LE FRONT DE TERRE
La flotte n'était pas seule à se trouver dans les conditions les plus défavorables, en 1914, à une entrée en campagne. Pour Tannée de terre aussi, la guerre de Libye avait été funeste, pour le matériel surtout, car, les^ hommes, les classes les fournissent tout neufs, 270.000 chaque année. Encore, dans ces hommes fautil comprendre les officiers qui, eux, ne s'improvisent pas de naissance, et qui manquaient tellement que, dès la première "année de guerre, l'Italie a dû en créer cent cinquante mille.
En fait, lorsque la guerre éclata, en 1914, r Italie se trouvait à peu près dépourvue des moyens de la faire. Le mérite de sa neutralité n'est pas supprimé pour cela, puisque cette neutralité fut exclusivement le résultat d'une révolte morale chez une nation ignorante de l'exacte situation militaire, incapable d'évaluer
les possibilités matérielles; et, d'ailleurs, la seule présence, sans hostilités, à la frontière des Alpes, de corps d'armée italiens, eût suffi pour diminuer nos ressources et gêner nos mouvements, sans parler du transport entravé de nos troupes d'Algérie en France. Neutre donc, r Italie devait immédiatement prévoir un avenir plus ou moins prochain où elle serait entraînée dans le conflit, le prévoir et y pourvoir. Or, non seulement la guerre libyque avait consommé des canons, des fusils, des projectiles, des uniformes et des cadres, mais encore le mécanisme général de l'armée n'avait pas été conçu pour une guerre semblable à celle qui se développait; il ne pouvait y jouer. Au cours de l'année 1914-1915, tandis que le gouverne^lent civil dénouait peu à peu les liens économiques qui gênaient la liberté de la nation, et préparait celle-ci à supporter \e choc et ses conséquences, le gouvernement militaire dut accomplir une tâche analogue de redressement et de création. Il dut improviser à peu près complètement une armée capable de figurer dans le conflit aux côtés de la France et de l'Angleterre. Comme en France la base existait, mais elle avait été
plus récemment ébranlée, tandis que, en Angleterre, il fallut « commencer par le commencement ». L'effort italien, Teffort technique, militaire, d'organisation générale, peut se classer entre l'effort français et l'effort anglais, moins profond que le second, plus vaste que le premier — si toutefois il s'accomplit dans la paix, ce qui le facilita.
En même temps que former des officiers, il fallut aussi doubler le nombre des corps d'armée; plus que doubler le nombre des divisions; orgnaiser une artillerie de siège; créer entièrement les artilleries spéciales qui comptent aujourd'hui plusieurs centaines de batteries, l'artillerie lourde de campagne, l'artillerie de haute montagne, les bombardes, les canons antiaériens ; doubler les artilleries légères de campagne et de montagne; quadrupler, dans chaque division, les compagnies de sapeurs du génie; augmenter les ressources et l'efficacité des armes spéciales; créer les sections de mitrailleurs; constituer les sections électriques pour toutes les formes d'utilisation de l'électricité; mobiliser les unités de travailleurs dont plus de sept cents existent aujourd'hui. Prenons un exemple : l'aéronautique. L'armée italienne
compte actuellement quinze écoles où Ton forme des aviateurs, avec cours spéciaux pour les observateurs, les mitrailleurs, les radiotélégraphistes, les téléphonistes, etc. Autour de ces écoles on rencontre un office technique chargé de Tétude et de la direction des travaux, un office de production chargé des usines, un office d'approvisionnements, un office d'armement pour les expériences et les installations à bord, un office électrique, un office édilitaire pour rinstallation des camps, un office d'artillerie, un office photographique. Actuellement, les écoles d'aviation comptent douze cents élèves auxquels il faut ajouter les hommes instruits directement par les fabriques privées d'aéroplanes, qui se montent à quarante environ.
