FRANCE ET ALLEMAGNE
e Mercure de France et la Neue Deutsche Rundschau ont organi§é ensemble une consultation sur la question suivante : « Toute poli" tique mise de côté, êtes-vous partisan de relations intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et V Allemagne, et quels ^.seraient, selon vous, les meilleurs moyens ^ pour y parvenir ? » A cette question ^Ç ont été faites des réponses françaises et des réponses allemandes, qui ont été publiées simultanément dans les deux revues que nous avons nonmiées.
Les réponses françaises portent les signatures dé
MM, Paul Adam, J. Allemane, Maurice Barrés, Berthelot,
Charles Gide, Remy de Gourmont, Jean Grave, Paul Her.
?vicu, Gustave Kahn, Bernard Lazare, Anatole Leroy-Beau-
lieu, Maurice Maeterlinck, Stéphane Mallarmé, Catulle
MendèSjOctave M irbeau,JoséphinPéladan,Henri de Régnier,
Th. Ribot, J.-H. Rosny, Marcel Schwob, Laurent Tailhade,
Franc isVielé-GrilBn, Melchior de Vogué, Téodor de Wyzewa,
Emile Arnaud, Alber Jhouney, Joseph Savary.
Du côté des Allemands, nous trouvons les noms de MM. Auguste Bebel,
O.-J. Bierbaum, L. Brentano, M. -G. Conrad, Félix Dahn, Richard
Dehmel, M. de Egidy, L. Fulda, L. Gumplowicz, Ernest Haeckel, Max
Halbe, O.-E. Hartleben, Gerhart Hauptmann, H. Herkner, Lehmann Hohenberg, Lieber, John-Henry Mackay, J. Flatter, P. Rosegger, Erich Schmidt, Fr. Spielhagen, Berthe de Suttner, Adolphe Wagner, E. Wichert, Bruno Wille, Hans de Wolzogen.
Le Mercure de France demandait à ses correspondants de o mettre de côté toute question politique » . Cependant plusieurs ont touché la question politique et vraiment il était fort difficile de le point faire, car c'est, au fond, la véritable question. Elle me paraît avoir été le mieux esquissée par M. Adolphe Wagner. Le vieux monde aura, dans un avenir peu éloigné, à subir le choc violent de l'Amérique, qui trouvera dans la Russie une alliée naturelle. La civilisation européenne se trouvera prise ainsi entre les deux branches d*un formidable étau. Pour résister, ce ne sera pas trop de toutes les forces vives de l'Europe, dont l'union ne deviendra possible que si la France consent à devenir l'alliée de l'Allemagne.
Mais laissons la politique et parlons des « relations intellectuelles et sociales ».
La question a été comprise de diverses façons. Les savants ont vu dans les a relations intellectuelles » des relations scientifiques et ils ont déclaré très judicieusement : lo ces relations n'ont jamais cessé d'exister ; 2° on ne saurait dans l'intérêt des deux pays et de la science en général les développer assez. Les savants ont parfaitement raison. La science n'est ni française, ni allemande, ni anglaise, ni russe, elle est la science, égale pour tous, utile à tous, servie par tous ; elle est internationale et universelle par essence.
Mais la question prend un autre aspect si par les « relations intellectuelles » on entend des relations ou plutôt des influences philosophiques, artistiques et littéraires. Ici le génie propre des races est en jeu et il s'agit de savoir si la France et l'Allemagne ont quelque chose à perdre ou à gagner en favorisant ces rapprochements et ces compénétrations réciproques.
Beaucoup de jeunes français proclament très haut les bienfaits de l'influence allemande ; quelques-uns vont si loin qu'on ne saurait lire leur opinion sans demeurer stupéfait. Écoutons M. Paul Adam :
La richesse de l'idée philosophique allemande, dit-il, le génie de Goethe qui engendra notre romantisme, et celui de Wagner qui modifia nos conceptions d*art en les alliant aux métaphysiques symbolisées, la belle organisation du socialisme germain, cela et mille raisons économiques doivent nous faire désirer évidemment des relations intellectuelles et sociales très étroites entre les deux peuples. Nous sommes, malgré tout, les fils spirituels de Goethe et de Hegel, malgré ce que Montaigne nous légua de pyrrhonisme avisé.
Mais il ne semble pas que ces relations, aujourd'hui, soient moindres que celles qui nous unissent à l'Angleterre, par exemple, dont TinBuence guide nos goûts plastiques, comme celle de l'Allemagne guide nos goûts philosophiques et musicaux.
On peut même dire que rAllemagne est» à cette fin du xix^ siècle, le pays d'où nous tirons le plus pour l'esprit. Du coït sanglant des races, il résulte toujours une fécondation. Les misères de 1870 se compensent par les dons intellectuels que le vainqueur nous apporta.
