PROCESSIONS
Là, l'Église Souffrante en voiles yiolgi^.l
Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes
Avec les bienheureux du Paradis si calmes
Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
L'Église Triomphante est soudain apparue En rose, tout en rose, en tulle rose^ et clair, Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair, Comme un lever d'aurore incendiant la rue.
Puis voici les abbés en dalmatiques dlûr, Les chanoines songeurs dans leurs camails d'hermine. Tout un cortège grave et lent qui s'achemine Dans le silence doux du beau jour qui s'endort.
Et tout là-bas, parmi les bleuâîîês traînées Du liturgique encens qui parfumait le soir. Devant le baldaquin où luisait l'ostensoir, Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
Et l'évêque, debout sur le peuple chrétien, Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes, Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes, Les graines du Seigneur dont il était gardien.
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges, S'éloignaient lentement aux feux des chandeliers Comme si tout au loin de vagues escaliers Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
Et, dans l'éloignement, des lambeaux d'oraisons Revenaient émouvoir les foules obsédées, Et des adieux d'encens ou de fleurs décédées Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
Ainsi mon Ame ! Ainsi mon Enfance perdue î Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs. Leurs convois blancs marchant dans un bruit d'encensoirs Et leur dais d'argent neuf pour la Vierge attendue.
Mais la procession n'a chanté qu'un moment Et mon Ame n'a plus dans le noir de ses rues Qu'une foule grouillante et d'aoiurdes cohues De Rêves qui s'en vont mélancoliquement î
L'EAU QUI PARLE
UiTES, avez-vous remarqué.
Vous les amants du Soir moroses, Quand vous allez, le long d'un quai, Pleurant l'exil des soleils roses,
Quand vous allez par les temps gris, Vous les songeurs, les taciturnes.
Ouvrir un peu vos yeux aigris A des paysages nocturnes,
Quand, accoudés aux parapets, La brise, si peu qu'on la sente.
Vous rend du rêve et de la paix Par sa douceur rafraîchissante,
Avez-vous vu, quand sur les ponts Debout dans leur orgueil de pierre.
Vous entendez à petits bonds Chevaucher l'eau de la rivière,
Dites, avez-vous remarqué Combien l'eau se plaint et frissonne Et demande aux parois du quai Pourquoi le granit l'emprisonne.
C'est vrai qu'avec des soins pieux La nuit, comme au cou d'une amante, Met ses bijoux silencieux Sur cette eau qu'un regret tourmente,
Les beaux bijoux des astres d'or, Mais ce luxe du ciel, qu'importe !
Et la rivière pleure encor Parce qu'un sort fatal l'emporte,
L EAU QUI PARLE
Et qu'elle fuit à tout moment, Contrainte et brisée en des marches Promptes inexorablement, Malgré l'effort des grandes arches !
Et toute seule dans son lit L'eau semble amoureuse et s'étire Sous la lune qui l'appâlit.
Et, comme une femme, elle attire.
Mais elle veut de fiers amants!
Elle a des paroles mouillées Et chuchote, avec des serments, Qu'ils s'en iront sous les feuillées.
Qu'ils s'en iront au bon soleil Chercher au fond de la campagne Un pacifique, un long sommeil Qu'un rêve de fleurs accompagne !...
Et parfois des poètes doux Que la voix de l'eau triste appelle.
Escaladent les garde-fous Pour aller dormir avec elle.
Puisque personne n'a compris Combien leur Ame est grande et fière, Ils offriront leurs yeux flétris Aux baisers froids de la Rivière !
LES JOURS MAUVAIS
A Emile Verhaeren.