mort, car le village a son mort.
Au coin du bois est un cercueil.
Avec un mort qui tient son œil, A vec un mort qui tient son cœur Comme une pierre en sa main droite.
Le poète, qui a attaché à cette pierre une importance extraordinaire, se demande:
Est-ce son œil, est-ce son cœur.
Cette pierre qu'il tient en sa main droite T
Il ne parvient pas à découvrir la vérité ; la pierre reste ou l'oeil ou le cœur, ou tous les deux à la fois ; l'auteur s'écrie, sans éclaircir ce mystère :
Ce cœur, caillou du tant souffrir.
Cet œil, caillou du tant mourir..,
Nous voilà bien avancés ! Le caillou du tant souffrir et le caillou du tant
mourir ne sont pas des cailloux qu'on trouve sous le pied d'un cheval. La
perplexité augmente. L'auteur, à la fin de l'histoire, se résigne à rester dans
le doute et dit philosophiquement :
Le caillou d'ail ou bien de cœur.
Nous ne saurons donc jamais la vérité; il faut accepter cette douloureuse énigme avec résignation.
Au sujet du mort le poème offre des renseignements plus précis :
Le pauvre! — hélas! trop faible était sa tête Pour la volante au loin et sautante tempête... Pauvre mort^ cœur trop vrai^ Trop clair d'Ellc, irop noir de lui (???)
Cet effet de clair-obscur signifie que notre mort s'est tué par désespoir d'amour. Comme il n'existe aucun bon motif pour laisser le cadavre en son cercueil, au coin du bois, Tauteur demande avec raison qu'on l'emporte.
Notre exploration est terminée. Nous avons fait le tour des villages illusoires; il reste à juger ce que nous avons vu. Le village de M. Verhaeren n'est pas seulement illusoire, il est allégorique; tel est l'adjectif qu'il fallait mettre dans le titre du livre si Ton voulait donner à celui-ci un titre exact. Quant à la réalité, l'auteur n'en a cure. Il n'y a rien, absolument rien de réel dans ce livre. L'auteur a pris pour décor un pays pluvieux et y a disposé quelques fantoches symboliques, qui ne sont là que pour figurer des idées. La vieille science scolastique y apparaît déguisée en menuisier ; la révolte anarchiste est représentée par le forgeron, et ainsi de suite. La signification de l'ensemble n'est pas des plus claires; peut-être les villages illusoires figurent-ils le monde présent, où l'auteur, écœuré de l'immense dégoût que lui ont donné la nature et les hommes, enterre rageusement toutes ses rancunes et rejette avec une naïveté extrême ses espérances et sa confiance, je dirai même sa foi, vers de vagues rêveries de réformes sociales, telles que les forment les cerveaux obscurs et brouillés de son cordier visionnaire et de son forgeron révolté. Si telle est la portée du livre, on ne voit pas pourquoi l'auteur a placé un tel sujet dans un tel cadre. En s'astreignant à transformer ses idées en figurines villageoises, il s'est imposé une mise en scène compliquée, dont il n'a tiré qu'un parti médiocre, faute de donner à son village plus de réalité. Celui-ci n'est qu'un village en pâte molle, sans couleur, sans relief, sans consistance et sans vie; d'autre part, les idées de l'auteur sont mal représentées par les petites marionnettes qui les incarnent. En traitant ces idées sous une forme purement lyrique et subjective, l'auteur des Soirs et des Débâcles eût su, nous n'en doutons pas, leur donner une autre puissance.
La distribution du livre est rigidement catégorique et symétrique. Là se révèle une tendance particulière de l'esprit de M. Verhaeren. Déjà dans les Flambeaux noirs, où ses amis s'attendaient à trouver le déchaînement le plus lyrique de la folie, on avait découvert avec stupéfaction des compar-
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timents soigneusement catalogués ; ici le classement symétrique est poussé beaucoup plus loin ; nous avons déjà fait remarquer cette particularité, au début de notre article ; mais il est intéressant de rapprocher ce penchant à la classification de la haine systématique que l'auteur professe pour tout ce ce qui ressemble à une règle, à une loi, à un ordre.
Le contraste est saisissant entre cette apparente régularité dans la division du livre, régularité qui se retrouve dans la composition de certaines pièces, par exemple Le Cordier, et le désordre presque absolu qui règne à l*intérieur de ces divisions, dans la pensée et dans la phrase. Toutes les images s'embrouillent, chevauchent les unes sur les autres et finissent par se fondre en une masse pâteuse et informe. Exemples :
Jadis, c'était la vie énorme, exaspérée, Sauvagement pendue aux crins des étalons, Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons Et vers Vespace immense immensément cabrée.
La vie est incarnée en une personne qui se pend aux crins des étalons, — cette personne est soudaine (?)... elle a des éclairs aux talons, et tout à coup on constate que, se substituant aux étalons, c'est elle qui se cabre!...
Autre exemple :
Longue comme des vils sans fin, la longue pluie Interminablement, à travers le Jour gris Racle les carreaux verts avec ses ongles gris.
Dans la même phrase la pluie est assimilée à « des fils » et elle a des ongles!... Dans ce village-là, les pommes de terre doivent avoir des dents. Autre exemple :
Voici son rêve éclos en joie et oubliance Qu*il a lâché dans les prés noirs de la science. Qu'il a vêtu de braise et de flammes cueillies — Ailes rouges — aux vols passants de la folie.
Remarquez Timbroglio : le rêve est éclos, il est donc implicitement comparé à une fleur; aussitôt il est lâché dans les prés, comme s'il s'agissait d'un chien ou d'un lapin ; il est d'ailleurs aussi pétu, — et vêtu de braise et de flammes, — lesquelles flammes sont des ailes rouges, — et ces ailes rouges sont cueillies, comme des fleurs...
Un écrivain tombe aisément dans le fatras incohérent quand il ne sait pas au juste ce qu'il veut dire et qu'il ne cherche pas à penser clairement. On fourre des à-peu-près d'idées dans des à-peu-près de mots et cela s'appelle le style poétique; quand les mots sont détournés de leur sens normal, le style devient « original et personnel », probablement parce que seul l'auteur