Voici M. Bernard Lazare :
Nietzsche, Stirner, Hegel et les grands philosophes encore, sont les éducateurs de bien des âmes françaises. Cette fraternité spirituelle, cette parenté intellectuelle, rien ne pourra Tempécher de se manifester, ni les guerres voulues par les dirigeants, ni les querelles des politiciens, car avec les différences essentielles qui constituent leur personnalité, les deux nations, France et Allemagne, ont un fonds commun de sentiments et didées.
M. Laurent Tailhade va plus loin encore :
On ne peut, dit-il, songer sans quelque honte à Tintrusion des rancunes politiques et de ia brute militaire dans ce que notre vieille rhétorique appelait avec grâce le sanctuaire des arts,
La défaite de 1870 ne fut d'ailleurs que l'affirmation brutale de conquêtes antérieures et d'une victoire autrement importante de la race germaine sur les peuples latins.
Depuis quatre-vingts ans^ rAllemagne s'est faite notre éducatrice. Les horreurs de l'Année terrible, non plus que, jadis, la boucherie impériale, n'ont brisé le lien intellectuel qui nous unit aux peuples d'outre-Rhin. Histoire j philosophie^ musique, tous les arts et toutes les sciences nous furent enseignés par le génie allemand, dont laseve robuste infuse sa vigueur aux peuples vieillissants du conglomérat français.
Dans son numéro du mois de septembre 1893, le même Mercure de France avait déjà publié des déclarations analogues de M. Camille Mauclair :
Depuis quelques années, nous avons été pris entre trois colosses :To1stoT, Wagner, Ibsen. Et malgré les cris, cela est inéluctable. Il faut que cela triomphe : nous en serons broyés ou nous en serons vivifiés, selon la pureté des natures. Pour moi, j'irai vers le Nord avec joie. Ahl certes, la Valkyrie de>ci, PelUas et 3f(^/i5an^ede-là, faisaient crier à Tinvasion germanique le patriotisme salarié de nos ordinaires Pessard. Eh bien ! oui, c'est bien prouvé maintenant, nous nions Vesprit national. Tous nos pères spirituels, ceux que je viens de nommer, et Carlyle, et Hegel, et Fichle, et toute la musique, de Bach à Wagner, de Schumann à Borodine, tous sont étrangers : et Rossetti et Swinburne, et encore Nietzsche et tous ! Donnez-nous autre chose que Dumas, VogQé et Coppée — ou renoncez- vous, et nous crierons vers le Septentrion, au moins pour « mourir en beauté ».
Ces citations suffisent à faire connaître l'état d'esprit d'urte partie de là jeunesse française. Cet état d'esprit n'est rien moins que sain. Comme le dit M. Mauclair, cette jeunesse renie Vesprit national, ces jeunes écrivains français renoncent à penser et à écrire en vrais Français, ils « crient vers le Septentrion »l
Je ne m'occupe pas du côté patriotique de ce phénomène ; le public français jugera lui-même s'il convient de favoriser une littérature qui est
plus dangereuse pour la France que l'invasion allemande de 1870, car celle-ci laissait intacts les cœurs et les esprits, c'est-à-dire l'essence même de la France, ce qui fait que les Français sont les Français et non d'autres hommes, tandis que la littérature à la mode entame les cerveaux, altère la pensée française dans ses sources vivantes, corrode le génie national et y substitue les modes de penser et de sentir qui sont propres à des races étrangères.
Le « génie national » français a dans la civilisation une importance immense. Il est l'héritier naturel et vivant du génie grec et du génie latin, qui ont porté au plus haut degré de perfection les formes de l'art et de la raison. Les Français qui renient le génie national, renient cet héritage magnifique; ils renient aussi l'œuvre civilisatrice de la France qui a soudé le génie antique à la pensée catholique et qui a créé ainsi le monde moderne.
Par ses qualités propres et par celles qu'il a reçues de l'antiquité grecque et latine, l'esprit français exerce des fonctions merveilleuses que nul autre ne pourrait exercer à sa place: c'est lui qui clarifie la pensée de tous les peuples, qui la met au point, et lui imprime un cachet définitif d'ordre, de goût, d*harmonie,de perfection. Le monde entier reconnaît cette royauté, le monde entier sait ce qu'il perdra si le génie national de la France s'affaiblit. Mais il semble que les jeunes écrivains français n'aient point conscience de leur mission. Au lieu de servir le génie français, ils le trahissent ; tous les jours ils travaillent à l'affaiblir dans leur propre esprit et dans l'esprit de leurs lecteurs; ils crient. vers le Septentrion, ils appellent le génie des races étrangères et lui livrent celui de leur race. Ils ressemblent à la fille du roi Graalon qui de ses mains criminelles ouvrit les écluses qui protégeaient la ville d'Is contre les flots de l'océan.
