‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 108 sur 369 · RÉFLEXIONS SUR L'HUMILITÉ ET LA PIÉTÉ · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR L'HUMILITÉ ET LA PIÉTÉ

neurs, [se sont inclinés] l’un devant l'autre » : c'est très exactement la conception que Renan reprendra quelque vingt ans plus tard (46).

Mais il n’attendit pas si longtemps pour reviser sa christologie. Eveillée dès 1843, et même auparavant, sa curiosité historique osa, en 1845, aborder de front le grand problème. Elle ne le fit pas, toutefois, sans un serupule douloureux. Quelles sont, en effet, les paroles que le jeune homme rappelle à la fin de sa seconde Homélie ? Celles que Matthieu et Luc ont mises dans la bouche de Jésus : le royaume aux enfants ! La connaissance promise aux petits, refusée aux sages ! Ces textes, les Sulpiciens ne se font pas faute de les remémorer à leurs élèves : M. Mollevault, notamment, les invoque à propos de l'humilité qui doit pénétrer l'étude de Saint Paul. Aussi n’est-on pas surpris de les retrouver dans l£ssai Psychologique (47). Maïs, si Renan les cite encore, ce n'est pas qu'il en soit affecté de la même façon. Maintenant ils lui semblent « durs ». Avant progressé sur la route du vrai à la lumière de l'intelligence, il serait prêt à répéter, avec Rousseau : « Me dire de soumettre ma raison, c’est outrager son auteur ». Au lendemain de la tonsure, le catéchiste a d’autres dispositions; il admet la divine sentence, bien plus, il s'emploie à la justifier. Son esprit est-il tout à fait d'accord avec ses lèvres ? Comment le savoir ?

Il n'est pas plus aisé de dire quel culte au juste Renan rend alors à Jésus, et s’il se nourrira bien, comme il s'y engage, de « sa parole. consignée dans les évangiles »; s’il se tiendra « invinciblement collé » à lui (48). On hésite à se porter garant de ces promesses. Un tel principe de vie, d'unité et de force, aurait dû produire, dans la piété du séminariste, un effet que l'analyse n’y découvre pas.

Si orthodoxe que son intelligence ait tâché d'être, et quand même elle y aurait mieux réussi, on ne saurait voir en Renan un vrai chrétien. II ne paraît guère avoir connu cette spiritualité intense qui marque, dans l'existence de tant de prêtres, leurs années de Grand Séminaire.

I1 trouve, comme à Issy, qu'il y a « beaucoup d'exercices de piété dans la maison». Ils se font en commun, de sorte qu’il ne peut s'y dérober. Qu'il évite au moins d'y perdre son temps, en ne laissant pas son esprit «divaguer » ! S'en tiendra-t-il donc, pendant la lecture spirituelle, au sujet «dont on parle ou qu'on lit» ? Pour l’oraison où méditation du matin, s’asservira-t-il à la Méthode enseignée par les

(46) Cf. Vie de Jésus, 109-110 : « ..[luttant] devant le public de prévenances réciproques ».

(47) Comparez Essai Psych., 25, à Trav. de Jeun., 17.

(48) Cette expression des Principes de Conduite (280) paraît en rapport avec un texte qu’un prédicateur avait développé à Saint-Nicolas, en termes dont Renan fut impressionné. Il s'agit de ce passage : « Mihi autem adhaerere Deo bonum est ». Le psaume LXXII, auquel il est emprunté (v. 28), semble avoir hanté l'esprit du séminariste au moment de la tonsure (cf. infra 240-241). — Trav. de Jeun., 11, 4, 15, 22, 20-21, 8, 7, 63, 67, 13, 19, 16-17, 23, 6-7; Fr. Int., 280, 296, 290.

Sulpiciens ? Non. Entre les deux excès, il tente une voie moyenne qui, dit-il, lui convient mieux: se donner une direction, et y suivre ses pensées et ses sentiments. Procédé dangereux, si sa marche est croisée, comme il lui arrive, par des «distractions» qui se présentent à lui «avee un charme inexprimable, oh! mais inexprimable». Quelle peine à les congédier !

Ge n'était pas non plus chose facile, que d'adopter un modus vivendi relativement aux pratiques particulières, dont il ne pouvait se dispenser, Il était vite tombé d'accord avec lui-même pour que les siennes ne fussent ni «trop petites», ni «trop multipliées ». L'’essentiel était que leur brièveté ne prit « que peu sur le temps de l'étude » (49). « Quelques minutes» suffisaient, par exemple, pour Îa visite quotidienne qu'il continuait de faire au Saint-Sacrement (50:.

Ainsi réduisait-il à la portion congrue les manifestations de sa piété. Sa pensée craignait de s'y «rapetisser», sa conscience répugnait à s'y discipliner. D'autre part, son «cœur raide» ne parvenait pas à s'ouvrir, comme il l'eût voulu, à ces «saintes affections » qu'il tâchait d'inspirer à ses auditeurs du catéchisme. Sans prétendre qu'il soit tombé dans l'«indifférence», on comprend qu'il ait donné lieu au jugement de M, Icard, en «laissant à désirer», du moins aux yeux de certains directeurs, « sous le rapport de la piété » (51). En quoi ils n'ont pas été tout à fait injustes. Ils ne savaient pas, il est vrai, à quel point le séminariste se nourrissait de Pascal, de Bossuet, de Malebranche, ni peut-être dans quelle mesure il réussit à compenser le vol altier de son intelligence par l'humilité d'un cœur simple. Mais ils ne semblent pas s'être trompés, s'ils ont cru que sa vie morale n'en à point été influencée décisivement. Or, que vaut une piété, même solide, quand elle ne gouverne pas la volonté ?

On dira peut-être qu'il est malaisé, en pareille matière, de se prononcer à distance. Aucun document, il est vrai, ne renseigne su? les deux «examens de conscience » que Renan a dù faire chaque jour: la comptabilité de ses actions bonnes et mauvaises, il ne l'a pas tenue comme un disciple d'Ignace ou comme Franklin. En conelura-t-on qu'il ait, dès cette époque. moins veillé sur lui en chrétien pratique, qu'il ne s'est analysé en philosophe spéculatif ? Non sans doute. Toutefois, s'il s'était appliqué avec persévérance à se redresser lui-même, nous ne Inanquerions pas d’en être plus ou moins avertis. Qu'on lise sa Dissertation sur les Scrupules : on y prend, à plusieurs reprises, des vues sur son âme. Or, y paraît-il obsédé par la crainte du péché? S'y défiet-il d'un directeur trop relâché ? Pas le moins du monde : d'après ce

(49) Règlement particulier (cf. infra 241 sq.). C'est le seul endroit où ce document ne renchérisse pas en fait de piété sur les Principes de Conduite.

(50) Cette visite est déjà mentionnée sous le n° 5, dans un Règlement particulier qui, à la différence du précédent, a dù être rédigé à Issy : Renan, en effet, s'y propose (n° 4) de s'occuper spécialement pendant l’année « des sciences physiques et mathématiques » (Cf. Fr. Int., 268). :

(51) Ci. notre Renan, 41.

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