‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 67 sur 215 · ID · texte numérisé non relu

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sait, si Dieu le permet, ce qu'il a voulu dire. Il se trouve, aux jours présents, un nombre incroyable de sots, de gâteux, de dégénérés, de malades de toute sorte, de fous, d'imbéciles, de snobs, de saltimbanques et de marchands de fariboles pour se pâmer devant ces niaiseries, faire les yeu?c blancs et crier au miracle. Il n'y a là, hélas ! d'autre miracle que l'éternelle stupidité des jobards qui se laissent imposer par ces messieurs des admirations fétides, des chefs-d'œuvre en toc, un art de maison de santé, de ruisseau ou d'école primaire.

Mais revenons à notre auteur. Nous avons noté d'une part le vague de sa pensée, d'autre part la tendance à établir des divisions symétriques. On ne tarde pas à s'apercevoir, en examinant de plus près ces dernières, qu'elles sont tout extérieures, plus apparentes que réelles, et, en définitive, artificielles. Dans le recensement du personnel des Villages illusoires, nous avons vu : le passeur d'eau, les pêcheurs, le meunier, le menuisier, le sonneur, le fossoyeur, le valet de ferme, le cordier, le forgeron... et le suicide! Si l'on se rappelle l'analyse de ces personnages, on constate bientôt que le meunier, le valet de ferme, le suicide et le sonneur ne sont là que pour faire nombre : ils n'ont aucune signification distincte dans l'allégorie. Le passeur d'eau est certainement le même homme qui, après avoir été un peu pêcheur, se fait fossoyeur. A côté des hommes, il y a les choses, — l'auteur les a symétriquement entremêlés les uns aux autres, — ces choses sont : la pluie, la neige, le silence, lèvent; cette distribution, absolument arbitraire, a pour utilité principale de faire contrepoids aux sujets humains et de fournir à ceux-ci des « entre-deux ». Au point de vue artistique, je ne critique point ce procédé qui offre un avantage très réel, celui de reconstituer constamment le décor général ; mais je remarque que ces divisions n'ont d'autre raison d'être que le caprice de l'auteur. C'est arbitrairement que celui-ci les a établies, sans s'appuyer sur la nécessité, sans créer un ordre véritablement organique. La structure du livre nous est donc révélée : désordre naturel, avec de larges divisions artificielles et systématiques, imposées au sujet a priori dans le seul but de le diviser coûte que coûte. Il y a là, dirait-on, un reste d'habitude classique : il semble que l'esprit de l'auteur, qui a reçu dans sa jeunesse une bonne et forte culture, se refuse instinctivement à s'abandonner tout à fait au désordre. Fassent les destins que ce soit le signe du salut et le gage d'un retour futur à l'art sain et vigoureux auquel M. Vêrhaeren, dans ses premiers livres, paraissait avoir voué sa Muse!

Je rappelais plus haut la haine que l'auteur professe pour tout ce qui est règle ou loi. C'est cette haine qui l'a amené à abandonner la versification correcte pour une sorte de demi-versificatior> lâche, molle, informe, où

traînent encore quelques rimes, plus souvent de sinnples assonnances, et dont le rythme vacille tantôt sur un pied, tantôt sur vingt ou trente.

Le vers libre de M. Verhaeren, dans le présent livre, diffère cependant du vers libre de la plupart des autres écrivains : il a gardé plus de rythme et plus d'assonnances. En somme, son art ressemble à une versification volontairement vieillotte et barbare ; c'est une imitation laborieuse du vacomme-je-te-pousse des anciennes complaintes populaires. Mais dans quelle langue M. Verhaeren perpètre-t-il ses essais d'archaïsme! Une langue qui n'a plus rien de français, un baragouin d'Apache, faisant rouler les syllabes pêle-mêle et bouleversant les mots dans un irrémédiable gâchis! Les vocables y sont pris les uns pour les autres ; les adjectifs choisis pour leur sonorité plutôt que pour leur sens : qu'est-ce donc qu'un « soir tourbillonnaire », qu'une « pluie tenacement indéfinie », qu'un «caillou du tant souffrir » ou « du tant mourir » ? Tout cela, et mille choses semblables, c'est du charabia triple, c'est un jargon digne des petites-maisons !

Hélas ! était-ce donc à ces pitoyables hurlements de faux « homme sauvage » que devait en arriver l'un des jeunes poètes les plus brillamment doués de la pléiade de 1880? Nul ne contestera la prodigieuse richesse de l'imagination de M. Verhaeren et la puissance de sa vision plastique. De celle-ci, que reste-t-il? Elle nous montre encore des coins de paysages intenses, presque dramatiques... Mais pour le reste, elle s'est habituée à se contenter d'images ébauchées, de représentations inachevées, dont les lambeaux se mêlent et s'embrouillent dans une inextricable confusion. L'imagination est toujours puissante, mais la raison et le goût ne la dirigent point et elle s'acharne aveuglément à fabriquer des monstres.. Rien n'est plus affligeant que ce spectacle et Ton ne peut s'empêcher de crier à l'auteur : Rendez-nous donc le poète que vous étiez!

