LE SCEPTICISME DE RENAN
pour diriger son doute méthodique. C'est un chercheur très libre qui écrira à Henriette: «Je n'ai jamais hésité que pour savoir où était la vérité». Qu’au lerme de son enquête, elle coïncide avec le christianisme, il n'exclut pas cette éventualité, mais il envisage également, sinon davantage, l'hypothèse contraire. Du moins peut-on interpréter ainsi plusieurs passages, dont l’un même remonte à une vingtaine de mois auparavant. La vérité qu'on rencontrera, disait déjà le séminariste, ne sera point ce qu'on attend (15); maintenant encore il veut qu'on l'embrasse, à la fin du voyage, « quelque part où on la trouve».
Mais est-on sûr de la trouver quelque part, un jour ? Oui. Renan - n'est pas de ceux que le scepticisme pousse dans les bras de la croyance. On pourrait, il est vrai, s’abuser sur ce caractère de son esprit. On le voit, par exemple, noter que Jouffroy s’est demandé s'il y a une «vérité vraie». Il s'arrête sur un chapitre des Fragments, consacré au doute. Il relève une formule de remède pour « ceux qui sont atteints du scepticisme », d’une façon qui éngagerait à le compter parmi ces « malades ». Ce sont là des indices qu’on ne songe pas à récuser. La tendance ou, si l’on veut, la tentation qu'ils attestent n'a jamais, en effet, cessé d'exister chez Renan. Mais il s’agit de savoir aux dépens de quel dogmatisme elle s'est exercée à Saint-Sulpice. Tant qu'elle contribuait à limiter l'intelligence humaine, ce relativisme était plutôt profitable à la foi. Mais celle-ci n’était point à l'abri de ses attaques. L'auteur des Principes se fait une loi « d'affirmer très sobrement ». Pense-t-on qu'il l’ait appliquée seulement en matière philosophique ?
Il semble bien, au contraire, qu'il ait surtout souffert de la faiblesse de son adhésion au christianisme. Son type n'est pas du tout celui d’un eroyant, qu'éblouissent, dans l'intervalle de ses doutes, les rayons de la certitude. «Autrefois», dira-til à Dieu en 1849, «.je Ventendais répondre à ma voix» (16). Ces colloques, dès le temps du Grand Séminaire, sont devenus bien rares. Au moins leur souvenir demeure, et comme Descartes s'est prouvé Dieu une fois pour toutes, Renan se repose sur ses intuitions antécédentes : « La foi n'est pas de voir toujours, mais d’avoir vu ». La ranimer, il le voudrait : mais comment ? Où est-il, ce « sentiment réel » qui l'accompagne, et qui ne saurait «se deviner, ni se concevoir à priori» ? Sans doute n'eslil pas donné à tous, et Cavour, qui le caractérise si.bien, en rappelle avec raison la gratuité : «Cette disposition de l'âme, entièrement distincte de la raison », est départie par la Providence « d’après des lois. différentes de celles qu'elle suit dans la distribution des facultés purement intellectuelles ». On comprend que Renan ait souligné cet extrait des fragments : il lui expliquait et sa richesse et sa pauvreté.
(15) Cf. Fr. Int., 197 (1. du 3 mai 1842).
(16) Av. de la Sc., 492.
Celle-ci se voit à toutes sortes d'indices, et jusque dans les æssais apologétiques. Quand leur auteur écrit, par exemple, d'un fait qu'il est «inexplicable sans. la religion chrétienne », pourquoi ajouter : «et pourtant, c'est bien sûr » ? N'est-ce pas en songeant à lui-même qu'il oppose au croyant sinon l'incrédule, du moins le doutant (17), et qu'is le montre si réfractaire aux arguments de son interlocuteur ? Mais il est un témoignage bien plus décisif : les lettres qu’il a écrites à Liart en novembre 1843 et en mars 1844. La première n’est pas des plus nettes: Renan peint son état présent, et il a peur de son image. Il y rend grâces à Dieu de ne pas « douter actuellement »; mais le contraire semble impliqué par ce qu'il dit ailleurs : « Plût à Dieu que [je craignisse] uniquement par des vues de foi! » C'est ici qu'il est sincère, puisque, quatre mois après, il décrit en ces termes, plus li- ‘brement, ses « peines et inquiétudes » du prenvier trimestre: « Il est difficile d'[en] éprouver. de [mieux fondées]. puisque, comme je crois te l’avoir laissé entrevoir, c'était par les fondements mêmes, par la foi que j'éfais attaqué. Il. s'agissait, pour moi, de ces croyances, dont j'étais comme imbu, pénétré dès mon enfance. Voilà ce qu'une force indépendante de moi (18) ébranlait en moi de la manière la plus cruelle ». Sans doute certains croyants ne se font pas faute de «poser » aux yeux d'autrui, en exagérant la crise dont ils sont sortis vainqueurs. “Ce n’est pas le cas de Renan: il n'a rien dramatisé. Ce qu'on peut seulement supposer, c’est qu'il s’est interdit le plus possible d'accompagner longtemps les idées qui l’eussent mené trop loin, de peur de tom- ‘ber dans l'excès qu’a dénoncé Goethe, en abusant de la pensée. Il dépose le plus vite qu'il peut ces «peines d'esprit», qui rendent la pensée à charge. Même quand il formule, ce qui est très rare, une objection sans la réfuter, il s’abstient de tout commentaire. Ainsi ne dit-il pas en quoi «l'histoire de l'Eglise» constitue «la plus forte» difficulté qui soit «contre la religion ». Mais ce Silence n'efface pas sa hardiesse (19).
