LE JÉSUS DE L'ÉVANGILE
déchu, il à représenté le « vrai type de l'homme rétabli »: là serait, d'après Renan, le sens profond de l’'£cce homo. Quant à déterminer les bénéficiaires de sa.mort, ce n’a pas été plus facile au séminariste qu'à tous ceux qui, depuis deux mille ans, se sont évertués à tirer une doctrine du salut de textes peu concordants. D'une part, nous apprenons que « Dieu se devait aussi bien de sauver les simples que de sauver les savants » : de l'autre, que Jésus à rejeté les doctes, puisqu'il se rendait « tout exprès » obscur pour eux, « de peur qu’ils ne trouvassent la vérité » (38) etc.
Quels sont donc ceux qu'il s’est attachés ? L'impression vive et directe que l'Evangile à faite à Renan, c'est d'être « l’exaltation des pauvres ». Par eux s'ouvre, dans le Sermon sur la Montagne, la liste des béatitudes. « Les premiers amis de J.-C. » sont les « pauvres de richesse ». Toutefois, son « cortège naturel » est plus nombreux. Il comprend les faibles, les petits, les inaperçus; les humbles, les délaissés, les méprisés; les simples, les innocents; les souffrants enfin, et non pas seulement les infirmes de corps, mais « les infirñes d'âme, d'esprit, de cœur », c'est-à-dire les pécheurs. C'étaient déjà, à peu près, les auditeurs de Jean-Baptiste (39); Jésus à son tour est venu pour eux : il les secourt et les guérit, parce qu'il les aime et qu'il en est compris. Au contraire, il est en bulle aux Pharisiens, aux scribes, aux Docteurs de la loi, à tous ceux-là qui, savants et vertueux devant le monde, examinent sa parole en « esprits forts » et en « libres penseurs ».
Ce tableau contrasté, Renan l'avait déjà peint à Issv, en lisant les Maœurs des Israélites de l'abbé Fleury, Les Pharisiens, on le sent, tentent particulièrement son pinceau (40). Leur formalisme paraît, par un détail de la Passion, s'étendre au peuple entier, dont Renan note ailleurs l’ignorance. Surtout, il souligne après Pascal la fausse notion que les Juifs se faisaient du Messie : ils en voulaient un « qui fût un grand prince, un conquérant redoutable »; les Mages eux-mêmes s’attendaient peutêtre à trouver un roi majestueux. Erreur « grossière » ! Seuls des hommes aux « vues bornées » ont pu prendre pour un « trône terrestre » la dignité de celui qui a dit: « Mon royaume n’est pas de ce monde ».
En réalité, Jésus a méprisé la grandeur selon la chair. Avec les puissants de la terre, il n’a eu d'autres rapports que d'en être crucifié. S'il a préféré la société des petits, c'est qu'il était lui-même humble, doux, faible, modeste et souffrant. Renan a beaucoup insisté sur les deux premiers caractères. L'abjection de J.-C. son anéantissement, il ne les montre pas seulement à la crèche et sur la croix, mais, par un bizarre raffinement d'imagination, dans le sein de Marie (41). L’ « agneau de
(38) Cf. Mare, IV, 12 : « Ne quando convertantur.…., de peur qu’ils ne se converlissent, etc... » . ; j
(39) Le catéchiste précise pudiquement en latin : « publicani et meretrices ».
(40) Cf. Rech. psych. sur les Scrup., dans Trav. de Jeun., 67-68.
(41) Encore se représente-t-il, au-dessous de la forme embryonnaire, l’état du « ver spermatique ». Mais, si Jésus a commencé par là, c’est donc que le Saint-Esprit semen émisit : car ces animalcules étaient censés se trouver dans la liqueur mâle (cf. Trav. de Jeun., 51 n. 60). Renan a-t-il fait cette réflexion à
Dieu » n'éveille chez lui qu'idées touchantes. Jésus, lit-on chez Bailly, a été « très doux, versant des larmes sur Jérusalem son ennemie, etc. » (42). L'auteur du Fragment dit plus encore. Il le montre pleurant « avec nous », par compassion pour des maux qu'il a éprouvés. L'analyse de l'humanité de J.-C. se clôt sur la vision attendrie d'un Dieu qui « converse avec les hommes, qui les appelle ses frères ( 43), qui s’assied à leur table ». :
Cette mansuétude à aussi inspiré l’enseignement du Christ, si différent de l'ancienne sagesse et de ces discussions où l’on procède «de déductions en déductions ». Sa principale vertu réside dans l'exemple : l'œuvre de Jésus, c’est l'Evangile, c’est-à-dire sa vie plus encore que ses préceptes : à eux seuls, ceux-ci ne donneraient qu’une idée incomplète de sa morale. Le silence même qu'il a gardé, soit avant sa vie publique, soit pendant sa Passion, fut une profession de patience et de résignation. Et quand le temps fut venu d'annoncer sa doctrine, il parla d'une voix pareille à sa personne : « faible, humble, petite », d’un son « délicat et presque insensible ».
L'image que Renan se formait ainsi de J.-C. doit son caractère à l'Instruction de Bossuet sur le silence, et à son Elévation sur la douceur de N.-$. Rien, on le voit, n'y rappelle le « Christ inattendu » dont ce même Bossuet épouvante ailleurs les coupables : ce n’est point ici le justicier de l'Apocalypse. En revanche, deux ou trois traits y annoncent la figure que Renan popularisa en 1863.
L'un d'eux n'est pas très net. Le projet de Sermon ÆEcce homo contient cette ligne : « Sceptre et couronne pour son malheur. Plus heureux si non ». Par là, semble-t-il, le séminariste entend la plaie que le souvenir de sa grandeur entretient au flanc de l’homme. Mais peut-être aussi pense-t-il déjà au sacrifice que Jésus, pour remplir sa mission, a dû faire de son bonheur. Moins douteuse est cette similitude : comme l’auteur de la Vie de Jésus, et en mentionnant la même maxime, le catéchiste compare aux autres morales celle du christianisme (44). Surtout il s'exerce à mettre en relief 14 figure et le rôle de Jean-Baptiste, qui est à Jésus, dit-il, ce que le portrait est à l'original: le peintre y a essayé, comme « sur une toile grossière », les couleurs dont il orne ensuite son chef-d'œuvre. Conslatation pleine d'enseignements, pour peu qu’elle porte à soupçonner le caractère fictif du portrait, ou de l'original, ou des deux (45). Mais les parallélismes que Renan reproduit docilement d'après Bossuet ne lui ont pas, eroyons-nous, ouvert les yeux sur une telle conséquence. Ce qui le frappe, c'est la sévérité du Précurseur, encore qu'elle n'ait pas paru dans ses relations personnelles avec Jésus : au contraire, ils se sont salués, ont combattu «de déférences et d’hon-
(42) Theologia, I, 401; cf. Luc, XIX, 41.
(43) Cf. Marc, INT, 34.
(44) Cf. Trav. de Jeun., 9 et n. 30.
(45) On connaît l'explication que Renan a choisie dans Les Evangiles (278-279) : Luc a « créé pour Jean-Baptiste des « enfances » analogues À: celles de Jésus ». Ce « furent comme des propylées avant le portique, imités du portique lui-même et en reproduisant les lignes principales »,