‹ La jeune ItalieChapitre 5 sur 10 · LE FRONT INDUSTRIEL · texte numérisé non relu

LE FRONT INDUSTRIEL

Comme les « camarades », Tltalie se trouvait en 1914-1915 pauvre en usines capables de produire F effort aussi imprévu que considérable réclamé par la guerre. Les grands établissements spécialement militaires eux-mêmes, comme ceux de Terni et ceux d^Armstrong à Naples, ne répondaient pas aux nécessités présentes. Quant à l'industrie privée, elle était trop jeune encore; elle ne pouvait pas posséder ces puissantes réserves qui permettent les entreprises immédiates et vastes.

Ajoutez à cela certains obstacles fonciers, comme le manque absolu de charbon dont ritalie ne. produit pas un gramme, la rareté des moyens de transport maritime qui empêchait de suppléer comme on Faurait voulu à ces manques, et vous aurez à peu près Tidée des difficultés qu'il fallut surmonter.

Pour cette jeune bourgeoisie dont je par-

lais au début, et qui avait voulu cette guerre, l'occasion était belle d'apporter la preuve de ses capacités tant aflirinées, puisque c'était surtout et justement sur elle qu'allait tomber la charge de fournir à la nation les instruments nécessaires à la victoire qu'elle réclamait pour son épanouissement. Et, de même qu'en France et en Angleterre, l'usine de guerre s'installa dans les usines de paix ou sortit du soi avec l'intention de rester ouverte après la victoire comme usine de paix. Après deux années, le résultat est celui-ci : l'Jtalie non seulement pourvoit à ses propres besoins, mais encore fournit à ses alliés du matériel militaire de nature et d'importance diverses: l'usine Fiat de Turin, par exemple, envoie régulièrement ,en France, chaque jour, vingt camions automobiles.

Les établissements italiens travaillant pour la guerre se décomposent ainsi : 66 établissements militaires officiels employant 22.000 ouvriers et 13.000 femmes, auxquels viennent s'ajouter 1.100 établissements auxiliaires occupant 450,300 ouvriers parmi lesquels on compte mmes. De ces 1.100 établissements, isent le matériel métallique; 500 se

sont spécialisés dans les travaux mécaniques, canons, obus, bombes, grenades, cartouches, aviation et automobiles; les 510 autres comprennent les fabriques d'explosifs, de produits chimiques, les mines et autres industries accessoires. Il faut enfin ajouter à ces usines importantes 1.225 établissements moindres, non auxiliaires, répandus par toute Tltalie, et presque tous adonnés à la production des projectiles de petit et moyen calibres; ils emploient à eux tous 37.900 ouvriers dont 4.800 femmes Au total : 2.391 établissements occupant 438.000 hommes et 85.000 femmes. J'ai dit plus haut que 65.000 de ces hommes seulement ont été exonérés du service militaire, et qu'environ 55.000 travaillent en service commandé, soustraits, sous le titre d'indispensables, aux troupes combattantes.

Ce n'est pas tout. Ce peuple ouvrier a été en partie improvisé. L'industrie italienne naissante, en effet, est loin d'avoir réalisé la téméraire révolution sociale de l'Angleterre où la terre pâtit de l'abandon de la main-d'œuvre à peu près tout entière accaparée par les usines.

L'Italie est toujours agricole. Les laboureurs et vignerons ont fait comme la génération

du Risorgimento, qtii s'était mise àii tratvail empiriquement. De même que cette génération a élevé ses enfants scientifiquement, en vue d'une succession qui doit inaugurer un nouvel âge, de même on a créé des écoles où r ouvrier apprend rapidement à manier T outil mécanique qui rendrait, aussitôt le retour de Fhomme à Tusine de paix, son maximum d'efficacité.

Sept écoles officielles, où Ton enseigne à tourner, ont été ainsi fondées à Milan, Turin, Gênes, Rome, Naples et Palerme, écoles auxquelles TÉtat fournit soit les machines, soit la matière première, soit les fonds nécessaires à leur fonctionnement. On admet dans ces ateliers et à ces cours d'instruction les inaptes qui en font la demande. Actuellement ces écoles disposent d'environ 400 machines dont 320 tours; au commencement de 1917, en dixhuit mois, par conséquent, elles avaient produit 9.000 tourneurs. Dans trois de ces écoles, Naples, Gênes, Milan, on a installé des sections de femmes; de même dans les écoles privées, entre autres à Bologne, Florence, Rome, etc.