Si cette indépendance d'esprit avait, dans le champ de la foi, de nombreuses occasions de s'affirmer, l'espérance est, de sa nature, moins propre à favoriser l'exercice de la critique. Elle-même, cependant, suppose l'admission de ce que l'Eglise enseigne touchant les choses de lautre vie. Or, selon Renan, nous n'en sommes pas «touchés »: et pourquoi ? Peut-être «parce qu'on n'y croit pas». Dira-t-on qu'il échappe à cette règle ? Il semble bien, au contraire, qu’il l'a posée d'après son propre cas. Suivant lui, cette incrédulité peut s'expliquer, et elle n’emporte pas l'inexistence de son objet. Il ne manque pas.
(17) Comparez Trav. de Jeun., 97, el Fr. Int., 251.
(18) Sur l’idée que Renan pouvait se faire de la nature de cet agent, voir l’épigraphe du chap. VIII, infra, 233.
(9) H est vrai qu'il a pu céder, pour écrire celte Observation XCVII, à l’entraînement de l’antithèse. Celle-ci lui aura plu, car, quarante ans après, il s’en inspire pour un discours de réceplion à l’Académie (Disc. et Conf., 80). — Cf. Trav. de Jeun., Pia 16, 18, 19, 90, 98, 89, 38, 55, 59, 91 ; Fr. Int., 280-281 : 247-248, 951 : L. Int.
LES «CHOSES DE L'AUTRE VIE » 215 d’ailleurs, de la combattre, jusqu'à trouver dans le terme d’« ici-bas » une confirmation de notre immortalité. Car cette croyance n'est pas de celles dont il ferait bon marché : il souffrirait beaucoup d'en être privé (20).
Que si Pâme survit au corps, que devient-elle ? Elle est, selon le dogme, récompensée ou punie. Cette double perspective a peu d'effet sur Renan. Il note curieusement ce que Saint Augustin et Bossuet rapportent de la « joie du Seigneur » (Saint Matthieu), qui est le bonheur du ciel; mais il n'y ajoute rien de lui-même. Il paraît avoir davantage réfléchi à l'enfer : quelle probabilité y a-t-il à ce qu'on y soit destiné ? et comment se le représenter ?
Sur le second point, on sait déjà que M. Icard ne poussait pas au noir le tableau des épouvantements (21). L'auteur des Recherches sur les Scrupules ne se range certainement point parmi ces « personnes du peuple » que leur imagination excessive tourmente « des pensées de l'enfer, de l'éternité, ete. » : il sait apparemment, lui, « réduire toutes ces conceptions au cadre ordinaire ». Quant à la proportion des réprouvés, il est bien difficile de n'y pas réfléchir quand on est appelé à étudier Saint Paul. La tâche de M. Mollevault n'était pas moins lourde que celle de son confrère, s’il voulait éviter d'inquiéter et de décourager ses auditeurs. Aussi critiquait-il Estius, et plus encore qu'on ne l’a dit, d’avoir, par la faute de ses affinités thomistes, outré « d'une manière extrêmement dure les textes de Saint Paul sur la prédestination et la réprobation ». Au fond Saint-Sulpice s'employait, là encore, à prémunir contre le jansénisme. Le professeur d’'Ecriture Sainte prétendait s'autoriser de Saint Paul, pour estimer que le vrai catholique «reconnaît la bonté d'un Dieu qui veui le salut de tous ». Celui de Théologie morale (ou Renan lui-même (22)) ne se met pas moins en pein? de rassurer ceux qu'effraierait «la vérité si terrible du petit nombre des élus » : il remarque «qu'on ne fail jamais attention à la circonstance où fut prononcée la terrible parole : « Multi sunt vocati, pauci vero electi ». C’est quand N.-$. vient de représenter le roi mettant un convive à la porte » (23). En bonne logique, ce sont donc les réprouvés qui seront « pauci », et même « perpauci ».
