L'ASPIRATION AU BONHEUR
qu'il en laisse deviner, beaucoup de ses troubles auraient un caractère plus profane que religieux. Et l'on doit en dire autant de ses principales dispositions.
«Je suis», écrit-il sans ambages, «extrêmement porté à une vertu toute profane» (52) ; tandis qu'il se sent «très novice [sous le rapport de] la mortification de ses goûts et de ses penchants». Ne les a-t-il pas mis en sûreté (du moins les plus forts d’entre eux) dans le «naturel» ? Mais la «nature» elle-même, voit-on qu'il l'ait combattue vigoureusement ? Qu'il n’emploie ni haiïire ni discipline, soit ; mais ne lui arrive-t-il pas de violer la règle du lever matinal ? Ne sollicite-t-il pas diverses dispenses (53) ? On ne doit pas s’abuser sur le sens qu’il donne à son projet de «perfectionner sa nature» : il n'entend pas s'élever par là au rang des « parfaits ».
Il aspirerait plutôt à être heureux. Ce désir, en soi, est légitime, même pour un chrétien ; à condition toutefois de ne pas.se traduire ainsi: «Tout va à mon gré, l'avenir me présente une perspective agréable. Je m'eæcite moi-même à jouir de mon bonheur. Je jette les yeux autour de moi pour voir si rien ne le.trouble ». Cette description n'est-elle pas singulièrement expressive en sa naïveté? Quel accent de dépit, quänd un «petit rien» vient contrarier cet épanouissement ! Certes, on n'a pas besoin d’autres signes pour savoir où Renan met son bonheur. Que d’autres s’attachent à Dieu seul, il les envie, moins pour l’'éminence de leur vertu que pour la sûreté de leur joie. Son affection la plus chère, en effet, est toujours menacée. «Je me demandais à moi-même : et si ma pauvre mère venait à mourir, que deviendrais-je ? Je ne pouvais y penser sans frémir». Va-t-il done relâcher peu à peu les liens de la chair ? Au contraire, il les resserre : «L'amour le plus tendre, le plus simple, le plus attentif, le plus respectueux pour ma mère, entrera essentiellement toujours dans mon type ». Quelle douceur n'éprouve-t-il pas à écrire ce petit code !
Il en compose un autre de l'amitié. La règle, il est vrai, interdit les «amitiés particulières», ce «vol fait à la communauté». Il s'y conformera, mais sans renoncer à une consolation si bien faite pour lui : «Je serai ce que j'ai été jusqu'ici et mieux encore; car c'est un des points où je suis le plus content de moi, excepté dans deux malheureuses circonstances, qui me pèseront toujours sur le cœur» (54). A qui lui ferait grief de ce dessein, il rappellerait cette phrase de Imitation : « Sine amico non potes bene vivere ». À vrai dire, elle v prépare le lecteur à sentir quelle tristesse attend quiconque n'a pas Jésus pour premier ami. Mais Renan, qui pourtant connaît bien ce
(521 I1 atténuera ensuite cet aveu ; cf. infra 242 et n. 25. (53) Cf. Trav. de Jeun., 55 et n. 70 (Obs. LXXXV), et infra 263 et n. 33. (54) Renan pense probablement à Guyomar et à Liart : une fois à Saint-Nicolas, il les
ayait incités à l’y rejoindre, en consultant moins leur intérêt que son agrément. L'un y tomba malade mortellement ; l’autre s’y déplut, et rentra en Brelagne.
chapitre De familiari amicitia Jesu (55), en cite seulement ce qu'il faut pour autoriser son penchant.
C'est qu’il le croit très légitime, comme ses sentiments pour s& mère et sa sœur. Il écrit à l’une : « [Celui] qui a fait mon cœur, sait seul combien il vous aime», et à l’autre : « Celui qui m'a donné mon affection pour toi comprend seul combien elle est vive». Auteur et témoin, Dieu ne peut manquer de favoriser ce qu'il approuve. Il «n'eût pas dirigé vers le même terme» les désirs de Mme Renan et de son fils (56), «si son [intention] n'avait été de les satisfaire », En caressant l'idée de vivre en famille, à deux ou à trois, le jeune homme se persuade qu'il obéit à la Providence. Etrange résignation, que de dire à Dieu, non point, avec M. Garnier : « Volo quod vis», mais : « Vis quod volo » ! — Au moins le remerciera-t-il en mettant à son service « la vie tranquille » qu'il lui devra ? Voilà ce qu’il n’envisage guère. Sans doute il sera heureux de «trouver pour [Dieu] une parcelle de vérité» ; d’avoir, «en même temps [que] la facilité de penser [.celle] d'être utile à l'Eglise » : mais comme on sent que cette partie du programm® est surajoutée ! Après tout, pourquoi montrerait-il dans l'avenir plus de zèle qu’il n’en a présentement ? Quand on a voulu faire de lui un catéchiste, n’a-t-il pas consulté d'abord son avantage ? Qu'est-ce, au fond, que le Grand Séminaire, sinon un milieu propice à la culture de son esprit ?