Quelle douloureuse chose que de devoir dire ces dures vérités à un artiste qu'on a admiré!...

On s'étonnera, peut-être, de nous voir critiquer le livre de M. Verhaeren avec tant de vivacité. C'est que par la position éminente que M. Verhaeren occupe dans un parti littéraire, aujourd'hui, hélas! nombreux et arrivé à une expansion effrayante, il se trouve désigné entre tous au feu de ses adversaires. Dans l'école de l'individualisme effréné, qui n'admet d'autre loi que le caprice de chacun, — ce que l'on appelle, par euphémisme, le libre et complet épanouissement de la personnalité, — ses facultés peu ordinaires, la très réelle et très vive ardeur de son imagination, son audace et son outrance l'ont mis au premier rang. Il est, avec M.Maeterlinck, celui de nos jeunes poètes que l'on connaît le plus en France et, dans les

jeunes revues françaises où fleurit Tanarchie intellectuelle, on le considère comme Tun des plus brillants représentants de Técole. Cette école nous est odieuse, parce que nous haïssons le désordre qui en est Tunique principe. Cette école, c'est notre conviction profonde, travaille activement à ruiner la jeune littérature belge que M. Verhaeren nous a jadis aidés à fonder. Nous n'avons certes pas oublié qu'il fut des nôtres, qu'il collabora brillamment à la Jeune Belgique et que des liens d'amitié l'ont personnellement uni à ceux qui ont à présent le chagrin de blâmer son art et de combattre son influence.

Mais on peut aimer M. Verhaeren et détester ses livres, — ceux du moins qu'il écrit depuis la regrettable évolution de son talent. Nous le voyons employer toutes ses forces à détruire ce que nous avons de plus cher. On nous pardonnera, il nous pardonnera peut-être lui-même, si nous ne pouvons rester aussi calmes qu'il conviendrait, sans doute, et si la défection artistique d'un talent aussi considéré et aussi apte à fasciner la jeunesse, nous émeut mille fois plus que les exemples et les prédications d'un étranger. M. Verhaeren est, en Belgique, le porte-drapeau de l'anarchie littéraire, que nous sommes résolus à combattre, car, à nos yeux, l'avenir intellectuel et artistique de notre pays est en jeu. Nous blâme qui voudra, nous avons la conviction qu'en conduisant la Jeune Belgique à la bataille, nous obéissons à un devoir.

IWAN GlLKlN

Histoire de la littérature française hors de France

par Virgile Rossel

l'est le titre d'un ouvrage copieux et massif qu'un écrivain suisse, M. Virgile Rossel, vient de consacrer à la littérature de langue française en Suisse, en Belgique, au Canada, et même ^^ en Hollande, en Suède, en Danemark, en Allemagne, en Angleterre, en Russie et en Roumanie. Il y a une littérature française à Haiti, mais M. Rossel n'en veut rien savoir.

Le quart du volume se rapporte à la Belgique. Hélas ! Il ne faut pas lire ce chapitre avec plus d'attention que l'auteur n'en a mis à l'écrire pour se convaincre que la nécessité persiste de renfoncer en soi le désir qu'on pourrait avoir de ne plus ignorer, grâce à M, Rossel, la littérature française au Canada, par exemple. Ce sera donc pour une autre fois, pour une autre vie peut-être.

L'auteur, né sans doute au pays de Vaud, nous a d'abord eu l'air de con-

naître la Suisse comme s'il avait composé le Ran:( des Vaches, En y regardant de plus près, on a le regret de s'apercevoir qu'il est assez peu familier avec son illustre compatriote Benjamin Constant pour lui attribuer une certaine tragédie de Wallstein, qui n'est autre, pensons-nous, que sa traduction, d'ailleurs exécrable, du Wallenstein de Schiller. Voilà un bien petit détail, seulement il suffit à remplir le lecteur d'une méfiance probablement excessive. Mais ne parlons pas de la Suisse. Nous y perdrions notre ladin : laissons les Suisses se débrouiller entre eux.

Aurons-nous le courage de dire à M. Rossel que son chapitre sur la Belgique recèle quelques imperfections ? Nous ne pouvons nous y résigner qu'avec peine, songeant à la bienveillance extrême qu'il ne cesse de témoigner à notre pays et à tous ses écrivaius, même aux bons, depuis Eginhard et Suger, puisqu'il veut bien nous en faire cadeau, jusqu'aux plus récents. Son livre est pavé de bonnes intentions, à l'instar de Y Enfer du Dante, comme le disait récemment un de nos législateurs les plus lettrés. Quand M. Rossel soulève un de ces pavés-là, c'est pour s'en servir à la manière de l'ours de la fable, qui devait être un ours bernois.

