RELIGION ET NATUREL
SOMMAIRE
{. La raison et la foi. Si la première conduit à la seconde; quel complément elle en reçoit. Leur harmonie. Comment réformer la Théologie en conséquence : exprimer en termes nouveaux des pensers anciens. L’apologétique morale de Renan : preuves de l'existence du démon, de l'éternité des peines, du péché originel. La question biblique : l’authenticité du Pentateuque ; les « taches » des Evangiles ne sont qu’apparentes. Valeur de ces considérations. « Endosmose » de la philosophie et de la religion; nature ou providence ? Les deux espèces de symbolisme; que l’une est un danger pour la foi. Pp. 206-211.
II. Si Renan a la foi. A la recherche de la vérité nécessaire. Nature de son scepticisme. Croitil fermement au christianisme ? L'aveu des lettres à Liart. —- L'espérance. Pourquoi l'on n’est pas «touché des choses de l’autre vie ». La béatitude; l'enfer. Le problème du salut. La pensée de la mort. De la valeur et de la conduite de l'existence; optimisme foncier, contre-courant pessimiste. La charité envers le prochain; les deux tendances de Renan. Son «égoïsme philosophique ». Ses difficultés à aimer Dieu. La grâce ne le favorise guère. Peut-elle s’obtenir par la prière? Pp. 212-220.
III, Jésus-Christ, Verbe et « vraie vérité ». Son rôle mystique : l’Intermédiaire, le Sauveur. Sa vie terrestre ; son « cortège naturel », les pauvres; ses ennemis. Les Juifs et leur fausse conception du Messie. Humilité et douceur de Jésus. La--vertu de son exemple. Préparation lointaine de la Vie de Jésus; le Christ et Jean-Baptiste. Culte de Renan pour J.-C. Pp. 220-228.
IV. La piété de Renan. Les exercices en commun; ses pratiques particulières. Quelle direction a reçue sa vie morale; ses « examens de conscience » et leur effet. Que ses dispositions sont plus profanes que religieuses; s’il lutle contre la nature. L’aspiration au bonheur; en quoi il le fait consister : affections de famille, amitiés, que Dieu se doit de favoriser. L'étude; ses rapports avec la piété ; ses « vues supérieures » ; ses plaisirs; le futur homme de lettres se révèle. Pp. 223-227.
V. Principaux traits de caractère. L'orgueil et la vanité; « intéresser. l'univers à son sort »; jusqu'où va le « désir d'estime ». Comment Renan « perd son moi »; son mimétisme. Le souci de l'opinion entraîne le philalèthe à mentir. Exemples de dissimulation, à Saint-Sulpice et en Bretagne; la politesse, Répugnance à se soumettre; «possibilité de monter ». Si Renan a connu l'ennui, et l'inquiétude du sexe. Pp. 227-281.
Le lecteur qui nous a suivi jusqu'ici n'a pu manquer de voir que l'esprit de Renan est alors dans une sorte d'équilibre instable. C'est même ce qui fait le caractère distinctif de cette époque, et ce qui la rend assez difficile à décrire fidèlement, Parce qu'on sait quel côté doit l'emporter à la fin, on a tendance à sous-estimer l’autre; on risque de méconnaître l'intérêt de certaines tentatives, qu'on ne retrouvera plus l’occasion d'étudier, car le séminariste ne les soutiendra pas longtemps. Il cessera bientôt, par exemple, de traiter dans un esprit orthodoxe la vieille question des rapports de la raison et de la foi; et il abandonnera les essais d’apologétique Ses il procède avec plus d’ingéniosité peut-être que de conviction.
Ce que le séminariste écrit sur le premier sujet paraît assez maigre, si l’on songe aux polémiques où s'affrontaient autour de lui non seulement éclectiques et catholiques, mais, à l’intérieur du catholicisme, les traditionalistes et leurs adversaires. Il ne paraît guère les avoir connues. Ici encore, il se borne à consigner les opinions de Cavour, sinon à partager son espérance de voir la philosophie, qui déjà s'en rapproche, rentrer
au sein du christianisme « dans un avenir peu éloigné ». Il retient cette idée de Kant, que les principaux dogmes chrétiens peuvent se « déduire » « comme des conditions nécessaires d’une vraie moralité ». Cavour aurait-il raison, et la philosophie conduirait-elle à la foi, selon le programme qu'Abbadie lui aussi s’est tracé ?
Il faut s'entendre. Si la raison découvre les dogmes, à quoi bon la révélation ? Renan a vu le danger, et il l’évite, en assignant cette seule tâche à la philosophie, de préparer dans chaque esprit la voie à la foi. C'est sans doute ce qu’il veut dire quand il donne Jean-Baptiste pour patron aux philosophes. Quelque étonnement qu'il en ressente, il admet que l'étoile de la raison s'éteigne avant le terme, et que les Mages allégoriques doivent consulter en la personne des doctes l'autorité positive.
Quels rapports cet enseignement nouveau entretient-il avec nos lumières naturelles ? Il les complète, s’il est vrai que tel « principe, dicté par la saine raison », serait presque faux sans l'explication que la foi fournit. À nous seuls, nous n’eussions eu l’idée ni de la pénitence, ni de la charité. La résurrection du « corps spirituel » nous serait encore cachée, si Saint Paul ne l'avait pas annoncée: c’est là, en effet, une notion à laquelle «l'esprit humain n’'eût pu atteindre à priori», ou du moins il n'aurait « eu aucun motif de s’y arrêter sans la révélation ».
Ainsi la foi dépasse la raison. Mais ne lui arrive-t-il jamais de la contredire ? On pouvait s'attendre à ce que Renan hésitât sur ce point litigieux, surtout en présence de certains développements pauliniens. Effectivement, on le sent préoccupé d'assurer l'accord entre ces deux puissances. Dans les Principes de Conduite, il prend bien soin de les faire marcher de pair, et de n’en appeler que pour une entr'aide aux « moyens de connaître naturels et révélés ». Cette bonne harmonie est parfois menacée : tel dogme est susceptible de provoquer de la résistance. Alors l'élève de M. Mollevault met en valeur un détail de sa formule, se flattant par là de le présenter sans « rien qui [y] choque la raison de l’homme ». Mais la raison rebelle continue-t-eille, en dépit de Saint Paul, à « s'élever fortement là-contre » ? Alors le jeune philosophe se rappelle opportunément sa théorie de la connaissance. « La limitation et partant la relativité » de la raison justifient l'admission des mystères, pourvu toutefois — et Renan ne semble pas douter que cette condition ne soit toujours remplie — que nous en concevions la « possibilité ».
- Quant à leur « manière », elle nous échappe; et c'est un secret que le séminariste n'a nulle envie de violer. N'essayons pas « de percer les mystères de la grâce » : c’est un jeu « dangereux ». N'explorons pas ces abîmes, de peur que la tête ne nous tourne : « rien n'est plus profond qu'eux ». Rappelons-nous que les dogmes « sont d'un autre ordre de choses ». Celui-là « fausse son intelligence », qui se livre à des « spéculations creuses », ou à des « systèmes à perte de vue sur des objets où nous ne sommes pas compétents ».
Ces considérations suffisent à tracer à la raison son devoir. Elle ne prétendra ni suppléer la foi ni la contrôler; elle ne s'en désintéressera pas non plus, mais elle se fera son auxiliaire. Voilà l'office qui