Enfin, d'autres écoles spéciales ont été fondées pour les mutilés. Deux fonctionnent actuel-

lement, l'une à Milan, au refuge Finzi di Gorla, r autre à Turin, à F École militaire de tours.

Dans r ensemble, ces usines fournissent mensuellement (on compreiidra que je ne puisse fournir sur ce chapitre des chiffres précis) des centaines de canons de petit, moyen et gros calibre, des centaines, de bombardes de tout genre, des millions de projectiles de tous calibres, des dizaines de mille de fusils, plusieurs millions de cartouches, des centaines de mille de bombes à main et à éclatement, plusieurs centaines de camions, des milliers de tonnes d'explosifs, et tout le matériel d'artillerie du génie : remorqueurs, barques de ponts, fils de fer, blindages et couvertures de protection, boucliers portatifs, casques, voitures de tout genre, instruments de travail, appareils électriques, télégraphiques, téléphoniques, projecteurs, appareils d'optique, appareils de transport de matériel, aérostats, dirigeables, aéroplanes avec tous leurs instruments et accessoires, barques, bateaux à vapeur, sous-marins, torpilles, torpilleurs, navires enfin. Ce détail seulement, que l'on me permet : les bombardes de tranchées que nous appelons mortiers ont dépassé aujourd'hui le nombre de 2.000 avec

plu* d'un million de bombes, toutes réparties en batteries séparées mises à la disposition de chaque commandant de grandes unités. 400.000 hommes sont affectés à leur emploi, 8.000 quadrupèdes et 3.000 voitures; en 1916, 25.000 hommes ont été envoyés dans les écoles de bombardiers, dont la moitié devait combler les vides produits par la bataille.

Entrons maintenant dans quelques-uns de ces établissements industriels. Leur histoire et leur état présent, leur production aussi nous édifieront doublement, puisqu'ils nous feront voir T ascension continue de 1 industrie italienne, soft développement brusqué grâce à la guerre, et enfin les chances qu'elle possède de subsister après la paix.

La Société Ansaldo est le premier établissement métallurgique de T Italie. Son siège principal est à Gênes, aux portes de Gênes plus exactement. Actuellement, Ansaldo possède vingt-cinq usines ou chantiers différents, la plupart à Sampierdarena, Cornigliano-Ligure, Sestri et Pegli, les autres dans le val d'Aoste,

à Spezia et à Turin où elje vient d'acquérir la Fiat-San-Giorgio et la Société Cerpelli*

On y construit des locomotives, on y fond des canons (les quatre cinquièmes des canons qui sortent actuellement dès usinés privées sont Tceuvre d'Ansaldo), on y fond Tacier, on y construit des cuirassés et des sous-marins, on y fond du bronze, on y creuse des mines (val d'Aoste), on y fabrique des boussoles, des tubes, des projectiles, des moteurs d'avions, des automobiles blindées, etc.. Ansaldo compte actuellement 37.000 ouvriers, le double d'avant là guerre,r et j'ai vu à Cornigliano et à Sestri de» ateliers en construction pour un grand nombre encore.

La Société est constituée au capital de quarante-cinq millions, aiixquels il faut ajouter vingt-cinq millions d'obligations. La Fiat- San-Giorgio a été achetée vingt millions. En chiffre rond, le capital est de cent millions aujourd'hui. L'année 1916 a donné aux actionnaires 2.309.372 lire de bénéfice pour le capital de 45 millions. Dividende : 15 lire par action. L'action a été émise à 250 lire. Comment Ansaldo à-t-elle atteint cette prospérité? Cette firme apparaît pour la première fois

sur la place en 1853, lorsqu'une société en comjnandite, Gio. Ansaldo et C^®, achète les ateliers de Sampierdarena destinés à la réparation des vapeurs du port de Gênes. Gênes faisait partie du royaume sarde, Giovanni Ansaldo est F ami de Gavour qui le pousse à s'étendre. En 1854, G. Ansaldo meurt. Ses fils lui succèdent avec l'appui de la Banque nationale, aujourd'hui Banca d'Jtalia. Le Risorgimento s'accomplit. Les établissements Ansaldo grandissent avec l'Italie. Ils installent un chantier naval à Sestri-Ponente, y construisent des navires de guerre et marchands.

