‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 103 sur 369 · DEUX SORTES DE SYMBOLISME · texte numérisé non relu

DEUX SORTES DE SYMBOLISME

‘terme, le repos. Non moins significatifs sont les passages où il se propose ‘de « prendre l'esprit » des Evangiles, et de « pénétrer l'esprit et le cœur des choses et des mystères chrétiens ».

Comment il y réussit, il ne le précise pas. Mais on sait qu'à ses yeux « l'existence des mystères [symbolise parfaitement] la relativité » de notre intelligence. « L'esprit de la Bible et des prophètes » correspond à la théorie de la Providence, telle qu'on l'a dégagée tout à l'heure. Le Balaam des Nombres, que sa chute éclaire, c'est l'humanité, qui s'élève plus haut après être tombée. Du N. T. lui -même, que d'instructions à tirer ! La sévérité de Jean-Baptiste se retrouve en notre âme, quand elle se prépare austèrement aux douceurs de la grâce. La vie errante de J.-C, le voyage des Mages, autant de « beHes allégories » : celle-là représente le chrétien sur cette terre où il n'a pas sa demeure, et celle-ci, la « manière d'arriver à la vérité » : l'étoile, c'est la « raison pure », ete...

L Tel est le symbolisme moral et intellectuel dans lequel Renan se -<omplaît. Et nous ne nierons pas qu'il ne soit licite en lui-même. L'usage des « figures » appartient à la meilleure tradition’ chrétienne, et celles-ci sont assez discrètes, si l’on songe à celles que l'auteur des ÆElévations, pour ne nommer que lui, s’est souvent permises. Mais, avec le tour de main vraiment merveilleux qu’il avait acquis à torturer les textes (12), on ne voit pas que Bossuet ait cessé de croire à leur lettre, ni qu'il ait eu un autre but que l'édification des fidèles.

En peut-on dire autant de Renan, lorsqu'on lit, dans cette même Observation sur l'Epiphanie, la conclusion suivante : « Quel admirable mythe, si ce n'était pas un mystère à adorer ! » Certes, la formule est prudente; mais si elle embrasse l'esprit et la lettre, est-ce bien avec une égale conviction? Combien de temps encore l’exclamation spontanée serat-elle suivie et comme alourdie par la réflexion orthodoxe ? Passer du mystère au mythe, au « pur symbole », et de l’adoration à l'admiration, n'est-ce pas à un tel mouvement que Cousin avait convié ses initiés ?

L'inquiétude qu'on peut en ressentir pour la foi de Renan n'est pas gratuite. D'autres textes, en effet, corroborent le précédent. Que le lecteuc de C. Emmerich ne veuille retenir de ses révélations que des « peintures psychologiques », il en a le droit. Mais voici que la Passion elle-même se laisse « considérer humainement », et qu'à ce titre elle « serait. un trésor de faits psychologiques ». Sans doute, Renan ne se réduit pas à ce point de vue. Ce document est le Verbe de Dieu, on y voit l'agonie du Sauveur: il ne le nie pas, mais il n'en parle guère. Son opinion sur la Bible, elle est bien rendue par ces mots qui visent, il est vrai, l'A. T. : c’est « le plus singulier, quand on ne dirait pas le plus respectable des livres ». Qui ne sent qu'ici encore, la seconde proposition appartient au passé, si la première annonce l'avenir (13) ?

(12) Qu'on lise par exemple la Première Elévalion de la XIIe semaine, sur le dialogue de Gabriel et de Marie. L'« explication française » la plus spécieuse approche à peine de ce commentaire.

(13) Cf. Trav. de Jeun., 97, 45, 18, 9, 22, 68, 75, 64, 89, 78, 35, 44, 40, 8, 58, 61, 41, 37, 59, 9, 39, 38, 67 ; Fragm. Int., 273, 275, 283, 274, 240, 280.

En somme, la bonne volonté de Renan ne semble pas avoir obtenu le succès qu'elle s’efforçait de mériter. Cet apologiste n'est pas un Pascal, avide de propager la flamme dont il brûle ; celui-ci travaille pour lui, à entretenir une foi vacillante. Car cette première des vertus théologales. dont il va, dans quelques semaines, apprendre la théorie, il ne la connaît plus guère par une expérience intime. On n'a, pour s'en rendre compte, qu'à parcourir ses écrits. Encore ne se fait-on probablement pas ainsi une idée très exacte de la situation. Le séminariste a dù mettre de préférence sur le papier ses réflexions rassurantes; à de certains moments, il aura craint de fortifier les autres en les exprimant. Il s’est trouvé plus d'une fois dans l'état qu'il traduit un jour, après qu'un de ses confrères a blessé sa conviction en un point vital : « Que ne puis-je dire ce que je sens là-dessus ! » L'eau courroucée, en rentrant sous terre, n'y a-t-elle pas condensé son amertume ?

Quoi qu'il en soit, les textes suffisent à nous instruire. Ce qui frappe surtout à leur lecture, c'est l'obstination de Renan à s'occuper de la vérité. Par quoi il n'entend pas l'objet de telle ou telle discipline particulière, un but de recherche important peut-être, mais enfin secondaire. Non: cette vérité qu'il confondra avec Dieu, c'est bien le tout de l'homme; c’est bien la réponse à l'énigme de notre origine et de notre fin, ce problème que le christianisme prétend résoudre. De là le frémñissement à peine contenu qu'on sent dans certaines de ses pensées : Pascal n'était pas plus scandalisé par l'indifférence des mortels à l'avenir de leur âme, que Renan n'a dû l'être à la réponse que lui fit Bellanger. Quelle question s’agitait entre les deux jeunes gens, au fond, et sous le vague des mots, sinon celle des titres du catholicisme et de leur vérification ? À qui veut ia poser, ceux-là répondent : « Vous me faites rire», qui agissent par imitation, et que l'opinion et la coutume livrent à l'Eglise.

Ainsi cette vérité nécessaire, Renan ne la possède pas. Lorsqu'il parle, d’un accent si personnel, de la soif du vrai qui altère les hommes, il ne donne point l'impression qu'elle soit satisfaite. Pourquoi, d’ailleurs, s'il avait la vérité, se réserver les moyens d'en poursuivre « l’inquisition » ? Pourquoi, dans certains cas, cette nervosité, eette attitude agressive, sinon pour une conquête ? Il ne chercherait pas s’il avait trouvé. La solution, elle est devant lui, comme devant l'humanité; il ne sait à quelle distance, assez loin peut-être, car il faut donner à la vérité le temps de former sa lente « concrétion » (14;. Nul n'a jamais été moins disposé que Renan à accepter qu'on la lui mette dans la main toute faite.

Est-il besoin de conclure ? Ce « chercheur à moitié chrétien » que lon voit en scène dans un projet de Sermon n’est plus un inconnu pour nous. Il n’a même pas envers sa religion cette sorte de « préjugé favorable » qu'un Descartes, par exemple, semble bien avoir gardé

(14) Souv. d’'Enf. et de Jeun., 260.

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