RÊVE BRISÉ
es ennemis, se rencontrant, n'eussent pas adopté d'attitudes aussi froidement railleuses, de mots aussi poliment irrités, ni des sourires plus contraints, plus menteurs que ceux qui, pareils à ces effrayants masques japonais au rictus fixe et angoissé, s'étaient attachés au visage des amants durant cette soirée d'adieux... Soirée de lente agonie, soirée de mal, soirée de souffrance indicible, elle s'écoulait autour d'eux avec l'immuable sérénité et la noblesse calme des choses éternelles...
Dans le salon tranquille où tant de fois ils s'étaient aimés, assis côte à côte, ils parlaient bas, par phrases courtes et saccadées, cherchant, après avoir réalisé profondément et superbement, terrassés par l'Amour, la fusion complète de leurs personnalités, à retirer de ce mélange d'eux-mêmes ce qui revenait à chacun, en toute propriété, de sentiments, de qualités, de sensations et de défauts... Lutte bizarre, lutte inutile, lutte expliquant bien la haine qui, parfois chez les natures vulgaires, succède à l'amour! Car, â jûmais et, quoi qu*on fasse, Tun garde en lui des lambeaux de l'âme de lautre, lambeaux dont il est le maître^ dont il peut jouer à son gré comme d un instrument, sachant à Tavance quelle est la note dont la résonnance fer* frissonner la pau\Te âme pantelante qui se défend, proteste, se révolte, se tend en un eflbrt suprême pour reprendre ce qu'elle a laissé d'elle-même et puis... succombe, de>'ant Tévidence de son irrémédiable infirmité. Cette possession, par autrui, dune portion de soi-même, la meilleure, toujours, les médiocres ne la pardonnent pas; les autres, les grands, la bénissent
parce qu'elle leur impose la Souffrance dans toute l'intensité de sa plus haute influence I
Dans le salon tranquille, assis côte à côte, les amants parlaient bas, par phrases courtes et saccadées. Souvent, ils s'étaient querellés, souvent la rupture avait semblé imminente entre ces deux êtres aux affinités si étrangement pareilles, aux natures fières trop identiques, mais alors, chacun de son côté, secrètement, voyait approcher l'explication avec une sourde et puissante joie, sûr qu'à un moment donné l'appui du regard, le contact d'une main, feraient s'écrouler, comme sous le tourbillon d'un cyclone s'écroule un navire, les rancunes accumulées; sûr aussi que le baiser, leur beau baiser pur et grave, les souderait de nouveau l'un à l'autre, plus fort encore, plus définitivement.
Aujourd'hui, rien de tout cela. Pourtant la dernière entrevue avait été bonne et tendre, puis, séparés par les circonstances, ils ne s'étaient pas vus pendant une longue période et c'est en cet intervalle que quelque chose,.. quelque chose de mystérieux, de redoutable parce que c'était et que cela resterait toujours inexpliqué^ avait surgi : quelque chose d'insaisissable, rien qu'on puisse définir, rien, rien.
Lorsque chacun de son côté revivait cette période pendant laquelle il était resté éloigné delà présence aimée, il constatait que, sans cause, sans ' raison apparente, ainsi qu'au milieu de cierges brûlant toujours, l'un d'eux s'éteint parfois laissant traîner derrière lui la fumée âpre et forte d'une flamme qui meurt, suivie de l'affaissement de la cire molle en une tache indélébile, l'Amour s'était éteint en eux, laissant un vide à leurs âmes et y imprimant le stigmate de la douleur.
Mais comment? Par quelle féroce loi inconnue? Pourquoi, surtout pourquoi?
Tous deux avaient bien des griefs à formuler : oubli, défiance, doutes, jalousies, négligences, toutes causes de discorde souveraines pour les petits esprits, sans plus d'importance que les nuées inutiles entourant un sommet de montagne, aux cœurs violés par l'Amour vrai. Et leurs cœurs avaient été violés, avec gloire, avec magnificence! Aussi, ce soir, articulaient-ils ces griefs, parce qu'il en fallait, tout de suite, pour s'expliquer leur attitude changée, mais ils les articulaient sans y croire, sachant bien, au fond, que ces choses jamais ne les eussent séparés et qu'il y avait plus, qu'il y avait la Fatalité, qu'il y avait le Mystère. . .
Et devant cette manifestation de l'Invisible, de cet Invisible qui nous entoure, nous guide, nous domine et nous brise, ils restaient frappés, épouvantés de leur impuissance à comprendre. . .
