LA THÉOLOGIE : PREMIERS TRAITÉS
SOMMAIRE
I. Division de cette étude: la Théologie dogmatique et la Théologie morale. Liste des Traités.— Les professeurs : M. Philpin et M. Icard. Le manuel: Bailly, revu par Receveur; l’exemplaire de Renan. Pp. 21-26.
II. Comment Renan juge la Théologie. Il la compare à la Philosophie. Il y distingue deux parties qu’il apprécie différemment; critique de la Théologie scolastique. Pp. 26-29.
III. Le Traité de la Religion dans Bailly. Son architecture. Les miracles et les prophéties. Le rejet des «arguments négatifs ». La théorié de la «certitude historique » et son application aux cas de Moïse et des apôtres. Faïblesse de ce Traité. — L'étonnante estime de Renan pour cette partie de la Théologie. Comment elle s'explique: les Observations psychologiques n° XXIII, XXIV et XLVI; Renan voit l'apologétique non telle qu'elle est, mais telle qu'elle peut et doit être. Pp. 29-36.
IV. Les Prolégomènes. Rapports avec le Traité précédent. L'Ecriture: nature, étendue, conséquences de son inspiration. Ses différents sens. L'autorité de la Vulgate; celle des Pères. Les propositions «de fide ». — Théorie de la Tradition. Pourquoi les apôtres n'ont pas tout écrit. Pp. 36-40. - 2.
V. lie Traité des Actes humains. Du libre arbitre, examiné en fonction de la connaissance; l’« ignorance invincible ». De notre fin dernière, la béatitude. Si nous devons rapporter tous nos actes à Dieu. — Le Traité des Lois. La « loi éternelle »; la loi naturelle et la morale révélée. Les Juifs et la croyance à la vie future. Que la nouvelle £oi ne sera pas remplacée. Si elle oblige les sauvages qui l’ignorent. Théorie de l'autorité. Saint-Sulpice et les lois civiles. — Le Traité de la Conscience. Le scrupule. Le Probabilisme. Influence possible de cette partie du Cours sur Renan. Pp. 40-45.
VI. Le Traité des Péchés; sa rédaction en français. L’essence du péché; ses causes; le rôle du démon, celui de Dieu. Les effets du péché; les châtiments d’outre-tombe : intensité, durée, nature. Saint-Sulpice tendrait à adoucir le tableau de l'enfer, pour, soulager l’apologiste, Les « péchés de pensée ». Questions relatives aux âmes, et au mal. — Le péché originel ses adversaires. Preuve et confirmation du dogme ; Pascal et Lamennais. Réfutation des objections ; que le récit génésiaque de la chute n’est pas un mythe. De l’état d'Adam. Le sort des enfants morts sans baptême. La faute originelle a permis la Rédemption. Comment nous avons participé au péché d'Adam, et comment il nous est transmis. Que personne n’en a été exempt, sauf la Sainte Vierge. Dissertation sur l’Immaculée Conception. Quels miracles favorisent cette croyance. Répugnance de Renan à les admettre. Saint-Sulpice et l'esprit de « juste milieu ». Pp. 45-57.
VII. Caractères de l’enseignement sulpicien : modération et bonhomie ; esprit pratique. Attitude à l’égard du pouvoir civil; le loyalisme de Saint-Sulpice et ses limites. — La méthode de raisonnement. Les partis pris de l’exégèse. Pp. 57-61.
Le 13 décembre, Renan écrit à sa mère que «tout marche à merveille ». Tout, c'est-à-dire la Théologie et l'Hébreu, les deux branches principales de l’enseignement à Saint-Sulpice. Les autres disciplines s'y rattachaïent à la première, qui occupait plusieurs « petits Cours » par «ses accessoires, Ecriture Sainte, droit canon, etc.» Ainsi, la Théologie était bien l’étule maîtresse, à laquelle les séminaristes devaient s'appliquer pendant leurs trois années de séjour normal. Nous reconnaîtrons son éminente dignité en suivant d'abord, avec Renan, les grands Cours dont cette science-reine faisait l’objet.
Ils étaient, dès le 6 novembre, «en plein exercice » : le matin, une classe de Morale, et l'après-midi, une classe de Dogme. C'étaient là, en effet, les deux grandes divisions de la Théologie : la dogmatique où spéculative, exposant les vérités de foi; et la morale ou pratique, énonçant les règles des mœurs.
L'auteur des Souvenirs place dans celle-là «les Prolégomènes,comprenant les discussions relatives aux sources de l'autorité divine ». Veut-il parler des Sources de la Théologie ou Lieux théologiques ? On doit le croire, encore que son expression ne soit pas adéquate. Mais, si c'est assurément là le plus important dans les Prolégomènes, ils sont loin pourtant de s'y réduire : ils définissent aussi la Théologie et Ja divisent sous le rapport de la méthode ; ils traitent de sa matière (chapitre des Conclusions théologiques) ; enfin l'on y trouve la liste des différents Traités.
