‹ La Jeunesse Cléricale d'Ernest Renan Saint-SulpiceChapitre 112 sur 369 · LA TONSURE · texte numérisé non relu

LA TONSURE

SOMMAIRE

Ï. Renouvellement des perplexités de Renan. Contre l'acceptation de la tonsure: fragilité dela foi, répugnance à lier son avenir, peu de goût pour la carrière ecclésiastique. Mais ne pas avancer, c'est reculer. Pour l'acceptation: critique des motifs de refus, pression plus ou moins discrète des Sulpiciens; raisons de sentiment. Pp. 233-236,

11. La retraile. Rédaction des Principes de Conduite. Comment Renan se décida, le 21 décembre. La. cérémonie du 23. Arrivée d'une lettre d'Henriette; ce qu'elle contenait. Pp. 237-239.

HIT. Achèvement des Principes. Interprétation symbolique du rite: consécration à la Vérité; renoncement aux choses profanes. Effusions et doux souvenirs. L'oblation suprême. Le Règlement particulier : la religiosité tâche de se discipliner. Principal effet de la tonsure : apaisement des troubles. Messages attendris à Mme Renan et à d'autres personnes de Tréguier. Pp. 289-243.

« J'étais bien jeune alors; et pourkant j'avais déjà beaucoup pensé. À chaque pas que je faisais vers l'autel, le doute me suivait; c'était la science, et enfant que j'étais, je l’appelais le démon » (Av. de la science, 490).

Très peu de temps après son arrivée à Saint-Sulpice, Renan avail reçu l'invitation (d’ailleurs non impérative) d'accéder à la tonsure pour l’'ordination de Noël. Ainsi s’était-il vu contraint d'envisager à nouveau son avenir, auquel il avait réussi à ne pas songer pendant ses vacances,

« Grave pensée » que celle-là ! Elle « occupa son esprit durant tous les instants qui n'étaient pas remplis par l'étude »; disons plus, elle Pagita cruellement. Les pires temps d’Issy semblaient revenus, ramenant « soucis », « douloureux combats », « longues alternatives de doute », « pénibles incertitudes ». « Je crois », écrit-il le 18 novembre, « que je reculerai encore. Plus je vais, plus je crains ». Le 27, il paraît un peu moins éloigné d'accepter. Mais da fausse joie qu'il a donnée à sa mère pour la Trinité, en se dérobant après avoir écrit qu'il avançait, demeure un de ses souvenirs les plus amers. Aussi prend-il cette fois toutes ses précautions : « Ne dis à personne », recommande-t-il à Liart, «qu'il est question pour moi de la tonsure, je n’en ai dit mot à maman, et si j'accepte, je ne lui en parlerai que la veille ou lavant-veille du jour où je la recevrai». Tant il sent que sa résolution même sera fragile ! Aussi bien, alors qu'elle eût dû être prise « ou à peu près pour la Présentation » (1), il est encore, un mois après, «dans lhésitation la plus accablante ».

D'où venait cette peine à se décider? Tout d’abord, on l’a vu, Renan croyait peu et mal. Mais sa foi eût-elle été plus solide, il aurait toujours répugné à se lier par une promesse (2). Il estimait que l'esprit est une

(1) La fête de la Présentation de la Vierge a lieu le 21 novembre. . (2) Le terme de vœu, en effet, serait trop fort, appliqué à la tonsure (cf. L. du Sém., 185).

force, à laquelle on doit laisser libre cours, et dont la direction est quasi imprévisible. Même après qu'il eut rejeté tout à fait le credo de son enfance, il s’est demandé plus d'une fois s'il n'était pas destiné à y revenir un jour. Qu'alors cette idée lui plût surtout comme un thème littéraire, nous le pensons. Il n'en était point ainsi dans cette fin de 1843; une sincère angoisse lui dictait à peu près ces réflexions :

« Pour me lier en conscience, il faudrait que je fusse certain de ne pas changer. Mais comment avoir cette assurance ? Qui peut jurer de l'avenir ? Le présent est incompétent à cet égard. Sans doute il me paraît bien que je ne changerai pas; mais je devrais changer, que les choses me paraîtraient de la même manière. De quel droit engager mon existence entière, moi si jeune, moi qui suis encore mineur ? » Il ne se souciait pas de recommencer ce qu'il avait fait six ans auparavant, en devenant membre de la Congrégation de la Sainte-Vierge à Tréguier. Justement un de ses camarades d'enfance, Le Gall, venait de l'informer qu'il en avait été élu préfet (3). Notre séminariste revoyait le registre où il avait dû inscrire cette promesse à Marie : « Je prends la résolution fixe et le ferme propos de ne jamais abandonner votre culte, les intérêts de votre gloire pendant toute ma vie, etc. » (4). Prendre un « ferme propos » pour « toute [une] vie », à moins de quatorze ans ! En y songeant, Renan éprouvait si vivement cette atteinte à une liberté légitime, qu'il s’applaudissait d'avoir, à Issy, réservé l'avenir, et qu'il en remerciait même Dieu. CE

Ce sentiment était d'autant plus fort qu'on l'invitait à aliéner non seulement son esprit, mais sa conduite, au profit d’un corps qui ne lui semblait pas valoir un si grand sacrifice. « S'il advenait», se disait-il encore, «que la maturité de ma raison me menât à ne plus croire juste la cause de l'Eglise, quel malheur d’être alors comme forcé de la soutenir ! » Même sans cette perspective, la carrière lui souriait peu. Il ne se dissimulait pas les « difficultés humaines » qui l'y attendaient. Non seulement il redoutait l'autorité en soi, mais il n'ignorait plus par qui elle était représentée, et comment; il n'était pas moins en défiance vis-à-vis de ses confrères, sachant que son bonheur était aussi menacé de ce côté. Ce qu'il avait souffert à Issy dans les derniers mois pesait encore sur lui. Si rien d'aussi grave ne s'était produit à Saint-Sulpice, on a vu pourtant que Renan y trouvait à reprendre (5). Bref, il avait lieu d'écrire à sa sœur : « Croirais-tu que déjà j'en puis appeler sur ce point à ma propre expérience ! [Elle] m'épouvante.. Si l'espace me le permettait, je te raconterais diverses choses qui te feraient comprendre que mes craintes ne sont pas imaginaires, et que si je persévère, ce ne sera pas sans sacrifice de moi-même ».

Se sacrifier, ceux-là le font dans l’allégresse qui aiment l'Eglise et sont sûrs de ses destinées. Tel n'était point le cas de Renan, qui la jugeait

(3) Comparez René d’Ys, lib. laud., 180, et vol. 11.474, fo 123 r. Il en résulte que Renan apprit ce délail avant le 13 décembre. Cf. supra 9

(4) René d’Ys, lib, laud., 117.

(5) Ci. supra 14-15.

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