La tête appuyée au dossier du canapé, les traits figés en une expression d'indifférence voulue, les yeux dans le vague et studieusement écartés du visage voisin, le jeune homme disait ses rancunes, d'un ton irrité, parfaitement maître de sa voix, de ses gestes, de ses mots, qui étaient secs et nets, de sa volonté qui était absolue. Seulement, au coin de ses lèvres, un pli se creusait et sous Tarcade des sourcils involontairement froncés les yeux, autrefois resplendissants de tendresse lumineuse, n'avaient plus de regard, n'avaient plus d'âme, n'avaient plus de vie.
Elle, orgueilleuse et impassible, tout à fait calme, lui répondait, admettait comme une chose naturelle la nécessité de la séparation, discutant la véracité de certains faits, sans oser toutefois prolonger ses phrases parce que sa voix, qui ne tremblait pas cependant, sa voix manquait. Elle la sentait retomber dans la gorge et, d'un effort violent, la rappelait, forçait à prononcer des paroles qui sortaient alors, par saccades, avec le son monotone et voilé •d'une mécanique.
Vivement, pour se sauver, elle se rejeta sur l'ironie ; il répondit, prompt à la riposte. Durant deux heures, sourires aigus, formes correctes de gens du monde, conversation effleurant, d'un ton leste, des sujets étrangers au drame présent... ce fut un duel mordant; ce fut un duel cruel. Aucun deuxy pourtant^ neût voulu être ailleurs que là, ni ressentir d'autres sentiments que cette volupté suprême et atroce d'être ainsi martyrisés Fun par Vautre.,.
Puis, une accalmie, un silence...
Dans le salon tranquille où tant de fois ils s'étaient aimés, ils restèrent muets, écrasés de souffrance, avec une même expression sur leurs traits, immobilisés comme par un vernis fixateur, l'expression que doit avoir un condamné qu'on exécute seul dans la cour de la prison, sans que la présence d'une foule environnante vienne le stimuler à une allure hautaine : une expression d'horreur devant l'inéluctable, une expression résignée, en même temps que pleine- d'une désespérance si pesante, si complète que l'âme semble avoir déjà quitté son enveloppé, tant celle-ci n'est plus qu'une machine inconsciente, inerte.
La lampe, voilée de soie rose, remplissait la chambre de chauds reflets qui s'accrochaient çà et là dans les coins, aux murs drapés d'étoffes, au.\ porcelaines, aux rebords vernissés des meubles, aux vieux cadres dorés; très subtil, très doux, un arôme, dégagé par quelques touffes d'oeillets fanés, flottait et un recueillement, pareil à celui qui précède une fête unique et joyeuse, planait dans ce salon tranquille, où tant de fois ils s'étaient aimés.
Elle le regarda, tout à coup, tandis que lui, silencieux, l'oeil absent, la bouche fortement comprimée, restait affaissé, perdu en une rêverie douloureuse : elle le regarda. Sa tête s'inclinait un peu en avant comme si le poids de la pensée eut été très lourd et il y avait une si grande lassitude, une telle fatigué triste dans la ligne abandonnée de son corps, qu'un moment, une seconde, la durée d*un éclair, elle faillit, emportée par une irrésistible montée de tendresse émue, lui crier : « Viens! Viens! Je t'aime! » Elle faillit s'élancer vers lui, elle faillit prendre comme autrefois sa tête adorée entre ses deux mains, la serrer, la baiser, la garder pressée, incrustée sur sa poitrine, la blottir contre elle ainsi qu'une mère blottit dans son étreinte la tête d'un enfant malade. Mais il ne sentit pas sa tendresse, il ne sentit pas son émotion et, devant ce visage qui restait lointain, amer, irrité, elle refoula tout de suite, douloureusement, le flot débordant. Elle eut la sensation de vertige qu'éprouverait un nageur soudainement entraîné dans un tourbillon de vagues qui s'entre-choqueraient sur lui, le secoueraient, le rouleraient, le broieraient, puis, le rejetteraient sur la plage, si couvert de meurtrissures qu'il y resterait étendu sans mouvement, se demandant seulement si c'était cela, la mort...
Comme le silence durait entre eux, elle permit à sa pensée, trop tendue par la minute actuelle, de s'en aller vers le Passé.,.
Et ce fut le glorieux enchantement d'une nuit printanière, descendue de chez Dieu pour envelopper leur amour triomphant ; des étoiles dans l'éther, du rayonnement dans leurs cœurs; la solennité d'un bois, la marche lente sous les arbres et la cadence que l'harmonie des âmes imprimait, comme un sceau de sa réalisation, à leurs pas mêlés, à l'union de leurs mains enlacées...