Pour obtenir ces résultats, l'Italie a niobilisé, à l'heure actuelle, vingt-cinq classes, plus de quatre millions d'hommes. Sur ceux-ci, on a prélevé environ trois cent mille hommes pour les services de l'intérieur. Deux cent cinquante mille, en outre, sont employés dans la zone de guerre — plus de cinq cent mille en France — en dehors des combattants. Dans les usines, enfin, ne travaillent pas plus de cinquante-cinq mille hommes enlevés aux for-
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ces de combat; soixante-cinq mille ont été exonérés depuis le début des hostilités. Le reste est au front, grâce au système suivi de ne pas appeler toutes les classes à la fois, mais d'échelonner leur convocation, ce qui a permis, d'abord, de ne pas vider dès le premier jour les usines et les champs, ensuite d'utiliser à, l'armée la totalité du contingent fourni chaque année.
Tout cela arrêté, mis en train, exécuté, se présenta alors une tâche particulière, personnelle à l'Italie, née des conditions mêmes d'une frontière délimitée par les traités de façon à donner à l'ennemi tous les avantages naturels, frontière qui, dépassée, on l'a vu en novembre dernier, ouvre les plus riches plaines, prendrait la Vénétie à revers, et peut faire tomber celle-ci en livrant la vallée du Pô et le chemin des Apennins. Une retraite comme celle de l'armée française sur la Marne ne peut se concevoir en Italie sans mettre celle-ci à peu près hors de combat : elle donnerait à l'ennemi la Lombardie, la Vénétie, les Romagnes, c'est-à-dire Milan, Vérone, Vicence, Padoue, Bologne, les fleurons mêmes du royaume, sans parler du Piémont le centre industriel
— vêle plus considérable, avec Milan, de la péninsule; la terre à préserver est vitale pour la nation.
En un mot, les ressources militaires étaient insuffisantes si ce n'est à peu près nulles, en 1914, et les défenses naturelles demeurent, de par les traités, les plus défavorables que Ton puisse posséder. Il importe donc de se rendre compte d'abord de ces défenses, si Ton veut saisir comment T Italie a pu et dû utiliser les ressources nouvellement créées sur un terrain où le moindre revers la frappe, on Ta vu en novembre, aux sources mêmes de la vie.
Au moment de quitter Rome pour le front, je rendi3 visite au ministre de la Guerre, le général Morrone, qui me congédia sur ces mots :
— Je mets un officier à votre disposition.
Il vous conduira partout, vous verrez tout.
Je ne fixe qu'une limite à votre curiosité :
le danger que vous pourriez courir.
Mais où commence le danger? Est-il le même pour un ministre, pour un officier ayant charge d'âme, et pour un écrivain avide de voir le plus possible afin de s'édifier au mieux? Je
n'en sais rien encore, et ne le saurai sans doute, jamais. Nous sommes allés partout où noua^ avons voulu — et même un peu. plus loin que ne le voulait mon guide, mais je suis sûr qu'il y mettait trop de scrupule;. Et voici ce que j'ai vu; la forme et l'intensité de l'action ita^ lienne s'en dégageront d'elles-mêmes; : ^
D'Udine à Sagrado sur l'Isonzo, au sud de Gorizia, la grande: plaine friulano' étend s^s récoltes, tardives, cette année, toute plate et monotone. La frontière est franchie sans qu'on s'en aperçoive, et déjà se montre l'instabilité de ces démarcations que la convoitise a seule établies. Aussi,. la nécessité militaire n'en a-t-elle pas tenu compte.. La première ligne de combat ne pouvait être, que l'Isonzo, et, dès les premiers jours, lès Italiens s'y portèrent — pour le repasser, hélas 1 deux ans plus tard.
Le fleuve sauté, à Sagrado, la route commence à monter : c'est le Carso. De loin, l'aspect en est bonasse de plateau mollement ondulé et dont les sommets les plus élevés îie dépassent;
guère quatre cents mètres, comme le Faiti.