Cependant, puisqu'il se pique de fournir des notes « aussi exactes que possible » à ses lecteurs, et qu'il pousse parfois le scrupule jusqu'à les avertir qu'il n'a pour se guider, dans tel cas exceptionnel, que des renseignements de seconde main, il ne trouvera pas superflu qu'on lui signale ici quelques points faibles ou quelques assertions peu vérifiées. Son ouvrage s'adresse à un public international ; il respire la gravité ; il est plein de références et d'indications de sources; il traite avec de grands développements un sujet nouveau ; il se recommande d'ailleurs, autant que nous en pouvons juger, par des recherches assez inédites sur le rôle important du protestantisme dans la diffusion de la langue et de l'esprit français, et sur la littérature « réfugiée » : toutes raisons qui peuvent l'accréditer, lui faire un sort, tout au moins un sort d'ouvrage à consulter, et lui conférer quelque autorité auprès de ceux qui ne l'auront pas lu. Il faut compter avec le panurgisme des critiques trop pressés, avec la vivacité privilégiée des légendes. Ce gros oiseau s'envole sur ses lourdes ailes de papier vers les bibliothèques où il ira nicher : il y pondra des œufs, d'où sortiront des canards, ou dont on nous fera des omelettes que nous devrons avaler. La Jeune Belgique et la Jeune Belgique ont donc intérêt à savoir « de quoi il retourne » pour consentir à un trope auquel M, Rossel n'hésite pas à recourir chaque fois qu'il n'en a pas besoin.

Quelques menues gaffes montreront tout d'abord jusqu'où va cette préoccupation de l'exactitude dont M. Rossel se sait tant de gré. La moitié des noms qu'il cite sont estropiés : là-dessus, il dame le pion à Larousse en personne. C'est ainsi qu'il écrit Weydt, Coppixters, Tibergheim, de Halleville, Pegameni, Cottier, Morkel, Descombriaux. Fautes vénielles, sans doute, si elles ne dénotaient une habitude fâcheuse de transcrire au hasard des notes fournies par des correspondants bénévoles et insoucieux, et de juger au petit bonheur des écrivains dont on n'a jamais entendu parler. Pareillement, les dates sont souvent erronées, les titres des ouvrages

méconnaivssablcs. Voici mieux. M. Rossel reproche vivement à M. Théodore Hannon un volume intitulé Gatiés malades, qu'il situe en i883. Or, s'il n'est pas absurde d'imaginer qu'en ï883 M. Hannon aurait pu écrire les Gattés malades, il est certain que M. Hannon s'en est abstenu, prévoyant sans doute la désapprobation de M. Rossel. Ici le correspondant bénévole a été un correspondant facétieux. Ailleurs, M. Rossel, qui déclare, conformément à son titre, ne pas vouloir s'occuper des écrivains flamands, formule des appréciations sur P. Van Duyse, sur Rosalie et Virginie Loveling, s'imaginant qu'il a affaire à des littérateurs de langue française, et c'est comme si l'on donnait une place à Tôppfer dans l'histoire de la littérature italienne en Suisse, sous prétexte que Genève est en Suisse et que la Suisse comprend le Tessin, où l'on parle l'italien. Il faut citer encore une phrase sur M. Maeterlinck : « Il donna ensuite la Princesse Maleine, V Intruse^ les Aveugles, qui passèrent d'abord inaperçus et que deux articles, l'un de M. Mirbeau dans le Figaro, l'autre de M. Frédérix dans V Indépendance belge, signalèrent au public lettré ». M. Frédérix transformé en « lanceur » de M. Maeterlinck : la plaisanterie est tellement admirable qu'on hésite à y reconnaître une fumisterie de M. Potvin. M. Rossel serait capable d'écrire que c'est M. Sarcey qui a découvert Ibsen, si on le lui mandait de Paris.