Il n'aura pas, pour y demeurer, de meilleure raison. Travailler ! Là est le plaisir suprême, qu'il saura transformer en devoir. Mais comme pourtant il n’y peut sacrifier expressément la piété, « le but constant de [ses] efforts sera de [la] faire marcher de front [avec] l'étude ». Son moyen d'y parvenir n'est pas du tout celui qu'on pouvait attendre. d'après ce qu'il dit ailleurs sur les rapports de la science et de la religion. Il aurait volontiers inclus les dogmes dans un «petit casier à part », afin que l’homme sût à quoi s’en tenir touchant les questions vitales, et que leur préoccupation ne troublât pas ses recherches méthodiques. Au contraire, il ne veut pas que la piété soit « quelque chose de distinct de tout le reste, comme une spécialité à part ». De ces deux sœurs qu'il songeait à mener de pair, l'une doit s’absorber dans l'autre. Laquelle s’'évanouira ? Ce ne sera pas l'étude : le séminariste sait trop bien le vide où le laisserait « le peu de développement de sa faculté mystique ». Il ne dira pas qu'on connaît suffisamment en étant pieux, mais qu'on est assez pieux en connaissant d’une certaine façon. La piété est «un esprit qui pénètre, domine la vie »; un parfum qui imprègne l'étude et l’empêche de devenir jamais « quelque chose de profane ». Que Dieu, de son côté, S'absorbe de plus en plus dans la vérité, et l'Avenir de la Science pourra s'écrire sur ce thème, que la spéculation est la meilleure manière d’adorer.
(65) L. IT, c. VIII (De Imit. Christi, 83). De là procèdent, semble-t-il, certaines effusions où Renan, dans les années suivantes, offre à Jésus son amitié (cf. notre Pensée relig., 195). :
(56) Cf. supra 7.
L'ÉVEIL D'UNE VOCATION 227 À cette date de 1848-1849, Renan opposera aussi le pur érudit au philosophe. Idée dont le germe se trouve dans les Principes : peut-être pour ne pas encourir, aux yeux mêmes de sa conscience, le reproche -de céder à la libido sciendi, le jeune travailleur se gardera de comprendre l'étude comme ces savants qui ne veulent que savoir. Pour lui, elie sera « le vrai, le devoir, la fin de tout homme capabie de réfléchir »; il se guidera par des « vues supérieures ».
Celles-ci, toutefois, n’expliquent pas à elles seules une si grande assiduité à la besogne. A plusieurs reprises, on sent que Renan y goûtait des plaisirs moins élevés. Des petites satisfactions un peu puériles l'attachaient à <a table. C’est ici le lieu de rappeler son observation sur l'usage de certains objets, qui porte à les personnifier : « On se figure qu'ils vous aiment, ainsi ses livres, etc». Il n'était pas indifférent à « la manière dont ses livres [étaient] disposés. ses cahiers. arrimés ». De là,-sans doute, bien des «troubles pour des futilités »; il a connu ce malaise, voire ce tourment des consciencieux, qui voudraient porter toujours plus loin l'ordre et la méticulosité. Mais ‘d’une autre part, ces habitudes de bon élève n’'ont-elles pas été favorables à sa santé morale ? Il semble qu'elles aient contribué à enrayer les irrégularités de son humeur, jusqu'au jour où l'immense el trépidante investigation brisera la correction sulpicienne. Alors, en 1844-1845, l'élève de M. Le Hir n'aura plus la tête à faire ses traits à la règle.
Aussi bien, quelque chose de cette fermentation se laisse voir dès cette première année. Dans l'agitation, par exemple, que provoque la réception de la tonsure, l’éloquence ou la poésie sourdent de sa plume frémissante : « Vérité, vérité, n'es-tu pas le Dieu que je cherche ?.… Je me suis attaché à toi dès mon enfance » (57). Eh quoi ! personne n'enten- .dra donc ces accents inspirés ? Ne demandez pas à Renan cette sorte de renoncement. Non seulement il écrit les Travaux de Jeunesse, mais il en projette d’autres, en particulier un ouvrage sur la controverse de Michelet et des Jésuites; il prévoit même quel accueil le publie y ferait. Ne disons pas que l’homme de lettres est né; Renan le porte en lui dès longtemps. Mais il a singulièrement grandi.
