‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 106 sur 369 · SI LA GRACE PEUT S’OBTENIR EN PRIANT · texte numérisé non relu

SI LA GRACE PEUT S’OBTENIR EN PRIANT

non plus quil ne suit Cavour, malgré ses développements spécieux, lorsque l'auteur des Fragments rend toute moralité dépendante de !à grâce (31). Cette thèse contredit son expérience. Il se sent, en effet, en possession de vertus humaines. Ce dont il est dénué, ce sont les chrétiennes, celles qui impliquent l'intervention du principe «extérieur à nous ». Que Dieu les donne donc, s’il veut qu’on les ait ! Renan, qui ne les a pas, sait s'en passer. Dieu, sous ce rapport, ne le traite pas comme « ses âmes choisies ». Il s’y résigne, et voyant, par exemple, qu'il ne peut se détacher des créatures, il soupire, sans s'épuiser en vains efforts : « Cela ne vient pas de l’homme, et non datur omnibus ».

Voilà done un point où il a fait preuve d'humilité. Tout le premier, il se déclare moins digne que Guyômar ne l'était de recevoir la tonsure. Mais justement il mérite peu, s’il consent à cette infériorité, à ces privations, sans essayer, pour recouvrer le bien suprême, du moyen. que Digu met à notre disposition, la prière. Certes, il n’a pas dû le négliger ; pourtant, ici encore, il ne semble pas avoir montré beaucoup d'élan ni de confiance: IL atténdrait plutôt un bon effet des demandes que d’autres adresseraïent au ciel en sa faveur : son ami Liart, par exemple, ne pourrait «lui rendre [un] meilleur service ». Quant à lui, pourquoi note-t-il ce mot de Cavour : «On peut prier en doutant », et y ajoute-t-il cette réflexion : «C’est encore le seul moyen de sortir d’un cercle vicieux » ? Qu'’a-t-il dans l’idée, quand il écrit : « Grâce, peut-être cercle vicieux, tant pis » ? N'est-ce pas que pour obtenir la grâce par la prière, il faudrait prier avec des dispositions qui impliquent elles-mêmes une grâce, et notamment avec une foi vive ? Quoi qu'il en soit, l'on ne trouverait guère, à travers ses écrits, de prières personnelles ; c'est plutôt son œuvre postérieure qui en contiendrait. Alors ses phrases aïlées le porteront jusqu'à «notre Père » (32). Pour l'instant, il ne prononce pas ce mot filial, ni mêm# il ne répète, avec le psalmiste et Saint Augustin : « Magnus es, Domine, et laudabilis valde». Si le bouleversement du 23 décembre rapprochera Dieu, d'ordinaire Renan le sent si éloigné, si absolument différent de l’homme, qu'il aurait besoin d'intermédiaires. Auxquels recourt-il ? Aux anges ? C'est à peine s’il respecte la fiction de l'ange gardien. À Marie ? Plus volontiers. II a un mot pour elle dans une Homélie, il n’abrège point l'expression de « très Sainte Vierge », il transcrit son nom en lettres hébraïques. Sur ce point, l'influence de la liturgie le trouve assez perméable ; se laisser «vaincre par une Madone », Patrice lui-même n’en sera pas loin. Toutefois les effusions du séminariste demeurent très sobres, surtout par comparaison avec

(31) L’intention de ce penseur, en effet, est de corriger Kant, en présentant l’inlervention d’un être « en dehors de toute la nature » comme le seul moyen de sauvegarder l’universalité du principe de causalité. Supprimez la grâce : impossible de concevoir comment la loi du devoir agit sur la volonté ; la liberté devient un événement sans cause.

(32) Cf. notre Pensée religieuse, 99 et 101. — Voir infra 284-285. — Tr. de J., 43, 59, 53-54, 68, 29-30, 40, 62, 14, 32, 35, 33,18, 61, 14; Fr. Int., 285-286, 275, 284, 281, 274, 272, 279-280, 292-293, 241, 249, 32; L. Int., 157.

certains excès sulpiciens. La Mère de Dieu n'usurpe point, dans l'âme de Renan, la place qui revient à son fils.

L'idée du Christ est très compréhensive, soit que la foi le considère au sein de la Trinité ou dans son Incarnation terrestre. La façon dont Renan s’est exprimé à son sujet répond bien à cette complexité.

Il est trop familier avec le début du quatrième Evangile pour ne rien dire du Verbe. Il fait donc allusion à sa «génération éternelle » ; il y voit la «raison suprême», et surtout, pour les besoins de sa cause (33), la «parole», la «conversation sublime du père avec luimême ». Bientôt, il mettra en valeur un passage de ce même évangile (34) pour montrer en Jésus cette «vraie vérité» dont Jouffroy s'est demandé si elle existe, Néanmoïns, ce qui l’occupe alors, c'est moins cet ordre de considérations que le rôle mystique de J.-C.

Que celui-ci soit l’ «intermédiaire indispensable » entre Dieu et nous, Renan, en le rappelant, se situe au cœur du christianisme, avec les Sulpiciens et Pascal. Ne lit-on pas dans les Pensées qu' «on ne connaît Dieu utilement que par J.-C. » ? (35) L'auteur des Principes se mettra donc en garde contre ses tendances profanes, en se répétant que « tout ce qui ne passe pas par J.-C. n’est rien ». Le Fils lui est d'autant plus nécessaire que le Père se dérobe davantage; Jésus est l'interprète « sans lequel Dieu n'entend pas notre langue, et nous n’entendons pas celle de Dieu ». Donnons donc son plein sens à la formule « per Dominum nostrum.… », — en y ajoutant « Deum et hominem ».

Car c’est cette double nature de l’homme-Dieu qui explique la « haute économie » du mystère; ou plutôt c’est sa qualité d'homme. La divinité de J.-C., si Renan ne l’a pas nice (36), du moins la laisse-t-il dans l'ombre. Pour que la charité soit possible, puisque nous ne saurions aimer une abstraction, il faut que Dieu s'offre à nos effusions sous la forme d'un de nos semblables. Tel a bien été Jésus, dont l'humanité demeure, si l’on ose le dire, à portée de nos facultés. Déjà le futur professeur du Collège de France insiste sur ce que « Jésus était homme, la foi Fenseigne », en attendant qu'il l'appelle, dans sa Leçon inaugurale de 1862, « un homme incomparable », et qu'il s'en justifie par Saint Pierre et Bossuet (37).

Ce n'est pourtant pas qu'il oublie, en 1843, le rôle salutaire du Christ. Il a trop présente à l'esprit la chute originelle, pour ne pas voir en lui le réparateur. Quel a été le moyen et l'effet de cette rédemption ? Jésus a « revêtu nos maux »; en mariant en lui la grandeur de l'état

. (83) Il se ménage ainsi un effet oraloire : « Jesus infans », c'est le Verbe qui ne parle pas. Quelle antithèse ! |

(34) Cf. infra 240 et n. 17,

(35) Pensées, ch. XX.

(36) Cf. supra, 34-85.

(37) Cf, Quest. cont., 219 et n. 1, et notre Renan, 150.

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