Ceux-ci sont au nombre de neuf pour la Théologie dogmatique, et de onze pour la morale. Leur distinction et leur classement procèdent de considérations abstraites. On y envisage Dieu en lui-même, et c'est le Traité « de Dieu et des attributs divins »; puis relativement aux autres êtres, et en particulier aux hommes: ce sont les Traités « de Dieu créateur » et « de la vraie Religion ». Celui-ci doit prouver qu'il n'y a qu’une religion vraie et divine: la chrétienne. Mais plusieurs sociétés professent le christianisme : laquelle fut instituée par le Christ? C’est ce qu'établit le Traité «de la véritable Eglise », au profit du catholicisme.
L'ensemble forme ce qu'on appelle la Dogmatique générale. De là dépendent des dogmes spéciaux, révélés par Dieu et proposés comme objet de foi par son Eglise. Ils ne sont pas enchaînés moins solidement les uns aux autres que les précédents. A celui de l’exist2nce de Dieu se rattache le dogme «de la Trinité» des personnes en une seule et même nature divine. La seconde de ces personnes est le sujet, du sixième Traité, «de l'Incarnation ». Et ce mystère ayant eu pour fin et pour résultat notre salut par la grâce, c'est aussi «de la Grâce » que l’on s'occupe ensuite. Or les principales voies de diffusion de [a grâce dans les hommes sont les sacrements. D'où le Traité «des Sacrements en général », et ceux « des Sacrements en particulier » (4).
Ces derniers, par plusieurs points, touchent à la seconde partie de la Théologie, à cet «ensemble de la Morale philosophique et du droit » que « la révélation et les décisions de l'Eglise » viennent compléter. Ce résumé de Renan donne une juste idée de la Morale. Elle se divise, elle aussi, en deux. La générale (ou Morale de principes) em- Prasse les règles communes aux « Actes humains » dont le premier Traité expose la nature, les principes et la fin. De ces règles, les unes sont externes : «les Lois »; l’autre est interne: «la Conscience ». Selon qu'on s'y conforme ou qu'on les transgresse, on donne lieu au Traité «des Vertus » et à celui «des Péchés ».
Cet ordre, qui est à peu près celui de Saint Thomas, conduit à la Morale spéciale. L'objet de cette nouvelle partie est l'examen des lois particulières auxquelles le catholique est soumis. Ie Traité « du
; (1) Cette neuvième élude comprend sept chapitres au moins dans le manuel de Bailly dont il sera question tout à l'heure. C'est ce qui explioue le chiffre de quinze
Traités (huit plus sept), que Renan attribue dans ses Souvenirs à la Théolooi = dique, — Cf. vol. 11.479, fos 383-394. en RE
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Décalogue» étudie les trois vertus théologales et les quatre vertus morales (2), par où il n’est pas sans chevaucher un peu sur le Traité « des Vertus ». Et comme la pratique de la justice soulève plusieurs difficultés, les Traités dits «du Droit et de la Justice» et «des Contrats » sont consacrés à leur solution. Suivent ceux «des Commandements de l'Eglise», «des Censures et des Irrégularités», «dés Bénéfices» et «de la Simonie». Le dernier s'occupe «des Obligations des divers états ».
Le lecteur excusera l’aridité de cette nomenclature. S'il veut accompagner le séminariste jusqu'au bout, il doit s'accoutumer à des horizons sévères. On ne voit pas que la Théologie soit «susceptible d'ornements égayés », et c'était aussi, sans doute, l'avis des Sulpiciens qui l'enseignaïent. Quels étaient-ils en 1843-1844? Qui Renan eut-il alors comme professeurs ?
Pour le Dogme, ïil n’a point été l'élève de M. Baudier. Il l’'aurait sûrement dit, en parlant de son confesseur ; et son estime pour celui-ci force à chercher ailleurs le “« commençant » qu'il déplore d'avoir à « étrenner ». Ce jeune ‘maître devait être M. Philpin de Rivières, alors âgé de trente ans. C’est lui que l’Almanach nomme à côté de M. Baudier pour l’enseignement du Dogme, et l'on ne peut guère imaginer Sulpicien de plus fraîche date : selon L. Bertrand, il était entré à la maison de Paris en octobre 1839 ; dans ces derniers mois de 1843, il sortait à peine, semble-t-il, de la Solitude (3). N'y avaitil pas eu dans sa vocation quelque chose de précipité ? Tout ce que nous savons, c’est qu'il finit par «quitter spontanément le séminaire et la Compagnie ». M. Philpin était compatriote de Diderot, et l'on sait que la tête d’un Langrois est rarement fixe sur ses épaules.