La critique de M. Rossel, si bien documentée, n'est pas moins judicieuse. Apprenez que M. Max Elskamp est un « Coppée moderniste » et admirez la justesse de cette définition, qui dériderait un hippopotame. M. Gilkin est un « Baudelaire baudelairisant » , ce qui est un signalement très précis, mais insuffisant tout de même, et ce qui implique qu'il y a des Baudelaire qui ne baudelairisent pas : que font-ils alors? M. Giraud est appelé, par une notation sommaire et grossière, «^un Banville plus redondant et plus fastueux », et comme pièce justificative, M. Rossel cite le beau sonnet

Ta gloire évoque en moi ces navires houleux,.,

qui assurément n'a rien de commun avec Banville. Aussitôt après, il allègue les vers de Pierrot Narcisse :

...Il est deux races ^ Vieilles comme Va:(ur et comme la clarté...

pour donner un spécimen de la manière pimpante et sautillante de M. Giraud. Voilà deux épithètes admirablement choisies! M. Rossel a le sens de l'éloge incongru et du mot qui disconvient. Et puis quelle est cette affectation ridicule, qui n'est d'ailleurs pas propre à M. Rossel — à qui rien n'est propre, pas même ses bévues — d'enfermer M. Giraud dans Banville et dans ses rondels bergamasques ? M. Giraud a cependant fait Hors du Siècle et les Dernières fêtes, et si M. Rossel n'a pas lu ces livres, ou s'il ne sait pas lire, de quel droit les juge-t-il?

({ Ses scènes de mœurs bruxelloises ne sont banales ni par le style... » Arrêtons-nous : tout le monde a reconnu Louis Hymans. — Un écrivain serré et sobre, c'est M.. Camille Lemonnier. — A M. Eekhoud M. Rossel oppose « un autre Flamand, plus dégourdi et plus fin, l'auteur capricieux, alerte et narquois des... » des Contes d'Yperdamme, parfaitement! « J'ai

nommé, dit-il, M. Eugène Demolder ». Et c'est tout, et le lecteur doit s'imaginer après cela que les Contes d' Yperdamme ressemblent à ceux de La Fontaine, à Candide et à la Rôtisserie de la Reine^Pédauque, S'il avait à parler de Jordaens, M. Rossel dirait évidemment qu'il est mièvre, de Turner, qu'il est noir; il déplorerait le réalisme outré de Fra Angelico et vanterait l'idéalisme de Velasquez. — « Il a contenu' les élans impétueux, blâmé les excès, surveillé le travail de toute cette jeunesse qui allait compromettre, par des exagérations ou des sauts dans l'inconnu, le triomphe de la cause commune. » Qui n'a deviné qu'il s'agit ici de M. Picard, « l'un des mentors de la Jeune Belgique », le rédacteur « du code de la littérature nouvelle? » On ne pouvait, n'est-ce pas, apprécier avec plus de finesse le rôle pondérateur et conservateur de M. Picard et la tournure dogmatiste de son esprit. Ici l'honnête lecteur doit croire que M. Picard est une manière de pion, défiant des nouveautés, et que sa bonhomie tempère à peine son misonéisme. Et quel bonheur pour nous d'avoir un homme pareil, pour contrebalancer l'expansion trop violente de « l'une des forces les plus actives, les mieux armées » delà Belgique de ce temps, c'est-à-dirè de M. Potvin!

M. Rossel a entendu faire un livre prudent et modéré. A tous, jeunes ou vieux, il distribue tour à tour l'éloge restrictif et le blâme atténué, sans qu'il soit possible de découvrir ce qu'il aime et ce qu'il hait, ce qu'il pense et ce qu'il sent. Il ne se lance dans une direction que pour revenir l'instant d'après dans la direction opposée. C'est un critique en escarpolette. Il doit trouver que les amphisbènes pèlerins d'Echternach enfreignent les règles de l'impartialité en accordant trois pas au chemin qui est devant eux et deux seulement au chemin qui est derrière. Mis en présence d'opinions diverses et opposées, M. Rossel n'a rien trouvé de mieux que de les frotter, de les user l'une contre l'autre, de les réduire, de les désagréger, si bien qu'après toutes ces confrications, il ne lui reste plus qii'une poussière morte qui flue dans la main et que le vent emporte à tous les diables.

Le tic oscillatoire de M. Rossel se manifeste surtout lorsque ce penseur bifrons est en proie aux idées générales. Il faut le voir en train d'essayer de systématiser ses renseignements sur la Belgique, où il n'a de toute évidence jamais mis les pieds. Citons quelques spécimens de ce gâchifouillis.

M. Rossel rapporte cette opinion de M. Nautet que la race belge est peu littéraire parce qu'elle est peu expansive, et il ajoute : « Ceci est vrai surtout de la race wallonne. Et pourquoi voudriez-vous qu'elle fût expansive, elle qui n'eut, sous son ciel monotone, dans ses vastes plaines tristes, que le droit d'accepter le joug et de s'user au travail? » M. Rossel croit que la Wallonie se distingue de la Flandre par l'étendue de ses plaines et la monotonie de son ciel, et parle des ancêtres des Wallons comme on parlerait des Russes sous la domination des Mongols, ou des Hébreux dans la servitude d'Egypte. Ailleurs, c'est une autre chanson : « Le Belge est brillant, mais un peu en surface, comme tout ce qui brille. L'esprit de société, favorisé par l'extraordinaire densité de la population et le perpétuel frottement, aiguise et dégourdit l'intelligence, s'il ne l'excite point à s'appliquer et à creuser. » M. Rossel croit qu'il y a des salons littéraires en Belgique, et