Mais de près! Voici, d'abord, ce qu'en disent les géographes : « On appelle Carso les élévations du sol entre Tlsonzo et Trieste, formant une sorte de table calcaire à protubérances plus* ou moins prononcées selon la capacité de la roche, Vaotion des phénomènes extérieurs, la position topographique. Ses caractè res généraux, cependant, se résument ainsi :
absence presque totale d'eau à la surface, capricieuses et mystérieuses ramifications d'un régime hydrographique souterrain, nudité du rocher brisée parfois par des saillies, limitée d'autres fois par des lignes de pente en surplomb, ou modelée par des vallées plus ou moins étendues, ou encore accentuée par des excavations variées d'ampleur et de profondeur, et que le travail des eaux a creusées, excavations appelées dolines. La végétation de Ces terrains est pauvre, rare, embroussaillée sur les sommets, étouffée et desséchée dans les fonds par l'absence des eaux et par le vent appelé Bora. »
' Et cela peut se traduire ainsi : le Carso est un tas de cailloux où deux armées de fourmis ^e feraient la guerre. La désolation de ce pla-
teau — qui eèt un plateau à la condition qu'on se le représente pulvérisé en menus morceaux — est la plus sinistre qu'on puisse voir après celle des Fouilles, aux environs d'Andria, autour de Castel del Monte. Pour des Français qui connaissent au moins quelques plages normandes comme Veules et Veulette, je ne puis mieux comparer le plateau du Carso qu'au « plateau » de ces plages, en élevant à la centième puissance les monticules de galets qui ondulent à F infini et engendrent des herbes quelquefois. Çà et là un peu de verdure, un arbre rabougri, des maisons enfin. Celles-ci entourent les dolines qui figurent exactement des entonnoirs d'obus un peu plus grands.
L'eau qui court sous la roche *s'e8t arrêtée un instant, a formé une petite mare autour de laquelle l'homme s'est installé et a fait pousser quelques arbres ou légumes. De là, il part chaque matin pour disputer au caillou trois mètres carrés d'humus ici, cinq ailleurs, deux plus loin, d'humus où la bêche elle-même rencontré le roc avant de pénétrer jusqu'au manche. Un immense rocher concassé enfin.
Tout à leur aise, les Autrichiens avaient, de 1914 à 1915, tracé là dedans leurs tran-
chées superficielles mais suffisantes grâce aux fils de fer, grâce aux sommets environnants du San Daniele, de Ternova et, au sud, d*Hermada, et grâce à la difficulté naturelle de rapproche.
Car il faut bien emporter ces retranchements qui dominent au nord la plaine de Gorizia, au sud la mer. Nul autre chemin pour gagner Trieste, elle-même serrée entre le Carso et la mer. Tombant à pic dans Tlsonzo ou dans r océan, le Carso est seul à offrir ses pentes où le caillou se dérobe sous le pied, où pas un abri ne se présente qui ne vole en boulets de pierre au moindre obus qui le frappe, où la doline n'est tout au plus qu'un trou. Il faut grimper comme un chat, à découvert, le long du mur au haut duquel les canons vous attendent, ou plutôt n'attendent pas pour vous arrêter.
Les Italiens l'ont fait pourtant. Et ils ont installé peu à peu leurs petites tranchées, eux aussi, face aux autres, à les toucher, comme je le vois entre San Martino et Doberdo évacués en novembre avec tout le Carso.
De ces villages, il reste quelques pignons au pied desquels les soldats sont encore gîtes.
A Doberdo, j'ai pu constater ce qui subsiste
d'un village, Doberdo fîère autrefois de son lac situé à un kilomètre au sud-est, et sur la rive orientale duquel je distingue les tranchées ennemies bien abritées sous les hauteurs de Jomiano emportées en mai dernier. Des obus passent au-dessus de nos têtes, accueil flatteur mais pointage défectueux, et font sauter les cailloux, tandis que la doline voisine tremblotte de ses maigres litres. On est là nez à nez, chacun sur ses cailloux, les tranchées courant le long des pentes, ourlets qui semblent vouloir arrêter la dégringolade de la masse calcaire, comme T ourlet de la toile empêche qu'elle ne s'effiloche.
Et pendant des mois, les Italiens ont vécu ici, guettant et guettés, sans abri, sans appui puisque, derrière eux, c'était le fleuve dans sa vallée profonde, et la plaine infinie. Rien à manger que ce qu'on apporte, rien à boire surtout, et ces vivres arrivant à découvert, cibles excellentes dont la mouche touchée chaque fois ferait lever le drapeau de la retraite.