Celui-ci n'avait pas dû pencher bien longtemps la. sienne sur ies livres de Dogmatique. Dans ses écrits, qui sont très peu nombreux et presque uniquement biographiques (4), il n’a touché à la Théologie que sur des points de Morale : on a de lui, en manuscrit, des « Questions détachées des Traités de la Justice et des Contrats ». Il est permis de deviner, dans ces conditions, ce que valait son enseignement de début: c'était d’une médiocrité dont l'ami de Liart s’est plaint expressément en mars 1844, et qui lui fut d'autant plus sensible qu'il avait déjà éprouvé pour sa Philosophie un «malheur» analogue. Avoir subi, dans son premier semestre d'Issy, un suppléant au lieu de M. Gottofrey, et, durant sa seconde année, M. Gottofrey au lieu de M. Manier ; puis tomber encore, en arrivant à Paris, sur M. Philpin, quelle persistante malchance ! Toutefois, dans ce dernier cas, il n'en
(2) Ce sont la prudence, la force, la tempérance el la justice.
(8) On appelle ainsi le Noviciat des Sulpiciens ; il est attenant au séminaire de Philosophie.
(4) Vies de quelques MM. de la Cie de Saint-Sulpice qui ont été envoyés dans les missions des Etats-Unis. Notice sur M. Gosselin. Précis historique dans la Vie de M. Emery que M. Gosselin avait écrite, et dont M. Philpin procura l'édition en 1861-62, sous la direction du Supérieur de la Solitude (Cf. L. Bertrand, lib. laud., &. I, aLFa12X
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faut pas exagérer la portée : Renan lui-même nous avertit qu’ il trouvait avec les « autres messieurs moyen [de] suppléer » à l'insuffisance de son professeur de Dogme.
Peut-être recourait-il, en particulier, au Sulpicien chargé de la Morale et qui avait, lui, «la plus longue habitude du professorat». A ce trait, et à un autre signe plus décisif (5), on reconnaît M. Icard, que l'Almanach désigne effectivement comme ayant, cette année-là, enseigné cette discipline avec M. Laloux (6). Non que M. Icard, en 1843, fût très âgé : il n'avait pas quarante ans. Mais (surtout par con-
traste avec M. Philpin) il paraissait «faire sa classe d'une manière
remarquable ». Sans doute, aux yeux de Renan, manquait-il un peu de « profondeur » ; en revanche il montrait beaucoup de «finesse» et de « sagacité ».
Assurément cet éloge, qui n'est pas même sans réserve, semble pâle, à côté des sentiments d'admiration que le jeune hébraïsant portait à M. Le Hir. Néanmoins, il surprend un peu, en ce qu'il laisse de côté ce qui paraît avoir été le trait marquant de M. Icard : sa nature autoritaire, inflexible sur le dogme. Renan, se dit-on, aurait dû l’éprouver U’abord, ne fût-ce qu'aux Catéchismes de Saint-Sulpice. Il faut croire que le caractère de ce Directeur ne se déployaït pas encore. Ce petit Méridional très sec mourut presque nonagénaire, un an après Renan, dont il était l'aîné de presque vingt ans : on fait aisément des erreurs de perspective dans une si longue existence. Il est très peu probable qu'il présidât dès lors la lecture spirituelle (7), et qu'on püût voir en lui un futur Supérieur Général. On sait qu'il n'accéda qu'en 1875 à cette fonction dans l'exercice de laquelle il eut avec M. Loisy quelques rudes contacts (8).
Comment, d’ailleurs, Renan eût-il pu subir des désagréments de ce genre, lui dônt la docilité n’aspirait qu'à une saine doctrine ? Hélas! il ne pouvait se flatter de la trouver dans son manuel de Théologie, et c'était encore pour lui un sujet de contrariété. L'auteur en usag» à Saint-Sulpice était, en effet, Louis Bailly, dont l'ouvrage remontait au xvin° siècle (9), comme la Philosophie de Lyon, avec laquelle il offre de nombreux traits de ressemblance. Même langue : le latin. Même forme scolastique. Quelques sujets communs : ses deux premiers Traités exposent à nouveau les vues de la Métaphysique générale, et cinq chapitres y traitent des Anges, que le P. Valla avait étudiés brièvement, et indûment selon certains. Lorsqu'enfin les matières diffé-
‘ (5) Renan a écrit en lettres hébraïques le mot « Icard », en tête des Notes qu'il a prises au Cours sur la Conscience (vol. 11.479, fo 39 r.).
(6) L'Almanach nomme même M. Le Hir, qui aurait ainsi cumulé la Morale et l’Hébreu.
(7) Cf. le Nomenclator literarius de P. Hurter, t. III, 2e éd., col. 1428 ; et l’assez
longue monographie de L. Bertrand (lib. laud., t, II . 498-511 H i- - Alexandre loussaint Icard, Fe SES
(8) Cf. A. Loisy, Choses passées, 92.
(9) À 1789 ; approbalions datées de 1787.