Ils y adjoignent des métallurgies, des fonderies d'acier et l'électrotechnie, ceci sous la direction de Ferdinando Maria Perrone. Giovanni Ansaldo était l'ami de Cavour, Perrone l'est de Crispi qui s'emploie à donner à Ansaldo la clientèle de l'Espagne, du Japon, de l'Argentine : sept cuirassés, des torpilleurs et des contre-torpilleurs d'Ansaldo figurent à Cuba, à Port-Arthur, à Tsu-Shima. Ferdinando Perrone fait partie de la phalange industrielle qui entend libérer la nouvelle nation italienne de la dépendance étrangère. Il est de ceux qui résistent à l'ingérence allemande dont la

Triplice est le moyen — et pour beaucoup la fin. Il est de ceux qui veulent une industrie purement italienne; l'industrie « fara da se >> elle aussi. Le premier il entreprend, entre autres, la construction des moteurs à turbines, et délivre lltalie de ce monopole étranger.

Ferdinando Perrone meurt en 1908. Ses deux fils lui succèdent, Pio et Mario. Et ceux-là fournissent F exemple vivant de ce que je disais en commençant sur cette jeune génération, née vers 1870-1880, qui donne à la nation âgée de cinquante ans sa maturité; le père a fondé, les enfants continuent avec des movens décuplés. Sous l'impulsion des frères Perrone, les usines de Sampierdarena s'étendent tous les jours. Aux locomotives, aux moteurs, aux cuirassés, ils ajoutent les canons, les obus, les tubes, les boussoles, les moteurs à éclatement et à combustion interne, Télectrosidérurgie, l'extraction des minerais, etc. Sous la direction des frères Perrone, âgés d'une quarantaine d'années, les établissements Ansaldo sont devenus l'un des premiers établissements métallurgiques de l'Europe. Ils étendent chaque jour leur action.

La Société a acheté, en pleine guerre, la

Fiat-San-Giorgio, les mines de Cogne dans le val d'Aoste, les concessions hydrauliques de la Dora, les gisements de lignite de Grosseto, et elle met sur pied une Société nationale de navigation qui fera concurrence aux autres sociétés de navigation dépendantes, pour la plupart, de l'Allemagne, grâce aux manœuvres financières déjouées en 1914-15 par le ministère S alandra, manœuvres auxquelles Ansaldo répondait, enfin, en prenant une part importante et même, dit-on, prépondérante dans une banque, la Banca di Sconto.

Qu'il y ait, à cette fièvre, des raisons d'ambition personnelle, il serait puéril de le nier; et rien, d'ailleurs, n'est plus légitime ni plus salutaire. Ne nous y trompons pas, pourtant.

On y trouve aussi un sentiment très fort et très actif d'orgueil national, celui de la jeune Italie. J'ai visité Ansaldo. J'ai vu fondre les canons, couler l'acier, tourner les obus, construire les cuirassés, les sous-marins, les autos blindées, armer les bateaux, j'ai vu tout cela inutile à décrire; mais j'ai vu aussi ceux-là qui dirigent, les chefs en un mot. Non pas seulement le Commandeur Pio Perrone, mais aussi tous ses collaborateurs, les ingénieurs à la tête de chaque département, plus

jeunes que leur chef. Et, dès cette première étape, à Gênes, de mon enquête, j'ai eu le pressentiment de ce qui allait bientôt s'imposer à moi avec force, la vision initiale de cette jeune Italie pleine d'ardeur et de volonté. Une activité comme celle des frères Perrone ne suffit pas à elle seule pour réaliser/ Il faut, à cette jeunesse de la direction suprême, l'aide de la jeunesse dans la direction secondaire. Il faut que le sentiment qui pousse la première soit partagé par la seconde, que la même volonté fleurisse aux deux échelons, que l'on se comprenne sans se le dire, que la même ambition mène chacun, les mêmes ambitions si l'on veut, mais une même foi. Ce qui arrive dans les administrations publiques où la bonne volonté d'un ministre se brise contre la routine et la béatitude des bureaux, comment l'éviterait une industrie aux cent branches qui se heurterait chaque jour à l'apathie des chefs seconds? Une seule âme pour tous, et c'est celle d'hommes de même âge, bien unis, qui se sentent forts et capables, mus par une .pensée à la fois intime et nationale, et marchant tous d'accord, à la conquête de la fortune personnelle et du succès général.