Au nord de ce Carso, c'est la plaine de Gorizia pour atteindre directement laquelle je devrais descendre les pentes septentrionales du Carso et passer la rivière Vippacco qui se jette dans risonzo, entre Gorizia et Sagrado. Voulant entrer à Gorizia, j'ai imité l'armée italienne; j'ai fait un détour et gagné le nord de la plaine que la ville commande. Sur la rive droite de l'Isonzo, en face Gorizia, Podgora au pied du Sabotino — deux noms célèbres en Italie aujourd'hui, comme le sont Doberdo et San Martine en dépit .des derniers revers — n'offre plus que sa route entièrement garnie de claies d'osier, pudiques rideaux tendus de chaque côté, et même au-dessus, en panka. Le mouvement de la route est ainsi caché à l'ennemi; en revanche la route ellemême est indiquée sans erreur possible : et il y a deux écoles que nous ne départagerons pas. Au dernier tournant, Gorizia apparaît riante à l'abri de ses montagnes du nord et de l'est; seul le sud offre un horizon. Et donc, à l'ouest le fleuve encaissé, au sud le Carso dont des lambeaux seulement ont été arrachés à l'ennemi, au nord et à l'est les sommets de San Daniele, de Monte Santo où fut remportée
une si belle victoire bientôt hélas 1 inutile, et que surplombent enfin les forêts de Temova. La ville est entièrement sous le feu de ces monts dont le plus éloigné ne se trouve pas à plus de dix kilomètres. De la citadelle et du couvent de Castagnavizza où sont enterrés les derniers Bourbons de la branche aînée, on voit les lignes ennemies à cinq cents mètres au plus. Je les ai vues à Fœil nu, à travers les créneaux de la citadelle et du couvent où nous sommes entrés, entre les claies et sous les pankas aussi. Elles sont là, là-haut, solides et vigilantes, tenant la ville sous leurs feux qui signifient, une ou deux fois par jour, qu'ils sont toujours allumés.
Comment les Italiens ont-ils pu entrer à Gorizia? Je me le demande encore en me rappelant le fleuve traversé sur le pont de bois, lui aussi garni de ses claies-cibles, et toujours bombardé, en contemplant cette conque impeccablement fermée. Ils y vinrent, c'est le fait. Et la vieille ville n'a pas beaucoup souffert, s'il est évident qu'il n'en restera jamais que ce que les Autrichiens voudront bien en laisser.
Ur impression, pourtant, se dégage nettement de cette visite à ces deux théâtres, le Carso et Gorizia. La prise de Gorizia, c'est la
guerre connue, si hardie que soit la manœuvre : on passe la rivière, on investit la ville, on brave les positions destinées uniquement à arrêter r ennemi qui ne s'acharne pas à détruire une ville qu'il espère reprendre — et, le dimanche 9 août 1916, le roi d'Italie a bu le vermouth au café où, la veille, le buvaient les officiers boches. Le Carso, au contraire, c'est la guerre inconnue, presque -fantastique, dans le défi des possibilités humaines; qu'on ait pu escalader ces pierres éparpillées, les organiser en défense sous le feu, s'y maintenir et en repartir pour en conquérir d'autres pareilles, cela dépasse toute compréhension. Celui qui a conçu cet assaut, qui s'est résolu, par là même, à son renouvellement infini une fois l'œuvre commencée, et ceux qui l'ont accompli à son ordre, paraissent des fous au profane. Ils ont réussi pourtant. Gardons-leur l'admiration due à l'audace la plus froide, à la méthode la plus sévère, au courage le plus réfléchi qu'il ait été donné aux hommes de déployer. La défaillance partielle et passagère de novembre 1917 n'en peut rien effacer.
L'Isonzo constituait le front oriental, plus spécial^nent et au début le front d'attaque, A angle droit se soudait à lui le front septentrional qui s'étend des Alpes Juliennes à la Suisse, et qui était plus particulièrement défensif. Des deux parties qui le composent, Cadore- Carnie (cette dernière depuis lors évacuée) et Trentin, c'est la seconde que j'ai visitée. Un officier me disait en riant : « En Garnie, c'estdu sport ! » Et, il semble bien, en effet, que, si l'héroïsme des troupes sur les hauts sommets du Cadore et de la Garnie fut au-dessus de tout éloge, les prouesses individuelles l'emportent suri art militaire proprement dit, tandis que le front du Trentin, si difficile et calamiteux qu'il soit, garde encore des parties, les plus importantes, purement guerrières.
