MENSONGES ET DISSIMULATION
duire dans le sien des éléments hétérogènes. Secondement, il a sur ses semblables une opinion qui dénote une expérience un peu étroite {mais qu'il 1ectifie plus bas) : selon lui, ils « ne peuvent apprécier que ce. qui est dans leur (type ». $i l'on vise à s'en faire bien voir, on doit done leur ressembler plus ou moins. Aussi Renan de « prendre quelque chose de leur ton, et de leur manière », soit « aux réunions des catéchistes », soit pendant les vacances, etc. Mais voici le plus inquiétant: l'extérieur n’est pas sans entraîner le reste ; une fois qu'autrui s'est formé sur notre attitude une idée de notre type, nous sommes « invinciblement portés » à modeler notre intérieur d'après cette image. « Cela est si vrai qu'il suffit que nous ecroyions qu'un tel à (elle opinion de nous, pour que nous cherchions de toutes nos, forces à être conformes à cette opinion, en vertus ou en vices». L'intelligence n'échappe pas plus que la moralité à cette loi singulière : «il suffit que nous énoncions une opinion, souvent sans y croire, pour être ensuite sérieusement portés à y croire ». S
Que dire de pareils aveux, sinon qu'ils surprennent de la part d'un -philalèthe comme Renan ? Voilà pourtant à quoi l’expose son «désir extrème de plaire à ceux avec qui [il se trouve] » :.à «mentir», à « jouer avec la vérité », Il sacrifie encore à l'opinion — lui, le lecteur de Pascal —- lors même qu'il s’encourage à se montrer sous son jour : « Je suis bien plus sûr de m'attirer [ainsi] l'estime. de ceux qui ne sont pas de mon type». Mais cette raison et les autres ne l’empêchent pas de renier plus d’une fois son idéal, ainsi que Pierre chez le grandprêtre. De là d’amers regrets, surtout si, non content de mettre un mas— que, il en porte l’empreinte,
Par comparaison, la dissimulation simple est moins grave. Parfois même, les exemples qu'il avait sous les yeux ont pu endormir les. scrupules de Renan sur ce manque de franchise que ses amis, plus tard, n’eurent pas absolument tort d'attribuer à « son éducation eléricale » (62). Du moins avant la tonsure, il ne se gêne pas pour réserver à ses intimes l'expression de ses sentiments secrets. En feint-t-il d’autres ordinairement, ou s’il se borne à se taire ? Cette seconde solution lui agrée à tous les égards. La règle l’entraîne au silence, et il voudrait même, à de certains moments, que son corps ne parle pas (63). Il a intérêt, en effet, à ne donner nulle prise sur lui, ni aux autres séminaristes, ni à ses maîtres : «Je ne jetterai pas mes idées à tout venant. Quand je verrai que je ne pourrais me faire entendre, je me tairai très soigneusement... Quand on parlera en ma présence de choses qui ne tombent pas dans mon sens, je me tairai.… Jamais la moindre polémique avec mes professeurs, très rarement en conférence (64), et seulement quand je serai
(62) Voir supra 14.
(63) Cf. Trav. de Jeun., 34 : « Ce matin, j'étais content, et je voulais le cacher. Max lèvre me gênait singulièrement ».
(64) Il s’agit peut-être de ces répétitions de Théologie indiquées dans notre Appen-
dice À, au n° 5.
interrogé et que la matière le comportera ». Ainsi se précautionne-t-il contre des expansions ou des discussions inconsidérées : la leçon d'Issy a porté, en lui faisänt éviter à tout prix «la réputation d'un esprit à paradoxe ». A plus forte raison ne laisse-t-il rien soupçonner de ses désapprobations : «Je me moquerai de cela: intra me, s'entend ». Au papier même, il ne confie pas tout. Observe-t-il autour de lui un trait de partialité niaise, il le consigne comme un «fait curieux d'association d'idées ». La prudence a le même effet que la charité.
Des mobiles un peu différents lui ont dicté en Bretagne une conduite analogue. Son amour filial, son attachement à ses anciens maîtres, le souvenir attendri de son passé, tout l'invitait à endosser le Renan d'autrefois. Il réussit trop bien ce déguisement. Lorsqu'enfin le devoir lui apparut de quitter l'Eglise, il se trouva prisonnier du type factice qu'il avait revêtu pour ne chagriner personne. N'ayant pas eu le courage de laisser voir, peu à peu, le sens de son évolution, il était obligé d'en révéler soudain le terme. On sait qu'il ne put s'y résoudre, et qu'il préféra les subterfuges.
Ces difficultés d’une jeunesse contrainte à une telle politique expliquent en grande partie ce qui subsista toujours d'un peu oblique dans la conduite et dans l’art de Renan, si droit au fond et pour lui-même. Il est revenu plus tard sur cette « première partie de [sa] vie », où il avait, selon son propre aveu, « menti assez souvent ». C'était, assure-t-il, « par bonté, par dédain, par la fausse idée qui [le portait] à présenter les choses à chacun comme il peut les comprendre ». Sa sœur, paraît-il, lui « montra très fortement les inconvénients de cette manière d'agir »; ‘en sorte qu'à partir de 1851, il n'a pas fait, croit-il, un seul mensonge grave. Les autres mensonges — «que tous les casuistes permettent » — l'ancien élève-de M. Icard se les est permis aussi, et particulièrement «ceux de Ja politesse» (65). En quoi il est resté fidèle au même principe qui le dominait à Saint-Sulpice : être poli, n'est-ce pas se placer, plus eu moins, au point de vue d'autrui ? Aussi voit-on, par ses réflexions sur les manières communes de sa visiteuse, que le jeune homme eût pu écrire un petit code du savoir-vivre : ne pas se mettre à l'aise avec ses interlocuteurs, ne pas leur parler des pensées qui vous préoccupent, ete. Ici encore, le moi est oublié, s'il n'est pas trahi.
Encore n'est-il pas au bout de ses sacrifices. Le séminariste doit plier à la règle son caractère et son esprit. La soumission ne lui est pas moins pénible qu'à son compatriote Lamennais. Comment ne jetterait-il pas un Coup d'œil sur cette société civile qui se flatte de préserver l'indépendance des individus ? Pour préférer l'Eglise, il n'a plus même la raison qui, sous l'Ancien Régime, aurait pu l'y attacher : alors un roturier ne pouvait guère s'élever dignement en dehors d'elle. Sous le roi-citoyen, la lice est ouverte à tous : s'il n'est peut-être pas facile, au moins n'est-il pas « impossible de monter ».
(65) Ci. Souv. d'Enf. et de jeun., 320.