cela ne Tétonne pas ; car le pays est très peuplé et il est évident que dans un pays très peuplé les gens sont forcés de vivre dans un coude à coude continuel, pour économiser la place, ce qui ne peut manquer de favoriser Tesprit littéraire. « De là, continue notre ingénieux auteur, chez les Belges, le don de parler et d'écrire, comme en se jouant, même dans les classes peu cultivées. » Que voilà donc un portrait ressemblant! Et.quelle grande autorité nous allons reconnaître immédiatement à un peintre aussi perspicace lorsqu'il va se mêler de donner des conseil à son modèle !

D'abord, il prétend délimiter la tâche qui s'impose, selon lui, au littérateur belge : « d'être un intermédiaire actif et avisé entre les civilisations germanique et latine... de s'ériger en juge sympathique et clairvoyant de l'art et de la pensée chez ses voisins d'ouest. » Nous voilà donc confinés dans l'histoire et dans la critique, n'en déplaise aux tempéraments qui pourraient ne pas s'en accommoder. Le génie créateur nous manque, les observations si soigneuses de M. Rossel lui permettent de l'affirmer. Cependant, il nous concède à la page suivante quelque droit à la littérature d'imagination, mais c'est à la condition formellement stipulée que « nous porterons nos regards vers Paris », que nous ne prétendrons pas « constituer un foyer ou un centre de culture absolument indépendant ». Où a-t-il vu que nous ayons des prétentions pareilles? Toutefois — le petit jeu de bascule continue toujours — s'il ne faut pas « s'isoler », il ne faut pas non plus « s'asservir ». Car la Belgique littéraire est « un satellite qui reçoit sa lumière de l'astre principal »; mais, un peu plus bas, la France est « un grand courant où elle doit amener, sans les frelater au préalable, les sources d'originalité qui peuvent jaillir de son sol ». Car il est bon « d'expriifler le génie de sa nation, de lui être strictement fidèle »; mais il est mauvais « de ne se tourner que vers les horizons étroits bornés par l'amour-propre national ». Nous venons de résumer avec indulgence, et en leur conférant une clarté qu'elles n'ont pas, des pages d'admonitions vraiment profitables où M . Rossel flirte avec deux idées contradictoires, comme don Juan avec ses deux maîtresses, et ne sachant sur quel pied danser la danse des œufs, finit par la danser sur les mains.

Terminons par un éloge. Après s'être déclaré favorable aux innovations rythmiques avec le Belge Van Hasselt et le Suisse Rambert dont il admire ce mot « très profond » que la prosodie française « nous condamne à une éternelle infériorité », M. Rossel conseille sagement aux Suisses et aux Belges de respecter la langue française et de ne pas prétendre y substituer une langue adultérée par des jargons provinciaux. On voit qu'il aime le bon style, ce qui est louable, même quand cet amour s'exprime en un style peu sûr : « C'est grâce à son admirable fixité que le français a fait le tour du monde... Nous possédons avec lui le précieux instrument d'une langue universelle; gardons-le! » Gardien jaloux de ce trésor, M. Rossel ne fait-il pas penser au dragon qui, faute de pouvoir utiliser la puissance de l'anneau magique, se couche dessus?

Ernest Verlant

CHRONIQUE MUSICALE

a période que nous venons de traverser se résume, musicalement, en deux événements à sensation : Francesca da Rimini aux Concerts Populaires et VOr du Rhin au Conservatoire. Il serait bien tard pour parler de l'œuvre nouvelle de Gilson, si elle n'était de celles dont l'impression qu'elles produisent, trop violente au premier jour, a besoin, pour être vérifiée, de l'atténuation d'un certain éloignement. Et ici, la première impression, soumise à cette épreuve du temps, n'en devient que plus ferme : Oui vraiment, notre art national compte une œuvre de plus.

C'est intentionnellement que je dis : notre art national, car Francesca est une œuvre éminemment belge, parce que bien flamande... Ne vous récriez pas!