Ainsi Renan ne semble pas avoir été obsédé par le soin de son salut. Ce qu'il dit de la mort en est une confirmation. Notre Breton a souvent, croyons-nous, tourné ses regards vers cet instant suprème (24). Il se propose, en décembre 1843, d'y penser encore plus régulièrement, deux fois par jour (25). Mais sur quoi porte sa méditation ? Il se demande s’il serait « content de mourir au moment actuel », pour être non pas exempt de péché mortel, mais en mesure de se rendre ce témoi-
(20) Voir infra 241, comment il veut se persuader que Guyomar « vil encore ».
(21) Voir supra 48-49.
(22) I1 n’y a rien, dans les Notes prises sous la dictée, qui corresponde à ce passage de la Rédaction.
(23) Matth., XXII, 14.
(24) Voir notre Pensée relig., 56.
(25) « Au sortir de l'examen particulier et de la prière du soir » (Cf. infra,
Appendice À). .
gnage, qu'il a « tendu pro modulo suo à sa fin ». Ainsi la mort est pour lui véritablement un terme, d’où l’on regarde le chemin parcouru plus que l'horizon nouveau qui se découvre. C’est un stimulant à vivre uniquement pour l'étude et la pensée.
La vie, ce qu'elle vaut, comment la conduire, voilà pour le jeune homme le grand problème. Il l’agite, à cette époque, en deux sens qui ne vont pas sans se contrarier. Un contre-courant pessimiste trouble son optimisme foncier. La religion chrétienne ne donne raison exclusivement à aucune de ces tendances; chaque caractère, chaque esprit y trouve de quoi se légitimer. Le dualisme qu'on observe alors chez Renan n’a donc pu qu'être entretenu par elle, sinon provoqué. D'une part, il n’est pas mécontent de sa personne. Si son corps laisse parfois à désirer, son esprit est étonnamment allègre. Il a confiance dans la nature humaine; il croit au progrès, qui n'exigera pas, espère-t-il, le sacrifice d'une individualité aussi puissante que la sienne. Si elle le condamne à vivre loin de ses affections et à prendre bien jeune de graves décisions, la Providence de Dieu, pourtant, semble vouloir son bien. Elle lui en a déjà donné des marques. Pourquoi craindre que l'avenir ne démente le passé ? L'expérience acquise n'est-elle pas conforme à la théorie chrétienne, et puisque nous sommes menés par Dieu, pouvons-nous être autrement que « bien menés » ? ;.
Cette pensée, Renan y trouve une consolation, et même « la seule [qui soit] logique et vraiment solide ». Recourons-y : nous en avons besoin. Un sentiment amer traverse, en effet, cette religieuse quiétude. Le péché originel ne peut s’oublier. Sans doute, Renan n'a pas encore sondé, avec l’Apôtre, toutes « les plaies de notre nature ». C'est seulement dans quelques semaines, que le début de l’Epiître aux Romains lui mettra sous les yeux « l’effrayant tableau... de la dégradation humaine » (26). Il en sera assez affecté pour écrire : « Cette doctrine, il est vrai, est bien dure, mais qu'importe, si elle est vraie ?» Néanmoins, on ne voit pas qu'il se soit alarmé outre mesure des déclarations pauliniennes. Il se souviendrait plutôt du Cours de M. Icard, et caractérise ainsi notre concupiscence : nos tendances, qui primitivement « n'avaient de force que pour le bien », ont maintenant « force pour le bien et lè mal, et. souvent la force pour le mal l'emporte » (27). De là les tares que l’introspection révèle, ou mieux, les soudains détraquements, les faiblesses singulières, l’inconsistance qui nous empêche de répondre de nous-mêmes. Car c’est là ce qui frappe Renan, et ce qu'il note, sous une forme qui ne traduit pas précisément l'humilité. À part un ou deux endroits (celui, par exemple, où il s’'avoue « assez faible » pour s'entêter à soutenir une mauvaise cause), ce n’est pas lui qu'il ravale surtout, mais l'homme en général. Et il paraît, par l’âcreté de son accent, tendre moins à la correction de soi qu’à la dérision (28).
(26) Cf., surtout ch. I, v. 26 et suiv.
(27) Comparez ce passage de Fr. Int., 275, et supra, 51.
(28) Cf. par exemple Trav. de Jeun., 49, avec l’exclamation : « Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! » C’est un peu le même ton que le « Ah ! mon Dieu !..» de la Préface des Feuilles Détachées (XXV), écrite par Renan tout à fait à la fin de sa vie.