‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 9 sur 369 · L'ENSEIGNEMENT SULPICIEN · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT SULPICIEN

davantage de ceux même dont il suivait les cours avec le plus de zèle et de fruit. Ni eux ni lui ne se doutaient du terme où ce labeur implacable devait l’entraîner.

Ce qu’en revanche, dès ce début d'année, Renan aperçut fort bien, c'est le profit qu'il tirerait de Saint-Sulpice. Tout ce qu'il voyait et entendait dire le confirmait dans cette idée, que l'instruction « y était beaucoup plus complète qu’en aucune autre maison ecclésiastique ». 11 avait trop senti l'insuffisance d'Issy à cet égard, pour ne pas se féliciter de la meilleure distribution des occupations (41), de la variété des matières, de la valeur enfin des maîtres. Ceux-ci étaient « tout entiers à leurs études », et préparaient leur enseignement « avec un soin extréme ». Leur expérience ne le cédait point à leur conscience. A une ou deux exceptions près, c'étaient « de vieux professeurs dans toute la force du mot ».

Encore n'est-ce pas assez dire. Le premier coup d'œil, chez Renan, est presque toujours favorable, si ce n’est enthousiaste. Il fait un large crédit à ceux-là même qui sont destinés à le décevoir. Faut-il expliquer par là sa première opinion sur les Sulpiciens de Paris, ou l’imputer à un revirement bien naturel, après les préventions qu'il s'était formées à Issy ? Toujours est-il qu'il se déclara « surpris du nombre d'hommes distingués et savants » qui l’entouraient. Il n’en est aucun, assure-t-il à sa soeur le 27 novembre, « qui n'ait un mérite réel, et quelques-uns sont remarquables par leur talent et leur érudition ».

Cette appréciation flatteuse reste malheureusement collective, et ce serait un jeu assez vain que de prétendre l'appliquer en détail à l'un ou à l’autre des Directeurs. Les renseignements que Renan ne tarda pas à donner à son ami Liart ne sont pas, il est vrai, sans la partieulariser et la nuancer ; mais seulement en ce qui concerne ses professeurs de Dogme, de Morale et d'Hébreu. Encore n'est-il possible d'identifier le premier qu'à l’aide de l'Almanach du Clergé de France (42). C'est aussi à cette publication qu'il faut demander, si l’on en est curieux, le nom et la fonction des autres Sulpiciens. On y voit, par exemple, que l'Ecriture Sainte était enseignée par M. Mollevault, le Droit canonique par M. Galais. M. Caron était maître des cérémonies ; MM. Houssard et Malzac, économe et sous-économe. Un Directeur plus connu par ses travaux était M. Carrière : M. Affre, archevêque de Paris, allait justement, en cette fin de 1843, le nommer vicaire-général, en même temps que M. Carbon (43). Mais il n’entra, semble-t-il, qu'en 1845 dans l'horizon de Renan.

(41) Voir infra, Appendice A, le Règlement intérieur de Saint-Sulpice. (42) Mars 1844, p. 318.

(43) Cf. le Bref de Paris pour 1844, et l’Ami de la Rel. du 23 décembre 1843. Cette feuille rappelait que MM. Carbon et Carrière avaient été « honorés de la confiance de M. de Quélen dont ils étaient si dignes » (t. CXIX, p. 567) : avis à ceux qui, depuis l’arrivée de M. Affre au siège de Paris, soulignaient, dans son administration, tout ce qui rompait avec les traditions de son prédécesseur.

Celui-ci, pour l'instant, songeait surtout à s'initier aux disciplines nouvelles, moins fatigantes, assure-t-il, que la philosophie (44), mais néanmoins absorbantes. Malgré la détresse de sa bourse (45), il avait acheté pour plus de vingt francs de livres, et pour près de six francs de chandelles et de papier. Sur sa table, dans ses tiroirs et ses placards, ne tardèrent pas à s’amonceler, à côté des livres et papiers revenus de Tréguier (46), toutes sortes de notes, de rédactions, d’éerits personnels. Une grande partie en a été conservée. En la dépouillant, on se met en état de reconstituer à la fois l’enseignement du premier Séminaire de France vers le milieu du siècle dernier, et l’histoire mentale d'un génie adolescent en quête de la Vérité (47).

(44) C’est du moins ce qu'il écrit à sa mère. Mais c’élait probablement pour la tranquilliser. Après ses deux années d’Issy, il était revenu à Tréguier mal portant el amaigri : cet effet avait été imputé à la philosophie.

(45) Il ne lui restait plus, au 6 novembre, que six francs en poche. Il faut voir, dans sa lettre de ce jour, comment il s’y prend pour amener sa mère à lui envoyer de l’argent sans le lui demander positivement. Mme Renan comprit et glissa une somme dans un paquet de bas. Mais Ernest ne fut pas en reste de générosité : tout en gardant l’argent, « je ne veux pas du tout », écrit-il, ç,que le poids de mes dépenses tombe sur vous : Henriette s’en charge ».

(46) Renan les y avait laissés, mais en les mettant « à part dans un étage particulier de la Bibliothèque ». Les ayant réclamés à sa mère, il dut les recevoir le 11 décembre par la diligence. C'étaient sans doute ses livres et papiers de Saint-Nicolas et d’Issy.

(47) Cf. L. du Séim., 227-228, 232-233 ; Fr. Int., 243-244 ; L. à son fr. Alain, 10 ; L. Int., 150-151 ; vol. 11.474, f9S 119-124 ; Souv. d'Enf. et de Jeun., 235-239, 251-252.

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