Pour quiconque regarde, notre jeune école musicale est au moins aussi divisée d'expression que notre littérature. Elle se divise très nettement en deux camps de tendances bien divergentes. Ici, les musiciens wallons, — les César Franck, Erasme Raway, Th. Ysaye, Guill. Lekeu... — Là l'école flamande, à la tête de laquelle s'érige l'art massif de Peter Benoit, avec les Gilson, Tinel, Mathieu, De Greef, Lunssens, etc. Les premiers, plus productifs, d'un art plus vif et plus spontané, se rattachent à la jeune école française, — ainsi appelée parce qu'elle procède d'un maître liégeois. Que l'on admette ou non cette filiation, il est évident que l'on ne peut écrire « école wallonne ». En Allemagne, des critiques d'art autorisés et sérieux, — tel Otto Lessmann, — nomment couramment César Franck un « compositeur français ». Mettez d'ailleurs en parallèle le Quintette de César Franck, celui de Vincent d'Indy, le Quatuor de Lekeu, le Concerto pour cordes de Chausson, la Rhapsodie wallonne de Th. Ysaye, la Sonate de Fauré, les mélodies de Duparc : en dehors de la personnalité de chacun d'eux, où est la différence d'écoles? Ils se confondent dans un même effort d'art et bien que nos nationaux l'emportent en général, par la fraîcheur et la richesse de l'inspiration, sur leurs amis de France, on ne saurait les séparer de ceux-ci.

Notre école flamande, au contraire, est bien elle-même. Moins suggestive, moins grouillante d'idées que la musique française, plus colorée et plus expansive que la musique allemande, elle occupe daps l'art contemporain une place bien à part, mais dangereuse en ce sens que, chaque fois qu'elle s'offre à la critique artistique, elle fait naître un malentendu et s'expose parfois à être méjugée.

En écoutant la Francesca da Rimini, je me remémorais les ingénieux aperçus de M. Francis Nautet sur les tendances picturales d'une partie de

notre littérature (i), le caractère pictural du génie national, dont il voit la synthèse esthétique dans la peinture flamande. Ces facultés picturales, cet instinctif besoin des fortes colorations, ce matérialisme plantureux qu'il trouve résumés en Jean Stobbaerts et qu'il rencontre encore chez Camille Lemonnier, cette note inculte du génie de la race qu'il retrouve « à l'état de culture chez les romanciers et les poètes, combinée avec l'acquis de l'intellectualité, du savoir et de l'éducation », on les note aussi chez nos musiciens flamands, chez qui cet instinct atteint, semble-t-il, son maximum d'intensité. Mais, de là, un malentendu continuel entre le compositeur flamand et le critique, dont les tendances plutôt françaises l'incitent à chercher chez le musicien une chose qu'il n'y saurait point trouver : cette spiritualité spéciale et à fleur d'œuvre, réduisant à son minimum l'enveloppe formelle extérieure de la musique, pour y entasser le maximum de pensée, de manière que l'œuvre est moins une symphonie de sons que de la pensée vibrante. C'est à quoi nous ont habitués les œuvres de la jeune école française, et c'est ce que l'on s'obstine à chercher en vain chez nos jeunes compositeurs flamands. Et notez que c'est précisément envers ceux que le reproche de manquer dans leurs œuvres de substance intellectuelle touche le plus directement que l'on se garde de le formuler, parce qu'ici l'inconséquence de ce reproche se manifeste plus clairement : il en est ainsi de Peter Benoit, le maître aux conceptions symphoniques et chorales larges et plantureuses, aux jolis iieder de franche allure et de savoureuse sonorité. Peter Benoit, qui n'a d'équivalent qu'en peinture, se rapprochant plus, malgré une expression d'art différente, de Rubens et de Jordaens, que de n'importe quel musicien.

Tel est aussi — au fond, bien au fond — le tempérament musical de Gilson, et s'il ne s'est pas encore affirmé tel, c'est que l'artiste n'est point encore arrivé à maturité. Mais c'est parce que ce tempérament est maîtrisé jusqu'ici par les influences du dehors, — école russe et formules wagnériennes, — parce que, d'autre part, il est combattu par l'intellectualité personnelle, très profonde et très concentrée, du jeune maître, un liseur et un érudit, que Ton prend le change.

Mais la nature même des reproches témoignent en faveur de cette thèse.

Car, pour Francesca, l'opinion n'a pas été unanime. Le public a été enthousiasmé, la plupart des critiques ont suivi, — parce que c'est leur habitude de se mettre au goût du jour, au lieu de tâcher de mettre celui-ci d'accord avec leur jugement à eux, — mais des plumes autorisées ont formulé plus d'une réserve. Et les reproches atteignent précisément ce qui me semble constituer l'essence du tempérament pictural de Gilson : manque de profondeur dans la conception poétique, d'intensité d'expression, prédominance de l'orchestration et de la « matière » musicale.

Mais c'est précisément cette orchestration qui est la part de la couleur dans l'œuvre musicale. Le musicien, admirablement doué, s'enivre de sonorités formidables ou délicates, de timbres subtils, vigoureux, légers.

(i) Histoire des Lettres l>elges d'expression française, t. II, ch. IV, à propos de Camille Lemonnier.

bizarres, souvent neufs, toujours heureux. La symphonie orchestrale rutile et flambe comme une cascade de perles, d'ors et de pierres précieuses...