Et ce fut un voyage en chemin de fer, la course d'un train qui les emportait à travers des paysages de rêve, apparus, disparus. Il l'avait prise sur ses genoux. Leurs têtes rapprochées s'inclinaient ensemble vers la fenêtre, d'où ils avaient contemplé, en une sereine et profonde paix, la fuite des bois, des prairies, des plaines, des coteaux. Maisonnettes aux toits de brique, aux cheminées laissant échapper d'orgueilleuses colonnes de fumées, surgissaient une seconde et disparaissaient, dévorées par l'espace; puis, le scintillement d'une rivière ondulant avec des replis de serpent sous des peupliers ; une silhouette de paysan, péniblement courbé dans la fauve lumière des épis; une toute petite station, isolée sur la route, ainsi qu'une sentinelle en temps de guerre; l'apparition subite d'un moulin, dont les grands bras décharnés, profilés sur l'horizon clair, semblaient clamer désespérément une prière inutile vers un ciel impassible, ils avaient regardé ce spectacle
qui évoluait, changeait, tournait, courait, ainsi que les anges doivent regarder la terre, de haut, de loin, avec indulgence et attendrissement, en souriant à leurs âmes, dans la plénitude assurée de leur bonheur...
Et ce fut encore un retour chez eux par une brumeuse soirée d'octobre, tard, bien tard dans la nuit, alors que la ville dormait. Leurs pas résonnaient au loin, emplissant la rue d*une sonorité unique et prolongée et leurs ombres, réunies en une seule, les précédaient à distance, prenant d'étranges allures tremblantes sous l'éclairage oscillant des réverbères... Ils allaient, absorbés, le long des maisons closes, laissant instinctivement l'alliance entre leurs sentiments et l'émotion puissante qui arrivait du dehors, s'établir d'elle-même. Le brouillard les enveloppait d'une douceur de velours et en eux, grands artistes en ce moment parce qu'ils aimaient, aussitôt l'harmonie s'était imposée dominatrice, péremptoire, divine. Dans la manche de sa pelisse, il retenait serrée contre lui la main de sa compagne, et tous deux, plus étroitement liés par leur communion avec l'intimité de la nuit, avaient senti surgir pour la première fois la possibilité de •la durée dans l'amour...
Un mouvement qu'il fit en reculant le fauteuil tout à coup voila ces visions, tout à coup reporta la jeune femme au moment présent : la chambre rose, les fleurs mourantes, l'adieu... l'agonisant adieu I Frissonnante, elle attendit qu'il parlât.
— « Excusez-moi, dit-il en se levant, il est temps que je parte. »
Pensant comme toujours la même chose au même instant, ils se regardèrent une seconde, avec anxiété, avec incertitude... Mais non, ce soir, leur baiser de réconciliation, leur baiser d'autrefois, leur beau baiser pur et grave était impossible, aussi éloigné d'eux que s'ils en avaient enterré ensemble la petite âme tendre dans un désert sur lequel une trombe de sable aurait passé en effaçant la place... Quelque chose de mystérieux, de redoutable parce que c'était et que cela resterait toujours inexpliqué les avait séparés, les séparait dans l'avenir, irrévocablement. Et devant cette conviction, devant l'obligation incompréhensible mais absolue de se courber au geste de la Destinée, toute l'ironie, toute l'indifférence, tous les faux sourires qu'avaient arboré leurs visages durant cette soirée de mal disparurent, faisant place dans leurs yeux à une tristesse sans limites...
Ils se regardèrent, désolés.
Silencieusement, il alla vers la porte, il prit son paletot,..
Jadis, quand il partait, amoureuse et souriante, elle le lui fermait bien haut, jusqu'au dernier bouton, pour qu'il n'eût pas froid, tandis que, penché vers elle, il laissait la reconnaissance de son âme imprégnée de caresses, s'épandre en longs regards chargés de rayons.
Ce souvenir les rapprocha. De nouveau, les regards détournés, ils pensèrent ensemble pendant que, debout près de la porte, il mettait le vêtement tout seul et qu'elle restait à deux pas de distance, les bras retombés après les avoir machinalement levés pour accomplir la douce besogne familière.
— Adieu, dit-il alors en détournant la tête, la gorge sèche, d'une voix qui ne ressemblait pas à la sienne.
— Adieu.
J. DETALLENAY