Autre exemple : celui do G. B. Pirelli. En

1872 M. Pirelli, aujourd'hui sénateur du royaume, était un fort jeune ingénieur à la recherche d*uiié industrie où employer ses dons et sa science. Il fit choix du caoutchouc et s'installa à Milan avec une quarantaine d'ouvriers. Son ambition consistait à fabriquer les différents articles entrant dans l'outillage industriel. Cinq ans plus tard, G. B. Pirelli adjoint à ses articles industriels les articles de chirurgie, de sport, les vêtements caoutchoutés aussi. Au bout de trois ans, G. B. Pirelli adjoint encore. Cette fois avec audace. II entreprend la confection des câbles et fils électriques isolés. Arrive l'ère de la bicyclette, Pirelli entreprend les bandages. L'invention de l'automobile entraine aussitôt la fabrication du pneumatique.

Aujourd'hui la Société anonyme Pirelli et Cic est constituée au capital de vingt et un millions. Son activité s'étend sur trois principaux chapitres : fils et câbles isolés; pneumatiques et bandages; articles industriels, agricoles, militaires, sanitaires, etc. Elle compte six établissements : un à Milan, un à Bicocca, prè& de Milan, un à Spezia, un à Vercurago près de Calolzio, un à Villanueva en

Espagne, le dernier à Southampton, en Angle terre- Elle a fondé aussi une filiale en France. Dix mille ouvriers travaillent dans ses ateliers, dont les deux tiers en Italie, le reste réparti entre FAngleterrê et TEspagnc.

M, G. B. Pirclli, dévenu sénateur, a quatre fils dont Taîné est âgé de trente-six ans. Celui-ci et un de ses frères restent auprès de leur père, à Milan; les deux autres . sont chargés des usines à l'étranger.

Quelles réflexions en diraient davantage que «ces faits tout secs? Et Ton m'a cité cet autre fait : a,u moment où fut fondée la succursale espagnole, M. G. B. Pirelli reçut une convocation d'une banque de Berlin l'invitant à venir s'entendre avec elle. L'un des fils se rendit à cette injonction, du moins quant au voyage. On lui mit le marché à la main : ou l'accord, c'est-à-dire sujétion, ou la ,guerre, c'est-à-dire le marché inondé par les produits allemands vendus à perte pour ruiner le nouveau marchand. Et le jeune et souriant Italien répondit à peu près ceci : « Vous possédez un capital dix fois plus fort que le nôtre. Vous pouvez vendre dix pneus à perte contre moi un. Mais quand j'aurai perdu un million vous en

— lia —

aurez perdu dix. Nous sommes prêts à sacrifier un million ». Et la Société Pirelli, le chantage manqué, continua son chemin. Est- il besoin d'ajouter que, depuis deux ans, Pirelli travaille presque exclusivement pour la guerre?

L'histoire d'Ercole Marelli est peut-^être plus caractéristique encore. Vers 1885, le jeune garçon Ercole Marelli était ouvrier dans une maison d^électricité où il avait débuté en qualité d'apprenti. En 1888, son patron l'envoie au Paraguay participer à l'installation d'une centrale de lumière électrique. Il y reste trois ans, et revient résolu à travailler pour son propre compte. Il loue un petit atelier où il opère seul avec un unique apprenti. Pour matériel principal, un petit tour de précision qu'il possédait déjà lorsque, salarié, il augmentait ses gains d'usine grâce à des travaux en chambre. Au moyen de ce tour, il construit des petits appareils de physique, piles, accumulateurs destinés aux établissements d'instruction. Il leur adjoint bientôt les appareils médicaux. Au bout de quatre ans, en 1895, il ouvre un nouvel atelier. Le premier comptait 50 mètres carrés, le second . en couvre 150. Il fabrique des paratonnerres, des lampes à arcs, des accumu-

Page 1