Ah! dame, peut-être que l'expression musicale proprement dite y perd un peu de son intensité... pour nous.

« Les œuvres de Gilson manquent « d'en-dessous », de substratum », me disait un compositeur wallon.

a Je ne comprends pas la Mer », me déclarait un littérateur, un de ceux précisément chez qui un flot de pensée frémissante et bouillonnante d'impatience s'aperçoit à travers le voile ténu et fragile d'une action dramatique élémentaire, de personnages de rêve.

Hé oui, vous ne l'aimez pas! Mais s'ensuit-il condamnation? Parce que l'expression musicale, telle que la conçoit un compositeur flamand, n'atteint pas à l'intensité de celle d'un César Franck, devons-nous conclure à son insuffisance? Race différente, esthétique différente, conception et 'réalisation différentes. Pour méjuger Gilson, on se place au point de vue restreint — égoïste un peu — d'une école, au lieu de se mettre au point de vue abstrait sans lequel il n'y a pas de critique d'art possible.

De même qu'un campagnard des Flandres, malgré son expansion spéciale, et quelque sentimental qu'il puisse être, paraît froid à côté d'un paysan du terroir wallon, de même l'expression artistique du sentiment chez un artiste flamand a quelque chose de plus concentré, de plus intérieur. La fougue juvénile, les fantaisies et les caprices de l'imagination s'épanchent tout entiers dans les splendeurs du revêtement extérieur, dans le coloris pictural ou instrumental, qui devient somptueux; mais ne vous laissez pas éblouir par ce faste, allez au fond de l'œuvre, et vous trouverez le sentiment ému et ingénu, discret, même flegmatique à côté des expansions névropathiques de tant d'œuvres françaises modernes, mais du moins sincère et naturel dans sa sobriété.

Nous devrions pouvoir, une bonne fois, nous abstraire de nos préférences instinctives, et de quelque artiste qu'il s'agisse, le juger en regard du tempérament de sa race, et non point selon le nôtre. « Considérer », comme dit Taine, a les œuvres d'art comme des faits et des produits dont il faut marquer fe caractère et chercher les causes. Ne pas dire : « Méprisez l'art hollandaiSj il est trop grossier, et ne goûtez que l'art italien » ou bien : « Méprisez i'arf gothique, il est maladif, et ne goûtez que l'art grec. »

Ce n'est pas déroger à la dignité de la critique que de juger un artiste en regard de ses affinités naturelles, encore que ce milieu puisse nous être étong-er; et que nous importe, après tout, si l'œuvre est conçue en toute S5tfe?cVxé d'inspiration, si l'outil est bon et la main adroite?

\\x Théâtre de la Monnaie, V Enfance de Roland^ de Mathieu, dont j,cjus avons déjà entretenu nos lecteurs; Paillasse, de Leoncavallo, œuvre honnête mais impersonnelle, un des meilleurs succédanés de Cavalleria rusticana ; Lohengrin avec M^c Bréma.

A l'Hôtel Ravenstein, série de remarquables conférences de M. Maurice

Kufferath sur THistoire de la musique. Chez M^ie Desmet, M. L. Wallner poursuit le cours de ses instructives causeries.

Aux Concerts populaires, le pianiste Busoni, qui a fait valoir son mécanisme étourdissant dans d'ad hoc compositions de Liszt, etc. Quatrième symphonie de Brahms, un peu froidement interprétée, et ouverture du Vaisseau-Fantôme. A la Société des Nouveaux Concerts, les chanteurs de la maîtrise de Saint-Gervais, dirigés par M. Ch. Bordes, qui a fait entendre une série d'ancienne musique polyphonique religieuse et profane. Au Conservatoire, exécution intégrale de / Or du Rhin, qui sera renouvelée au quatrième concert.

Ernest Closson

CHRONIQUE ARTISTIQUE

Exposition Pour TArt.

'^ a série est ouverte, les salles du Musée ne vont pas désemplir jusqu'à l'été. Pour FArt d'abord. A part quelques vulgarités éclatantes et des tâtonnements, l'exposition n'est pas sans intérêt.

L'influence de Gustave Moreau se fait sentir dans les ouvrages de ses élèves. Pourtant, si leurs toiles attirent justement l'attention, la composition est parfois peu harmonique. Citons MM. Rouault, Piot et Bussy.

Desvallières nous montre un Narcisse juché au haut d'un es(^alier sans doute pour se mieux mirer dans une eau d'ailleurs absente.

Rousseau modèle des formes délicieuses de science et de grâce. De Dclville, le portrait du Sar Peladan, malheureusement banal, étonne : L'Ange des splendeurs est d'une grande pureté presque immatérielle et combien charmants ses dessins au crayon bleu !