Quoiqu'il en soit de cette différence, peut-être subtile, c'est au Trentin que l'on m'a conduit. A Vicence, le général chef d'état-major de la première armée m'avait montré la carte des Alpes, haute de trois mètres, dressée sur le mur. Tout en bas, la ligne frontière adjuge à l'Italie vingt centimètres environ de la hauteur totale, he reste, c'est les Alpes aux mains de l'Autriche. A peine a-t-on commencé à
gravir la montagne que ce partage défectueux saute aussitôt aux yeux, et même s'aggrave.
A perte de vue derrière nous s'étale, en effet, la plaine infinie où coule le Brenta et ses affluents dont les sources et le plus long cours sont allemands. Ces montagnes au flanc desquelles on grimpe sont les dernières que les eaux aient à traverser avant de se répandre. Franchies, rien ne peut plus s'opposer à T invasion; le torrent humain roulera comme l'autre, et comme l'autre s'étalera. Pour l'arrêter, aucun recours second. L'Italien avant le désastre de novembre comme après, ne tient qu'une seule ligne de montagnes, qu'un seul plan, le dernier. Il doit se cramponner à ces pentes basses, et y mourir ou livrer la patrie. Depuis les Alpes Juliennes jusqu'à la Suisse, la ligne est pareille, coupant les eaux du Tagliamento, du Piave, du Brenta, de l'Astico et de leurs affluents, au moment où ces fleuves et rivières vont prendre un libre cours et se jouer dans les plaines.
La conséquence se devine, toute géographique. Je suis monté aux Sette Comuni d'Asiago où la défense de décembre 1917 fut si belle, et aux Colletti d'Arsiero, les premiers
fermant le val d'Assa, les autres le val d'Astico. Je me trouvais, au plus haut, à douze cents mètres d'altitude environ, et, de Tautre côté des vais, au nord, la montagne autrichienne aligne ses pics et ses neiges au plus bas à seize cents mètres. D'un observatoire? d'artillerie, autrefois vill.a coquette, j'ai vu Asiago aux toits effondrés, abandonnée, zone neutre sous les montagnes qui l'enserrent. Passant par-dessus les ruines, les obus tombaient autour de nous, comme des rochers qu'on ferait rouler du haut d'un pic sur les pentes. La montagne, du côté italien, semble le contrefort des monts autrichiens, pareil aux contreforts d'une église sur lesquels s'appuie la voûte. Partout, tout le long de la ligne, les sommets ennemis menacent aingi le Cimone, au-dessus d'Arsiero, par exemple, avec ses trois pointes rapprochées et dont deux étaient aux mains des Italiens, la troisième des Autrichiens, la plus élevée. Du haut de ses positions l'ennemi n'a qu'à se laisser glisser, qu'à descendre par les défilés où coulent les rivières, coulant avec elles.
' Des trois mille kilomètres de tranchées que compte aujourd'hui le front italien^ combien
sont ici? Les plus angoissants pour la patrie, en tout cas, boulevard capital, unique, partant des Alpes Juliennes, et que je viens de voir, du pied du Pasubio, s'enfoncer par delà Chiesa, en territoire conquis, vers le val d'Arsa et TAdige. Il serpente, court avec caprice, ourlet comme au Carso, plutôt feston au revers des monts qu'il brode, barrière formidable aujourd'hui, relativement à l'abandon où elle fut à peu près laissée au début,, abandon qui faillit être payé cher, en 1916, lorsque la barrière militaire fléchit, céda presque, livrant alors l'Italie. En mai et en décembre 1917 elle a prouvé sa solidité nouvelle; elle n'en restera pas moins fragile toujours, • tant qu'on n'aura pas reculé la frontière jusqu'aux sources, car on ne peut changer la géographie, si l'on peut remédier en partie à ses pièges.
