‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 101 sur 369 · COMMENT RÉNOVER LA THÉOLOGIE · texte numérisé non relu

COMMENT RÉNOVER LA THÉOLOGIE

incombe à la philosophie de Renan par rapport à l'enseignement divin, tel qu’il émane de la Bible ou que la Théologie l’a codifié.

Comment le séminariste s’en est acquitté, on a déjà eu lieu de l’entrevoir. Loin de se dérober à ce rôle, il en a voulu à ceux qui le tenaient mal. De là ses essais de réforme. Puisque la raison humaine a concouru avec la Révélation pour édifier la Théologie, puisqu'elle en est, d'après les Prolégomènes, la « seconde source », il s’est cru le droit de mettre la main à cette science. Malgré ses défauts, elle contient des données précieuses, des « faits bien remarquables », égaux en intérêt à ceux des Observations. Veut-on disserter du Scrupule, pourquoi négliger les analyses de Liguori ? — Mais la Théologie a une langue rebutante. — Qui vous empêche de la renouveler ? Sous le dehors le plus suranné, la vérité est toujours vive. Il suffit de la rendre aimable aux yeux modernes.

Voilà ce que Renan a fortement senti. La différence des terminologies ne l’a pas trompé sur l'identité des objets. Les deux derniers chapitres des Esquisses de Stewart lui ont représenté le résumé le plus clair de ses Traités Des Actes humains et. De la Conscience, Dès lors, une tâche féconde s’imposait à lui: traiter en philosophe la matière théologique, la revêtir d’une forme écossaise, comme correctif aux lourdeurs de l’abstraction. Sa ferme plume de psychologue et de métaphysicien s’employa donc à donner un air moins scolastique à ses Rédactions (1), tout en évitant, dans ses écrits personnels, le vocabulaire de ses Cahïers de Cours. S'il en garde certains termes, c’est en général qu'ils sont simples et d'une étymologie parlante : encore signalet-il au lecteur leur origine. Ou bien il les fait précéder de leur équivalent écossais (2). Une jeune lumière pénètre ainsi la « science divine », une phrase des Æsquisses sert d'introduction aux Recherches. sur les Scrupules. L'union est faite entre la Théologie et la philosophie préférée, et Renan n’est pas sans en attendre beaucoup. Dix-huit mois plus tard, il écrit encore, dans le même esprit, une Psychologie de la Confession. Mais cet essai, médiocrement goûté par ses maîtres, le décourage enfin d'améliorer malgré eux leur enseignement.

À la fin de 1843, l'espoir qu'il nourrit est, plus précisément, d’en rénover la partie apologétique. Il s'y est déjà employé à Issy, sous l'influence de Pascal, et il continue. Les considérations pragmatiques, si puissantes auprès de certains esprits, ne semblent pas avoir à ses yeux la même valeur. Sans doute il indique à l'occasion le rôle civilisateur du christianisme. Il admire beaucoup sa morale, si supérieure à la sagesse profane, et bien plus encore à la loi naturelle, qui ne connaît pas même l'oubli des injures. Une théorie morale, écrit-il, qui renverserait le christianisme, est sûrement fausse. Néanmoïns ce n'est pas tout à fait, on le sent, à cet ordre d'idées qu’il s'attache. Il s’agit

(1) C’est ainsi que sa Dissertation des Péchés offre des tournures de ce genre : « L'expérience psychologique de tous les temps a constaté... » ; « c'est un principe incontestable, et résultant de la notion même des attributs moraux de Dieu... », etc.

(2) Ci. Trav. de Jeun., 65, et 64 : « La moralité absolue et la moralité relative, ou, comme disent les Théologiens, le péché matériel et le péché formel ». Cf. aussi supra 151.

pour lui d'établir moins la bienfaisance ou la sainteté de la religion que sa vérité. C'est à quoi sert l'analyse psychologique, quand elle confirme le christianisme. Car « s’il était faux, [elle] ne pourrait que le détruire ». En veut-on un nouvel exemple ? A voir ses affections menacées, Renan oppose à son inquiétude la sécurité de l'amour divin, qui donne le bonheur véritable, comme la religion l’assure. « Il y à dans cette théorie une si profonde connaissance du cœur humain, que je crois qu’elle suffirait pour convaincre de sa divinité un homme qui y réfléchirait ».

. Peut-on aller plus loin, el vérifier le détail des thèses chrétiennes ? Renan a du moins essayé ses forces sur deux ou trois d'entre elles. L'une surprendrait assez, si l'on n'était au courant de ses écrits : il a prétendu, dans la trame de sa vie spirituelle, découvrir la marque non seulement du doigt de Dieu, mais de la griffe du diable. Quand le {théologien nomme ce dernier parmi les « causes externes » d'un phénomène, il y est induit par la foi: elle lui a appris à imputer à l'Ennemi des hommes ce qui nuit à leur salut. Le séminariste procède bien autrement : il ose se réduire à ne pas trouve” au phénomène d'autre explication que celle-là. Ce n'est pas la religion qui lui enseigne le rôle du démon : c'est l'analyse qui, en admettant ce rôle, prouve à ses yeux la religion. Obsession du scrupule, charme des distractions illicites, la donnée psychologique en apparence la plus mesquine recèle «un des arguments les plus forts » dont l’apologiste puisse tirer parti. Le second fait, en particulier, est très révélateur de la « répugnance du diable pour les pratiques du christianisme ».

Une méthode analogue permet à la raison de rendre à la foi d'autres services. Renan opérerait. volontiers, dans celte intention, en Théologie morale. Ainsi justifie-t-il l'éternité des peines par «l'élément d'infini » qui « entre dans toutes nos facullés ». Mais le dogme qui a surtout sollicité son souple et pénétrant esprit, c'est celui qui est au centre du système pascalien, à savoir le Péché originel. Il n'a pas trouvé, en sa faveur, moins de quatre preuves. Deux positives, le principe de pudeur et le désir de souveraineté : celui-là suppose que les actions dont nous avons vergogne ne sont pas d'institution première en nous; celui-ci, donné à Adam pour «régner» en général, a dégénéré en soif injuste de dominer sur nos semblables, Deux négatives : « le principe de l'amour divin n'existe pas naturellement en nous », bien que Dieu ait dû l'y mettre, et d'autre part, il est surprenant que nou: ayons pour les choses de la vie future une indifférence qui soit «comme nécessaire dans l’état actuel » (3).

Cette « apologie de la religion chrétienne » (il ne s'agit pas proprement du catholicisme) s'est jusqu'à présent bornée à l'étude du cœur humain. Mais la Révélation a certains titres propres, que Pascal tout le premier a soigneusement examinés. Comment Renan n’aurait-il

(3) Cf. pour celte démonstration du Péché originel, Trav. de Jeun., 57-58, 33, 43 ; el déjà supra 52 et n. 102, init. (sur la pudeur).

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