Parmi les correspondants du Mercure de France, deux seulement ont aperçu le péril et l'ont signalé avec franchise : MM. Frans Erens et Téodor de Wyzewa. « L'art français en contact avec l'élément allemand, dit M. Erens, ne peut «qu'y perdre, l'esprit des Gaules étant l'ennemi naturel de l'esprit germanique. Inimitié saine et salutaire, conservant intact le mode de sentir des deux peuples. »
M. T. de Wyzewa dit:
' Non, je ne puis croire qu'il y ait aucun avantage pour la France à entretenir avec rAllemagne des relations intellectuelles plus suivies. Je ne vois absolument pas ce que la France y gagnerait....
Et je vois tt^s nettement j en revanche, combien de dommages a déjà causés à lesprit français tir^uence allemande^ depuis vingt ans qu'elle sévit librement, constamment, démesurément, sur lui. Elle a failli lui faire perdre les plus précieuses de ses vertus, son
Besoin d'ordre et de clarté, son instinct d'élégance discrète, et ce goût de la perfection de ia forme qui de jour en jour s'en va faiblissant parmi nous. Non pas que je prétende nier Foriginalité et la grandeur du génie germanique, tel surtout qu*il était jadis, avant rAIlemagne nouvelle subitement créée en 1870 par Tunification et la centralisation berlinoise : mais je dis que ce génie est à Vopposé du génie français, quMl saurait malaiséfnent se concilier avec lui, et que, pour Tavotr admiré plus que de raison, nos artistes et nos écrivains se sont déjà trop détournés de la voie qui leur était naturelle. Il n*y a pas jusqu'à mon glorieux maître Richard Wagner dont l'influence n*ait été détestable sur nos musiciens. Nos peintres ont désappris la couleur : en Provence, en Corse, ils peignent gris, comme s'ils avaient dans les yeux les brouillards de Brème. Et pour ce qui est de la langue française t voye^ en quel charabia, tout embrumé et déteint, on est en train de nous la changer.
Au mois de juin iSgS (i) nous aussi nous jetions un cri d'alarme :
Si la tradition nationale est affaiblie, si Tesprit national est endormi, le contact de l'art étranger sera dangereux et pourra même devenir mortel. Au lieu d'enrichir la littérature nationale de sentiments nouveaux et d'idées nouvelles en les acclimatant, en les adaptant au génie propre de la race, c'est celui-ci que Kon violente ; on lui impose des formes auxquelles il répugne en même temps que l'on brise les formes lentement élaborées par le travail vivant des siècles ; on infuse dans les cerveaux des sentiments qui en détruisent l'équilibre et la santé ; on injecte dans les veines un sang qur empoisonnera tout l'organisme ; en place de substances assimilables et fortifiantes, on jette dans les estomacs des matières toxiques dont l'effet lent ou rapide sera infailliblement délétère.
Or, telle est aujourd'hui, en France, la situation. L'exotisme n'y est plus une curiosité normale et fortifiante ; c'est une maladie qui ronge les forces propres des lettres françaises. On ne se borne pas à prendre connaissance de l'art étranger et à en honorer les chefs-d'œuvre ; on se sert de l'art étranger et de bien autre chose, hélas I que ses chefsd'œuvre, pour attaquer ce qui fait la vie et la santé de l'art français. En cette occurrence, la Jittérature française ne conquiert pas, elle est envahie. Voilà le danger. Nous l'avons signalé à mainte reprise et nous estimons que ceux qui le signalent aujourd'hui en France accomplissent un devoir.
La consultation que vient de publier le Mercure de France justifie les craintes que nous manifestions dès 1892 et iSgS. La maladie s'aggrave. Nous ne savons que trop que les diagnostics, les protestations et les indignations ne guériront personne ; nous nous faisons peu d'illusion et nous n'espérons j>as convertir un seul des écrivains dont nous déplorons les tendances. Si nous publions quelques articles, c'est dans le but unique d'éclairer et d'encourager ceux d'entre nos lecteurs qui sentent d'instinct le péril et qui peuvent, peut-être, nous aider à y résister. Quant aux écrivains contaminés, il ne reste qu'à les considérer conune incurablement perdus. Après une ou deux générations vouées au néant artistique et littéraire, il en
(i) Y o\t Jeune Belgique, juin iSg^: Pelléas et Mélisande à Paris, par Iwan Gilkiii. Du même, Ylnvasion des Barbares (Walt Whitman) dans la Jeune Belgique, juillet
viendra d^autres qui renoueront les traditions interrompues, non pas selon la routine, comme nos adversaires essaient de nous en attribuer la pensée, mais selon la vie et les progrès naturels d'une saine évolution, car il n'est au pouvoir ni d'un homme ni de plusieurs groupes d'hommes, si nombreux et si fous soient-ils, de détruire le génie national d'un peuple. Les jeunes Français auront beau se germaniser, ils ne seront jamais que des Germains inférieurs et ridicules, et s'ils cessent eux-mêmes de représenter leur race, ils ne sauraient empêcher des générations nouvelles, plus vigoureuses et plus saines, d'incarner derechef l'âme française dans son harmonieuse perfection.
IWAN GlLKIN