C'est ce qu'on a fait, et deux exemples m'ont été montrés des remèdes, l'un aux Sette Comuni (Asiago), l'autre aux CoUetti (Arsiero). A partir de Marostica, près de Bassano, la vie de guerre commence, les villages occupés, les routes battues de troupes, de camions, de canons, de tout l'appareil. On déblaie le chenpiin où
la neige vient de tomber. On coupe les beaux sapins vêtus comme pour Noël. On consolide les tranchées dessinant une grecque de tous côtés : il n'est pas un piton qui n'en soit sillonné. On fait sauter des rochers. On empierre. On camoufle les canons. On creuse les abris pour les artilleurs. Et les cabanes s'alignent comme des casernes. Car, en ces pays de montagne, le village est rare. La route tracée, faite, il a fallu loger les soldats le long de ses méandres, et l'on a construit des villages de bois. Tous les cent mètres au plus, l'auto doit s'arrêter à quelque virage pour laisser passer la batterie, le camion de vivres ou de projectiles, les compagnies de relève. Montant vers Asiago, je rencaiïtre une de celles-ci qui descend. En tête, la musique : sur un mulet, l'Alpin qui la compose à lui tout seul joue du violon. Aux Sette Comuni comme à Lerida, on ouvre la tranchée au son du violon.
Six mille kilomètres de route ont été ainsi tracés en montagne. Et comme, à Udine, quelques jours auparavant, je disais au général Porro que, du moins, ces six mille kilomètres serviraient après la guerre :
— Ils seront en grande majorité inutilisables.
me répondit-il. Ils ne conduisent à aucune région habitée ni exploitable; de plus, ils courent latéralement à la frontière et ne la franchissent pas.
Œuvre militaire exclusivement. J'en ai atteint Fextrémité, en effet, au-dessus d'Asiago, comme on arrive au bout du sentier de la falaise où il ne reste plus qu'à sauter. Pour passer, il faudrait suivre les fonds déjà pourvus de leur route barrée, aujourd'hui, par des tranchées qui tournent autour de moi, escaladent les plus invraisemblables monts aux formes étranges. L'artillerie hissée sur ces rochers extrêmes se cache sous les pins, l'artillerie et les compagnies de mitrailleuses innombrables aussi, et dont l'une, alors que notre auto, ayant été repérée, est honorée de quelques obus, nous donne l'hospitalité dans sa cabanecaserne, le temps que l'orage passe.
C'est aux CoUetti que j'ai vu, pourtant, le lendemain, l'exemple le plus saisissant, les CoUetti qui doivent veiller sur trois vallées et leurs passages : le val d'Astico, le val Posina,
le val d'Arsa qui, tous trois, aboutissent à la plaine de Vicence étendue derrière nous.
Des tranchées encore, et des batteries, et des cabanes : qui y fait maintenant attention?
Mais voici Tétonnant. La route, tout làhaut, au-dessus de la ville d'Arsiero où les rivières Posina et Astico se rejoignent, la route se heurte littéralement à un mur, le rocher lisse et nu, infranchissable, cachant le confluent et la ville. Comment voir et tenir sous le feu Tennemi dévalant? A la mine, à Fexplosif on a percé ce mur à sa base. Puis, des galeries ont été creusées en tunnel. Et on a ouvert, au bout dé ce tunnel, des trous justes assez grands pour laisser passer une bouche de canon.
Plusieurs batteries ont été ainsi alignées au pied du mur, regardant Arsiero et menaçant rinsidieuse vallée. Grimpant sur un canon, je suis sorti par le trou pour voir Arsiero, pour voir, surtout, à pic^ sous mes pieds le petit village de Vélo d' Astico où venait, chaque été, Fauteur du Petit monde d'autrefois, Foggazzaro dont la maison est en cendres aujourd'hui. J'ai regardé si longtemps qu'on a fini par me tirer dedans la caverne sous prétexte que, dernièrement. Tune de ces batteries a été
visée. Et nous sommes repartis par le pas de Xumo vers Chiesa, extrême pointe, en cet endroit, de la défense du val d'Arsa, où les mêmes tranchées sont alignées, toujours desservies par de belles routes neuves et soutenues de mêmes vertigineuses batteries.
Le soir, rentrés à Vicence, on' m'a dit :
— Vous venez de voir le terrain où nous devons nous battre, en infériorité absolue de position, et par T inaccessibilité, et par la nécessité de se maintenir si on veut éviter un désastre à toute r Italie; pas de recours possible, celui-là supprimé. Nous croyons avoir bien profité de la leçon d'avril 1916; ils ne passeront plus. Mais jugez à quel prix, dans une contrée inabordable et sans ressource aucune, jugez puisque vous venez de voir. Non seulement il a fallu violenter la montagne et la changer en forteresse, mais, les hommes qui la gardent, comment les faire vivre, comment les adapter à cette guerre d'altitude, nos bons paysans de Calabre, de Sicile, de Toscane et même de la douce Lombardie? Les routes tracées, les mines creusées et les communications éle'ctriques établies par les groupes nouveaux de téléphonistes et de mineurs, il a fallu hisser les pièces,
construire les cabanes et les abris^ chauffer ceux-ci, organiser les services de ravitaillement, bref tout le va-et-vient d'une armée.
