‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 105 sur 369 · LA CHARITÉ FRATERNELLE · texte numérisé non relu

LA CHARITÉ FRATERNELLE

Cette propension n’était pas favorable à l'exercice de la charité fraternelle. Effectivement, le séminariste s'exprime, plus d’une fois, sans ménagement pour le prochain. Il n'oublie pas les blessures qu’on lui a faites, non seulement à Issy, mais à Saint-Nicolas. Il « se moquera » du type de M. Duchesne. Il se met en garde contre « les sots » qui accueilleraient sa contradiction d’un haussement d’épaules. S'il tient tant à ce principe, que chacun doit rester dans son naturel, c’est que son oubli produit « ces espèces de polichinelles, dont le monde est plein, et qui donnent la nausée.. », ces « médiocres qui singent le grand », et qui sont « méprisables » et « ridicules », oh ! si ridicules ! La plume dont il écrit certaines Observations n’est pas indulgente (29). Selon lui, les « badauds » sont « l'immense majorité ». Il dénonce les « imbéciles », les «niais», les «petits esprits», ceux qui «déblatèrent», ceux qui « jasent », etc. Et ces travers, il ne les constate pas seulement au séminaire (où les Sulpiciens eux-mêmes finiront par n'être plus épargnés), mais au dehors, chez les polémistes ou les politiques. Inférieurs, obtus, partiaux, faciles à duper, faibles et; pour tout dire, insoucieux de la vérité, certains hommes, dirait-on, ne sont ses semblables que de nom. « Consolons-nous », écrira-t-il plus tard, «par notre dédain » (30). Il est ici plus agressif, mais aussi peu soucieux d'améliorer l’objet de sa satire.

Et pourtant, ces traits ne donneraient qu'une image incomplète de ses dispositions envers les autres. Comment n’eût-il pas été animé de sentiments bien différents, lorsqu'il songeait à sa pieuse mère, ou aux disciples que Jésus a aimés pour leur naïveté? « Les simples », remarque-t-il en chaire, « sont des hommes après tout ». Viendra un temps où, s'étant banni de leur communion, il les regardera du dehors avec on ne sait quel regret attendri. Il n’en est pas encore là. Mais Pascal l’aide à reconnaître, si peu flatteuse soit-elle pour lui-même, la supériorité infinie de la sainteté sur le génie. Par rapport à cette théorie, il marque un certain recul, tout en demeurant assez orthodoxe. quand ïil écrit: «Les hommes médiocres peuvent parvenir à une aussi grande hauteur morale que les plus grands esprits ».

Est-ce à dire que ces assertions se soient accompagnées d’un « zèle vif, ardent et expansif pour le salut de beaucoup » ? Lui-même constate qu'il en est dépourvu. La considération du bien d'autrui n'apparaît chez lui qu’en second lieu, et par un effort sensible de la volonté qui se rappelle son devoir. Il se sait «un peu porté à l’égoisme philosophique », c'est-à-dire, à borner sa vie à « la recherche personnelle de ses convictions ». Comment concilier cet irrésistible penchant avec le souci de ses frères? En « mariant toujours l’idée de quelquesuns » d’entre eux à celle de la vérité à atteindre. Renan pense justifier suffisamment son travail, en tournant ses découvertes au profit des autres, et surtout des sceptiques « avides de vérité ».

(29) Sur le ton de ce recueil, cf. supra 135 et n. 30. (30) Essais de Mor. et de crit., p- XIX.

Ceux-ci, il les assure de son affection. Mais s'étend-elle au-delà ? Par exemple, à tous ses confrères ? «J'ai observé», écrit-il quelque part, « que j'aimais plus certains de mes condisciples, quand je ne leur parlais pas souvent, et surtout que je ne leur parlais pas actueilement ». Et ailleurs: « J’.ai éprouvé [que] dans les moments où on est porté à aimer Dieu, on est plus porté à aimer ses frères, on les trouve infiniment plus aimables ». Est-il besoin de souligner que le second texte seul exprime quelque chose qui ressemble à la charité proprement dite * Le premier, en effet, révélerait plutôt, et Renan ne s'en cache pas, l'« ennui » qu'il ressentirait vite à vivre avec d’autres « trop ensemble ». Qu'avait-il done, et qu'aura-t-il encore, à se plaindre de la froideur des relations à Saint-Sulpice ? Le silence et l'indifférence préservent du dégoût mutuel.

Plus digne d’un chrétien est le rapport qu'il établit entre l'amour du prochain et celui de Dieu, qui tous deux, assure-t-il, s'accompagnent d'un « grand sentiment de joie », même quand on n'en connaît pas la plénitude. Car Renan, on l'aura remarqué, parle plutôt d'une disposilion que d'un mouvement. N'éprouvait-il done rien de plus? IT semble que non; et que cette faveur ait été aussi rare que maigre. «Pendant. longtemps », lit-on chez Mme de Staël, «on ne croit pas que Dieu puisse être aimé comme on aime ses semblables. Une voix qui nous répond, des regards qui se confondent avec les nôtres paraissent pleins de vie, tandis que le ciel immense se tait: mais par degrés l'âme s'élève jusqu'à sentir son Dieu près d'elle comme un ami». Renan n'a pas réussi cette ascension, mais ce n’est pas faute de s'y être efforcé. Plusieurs textes ne laissent aucun doute sur ce point. Le séminariste y recherche pourquoi «tout ce qu'on dit pour nous porter à aimer Dieu nous fait si peu d'impression ». Etablir ce devoir «par la raison» est une tentative impossible. Qu'il le sache par sa propre expérience, la résolution suivante l'atteste : «Je ne me tordrai pas la têle à faire par raison certains actes, par exemple, la contrition. l'amour de Dieu. C'est comme si on voulait prouver la géométrie par sentiment ».

Ainsi prenait-il son parti de sa sécheresse ; content de se l'expliquer, et de trouver dans ses sentiments pour Jésus une compensation. Pourquoi se serait-il cru responsable, alors que tout, autour de lui, tendait plutôt à l’assurer du contraire ? On doit se souvenir, en effet, du singulier relief qu'a prise à ses yeux la théorie de la grâce, si souvent touchée par Pascal, Abbadie, Bossuet, Cavour. La charité, don divin ! répétait celui-ci avec insistance, comme il soutenait. qu'un secours surnaturel peut seul provoquer le passage de l'incrédulité à la foi. Toutes ces influences élaient bien faites pour pénétrer Renan de cette idée fort orthodoxe: impossible, si Dieu n'aide pas, d'acquérir les trois vertus. Saint Paul va jusqu'à dire que « nous sommes incapables de rien accomp'ir » sans l'Esprit-Saint : doctrine, écrit l'élève de M. Mollevaull, «dure. pour l'esprit humain, naturellement pélagien ». Adhère- £-il cependant à l'absolu de la formule sacrée ? Il ne le paraît pas ;

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