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LES «TACHES » DE L'ÉVANGILE

pas, lui aussi, médité sur l'Ecriture (4)? Certes, le temps n’est pas encore venu où le problème qu'il traite maintenant en psychologue se posera pour lui sous le point de vue de la critique. Néanmoins, il a son mot à dire, tant à propos de lAncien Testament que du Nouveau. Il ne doute pas que la Bible ne soit le plus ancien de tous les livres, et il apporte sa pierre à l'édifice qu'a laborieusement élevé M. Philpin (5). C'est une grande question, lui a-t-on répété, que de prouver l'authenticité du Pentateuque. Il la tient pour certaine par « cette seule considération que, jusqu'à Moïse, [ces livres sont écrits] sous forme d'histoire, et que, depuis Moïse, [ils sont écrits] sous forme de journal ». Et les Evangiles? On ne saurait avoir de doute à leur égard, vu « la couleur du temps d'alors » dont ils sont « teints ».

Il est vrai que cette couleur n’est pas sans choquer parfois, comme des « taches » sur un fond pur. Mais Renan ne serait pas un digne admirateur de Pascal, s'il ne réussissait à faire tourner cette objection au service de sa thèse. Ces taches entraient dans le plan de Dieu : il s’est servi de ce moyen afin de « se cacher aux uns et se découvrir aux autres ». Ainsi, Ce qui semblait incempatible avec la divinité de l'Ecriture l’est si peu en effet qu'il établit: la nécessité de la grâce. Pour comprendre la parole de Dieu, il faut être soutenu par lui; et qu'il ouvre « l'oreille du cœur ». Faute de ce secours, la couleur locale abuse le « raisonneur », qui apporte à sa lecture un « esprit d'examen ».

A prendre cette théorie à la lettre, l'élève de M. Le Hir jetait un singulier discrédit sur la liberté critique. Mais il n'allait pas commencer par l'Evangile l'étude philologique de la Bible. Et puis, les visées apologétiques ne sont pas de tous les instants ; comme elles n’atteignent pas tous leurs objectifs. Sans nier, en effet, le sérieux ni la sincérité de ces diverses considérations, on doit convenir que leur auteur s’y contente d'assez peu. En ce qui touche, par exemple, aux « preuves internes », on aura peine à croire que tel des phénomènes en question soit, comme il l’a prétendu, « parfaitement inexplicable raturellement ». La pratique de la chaire, non moins que l'envie de trouver vrai le christianisme, contribuaient à exagérer un défaut de méthode, qu'on a constaté dans une autre circonstance (6).

Même ici, pourtant, Renan réussit à se défendre de cetle partialité dont son milieu lui donnait trop d'exemples. Il sait résister à sou « affection. pour [une] hypothèse » (7). L’outrecuidance des écrivains ecclésiastiques n’est pas non plus son fait. Il n'aime pas affirmer, préférant une tournure comme celle-ci: «On pourrait peut-être induire». Loin de tenir coûte que coûte sur ses positions, il consentirail sans

(4) Cf. supra 138-139.

(5) La place de cette Observation (Trav. de Jeun., 51), très poslérieure aux nos XXIV et XLVI, empêche d'affirmer sa relation avec le Cours De Vera religione.

(6) Cf. supra 186-187.

(7) Trav. de Jeun., 77 ; et cf. Souv. d'Enf. et de Jeun., 261.

210 SUITE DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES cifficulté au repli. Il ne se flatte pas d'avoir trouvé la vraie solu— tion; il croit seulement que sa théorie « rend très bien compte de l& chose ». Il glisse un «jusqu'ici» qui réserve la continuation de la recherche, et il marque une certaine hésitation à dire d’un fait inexpliqué qu'il est inexplicable. Lorsqu'enfin il en appelle au surnaturel, sa pensée a des repentirs, et son vocabulaire des timidités caractéristi-ques (8). Est-ce bien là le soldat qu'il faut à la religion ?

- On en doute d'autant plus que cette religion même pour laquelle il milite, le séminariste ne s’interdit pas de l'entendre à sa façon. En récom— pense de son dévouement, dirait-on, il revendique une certaine latitude dans la manœuvre. Or, à force de se rapprocher, Révélation et philoso— phie se mêlaient l'une avec l’autre. N'est-ce pas Jouffroy qui en a fait la remarque : « Grâce à l’éclectisme, les nouveaux philosophes s’aperçoivent qu'il y à de la philosophie dans le christianisme, et les nouveaux chrétiens conçoivent qu'il y a de la religion dans la philosophie » ? Par lui-même, Renan constalait cette sorte d'endosmose, dont il était difficile que la pureté de sa foi ne souffrit pas. |

Elle n’en subissait pas grand dommage, quand il admirait la Bible pour sa manière de traduire notre désir de souveraineté par « le premiier mot dit à l’homme » (9). La philosophie de l'histoire qu'il prétendait retrouver dans l'A. T. appelle déjà plus de réserves (10). Sans dou- Le, sa théorie du progrès auquel l’homme collabore même en y résistant, paraît bien, surtout par certains termes (11), s'inspirer des idées théologiques sur la prescience divine. Mais à d'autres parties la Révélation s'adapte plutôt qu'elles ne sont sorties d'elle. De là proviendraient certaines synonymies, comme celle de la Nature et de la Providence, qui se conduisent de même envers l'espèce et les individus. Ici encore, vous avez à choisir entre deux langues qui disent une seule chose. Gardez le mot chrétien, ou parlez d'une « force qui conduit tout à travers tout »; montrez à l'œuvre le « Dieu qui. fait sa volonté par les efforts de ses ennemis », ou « la force qui force pour soi ce qui est contre soi » : vous aurez également raison. Peut-être toutefois l'expression biblique (Renan ne dit pas : théologique), outre sa beauté supérieure, a-t-elle aussi, en définitive, le mérite d’une plus grande exactitude.

A s’en tenir à cette préférence, la méthode interprétative paraît produire des résultats assez bénins. Il n’en reste pas moins que la Révélation, dès lors, demande à être « bien entendue »; et c'est ce que Renan déclare ailleurs, en l’accordant à cette condition avec une autre de ses conceptions personnelles, celle qui a trait aux oscillations et à leur

(8) Voir dans Trav. de Jeun., 76, et dans Fragm. Int., 288, comment il évite d’appeler le diable par son nom ; il le désigne ainsi : « agent quelconque », « être mauvais ». « le perturbateur ». ;

(9) Trav. de Jeun., 58 et n. 77.

(10) Ci. supra 178.

(11) « Ce que vous pourriez faire est nul, s’il n’est déjà calculé, etc... » (Trav. de Jeun., 60)

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