Chaque régiment d'infanterie dispose de deux cent cinquante mulets, les Alpins en ont deux cents par bataillon. Au total, avec les autres services d'arrière, plus de quatre cent mille quadrupèdes.. Et je ne vous parle pas des camions automobiles, vous les avez vus.
J'ai vu aupsi les traces de l'hiver, l'hiver où le thermomètre marque — 20<^ chaque matin, l'hiver avec ses luttes contre la neige qui arrête la cijpculation et gèle les membres. Dans rhiver 1916-17, on dut, chaque mois, évacuer de quatre-vingt à quatre-vingt-dix mille hommes, dont deux mille officiers, malades ou blessés. Vêtements chauds prodigués pourtant, caleçons, gants, pelisses, sabots. On a calculé que, pour chaque corps d'armée, il fallut transporter à dos d'homme et de mulet trois cent mille planches pour les abris, deux cent quatrevingt mille couvertures et vêtements de laine, quatre-vingt mille capotes fourrées, soixante mille gilets de peau, dix mille sacs garnis. Dans une cabane, j'ai vu jusqu'à des lits de fera deux places superposées. Les dépôts de bois et de
charbon se dressaient tout le long de mon chemin. Et les travailleurs chargent continuellement les routes : deux cent mille civils sont employés à cette tâche sur tout le front. Les lignes de chemin de fer ont été doublées, les lignes télégraphiques et téléphoniques, incessamment rompues par les chutes de neige ou de rochers, chaque fois réparées — et j'ai constaté la présence d'équipes de pompiers pour les lieux le plus spécialement menacés par les avions.
Là aussi, on a tenu, et même conquis.
Sauf la petite encoche aux Sette Comuni, partout Tarmée italienne, jusqu'à la fin de 1917, a avancé. Elle occupait, avant Toflensive de novembre, plus de trois mille kilomètres carrés redenti; en Trentin et en Cadore on délivra quatre-vingt-dix mille habitants; sur le bas-Isonzo cent soixante-dix mille.
Et, parmi les villes reconquises, on comptait Cervignano, important centre commercial, Monfalcone, le plus important chantier naval de l'Autriche, Cormons au milieu d'une région fertile, Gradisca, Aquileia et sa basilique, l'un des plus antiques et parfaits monuments de la Vénétie, la lagune et la ville de Grado,
la prestigieuse Gorizia enfin, reperdues aujourd'hui.
Si l'on se rappelle maintenant dans quelle situation la guerre, en 1914, a trouvé l'armée italienne, on peut alors juger en toute édification. En un an, l'État a pu donner à cette armée démunie la force nécessaire pour se porter dès le premier jour en territoire ennemi, et s'^y maintenir afin de parachever une tâche qui lui facilita les offensives de 1916 et de 1917, avant la déplorable défaillance de novembre.
La nature des lieux ne permettra jamais à cette armée les déploiements et les bonds foudroyants. Sur d'autres terrains moins âpres, chez les alliés, on n'a pas bondi, on ne s'est pas déployé davantage. Et la configuration générale du front italien obligeait à une intensité de défense plus grande encore. Sur terre comme sur mer, l'Italie a mis au jeu toutes ses forces et tous ses movens. L'armée comme la marine apparaît nettement Fexpression d'une nation résolue, et décidée à ne rien ménager pour réussir, et dont une faiblesse momentanée ne peut supprimer la valeur. Si, d'ailleurs, on se souvient de ce que je disais du désir général, si violent qu'iJ est quelquefois un peu farouche,
de prouver que l'Italie vaut désormais toute autre nation, on doutera encore moins de cette volonté. La guerre, épreuve terrible est aussi preuve souveraine. L'Italie s'est jetée dans l'épreuve pour fournir la preuve.
Voyons maintenant si l'effort industriel répond aux deux premiers.