Les albums de lithographies de Dulac sont d'impressionnantes compositions, grandioses d'effet tragique et les dessins de Wollès ont toujours un caractère fort et précis de nature.

Fabry et Ottevaere ont travaillé beaucoup. Voilà de beaux effets lumineux de Coppens, des reliures et des étains charmants; une fillette veule de Gandara, des plein air très vrais de Fichefet, une amusante Navarraise de L. Dardenne et toujours les sombres dessins rêveurs de A. Hannotiau.

M. J. de Rudder nous montre des bas-reliefs décoratifs beaucoup plus réussis en bronze qu'en porcelaine et Thys un vitrail fait, j'espère, sur commande.

KALOPHILE

MEMENTO

Où allons-nous? Voici qu'une revuctie, qui en est encore à ses premiers vagissements, — faut-il nommer /Mrf JVwne(bibe- ^onelbou^^elct),pousse lesans-géne jusqu'à traiter M. Emile Verhaeren de fou, en lui accordant à peine 1 adjectif « génial ». Bébé sera grondé.

Dans ndem, un sieur Vandeputte se plaint de ce que la Jeune Belgique a publié ses vers en compagnie d'un article qui n'a pas eu rheur de lui plaire. La Jeune Belgique épargnera désormais au dit sieur de semblables regrets. « Panierus, paniera»

panierum », disait jadis Max Waller.

Lu. dans Tidem, des jappements composés de oh I de ah ! de eh ! et de oui ! éjaculés en rhonneur des Communions de Georges Eckhoud.

Littérature de petits épagneuls. Ouah î ou ah! ouahl ..

L'Art jeune j^ppe de petites professions de foi anarchistes. 11 annonce aussi la publication d'une revue quî, paraît-il. s'intitulera: Le Coq rouge. On sait que par cette expression nos Campinols désignent l'incendie.

L* Art jeune salue avec enthousiasme en ce coq rouge « le Coq nssassin ». Cela devait finir par là. L'anarchie intellectuelle ne tarde pas à dégénérer en anarchie militante.

Mais avec quelle surprise ne lit-on pas, dans ce prodigieux Art jeune, un article de M. Levéque, où Tanarchie esthétique est malmenée et où Ton remarque le paragraphe que voici :

« Libre esthétique! Voilà deux mots qui ce s'iniurient ; deux mots qui hurlent d'être « accouplés. Rien n'est moins libre que « l'Esthétique. L'Esthétique est une science: a la science du Beau. Le Beau en son ce absolu, c'est l'Ordre, le Rythme, le

« Nombre, l'Harmonie, la Proportion. Libre (c Esthétique ! c'est comme si on disait « Justice libre. Vérité facultative. »

Et M. Vandeputte qui cocoricottait en l'honneur de l'Art libre, ah! oui libre! oh!

oui, libre! eh! oui, libre! oui, oui, libre 1... Voilà qu'une partie de sa rédaction passe déjà à l'ennemi et se met à avoir du bon sens !...

Dans le Réveil ^ ces très justes remarques de M. Albert Arnay, qui ne paraît gourer que médiocrement l'anarchie esthétique :

M. Jarry opine qu'il faut suggérer au lieu de dire et faire dans la route des phrases un carrefour de tous les mots. La dissection ultérieure de l'œuvre exhume en somme toujours quelque chose de nouveau. Le rapport de la phrase verbale, est-il stipulé page V, à tout sens qUon y puisse trouver, est constant. C'est à ce credo que l'on prétend nous convertir.

Hé bien ! je n'en veux à aucun prix.

Comment, le fait d'écrire ne consisterait donc plus à déânir telles phases de la vie ou du rêve, mais par un assemblage maladroit ou savant de vocables n'ayant entre eux que d'incertaines liaisons, à éveiller — sous prétexte de prévoir tous les sens que peut trouver le bcteur — des sensations confuses, des idées absconses. Dans ce cas pourquoi ne pas s'en tenir aux kaléidoscopes? Ce serait de tous points la même chose.

Et qu'on ne vienne pas me dire qu'il ne faut pas retrancher d'un livre les parties que soi-même l'on trouve non seulement hésitantes mais très mauvaises « parce que, pour un motif qui nous échappe, ces choses nous ont intéressé un instant puisque nous les avons écrites ». Le premier devoir d'un artiste est d'être probe. En voulant imposer à l'attention d'tiuirui des oeuvres ou des parties d'œuvres qu'il ne juge pas dignes de vie, il trahit sa conscience ou se paie à trop bon compte la tête de ses contemporains.

Sous le litre Pages retrouvées, la Plume publie quelques vers qu'elle attribue à Charles Baudelaire. Les voici s

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