On a maintenant devant soi le principe organisateur de cette individualité puissante, qu'on a vainement cherché dans la piété. L'acharnement au travail, pour la recherche dé la vérité; ce motif soutenu, ‘commé par ses harmoniques, de mobiles divers, depuis le « [plaisir] de vie systématique » jusqu'à la satisfaction d'un instinct incoercible : quelles tendances, chez Renan, pouvaient prévaloir contre celles-là ? La vigueur cérébrale est une fatalité : d'autant plus impérieuse que le caractère se fait complice de ses exigences (58).
(57) Ci. Souv. d'Enf. et de Jeun., 328 : « La vie selon l'esprit, à laquelle un vœu da nazaréen m’atlacha dès mon enHince ».
(58) Trav. de Jeun., 35, 11, 72, 88, 69, 56, 62, 70: Fr. Int., 284-285, 283, 294, 289, 286, 276, 240, 287, 279, 292: L. du Sém., 224, 221; L. Int., 113; vol. 11.476, f°* 139- 141 ; Souv. d'Enf. et de Jeun., 321.
On ne saurait douter, en effet, que le séminariste n'ait eu pleine conscience de sa valeur intellectuelle, et particulièrement de sa «finesse » (59); ni qu'il n’ait désiré très vivement l'estime d'autrui. Il a connu l'orgueil et il a connu la vanité (60).
Le premier des péchés capitaux lui est un hôte si familier qu'il le dépeint en diverses attitudes : soit qu’il le montre, « de quelque part qu'il se retourne », ne trouvant « que des coussins », soit qu’il observe sa prestesse à « se relever par un bout quand il est pressé par l’autre ». L'influence de Bossuet n’est peut-être pas seule en cause, quand le catéchiste dénonce les « fausses joies de l’orgueil, ennemies des joies de la piété ». Renan n'avoue-t-il pas aussi sa pertinacité dans la discussion ? S'il a tort, et que les autres le poussent, il craint d'être entraîné à soutenir des absurdités plutôt que de s'’avouer vaincu. Sa propre expérience lui donne égaiement lieu de stigmatiser la « démangeaison de paraitre, de briller, d'éblouir ». Il lui arrive, il Île sait, de « vivre dans la vanité ». Enfin, il a dû subir le « dépit de la vanité froissée » : il voudrait y voir une «humiliation », capable justement de « dégoûter » de l’orgueil.
A vrai dire, il ne paraît guère avoir profité de ce remède. Il est bien trop appliqué à gagner la considération de ses Supérieurs et de ses confrères. Le fait d'y être parvenu, dans une certaine mesure, dès te milieu de 1844, contribuera beaucoup à le retenir à Saint-Sulpice, en attendant un plus grand théâtre. Ce besoin qu'il déprécie en chaire, le trouve-t-il vraiment si mesquin ? n’absoudrait-t-il jamais l'ambition « d’intéresser… l'univers entier à son sort » ? Allons donc ! le mot de «gloire » est déjà sur ses lèvres, et il ne tardera pas à le prononcer (61).
On comprend, dès lors, qu'au moment même de sa réforme, en décembre 1843, il ne se soit pas flatté de « détruire » son « désir d'estime » : il se contenterait de le maintenir à « un rang très secondaire ». Tâche difficile ! tant il est avide de réussir. A ses yeux, un succès médiocre est « dégoûtant ». Il va jusqu'à écrire : « Qu'il faut de courage pour rester dans un type où on a éprouvé un échec !» En pareil cas, en effet, il serait irrésistiblement tenté d'imaginer «un autre type opposé, où [il] réussirait merveilleusement », et un «terrible penchant » le porterait à «s’y jeter ». Quoi ! même si le premier type est le bon ? même: s'il est le sien dans son ingénuité ? On devine à présent pourquoi l'auteur des Principes se prouve avec insistance « que la perfection... n’est pas de sortir de son naturel » : il est menacé à chaque instant — lui, si personnel au fond — de « perdre son moi », autant par imitation que par affectation.
En premier lieu, il s'éprend facilement d'un caractère qui lui plaît; et il serait très enclin à en adopter la «couleur», au risque d'intro-
(59) Cf. Princ. de Cond., dans Fr. Int., 271, 288.
(60) I1 paraît confondre ces deux défauts, que M. Philpin distinguait 1 (cf ï 46 n. 80) : l’un est décrit sous le nom de l’autre dans Trav. de Te ie Dee
(61) Cf. infra 262.