LES LANGUEURS DE L'ADOLESCENCE
Sur celte perspective, Renan n'ose pas encore fixer son regard. Ce monde inconnu, il se sent si peu fait pour y vivre ! La crainte l'emportant sur la curiosité, il revient à ses livres, il accepte son sort. Non pourtant sans parfois éprouver, aggravées par tant de désaccords, les langueurs de l’adolesceñce. A en croire les Souvenirs, s'il s’est, dans le reste de sa vie, montré réfractaire à l'ennui, c’est grâce à la très forte «inoculation » que sa jeunesse en avait subie (66). Par quoi l'on ne saurait entendre seulement, malgré l'apparence, ni les «scrupules », ni l’ «atome» rongeur, ni la « penséz petite, petite à ne pouvoir l’expliquer », mais capable de détruire les satisfactions de l’orgueil et les expansions du bonheur. Le catéchiste traduit encore d’autres troubles quand ïil dénonce «ces indéfinissables ennuis, invincibles aux distractions et même à la raison ». Serait-ce le mal du siècle, bien que le temps en soit passé, ou cette «profondeur de rêverie» que Chateaubriand s’émerveillait de trouver chez Bossuet ? Ecoutez le jeune Celte : « ..O mon âme », s’écrie-t-il, «pourquoi es-tu triste, et pourquoi me troubles-tu ? » Le beau psaume Quemadmodum desiderat, dont le Jésus -de l'Evangile s'est souvenu à Gethsemané, sanctifie la mélancolie romantique. Cependant l'âme anxieuse ne sait que répondre, elle se repaît amèrement de ce «dégoût [sans] cause ».
Sans cause ? est-ce bien sûr ? Renan n'a pas vingt-et-un ans: il doit connaître l’émoi naturel à cet âge. De fait, il laisse entendre qu'il lui vient des pensées contre la pureté, soit en rêve, soit même pendant la veille. Il les repousse, par exemple en les « rejetant promptement », selon le conseil de Rodriguez (67). Mais il n'empêche pas toujours son imagination, encore innocente, d'aller assez loin : il sait que le corps à chaud quand il éprouve le sentiment de l'amour, La lecture de la Vulgate lui découvre une synonvmie révélatrice (68) ; en attendant que le printemps de 1844 donne une force nouvelle à la voix de la nature. Voix entendue, mais non écoutée: Renan fait à Dieu des promesses, en recevant la tonsure le 23 décembre 1845.
(66) Ib., 305.
(67) Perf. chrét., II, 43. Cf. supra 146.
(68) « Ascendere in aliquem=coire cum aliquo [sic] ». Cf. supra 193, ct infra 517 et n. 86. — Trav. de Jeun., 28, 35, 10, 17, 42, 29, 31, 72, 10, 46, 42; Fr. Int., 285, 271, 216-217, 219, 282, 278, 281, 284; vol: 11.476, f°° 139-141 ; vol. 11.480, f° 189 v.